Droit des étrangers: les associations jugeront sur les actes
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- Publié le samedi 12 mai 2012 00:37
- Écrit par Carine Fouteau
Après cinq, voire dix ans d’opposition quotidienne et frontale avec les pouvoirs publics, les associations de défense des droits des étrangers vivent la défaite de Nicolas Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle comme un soulagement et une libération. À l’égard de François Hollande, dont le discours s’est droitisé à l'approche du scrutin, certaines s’enthousiasment, d’autres gardent leurs distances.
Au lendemain du 6 mai, toutes attendent des changements radicaux. Et surtout des actes. Une première occasion d'indiquer concrètement l'orientation de sa politique se présente d'ores et déjà : un Géorgien atteint d'une hépatite C et un Marocain séropositif au VIH, supposés protégés par la législation, ont été expulsés de France pendant l'entre-deux tours. L'Observatoire du droit à la santé des étrangers (ODSE), constitué de plusieurs associations comme Act Up-Paris, Médecins du Monde, le Comede, le Gisti et la Cimade, demande leur retour.
Lors de ce quinquennat au cours duquel stigmatisation, xénophobie et racisme se sont exprimés au plus haut niveau de l’État, elles ont été en première ligne. Pas un jour sans une expulsion de sans-papiers, une destruction de campement, une rafle dans un quartier populaire, un harcèlement des étrangers et de leurs soutiens. La campagne présidentielle de 2012, après celle de 2007 autour de l’identité nationale, a confirmé la proximité idéologique entre le candidat sortant, conseillé par Patrick Buisson, et le FN.
La nouvelle configuration politique va-t-elle changer la donne ? « Nos relations partent de zéro avec l’Élysée et Matignon. Cela ne peut que s’améliorer. On devrait au moins pouvoir entamer un dialogue », estime Malik Salemkour, animateur du collectif Romeurope et vice-président de la Ligue des droits de l’homme (LDH), deux structures à l’origine des manifestations citoyennes contre le discours de Grenoble de juillet 2010 au cours duquel Nicolas Sarkozy avait annoncé son intention d’élargir les motifs de déchéance de la nationalité pour les « Français d’origine étrangère » et ordonné le démantèlement de la moitié des habitations illégales de Roms dans les trois mois.
« On accueille le changement avec un immense soulagement parce qu’on sort d’un quinquennat effroyable pour les libertés et les droits. Ces années resteront caractérisées par l’inhumanité générée par la politique du chiffre et la course à la xénophobie », résume Pierre Tartakowski, président de la LDH.
Pour autant, rappelle-t-il, la partie n’est pas gagnée : « Les élections majeures, les législatives, sont à venir. Sans majorité nette, le Parlement risque de manquer de courage. Certes, un nouveau président de la République a été élu, mais le score du FN est plus que préoccupant, de même que la porosité des idées de cette extrême toxique », insiste-t-il en référence au récent lapsus du ministre de la défense, Gérard Longuet, « Nous au Front national ».
Promesse de 1981 de François Mitterrand, le droit de vote et d’éligibilité des étrangers aux élections locales est l’une des priorités de la LDH. « C’est à la fois une question de justice et de démocratie que votre voisin de palier résidant en France depuis des années puisse voter, estime-t-il. Et c’est un enjeu de pédagogie, cette mesure étant à même de déminer la peur des étrangers suscitée lors du quinquennat qui s’achève. » « Notre souci est que cela se fasse vite, sinon ça ne se fera pas », anticipe Pierre Tartakowski.
« On jugera sur les actes, un point c’est tout »
Et si des situations aussi inhumaines, pour reprendre son expression, se produisaient après la passation de pouvoir entre Nicolas Sarkozy et François Hollande ?
« On réagirait comme on l’a toujours fait, fermement et en responsabilité. Mais on ne se mettra pas à hurler “Sarkozy-Hollande même combat”. L’appareil d’État reste le même. Les préfets ne vont pas devenir du jour au lendemain des aficionados des régularisations. Le changement va nécessairement prendre du temps », prévient le président de la LDH.
Fâché de voir son association citée par Nicolas Sarkozy lors du débat télévisé de l’entre-deux tours, le directeur général de France terre d’asile, Pierre Henry, ne cache pas son enthousiasme. Dans un communiqué titré « Le vivre ensemble, vainqueur », il déclare sa volonté de « participer à ce nouvel élan collectif ». « François Hollande à la tête de l’État, situation à laquelle nous avons contribué, c’est la conviction qu’un nouveau chapitre – apte à guérir la France du populisme, à même de délivrer apaisement et réconciliation – va s’écrire. »
Malik Salemkour est davantage sur ses gardes. « Il n’y aura pas d’état de grâce », avertit ce représentant de Romeurope. « On jugera sur les actes, un point c’est tout », insiste-t-il. Il énumère les principales revendications du collectif, comme la fin des dispositifs transitoires qui empêchent les Roumains et les Bulgares d’accéder à l’emploi au même titre que les autres ressortissants européens, la construction de logement abordables pour les personnes à faibles ressources et la suppression de toute discrimination dans les parcours scolaires.
« Nous verrons bien quelles instructions seront données aux préfets en matière d’expulsion des terrains, indique-t-il. Les ordres seront-ils les mêmes ou des solutions alternatives seront-elles proposées ? » Et de rappeler la dégradation progressive des relations avec le gouvernement Jospin et, plus récemment, les différences de pratiques d’une mairie à l’autre au-delà des clivages partisans. « À Bordeaux, souligne-t-il à titre d’exemple, Alain Juppé (UMP) nous a accueillis en mairie et a su dialoguer avec nous, tandis qu’à Dijon, ville de François Rebsamen (PS), le centre communal d’action social (CCAS) a refusé de domicilier des familles roms, ce qui les empêchaient d’être suivies par les services sociaux. »
« Nous demandons un moratoire sur les expulsions, maintenant, tout de suite. C’est un minimum »
On pense aussi être fixé assez vite sur les intentions du nouveau président de la République du côté du réseau Éducation sans frontières (RESF) qui mobilise sans relâche ses militants et sympathisants depuis 2004 pour empêcher les retours forcés de parents dont les enfants sont scolarisés. « Nous demandons un moratoire sur les expulsions, maintenant, tout de suite. C’est un minimum », lance Richard Moyon.
« Une expulsion est une peine extrêmement grave. Il serait aberrant et injuste de continuer la même politique alors que François Hollande s’est engagé à revoir les dispositifs en vigueur », enchaîne-t-il. Régularisation des parents d’enfants scolarisés, régularisation des jeunes majeurs, interdiction d’enfermer des enfants en rétention, non-démembrement des familles : la plupart des élus PS n’ignorent pas les revendications de RESF, certains les soutiennent même. Ce militant acharné ne se fait « aucune illusion » sur François Hollande. Lui aussi se remémore les promesses socialistes non tenues, comme l’abrogation des lois Pasqua.
Il espère toutefois trouver dans l’entourage du nouveau chef de l’État des oreilles attentives. « Négociation ? Je n’emploierais pas ce terme. Mais les personnes proches du pouvoir qui ont signé des pétitions, qui ont participé aux manifestations, qui nous ont accompagnés en préfecture, ces personnes, nous saurons leur rappeler leurs engagements », promet-il, avec quelques actions en perspective. Par exemple : un concert et des représentations de théâtre en faveur des jeunes majeurs sans papiers franciliens le 20 mai, à Paris.
Cela n’empêche pas RESF de se féliciter, dans un communiqué, de la défaite de Nicolas Sarkozy « dont l’histoire retiendra qu’en dix années, de l’intérieur à l’Élysée, il a emprisonné en centre de rétention plus d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants sans papiers et en a expulsé de deux à trois cent mille. Il est à son tour expulsé de l’Élysée. Bon débarras. »
De la même manière au Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), qui fête cette année ses quarante ans d’existence, l’attentisme l’emporte. « On a l’expérience des élections présidentielles. Ce n’est pas la gauche au pouvoir qui va nous faire changer de position. Celle-ci est connue : nous sommes favorables à la liberté de circulation et à la régularisation de tous les sans-papiers. On va continuer notre travail de critique des dysfonctionnements réglementaires, législatifs et pratiques », indique Stéphane Maugendre, président de l’association qui groupe notamment des juristes.
Il retrouve la lettre que Brice Hortefeux, un temps ministre de l’immigration et de l’identité nationale, lui a adressée lors de son départ. Et en rit encore. Le fidèle de Nicolas Sarkozy y exprimait « tout l’intérêt que j’ai eu de travailler avec votre association » et se félicitait qu’« à chacune de nos rencontres et de nos débats, vous avez nourri ma réflexion et éclairé mon jugement ».
Depuis janvier 2012, l’équipe de campagne de François Hollande a déjà organisé deux rencontres. « On attend de voir, parce qu’on ne sait pas grand-chose de ce qu’il veut faire, ou des choses contradictoires », souligne-t-il. De fait, tout au long de la campagne, le candidat du PS a tenu un double discours sur les questions d’immigration, le premier, défensif et restrictif, s’adressant au “grand public”, le second plus ouvert et porteur de changement à destination des associations.
Pour la Cimade, qui a payé cher le passage au pouvoir de Nicolas Sarkozy en perdant l'accès à plusieurs centres de rétention, c'est l'urgence qui commande. « Urgence, indique cette association dans un communiqué, de promouvoir un changement du regard porté sur les étrangers vivant parmi nous dans un souci de justice, d’égalité et de fraternité (...). Urgence de transcrire dès maintenant ces valeurs dans des mesures concrètes. » Sa mission, quant à elle, reste la même, comme celle de la plupart des associations de défense des droits des étrangers. Elle se résume en quelques mots : reconstruire une politique d’hospitalité.
source : Médiapart
