Les Bouffes du Nord, scène à part
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- Catégorie : Culture
- Mis à jour le jeudi 10 septembre 2015 10:35
- Publié le jeudi 10 septembre 2015 10:35
- Écrit par Michel Guerrin
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Le Théâtre des Bouffes du Nord, qui rejoint le festival du Monde, a un charme fou. Il est aussi à part. Et donc il nous intéresse. Loin des beaux quartiers, caché derrière une façade anonyme, avec des murs et balcons lépreux, une scène à la couleur rouge sang, des acteurs si proches qu’on peut presque toucher, des places à prix doux et des bancs durs pour le fessier. A part, avec des spectacles qui marient le théâtre et la musique. A part, enfin, par son statut et son projet, à la fois dans le service public et dans l’économie privée. Bref, un bon laboratoire au moment où l’argent de la culture manque.
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Les Bouffes, c’est d’abord le metteur en scène britannique Peter Brook qui, en 1974, avec Micheline Rozan, relance une scène tombée dans l’oubli. Il paie un loyer, il est chez lui, il bâtit la réputation du lieu à coups de spectacles d’anthologie, reçoit des subventions mais dégage de solides ressources propres en faisant tourner ses créations.
En 2010, Peter Brook cède le bail des Bouffes à Olivier Mantei et Olivier Poubelle, qui en assurent la codirection. C’est peu dire que le tandem a été mal accueilli par la famille du théâtre. Parce qu’ils viennent du privé, sont entrepreneurs de spectacles et gérants de salles. On les a même qualifiés de « commerçants » – plutôt une insulte dans la culture.
Un autofinancement à 85 %
Après cinq ans, le regard sur les « commerçants » a pas mal changé. Les spectacles, creusant le sillon du théâtre musical, ont souvent épaté. « On a appliqué le modèle Brook à d’autres metteurs en scène », explique Mantei. Alors que la tendance est à réduire la voilure, crise oblige, les Bouffes ont intensifié les créations, soit une dizaine chaque année.
Le lieu est autofinancé à 85 %, grâce surtout aux tournées – pas moins de 300 dates par an. Un spectacle cristallise le style Bouffes : Le Crocodile trompeur, opéra foldingue d’après Didon et Enée, de Purcell. Un gros pari et un triomphe en 2013. « On aurait pu le jouer six mois, ce qu’aurait fait un théâtre privé classique, pour le rentabiliser au mieux, explique Mantei. Mais notre philosophie est de privilégier plusieurs créations durant l’année. »
Olivier Mantei, 50 ans, a toujours évolué entre le privé et le public, le théâtre et la musique, le savant et le populaire. Il est autant proche du compositeur arty Pascal Dussapin que de la star de la musique à Hollywood Alexandre Desplat. Il va désormais devoir apprendre à vivre entre deux lieux prestigieux.
Aux Bouffes, donc. Mais aussi à l’Opéra-Comique, où, fin juin, l’Etat l’a bombardé directeur à la place de Jérôme Deschamps. Cette double vie, pour le moins atypique dans la culture, l’a obligé à faire des choix : il n’est plus directeur des Bouffes, et n’y est pas rémunéré. Mais il reste actionnaire et garde « un œil attentif » sur la programmation.
Un « social traitre » ?
Tout ce que Mantei a créé, dirigé, comme le chœur de chambre Accentus, de Laurence Equilbey, vise à faire vivre des spectacles que l’on voit plutôt dans des théâtres publics, mais avec des moyens du privé. Il a développé ce modèle dans un livre, Public/Privé (Archimbaud Editeur-Riveneuve Editions, 2014).
Il s’en explique : « La France vit sur une fracture entre deux modèles, et cela se voit surtout dans l’école et la santé. Dans la culture aussi, où l’Etat soutient ce qui n’existerait pas sans lui, et n’aide pas les œuvres qui n’ont pas besoin de lui, celles qui attirent le plus de monde. Ce principe, depuis Malraux, a forgé l’exception culturelle, qui vise à défendre notre création contre le modèle américain et l’invasion d’œuvres commerciales. C’est un concept formidable qui a permis de faire vivre pendant cinquante ans une création de qualité, via la subvention, la protection et l’intermittence du spectacle. »
Mais Mantei constate que ce modèle est fragilisé par la mondialisation et le manque d’argent public. Avec cette conséquence : « Le système se crispe autour d’une conviction : la qualité des œuvres baisse quand l’argent du privé se substitue à l’argent du public. C’est faux. On peut défendre l’exception culturelle en augmentant les ressources propres. » Olivier Mantei peut vite être qualifié de « social traître ». Il le sait. Et il répond : « J’ai les mêmes objectifs que les ayatollahs de l’exception culturelle. J’emprunte juste d’autres voies pour y parvenir. Et je sais qu’il est plus facile de demander de l’argent à l’Etat quand on arrive à sa table avec 1 million d’euros. »
Un « OpéraOké »
On aura compris que discuter avec le grand capital n’effraie pas Mantei. En 2014, le trio formé par Bouygues, TF1 et Sodexo a répondu à un appel d’offres pour gérer la Cité musicale de l’île Seguin (Hauts-de-Seine). Mantei a conçu pour eux le projet, à la demande de Pierre Lescure. Quand le trio lui a demandé ce qu’il fallait faire, il a répondu : « Comme Total avec sa fondation sur l’environnement : de la qualité. Et c’est cohérent, cette entreprise répond à sa manière aux accusations de polluer. »
Ou encore : « Faites de la qualité, les mécènes viendront. » Un responsable de TF1 a demandé : « Qui est ce malade ? » Mais c’est ce projet qui a été retenu. Un autre projet risque de faire jaser. Pendant le championnat d’Europe de football, qui aura lieu en France en juin 2016, Olivier Mantei, avec le concours de l’UEFA, créera ce qu’il appelle un « OpéraOké » sur le Champ-de-Mars : des milliers de personnes chanteront le répertoire de l’Opéra-Comique. « Comme le ministère de la culture, je veux élargir les publics. Mais je le fais à ma façon. »
Dernier point, et pas mineur. La mutation en cours de l’économie de la culture renvoie, selon Olivier Mantei, à une mutation de la création. Autour d’un mot-clé : décloisonnement. « Le spectacle vivant a vécu pendant des décennies sur des labels cloisonnés : théâtre, musique, danse, cirque… Tout cela a moins de sens pour les créateurs de 25-30 ans, explique-t-il. Ils ont d’autres repères, marient les genres. Un compositeur pense à l’image de sa musique et un artiste au son de son installation. » Autant de questions qui pourraient être abordées dans les deux débats que Le Monde Festival organise aux Bouffes du Nord, les 26 et 27 septembre.
Le programme dans le cadre du Monde Festival :
« Le Mahabharata » (1991) Samedi 26 septembre
11 h 30 Présentation du film « Le Mahabharata » (1991) par Jean-Claude Carrière. 12 heures. Projection des deux premières parties, « La Partie de dés » et « L’Exil » (deux fois deux heures). 16 h30 Projection de la troisième partie, « La Guerre » (2 heures). 20 heures Rencontre avec Peter Brook, Marie-Hélène Estienne, Jean-Claude Carrière et des acteurs du film.
« Autour du “Mahabharata” » Dimanche 27 septembre
17 h30-18 h 30 Dialogue entre Peter Brook et Jean-Claude Carrière. 20 heures Spectacle « Battlefield ». 21 h 15 - 22 h 15 Rencontre avec Peter Brook, Marie-Hélène Estienne et l’équipe de « Battlefield .»
Changer le monde : c’est le thème de l’édition 2015 du Monde Festival qui a lieu les 25, 26 et 27 septembre à Paris avec Anne Hidalgo, Emmanuel Macron, Thomas Piketty, Matthieu Ricard, Evgeny Morozov, Jordi Savall… Comment réguler Internet ? Va-t-on vers la fin de la croissance ? Quels contre pouvoirs à la civilisation numérique ? La musique peut-elle changer le monde ? Retrouvez le programme sur
