
Quel est le rapport entre un sparadrap « couleur chair », une soirée à la librairie parisienne L’Humeur vagabonde et une canne en bois, baptisée Mormegil, alias « noire-épée, dans la langue de Tolkien » ? La littérature, bien sûr. Plus précisément, une nouvelle vague made in diaspora, incarnée par de jeunes écrivains d’origine africaine, de langue anglaise le plus souvent, et qui vivent (presque) indifféremment, aux deux (ou trois) extrémités de la planète.
Née au Nigeria, Chimamanda Ngozi Adichie, 37 ans, partage son temps entre Chicago et Lagos ; natif du Ghana, Nii Ayikwei Parkes, 40 ans, navigue entre Londres et Accra ; quant à Olufemi Terry, 42 ans, né en Sierra Leone, il se trouve présentement en Allemagne, après avoir grandi au Nigeria, au Royaume-Uni et en Côte d’Ivoire. Le terme d’« afropolitain » (clin d’œil à leur éclectisme cosmopolite), inventé en 2005 par la romancière Taiye Selasi, leur va bien. Eux-mêmes s’en contrefichent. Comme on dirait ici, qu’importe le flacon…
Dans son nouveau roman, le formidable Americanah, à paraître début 2015 chez Gallimard, Chimamanda Ngozi Adichie met en scène une jeune émigrée nigériane de Philadelphie, Ifemelu, qui, entre autres activités, tient un blog. Elle y parle, en long, en large, et jamais de travers, de la race et du racisme. Ainsi, un jour, propose-t-elle à ses lecteurs de faire un test (« Si vous répondez non à la plupart des questions, félicitations, vous bénéficiez du privilège des Blancs », prévient-elle). L’héroïne d’Americanah imagine donc une douzaine de colles. Cela va de : « Quand vous allumez une chaîne de télévision nationale (…), vous attendez-vous à voir surtout des gens d’une autre race ? », jusqu’à : « Quand vous mettez des sous-vêtements couleur chair ou utilisez des pansements couleur chair, savez-vous à l’avance qu’ils ne seront pas assortis à la couleur de votre peau ? » Humour caustique, sens aigu du détail, la grande Chimamanda Ngozi Adichie balaie, de son regard au scalpel, son Lagos natal et l’Amérique d’Obama. Elle utilise « une langue mondiale », se félicite la Zimbabwéenne Lucy Mushita, installée à Nancy, elle-même auteure du beau roman Chinongwa (Actes Sud, 2012).
Excellemment traduit
Langue « mondiale » ne veut pas dire standardisée. La preuve par Nii Ayikwei Parkes et le tandem déroutant que finissent par former le jeune Kayo, médecin légiste, et le vieux Yao Poku, chasseur à l’ancienne, héros de Notre quelque part, premier roman de l’écrivain ghanéen. Excellemment traduit par Sika Fakambi, le texte devient un mélange de français classique et de langue nouchi, un « français populaire forgé à Abidjan », explique la traductrice. De père béninois et de mère française, cette Nantaise d’adoption n’a pas ménagé sa peine pour convaincre les éditeurs de traduire Notre quelque part. La patronne des éditions Zulma, Laure Leroy, s’est finalement laissé séduire. Par Nii Ayikwei Parkes, mais aussi par la génération des afropolitains de langue anglaise.
L’éditrice de la rue du Dragon, dont le catalogue ne se caractérisait pas, jusque-là, par un fort tropisme africain, s’est ruée sur « tous les travaux des ateliers du [prestigieux et anglophone] Caine Prize ». Sorti à l’automne, Snapshots, titre d’un recueil de nouvelles (saluées par le Caine Prize), donne à voir comment la « langue anglaise postcoloniale, trempée dans les réalités mutantes des grandes cités » devient un « espace de métamorphose des imaginaires et des sensibilités », dixit Zulma. Même enthousiasme à Nantes, où le festival Impressions d’Europe a reçu, pour la première fois, des auteurs africains anglophones, parmi lesquels le Nigérian Helon Habila. A Paris, Océane Naud, employée de L’Humeur vagabonde, a aussi été séduite. « Ces livres nous font découvrir des pays d’Afrique quasiment inconnus en France », avance-t-elle. Lors des séances de lectures organisées fin novembre à la librairie, ont été mis à l’honneur, entre autres, la Zimbabwéenne No Violet Bulawayo et l’étonnant Sierra-Léonais Olufemi Terry.
La nouvelle de Terry « Jours de baston », avec son héros solitaire, mélange de chevalier et d’enfant des rues défoncé, « sort complètement des clichés qu’on a sur la littérature africaine », souligne Sika Fakambi, également traductrice du recueil. « Par exemple, insiste-t-elle, le mot anglais “bush”, qu’on aurait pu rendre par “brousse”, j’en ai fait “broussaille” : l’histoire peut se passer en Autriche aussi bien qu’en Sierra Leone… » Mais cette science de l’universel, qui bouscule les mondes, les fait s’entremêler, est-ce vraiment nouveau ? « Il y a trente ans, si une bibliothèque ou une librairie m’avaient demandé d’inviter des auteurs africains, j’aurais été embarrassé…, s’amuse l’éditeur Bernard Magnier, qui dirige la collection « Lettres africaines » chez Actes Sud. Qui, à l’époque, connaissait Tchicaya U Tam’si ? Mongo Beti ? Sony Labou Tansi ? Ce n’est pas tant la littérature africaine, qui a changé, insiste-t-il, que sa réception en France. »
500 000 exemplaires aux Etats-Unis
Les lecteurs – français – se seraient bonifiés avec le temps ? Mais pourquoi faire si bruyamment la fête aux anglophones ? Pourquoi s’ébaudir, alors qu’une Leonora Miano ou un Alain Mabanckou, pour ne citer qu’eux, ont montré le chemin d’écritures « libres de tout clan, de toute surenchère », dessinant peu à peu « le nouveau visage d’une Afrique qui se cherche parfois loin de la géographie du continent noir », comme l’affirme avec force l’auteur de Lumières de Pointe Noire (Seuil, 2013) au « Monde des livres » ? Est-ce, comme l’avance Laure Leroy, parce que « les francophones ne parlent qu’à la France – qui n’a pas envie de les entendre. Alors que les anglophones parlent au monde entier », étant lus quasi simultanément de l’Inde aux Etats-Unis, de l’Afrique du Sud à l’Australie ? Chimamanda Ngozi Adichie, pas plus que les éditions Gallimard, ne diront le contraire : Americanah s’est déjà vendu à 500 000 exemplaires aux Etats-Unis et va être traduit en 25 langues…
« Ce qu’il y a de spécifique pour les auteurs africains francophones, c’est le fait d’être entièrement dépendants de la France, de Paris, pour leur visibilité. Leurs propres pays ne constituent pas des nations littéraires », observe l’écrivain Sami Tchak. « Nous sommes aussi les “enfants du déclin”, enfants d’une époque où la France, notre référence, a cessé d’être la lumière du monde », précise-t-il dans un essai remarquable, La Couleur de l’écrivain (La Cheminante, 224 p., 20 €). Chacun « voit le monde à sa fenêtre », relève Véronique Tadjo. Franco-Ivoirienne, l’auteure de Loin de mon père (Actes Sud, 2010) vit à Johannesburg. Les écrivains africains francophones ont la « désagréable impression d’avoir encore à demander la permission d’utiliser le français, ironise-t-elle dans le courriel qu’elle nous a adressé. C’est une langue qu’on leur prête et qui appartient fermement à la France, notre mission principale étant de l’enrichir. » Joint au téléphone, l’excellent Janis Otsiemi, auteur d’African Tabloïd, confirme à sa façon : « Ma langue, celle de tous les jours, on l’appelle au Gabon du “français coupé-cloué”. Quand j’écris, ça vient tout seul. Mais après, je dois rectifier, afin que le texte reste compréhensible pour un lecteur français. Obligé ! »
Rien de tel chez les anglophones, l’anglais n’étant pas (ou plus) la langue de l’ancien colon, mais, comme le souligne le philosophe Achille Mbembé, un « pidgin universel », que d’immenses écrivains ont su transformer, secouer, renouveler – à l’image d’une Yvonne Vera ou d’un Ken Saro Wiwa. « Le dynamisme du monde anglophone saute aux yeux. Au Nigeria ou en Afrique du Sud, pays de riches et vieilles traditions littéraires, il existe de vrais Salons du livre, de grandes maisons d’édition, des revues en ligne… », constate Boniface Mongo-Mboussa, collaborateur d’Africultures, magazine (francophone) d’actualité culturelle en ligne. « Et puis, chez les anglophones, les femmes sont pléthore ! », ajoute-t-il.
Il suffit de parcourir le beau catalogue des éditions suisses Zoé pour s’en convaincre : de Bessie Head à Henrietta Rose-Ines, en passant par Chinelo Okparanta (à paraître en français, début février), les femmes de lettres ne manquent pas. Comment les appeler ? Afropolitaines ? Afropéennes (si elles vivent en Europe) ? A l’initiative de la revue Africultures, un dossier consacré à la construction d’une « nouvelle identité » culturelle, intitulé « Afropea », devrait sortir en 2015. Car les mots et les noms – ou leur absence – ont un sens. Dans Notre quelque part, le vieux Yao Poku l’a bien dit : « Sur cette terre, ici, nous devons bien choisir l’histoire que nous allons raconter, parce que l’histoire va nous changer. Ça va changer comment nous allons vivre après. » Le débat ne fait que commencer.
