Abdelwahab Meddeb, écrivain, essayiste
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- Catégorie : Culture
- Mis à jour le lundi 10 novembre 2014 14:56
- Publié le lundi 10 novembre 2014 14:56
- Écrit par Fethi Benslama
Poète, romancier, essayiste, traducteur, enseignant à l'université, Abdelwahab Meddeb, mort jeudi 6 novembre à Paris, est l'une des grandes figures intellectuelles de la Tunisie contemporaine et un écrivain dont l'œuvre est au cœur des grands enjeux de la mondialité culturelle.
La crise actuelle de l'islam dans ses rapports à l'Occident a été le foyer de ses recherches et de son écriture aux multiples facettes. Né en 1946 à Tunis, il se porte dès ses débuts, à la fin des années 1970 et à travers l'expérience littéraire (Talismano, 1979), vers l'espace intellectuel qu'il ne cessera d'arpenter, que l'on pourrait qualifier d'" oriental-occidental ", en reprenant sous une forme inversée le titre du dernier grand recueil de Gœthe, le Divan occidental-oriental.
C'est en effet, à partir de la référence arabe et islamique qu'Abdelwahab Meddeb investit la langue française, pour engager une tâche de rapprochement avec les œuvres de la civilisation européenne. L'affirmation d'une parole critique et poétique portant la grande tradition arabo-islamique dans l'actualité du monde repose sur le diagnostic d'un double oubli périlleux au sein du monde musulman et en Occident : celui du legs de cette tradition et de ses libres interprètes, sous l'effet d'envahissement du mythe identitaire de l'islamisme. Cette tâche a emprunté des formes variées : traduction, poème, essai, théâtre… Dans une première période, ses travaux ont visé le débordement de la clôture théologique par la parole subversive des soufis, faisant sourdre un islam libéré de l'oppression littérale, pour le rendre à l'infini de l'esprit.
Engagement pour la démocratie
A partir de La Maladie de l'islam (Seuil, 2002), le diagnostic s'affine et l'engagement littéraire et politique s'affirme. Les essais se sont succédé à un rythme soutenu : L'Exil occidental (Albin Michel, 2005), Contre-prêches (Seuil, 2006), Islam, la part de l'universel, (ADPF, 2006), Sortir de la malédiction. L'islam entre civilisation et barbarie (Seuil, 2008), Printemps de Tunis, la métamorphose de l'histoire (Albin Michel, 2011). Il faut mentionner l'édition encyclopédique inédite qu'il a réalisée avec Benjamin Stora : Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours (Albin Michel, 2013).
Son œuvre a assuré une fonction d'interprète entre les civilisations avec une rigueur adossée à une grande érudition. Elle compte plus d'une trentaine d'ouvrages, traduits dans une vingtaine de langues. Elle a été honorée par plusieurs prix, dont les prix François-Mauriac (2002), Max-Jacob (2002), Benjamin-Fondane (2007), et le prix Doha qu'il a partagé en 2010 pour l'ensemble de son œuvre avec Édouard Glissant. Ce n'est pas sans raison qu'ils furent ainsi associés, ils portaient chacun le même désir de s'affranchir des identités fixes, sans méconnaître les assises de la mémoire et de l'histoire.
Abdelwahab Meddeb a été en même temps un acteur infatigable de la transmission des savoirs et de la pensée, de la réception et de la diffusion des travaux de ses contemporains. Il a enseigné la littérature comparée à l'université de Nanterre et aux universités de Genève, de Yale et de Florence. Il a créé en 1995 et dirigé la revue Dédale. Il produisait et animait l'émission " Cultures d'islam " sur France Culture, depuis 1997.
Son engagement pour la liberté et la démocratie dans le monde arabe a été constant, particulièrement pour la Tunisie qui a été pour lui, depuis la révolution de 2011, à la fois source de joie et d'inquiétude. Elle l'a occupé jusqu'aux derniers jours de sa vie, ne ménageant pas ses forces pour soutenir le camp démocrate dans la presse. Il a espéré sa victoire et il l'a vue avant de disparaître.
Son œuvre s'inscrira dans la longue lignée de ceux qui ont voulu placer la Tunisie dans le sillage des Lumières modernes, sans renier le lien qui la rattache à la civilisation de l'islam. Son dernier acte d'écriture aura été le geste d'un retour sur soi : Le Portrait du poète en soufi (Belin, 192 pages, 19 euros) paru quelques jours avant sa mort. Tous ceux qui l'ont connu garderont le souvenir d'une belle présence généreuse dans l'amitié et exigeante pour la pensée.
Fethi Benslama
Psychanalyste, professeur
à l'université Paris-diderot
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