
La « douceur angevine », regrettée par Du Bellay, natif de Liré (Maine-et-Loire), lors de son exil romain, ne soulage sans doute pas Garba Touré, originaire de Diré, dans le nord du Mali, de la nostalgie du fleuve Niger. Mais à Angers et dans la salle du Chabada, où le guitariste et les trois autres membres du groupe Songhoy Blues étaient en résidence, début mars, avant de donner un concert, l’ambiance ne donne pas trop le mal du pays.
Comme le rappelait sur scène le chanteur Aliou Touré, quarante années de jumelage lient Angers et Bamako. Une complicité encouragée depuis vingt ans par le Chabada, qui accueille régulièrement la fine fleur des espoirs musicaux maliens.
Révélation des dernières Transmusicales de Rennes, le quatuor réchauffe le club angevin en alternant électricité rocailleuse, danses fluides et ballades mélancoliques. Aliou Touré rappelle que chaque chanson possède son message et que ce « blues songhaï », du nom de leur ethnie du nord du Mali, témoigne de leur histoire. Celle d’une « Music in Exile » (nom de leur album), née de la fuite de leur région natale, provoquée par l’irruption, en 2012, de groupes islamistes armés diabolisant, entre autres, la pratique musicale.
« Les premiers groupes rebelles à entrer dans Diré ont été ceux du MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad), qui n’avaient rien contre les musiciens, se souvient Garba Touré qui, comme ses comparses, se partageait alors entre musique et études universitaires. Mais les islamistes de Ansar Dine les ont ensuite chassés, imposant l’interdiction de fumer, de boire de l’alcool, de jouer de la musique… Je ne fume pas, je ne bois pas, mais comment imaginer un monde sans musique ? »
Garba prend la direction du sud, pour une vie de réfugié, à Bamako. Il y recroise Omar et Aliou, à qui d’autres « déplacés » proposent un jour d’animer un mariage. « On a constitué le groupe à cette occasion, se rappelle le chanteur. On s’est dit qu’on pouvait à la fois apaiser la souffrance des gens en les distrayant, et donner des points de vue, provoquer des débats. »
Coup d’accélérateur
Les Songhoy Blues prennent leurs habitudes dans des clubs de Bamako où ils donnent des concerts mélangeant chansons originales et répertoire populaire. Jusqu’au miraculeux coup d’accélérateur d’Africa Express. Collectif piloté, entre autres, par l’Anglais Damon Albarn, leader de Blur et de Gorillaz, Africa Express milite pour des échanges entre musiciens occidentaux et africains. En 2013, la troupe (Albarn, Brian Eno, le rappeur Ghostpoet, Nick Zinner…) débarque à Bamako pour une action de solidarité avec les musiciens maliens.
Emissaire du collectif et familier de la scène locale, le Français Marc-Antoine Moreau a repéré des artistes et groupes qu’il invite pour une journée d’enregistrements et de collaborations à la Maison des jeunes de la ville. Parmi eux, les Songhoy Blues. « C’est une des premières fois que je voyais un vrai groupe de rock africain », s’enthousiasme celui qui est devenu leur manager. Un coup de foudre partagé par l’Américain Nick Zinner qui accepte de réaliser leur premier album.
A l’écoute de Music in Exile, on se demande si les guitares hérissées de Sougour ou Irganda ne doivent pas leurs distorsions au New-yorkais. « Nick nous a fait profiter de son expérience des studios, insiste Garba Touré, mais il n’a pas touché à notre musique. » Leur musique, ces Songhaï la veulent enracinée dans l’héritage du guitariste pionnier Ali Farka Touré (1939-2006) et sa façon d’entremêler influences américaines et traditions du nord du Mali, considéré comme le berceau originel du blues. D’une sensualité urbaine, leurs chansons doivent aussi beaucoup au takamba, autre style nord-malien à la fluidité hypnotique.
Heureux de voir leur exil se transformer en aventure internationale, les Songhoy Blues s’inquiètent cependant pour leur pays. « Certaines demandes du MNLA me paraissent justes, comme la revendication de Tombouctou, dit Aliou Touré. D’autres moins, comme l’autonomie de l’Azawad. La priorité est que les enfants retournent à l’école et mangent à leur faim. »
Music in Exile de Songhoy Blues, 1 CD Transgressive records/PIAS.
En tournée en France jusqu’au 11 mai.
