Pour Victoria, le nouveau destin se paie au prix fort

Une jeune femme noire d'origine modeste fait entrer sa fille dans la famille bourgeoise qui la fascinait enfant
C'est en faisant glisser sur leur peau l'éclat pâle d'un clair de lune, la lumière poudrée d'un après-midi d'hiver, que Jean-Paul Civeyrac a su, de film en film, faire affleurer la spiritualité de ses personnages, garçons et filles en quête d'absolu, et suggérer l'essence translucide des spectres qui viennent si souvent leur tenir compagnie. La peau, chez ce grand cinéaste romantique, n'est pas une mince affaire, seulement jusqu'à présent elle était diaphane, comme celle des fantômes. Si bien qu'on peut se demander si son producteur, Philippe Martin, qui l'accompagne depuis son premier court-métrage, La Vie selon Luc, n'avait pas en tête de bousculer un peu son système quand il lui a proposé d'adapter un roman, Victoria et les Staveney, de Doris Lessing, dont les personnages principaux sont noirs. La vision de cette fresque romanesque, qui s'étend sur près d'un quart de siècle, tendrait de fait à valider cette hypothèse.
On y reconnaît sans aucun doute la marque de l'auteur de Toutes ces belles promesses, son sens du romanesque, la sensualité gracile de ses plans, la structuration par l'absence de l'espace, et du récit. Mais quelque chose de nouveau se joue, qui tient à un ancrage plus terrien, en prise avec une matière sociale et politique qu'il avait plus ou moins délaissée après son premier long-métrage, Ni d'Eve ni d'Adam. La peau est toujours cette surface qui absorbe la lumière, ce témoin des états de l'âme où se concentre toute l'énergie du cadre. Mais, devenue noire, elle raconte autre chose. Une histoire plus dense. Plus chargée.
Une cruelle leçon
Comme la plupart des personnages de Civeyrac, Victoria vit avec des spectres. Ceux de ses parents, dont on devine qu'ils sont morts quand elle était très jeune, et dont la vieille maison de poupées africaines qu'elle trimbale de déménagement en déménagement apparaît comme le dernier souvenir tangible. Mais aussi celui d'un garçon bien vivant, dont la rencontre, quand elle avait 8 ans, a bouleversé son existence. Après une courte scène d'introduction où s'installe le dispositif narratif du film (la voix adulte de celle qui est devenue la sœur de Victoria raconte son histoire sur un ton fataliste), on découvre donc l'héroïne à 8 ans. Elle est seule, abandonnée dans la cour vide d'une école parisienne. Sa vieille tante, chez qui elle vit, a été hospitalisée, et ce garçon qu'elle ne connaît pas, Edouard, doit venir la chercher. Mais il est parti sans elle. Il n'avait pas imaginé que la petite fille que sa mère lui avait demandé de ramener à la maison était noire.
Il reviendra, et Victoria passera chez lui une nuit d'Epiphanie. Jamais elle n'avait vu un appartement si grand, une chambre avec tant de jouets, des gens si bien mis, si bien élevés. Plus jamais elle ne regardera sa vie à elle de la même manière. Trop petite, trop triste, trop sale. Elle mérite mieux. Elle mérite ce confort, cette beauté, cette mère à la voix de fée, actrice de théâtre, si gentille, qui aime tellement les enfants noirs (Catherine Mouchet, parfaite en grande bourgeoise lunatique)…
Mais, dès le lendemain, elle croise Edouard, qui ne la reconnaît pas. La leçon est cruelle, par laquelle la petite fille se voit interdire dès l'enfance l'accès à la part la plus brillante de l'existence. Son poison va se distiller dans les ramifications de ce beau mélo aux accents sirkiens, où la violence du destin se fond dans celle du déterminisme de classe et de la question raciale.
Les reflets d'une France figée
La tante meurt et Victoria est adoptée par une amie de la famille, la mère d'une petite Fanny, qui a le même âge qu'elle. Au rythme enlevé d'une rhapsodie, le film déroule alors la vie de son personnage comme une pelote de laine, depuis l'adolescence jusqu'à l'âge adulte, en l'imbriquant dans un tissu fictionnel foisonnant, peuplé de personnages dont les apparitions, souvent furtives, n'en sont pas moins convaincantes, parce que justement incarnées. Au fil de son histoire scintillent les reflets d'une France figée entre une classe de privilégiés, quasi-rentiers, et une classe laborieuse, précaire, à l'horizon bouché, dont Fanny, future écrivain (le film suit la trame de son premier roman), constitue une heureuse exception. Victoria, elle, décroche rapidement de l'école.
Chez un disquaire où Victoria travaille, elle reconnaît un jour Thomas, le frère d'Edouard. Ils ont une aventure. Alors qu'ils sont sur le point de se séparer, elle tombe enceinte, garde l'enfant sans l'en avertir, rencontre un autre homme, qui lui donne un fils et meurt bientôt dans un accident de voiture, la laissant seule avec deux enfants en bas âge. La jeune femme reprend alors contact avec le père de sa fille, et le film suit l'évolution de cette petite métisse que Thomas et les siens accueillent avec bienveillance.
Cette famille que Victoria n'a jamais oubliée n'a rien perdu de son charme sucré, mais l'arrivée de cette enfant dont ils ont le pouvoir de changer le destin révèle (parfois avec un humour acide, parfois de manière un peu appuyée) toute la violence des réflexes de classe qui les animent, et la logique d'exclusion qui les fonde. Pour permettre à sa fille d'accéder à ce monde dont elle a tant rêvé pour elle-même sans pouvoir l'intégrer, Victoria doit accepter, symboliquement, de la leur abandonner. En respectant, comme un sanctuaire, le mystère de ses personnages, Civeyrac se concentre sur les actes, sur les gestes, et en saisit les effets sur les visages. Il renouvelle ainsi le genre du mélodrame en lui donnant la puissance d'une tragédie politique contemporaine.
Isabelle Regnier
© Le Monde
 

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