
Littérature est une revue qui a vécu de 1919 à 1924, fondée par Louis Aragon, André Breton et Philippe Soupault. Le premier numéro paraît en février 1919 et Paul Eluard rejoint le trio peu après. C'est le temps de Dada, en Europe et à New York. En janvier 1920, Tristan Tzara arrive à Paris. Désaccords, déceptions, projets qui n'aboutissent pas, disputes qui s'aigrissent : après trois numéros, en 1922, Breton prend la direction de Littérature avec Soupault, qui la quitte très vite, parce qu'il ne peut s'entendre avec un troisième homme, Francis Picabia.
Or Picabia est alors, plus qu'aucun autre artiste, plus que Duchamp ou Picasso, celui dont Breton est le plus proche. Désormais, les couvertures de la revue lui sont confiées et il est libre d'y publier poèmes et écrits, du numéro 4 du 1er septembre 1922 au numéro 13 de juin 1924, le dernier.
DÉBORDEMENTS PHALLIQUES

Ces éléments sont dans toutes les histoires de Dada et du surréalisme, qui naît quand Littérature disparaît. Ce que l'on ignorait à l'inverse jusqu'en 2008, c'est que les dessins originaux de Picabia pour les couvertures avaient été conservés par Breton et qu'avaient été aussi préservées 17 compositions de la main du peintre, non publiées dans la revue. Le mécénat de Sanofi a permis au Centre Pompidou de les acquérir et de monter, autour de cet ensemble, une exposition jubilatoire.
Son principe et son architecture sont simples : un espace distinct pour chaque numéro, les dessins, la confrontation entre eux et leurs versions imprimées. S'y ajoutent la grande toile de Picabia Dresseur d'animaux, Les Amoureux, de Pablo Picasso, quelques Max Ernst et une suite de portraits photographiques des protagonistes par l'un d'entre eux, Man Ray. Certains tirages sont célèbres : André Breton, Paul Eluard, Robert Desnos ou René Crevel. Marcel Duchamp est là aussi, trois fois : une en Marcel Duchamp, deux en Rrose Sélavy.
Il y a plusieurs manières de visiter l'exposition. La minutieuse exige que l'on s'arrête devant chaque œuvre prise séparément et comprise dans son contexte intellectuel, ses sous-entendus. Pourquoi, par exemple, les dessins de Robert Desnos méritent-ils d'être observés ? Parce qu'ils renvoient à la question délicate et controversée de l'automatisme et de la perte de contrôle du créateur sur sa création. Après l'écriture automatique, le dessin automatique ? La possibilité même d'une telle pratique, où l'inconscient tiendrait la plume, est l'un des enjeux majeurs du surréalisme et la question est posée dès 1922, deux ans avant le Manifeste.

LE SACRÉ-CŒUR OU DES DAMES NUES
Une autre façon de procéder, tout aussi légitime, est de se soucier moins de l'ordre chronologique des numéros et de la chronique des empathies et antipathies entre collaborateurs. Elle invite à circuler, à danser, presque, d'un dessin à une photo, d'un texte à une mise en page. L'inventivité graphique et langagière de Picabia est prodigieuse. Sa dextérité lui permet de dessiner ce qu'il veut, comme il veut, un singe velu, un poulet à la broche, le Sacré-Cœur ou des dames nues – pas toutes à leur avantage.
La raillerie est dans les formes, les mots, les relations entre figures et légendes. Les couvertures non publiées – on sait tout de suite pourquoi elles ne pouvaient pas l'être – poussent le grotesque, le sacrilège, l'obscène et le dérisoire jusqu'à l'extrême. Breton ayant la réputation d'un homme peu enclin à la blague salace, on imagine combien certains débordements phalliques de son démoniaque ami ont pu le surprendre – c'est une litote.
IMPOSSIBLE DE NE PAS RIRE
Et on mesure aussi combien Littérature va à rebours de l'époque, combien elle ne peut que scandaliser la France de l'après-guerre, hébétée de grandiloquence patriotique. Pour que la revue se risque aussi loin dans la parodie et l'insulte, pour qu'elle ose attaquer les grands hommes de la République, Maurice Barrès et Anatole France, il faut que la fureur ou le désespoir soient féroces.
Devant les couvertures de Littérature, les projets déchaînés de Picabia, ses phrases assassines ou celles, sauvagement méprisantes, de Breton, il est impossible de ne pas rire – et il le faut. Mais sans oublier que leur rire était celui d'artistes qui se sentaient prisonniers d'un monde inhumain.
Man Ray, Picabia et la revue « Littérature » Centre Pompidou, Paris 4e. www.centrepompidou.fr. Du mercredi au lundi de 11 heures à 21 heures. De 11 € à 13 €. Jusqu'au 8 septembre.
