Pour ça, il aurait fallu que cette adaptation du roman de l'écrivain américano-nigérian Uzodinma Uweala soit irréprochable. Elle est méritante, mais échoue face à la difficulté de son sujet: la tentative de destruction d'un être humain - d'un enfant - par sa transformation en criminel. Le roman d'Uweala et le film sont situés dans un pays anglophone d'Afrique de l'Ouest qui n'est pas nommé, ce peut être le Liberia ou la Sierra Leone, l'une des deux nations de la région ravagées par la guerre civile dans les années 1990. Comme à l'époque, le pays est placé sous la protection militaire du Nigeria pendant que les Nations Unies nourrissent les déplacés et tentent de négocier la paix. Le gouvernement est aux mains d'une junte militaire qui affronte des factions de combattants moins bien équipés. C'est la seule différence entre les adversaires dont la brutalité et la cruauté se valent.
La prière et la magie
Agu (Abraham Attah), une dizaine d'années, voit son père et son frère abattus par les gouvernementaux. Fuyant dans la brousse, il est capturé sur un groupe de combattants menés par le "Commandant" (Idris Elba). Le supplice d'Agu a déjà été raconté au cinéma, dans Ezra, de Newton Aduaka, dans Johnny Mad Dog, de Jean-Stéphane Sauvaire. on en retrouve les étapes, l'initiation sanglante, les abus sexuels, l'abrutissement par les stupéfiants, le recours à la prière et à la magie.
Comment faire un récit de cette horreur ? Comment mettre en scène des crimes commis par un enfant ? Cary Joji Fukunaga se pose ces questions. Ses réponses relèvent du compromis : on montrera, mais pas trop - le civil massacré par les petits soldats mais pas le viol de ces derniers. On prendra en compte le dérèglement des sens qui est la condition nécessaire de cette folie meurtrière (et l'image devient rouge) mais on s'en tiendra à une narration chronologique, qui explique précisément chaque action.
Jusque dans le domaine de la pédagogie, l'arrangement est à l'ordre du jour : on trouvera, disposés au fil de l'histoire, des éléments d'information sur la présence d'hommes d'affaires dans les antichambres des bourreaux ou sur les limites (pour rester poli) de l'action de l'ONU : l'un des plans les plus forts du film montre une colonne d'enfants soldats croisant une colonne de véhicules blindés blancs, depuis lesquels des journalistes prennent des photos. Manque une vue générale sur la décomposition sociale, la brutalité économique qui ont présidé à la naissance du phénomène (qui a depuis muté, les enfants des enfants combattant aujourd'hui pour Boko Haram ou les milices à étendards confessionnels qui s'affrontent en Centrafrique). Cette absence de profondeur intellectuelle laisse Beasts of No Nation vulnérable aux reproches de ceux qui l'accusent de donner, une fois de plus, l'Afrique en spectacle, de ressasser les mêmes lieux communs sur le cœur des ténèbres.
Chronologie des médias
En France, on ne verra pas Beasts of No Nation sur grand écran, parce que la stratégie adoptée par Netflix pour le film aux Etats-Unis contrevient aux règlements français sur la chronologie des médias. Le film a été présenté aux festivals de Venise et de Toronto. Aux Etats-Unis, il est sorti dans une trentaine de salles en même temps que Netflix le mettait en ligne. Malgré la présence d'Idris Elba au générique, malgré certaines critiques dithyrambiques, les spectateurs ne se sont pas déplacés. Si le film a été vu en ligne, il ne faut pas compter sur Netflix pour connaître le nombre de spectateurs. Ce début n'est pas assez spectaculaire pour ébranler la méfiance des votants aux Oscars. Car c'est l'une des raisons pour lesquelles Netflix s'est engagé dans le projet de Fukunaga : il s'agissait de produire un film susceptible de récolter des statuettes, tout comme "House of Cards", la première série à succès produite par le site, a collectionné les Emmys. Ce sera probablement pour une autre fois, malgré le travail remarquable d'Idris Elba.
Reste l'expérience étrange de voir un film spectaculaire (car on ne peut reprocher à Fukunaga de ne pas avoir le sens du cadre) sur une tablette. Même dans ces conditions, les meilleurs moments de Beasts of No Nation donnent une idée de ce que le film aurait pu être - un cauchemar historique, ancré dans le réel. Mais le tout petit écran met aussi en évidence ses faiblesses. Et puis, pour conclure sur un aspect très secondaire, cet épisode m'a donné une idée de la vie du critique du XXIe siècle, regardant les films sur une tablette en prenant son petit déjeuner, ou en écrivant en temps réel la critique sur son ordinateur, ou son téléphone pendant que les images critiquées défilent sur un tout petit écran.
Pour terminer, le morceau de Fela Anikulapo Kuti auquel Uzodinma Uweala a emprunté le titre de son roman.
Thomas Sotinel
Le Monde

