
L 'homme n'a jamais marché sur la lune, c'est bien connu ! Voilà le genre de théories du complot avec lesquelles Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger s'amusent, en l'appliquant au champ de la photographie. Chacun de leurs clichés déjoue cette sacro-sainte productrice d'images et d'histoires, qui a longtemps suffi à attester de toute réalité.
En cette ère de l'hypernumérique, le médium photo voit ce rôle profondément remis en question, et notre duo de trentenaires zurichois s'engouffre dans la brèche. Et si toutes les icônes des temps modernes n'étaient que purs subterfuges ? Illusions et manipulations ? En rejetons déjantés du fameux duo tout aussi suisse Fischli & Weiss, les deux artistes étayent cette crainte, tout en la mettant à distance, dans leur série intitulée « Icônes ».
Furie déconstructiviste
Du premier cliché argentique pris en 1826 par le pionnier Nicéphore Niépce à l'apparition du monstre du Loch Ness, de l'incendie du zeppelin Hindenburg à la première trace de pas sur le sol lunaire, immortalisée par Buzz Aldrin, pas une image n'échappe à leur furie déconstructiviste. À chaque fois, le principe est le même : au centre du cadre, la stricte reproduction du cliché qui a fixé l'un des événements historiques mentionnés ; c'est autour que cela se gâte.
Le plan large révèle le subterfuge : il s'agit non d'un fait réel, mais d'une simple maquette le simulant, entourée d'une flopée d'éclairages et d'écrans de studio. Eponge, brosse, cutter, rouleaux de plastique, balayette et perceuse, tous les ustensiles ayant servi à la construction de cette farce sont laissés là, bien en évidence, révélant la trivialité de la mise en scène.
Le nuage de Nagasaki ? Une simple envolée de coton, joliment éclairée. Ce résistant solitaire face aux chars de Tiananmen ? Une figurine bien maquillée, qui se livre à un combat de carton-pâte. Moralité : tout dépend du cadre, et du point de vue. Si l'appareil photo s'était rapproché, le regardeur aurait été pris au piège, et aurait cru voir dans cette explosion d'étoupe le dramatique dernier vol du Concorde.
Perte de foi en les images
Cortis & Sonderegger, qui collaborent depuis une dizaine d'années et évoluent aussi bien dans le monde de la publicité que dans celui de la photographie plasticienne, n'ont pas pour but de bercer l'oeil d'illusions. Dès leurs débuts, ils dévoilent les coulisses de leurs prises de vue, démontent le leurre, jouent aux Méliès de pacotille, dont restent apparents tous les trucages.
Ils se sont ainsi fait connaître en mettant en scène de savants trompe-l'oeil où apparaissaient de surréalistes astronautes faits de légumes, ou des loups modelés dans de la viande hachée. Dans la présente série, réalisée de 2012 à 2014, qui leur a valu un Swiss Photo Award, tout est donc fait pour avertir le spectateur du simulacre : nul ne se tromperait devant ce World Trade Center frappé d'un incendie maladroitement pastiché et cerné de boîtes de rangement, de peinture en spray et d'éclairage de studio. Leurs parodies rappellent surtout combien, depuis le 11 septembre 2001, le monde a perdu foi en ses images. Digital natives, enfants nourris au 100 % numérique, ils s'en inquiètent autant qu'ils s'en moquent.






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