« Notre objectif ? Mettre la littérature en mouvement », explique Gledison Vinicius, à l'origine de cette initiative. Issu du quartier de Maréchal Hermès, en lointaine banlieue de Rio de Janeiro, le jeune homme a lancé une marque d'objets et de vêtements intitulée Poeme-se, littéralement « Poémez-vous ». Des carnets, des tasses de cafés, des débardeurs, tous estampillés de sonnets et quatrains.
« Dans un pays où chaque personne lit en moyenne quatre livres par an, c'est une façon de montrer que la littérature peut être glamour, et ça marche, nous vendons beaucoup », explique Gledison Vinicius, derrière son stand. Son sens aigu des affaires se nourrit d'une autre évolution : « Nous adorons les classiques bien sûr, mais nous voulons surtout mettre en avant cette nouvelle littérature des quartiers, c'est de là que vient la vitalité », ajoute-t-il.
Les visiteurs ont d'ailleurs la possibilité de connaître sur place cette nouvelle production. Derrière une table, une poignée d'auteurs sont là pour offrir des poèmes sur commande. Une idée que Gledison Vinicius a rapportée d'Angleterre. « Vous expliquez à l'écrivain les thèmes que vous voudriez coucher sur du papier, ou la personne à qui vous les destinez, et dix minutes plus tard, vous repartez avec », dit-il, ravi de voir la file de prétendants s'allonger.
Joyce, une jeune étudiante de 19 ans, est une des premières à passer commande. « C'est pour ma mère, qui passe par une phase de transition, elle s'ouvre beaucoup plus qu'auparavant, et depuis, nous avons une relation merveilleuse, mais je ne sais pas comment le lui exprimer », déroule-t-elle un brin nerveuse. En face d'elle, Waldecy Pereira, un béret vissé sur le crâne, passe à l'acte. Un peu plus tard, la jeune femme explose de joie en découvrant les mots tracés au stylo-bille. « Ma mère ne rêverait pas de plus beau cadeau », dit-elle, en pliant soigneusement le poème.
Waldecy Pereira tient à expliquer pourquoi il participe bénévolement à ce travail à la chaîne. « On doit montrer que le poète n'est pas seulement cet être qui vit dans un monde à part, la littérature est un bien d'utilité publique, ça se déguste, et cela aide à parler quand on n'y arrive guère. » À 42 ans, le poète qui vit à Vicente Carvalho, dans la périphérie nord de Rio de Janeiro, fait figure de vétéran. « J'ai toujours écrit, mais dans une grande solitude, maintenant, nous nous retrouvons ici ou ailleurs, en plein centre-ville, et cela nous permet de montrer un autre visage de la banlieue et des favelas : pas seulement la violence et les trafics, mais aussi des talents », martèle-t-il.
Waldecy ne veut pas seulement convaincre ses concitoyens. Il sait que le Brésil est l'invité spécial du Salon du livre à Paris cette année. « Ce serait bien que les Européens réalisent qu'il se passe des choses ici, en vingt ans d'écriture, je n'ai jamais vu une telle énergie », assure-t-il.
La scène littéraire brésilienne est bousculée depuis une dizaine d'années par le surgissement d'un nouveau courant, auto-baptisé « littérature marginale », ou encore « de périphérie ». L'un de ses précurseurs est Paulo Lins, l'auteur de La Cité de Dieu, le roman dont l'adaptation au grand écran en 2002 a fait connaître dans le monde entier la réalité des favelas de Rio de Janeiro (le film peut être vu ici). La misère, qu'elle soit urbaine ou rurale, peuple depuis longtemps les livres brésiliens. Mais auparavant, c'était des auteurs de la classe moyenne qui prêtaient leurs voix aux masses populaires. Avec La Cité de Dieu, pour la première fois, la favela prend parole à la première personne. Et le mouvement depuis se répète dans tout le pays.
« C'est une véritable rupture, car traditionnellement, l'écrivain brésilien est un homme, hétérosexuel, blanc, issu de la classe moyenne », analyse Julio Ludemir, qui organise depuis cinq ans la Flupp, une foire littéraire des favelas de Rio de Janeiro. « Nos écrivains avaient vécu la persécution politique, des crises amoureuses, mais ils n'ont jamais connu dans leur chair le drame de la survie, la faim, le face-à-face avec la violence policière, ces nouveaux auteurs si, et cela change tout », poursuit-il.
« Littérature de périphérie »
L'appellation de littérature de périphérie n'a rien de péjoratif. « Au contraire, cela est revendiqué », explique Paula Anacaona, qui dirige depuis cinq ans une maison d'édition à son nom à Paris, publiant exclusivement des auteurs brésiliens, avec un goût prononcé pour des auteurs engagés, et notamment ces nouvelles plumes. « La périphérie n'est pas seulement géographique, cela signifie aussi le surgissement d'une littérature noire, d'une littérature homosexuelle, et d'un autre langage, avec un usage accru de l'argot, par exemple », poursuit-elle.
Ce foisonnement est d'abord la conséquence des politiques sociales. « Depuis l'arrivée de Lula à la tête de l'État, on a non seulement des aides financières pour les plus pauvres, qui leur permet de penser à autre chose qu'à ce qu'ils ont dans l'assiette, il y a aussi une valorisation des cultures populaires, avec l'installation de centres de production au sein même des quartiers », dit Julio Delumire. Mais la mesure la plus spectaculaire est l'instauration de la discrimination positive dans les universités fédérales et privées, qui a permis à des dizaines de milliers de pauvres, noirs et indigènes – les quotas sont sociaux et raciaux – d'entrer à la faculté. « Pour la première fois de l'histoire du Brésil, nous avons une jeunesse populaire éduquée, et qui veut se faire entendre », résume Julio Delumir.
La favela a toujours donné au Brésil une poignée d'artistes, mais « jusqu'à aujourd'hui, prévalait le discours hégémonique selon lequel pour réussir, il faut sortir de la périphérie », rappelle Alexandre Damascena, un jeune chercheur en littérature qui vient de dédier sa thèse aux nouveaux mouvements littéraires. « Ce qui est très intéressant avec les auteurs qui surgissent aujourd'hui, c'est leur relation très forte avec leur territoire, c'est la première fois que des écrivains comprennent non seulement que la périphérie doit être vue autrement que comme un sous-quartier, mais que c'est justement ce territoire qui donne une force à leur littérature et la nourrit », poursuit le jeune homme, qui dirige lui-même une compagnie de théâtre à Santa-Cruz, dans la banlieue ouest de Rio de Janeiro.
Lorsque Ferréz, l'un des grands noms de cette littérature – traduit en France par Paula Anacaona, il fait partie des 48 auteurs officiellement invités dans le cadre du Salon du livre – lance son roman Capao Pecado, en 1999, sa priorité est d'abord de séduire les habitants de Capao Redondo, le quartier pauvre de la zone sud de São Paulo où il habite. « Il veut que ses voisins s'identifient avec son histoire, et que cela les rapproche de l'univers de la lecture qui leur est inaccessible, puisqu'il n'y a aucune bibliothèque ni librairie dans la région », analyse Alexandre Damascena.
Puisque la diffusion traditionnelle est impossible dans les quartiers, ces nouveaux auteurs ont inventé de nouveaux procédés, les « saraus ». Ce sont des rencontres littéraires, le plus souvent dans un bar, au fin fond de leur banlieue. Les participants sont invités à monter sur scène pour lire leur propre texte ou celui d'un autre auteur. Présent ce samedi à Lapa, pour écrire des poèmes sur commande, Rodrigo Santos tient ainsi un sarau depuis douze ans à Sao Gonçalo, une cité pauvre située en face de Rio de Janeiro, de l'autre côté de la baie de Guanabara.
« Quand j'ai commencé, on s'est moqué de moi, en me disant que parler de poésie à de pauvres prolétaires était ridicule, pourtant, maintenant, j'ai tous les mois 150 personnes qui viennent, des lycéens, des femmes de ménages, même un policier », s'amuse-t-il. Le thème de son prochain sarau, diffusé par Facebook, est sur « les poètes français ». « Un ami de l'Alliance française traduit des textes, et on fait connaître Eluard et Baudelaire à Sao Gonçalo », dit-il, la voix pleine d'orgueil.
Aidé par les réseaux sociaux, ce phénomène de démocratisation littéraire est en pleine expansion. « Le nombre et la fréquentation des saraus sont en constante augmentation, ce qui renforce l’unité de la communauté et l’affirmation d’une identité périphérique positive. On estime à 10 000 le nombre de participants aux saraus chaque semaine dans la seule ville de São Paulo », insiste Paula Anacaona.
Pour la jeune éditrice, le Salon du livre n'est pas seulement l'occasion de découvrir une littérature le plus souvent négligée au profit de ses voisines latino-américaines. Elle rêve aussi que les banlieues françaises s'inspirent du mouvement des saraus. « Les Français des quartiers pensent que leur réalité est très lointaine de celle de la favela, mais moi, je vois des ponts évidents entre ces périphéries, et la nécessité de les valoriser. Il y a au Brésil une énergie qu'il faudrait apprendre à connaître, et peut-être à copier », conclut-elle.
Médiapart

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