J’ai écrit God Bless Mary pour ma voisine, explique l’Anglaise Little Simz, à son public. Je voulais la remercier d’avoir supporté mes mauvaises manières pendant si longtemps. Jusqu’à 2 heures du matin, je lui cassais la tête avec ma musique, que je jouais sur des enceintes aussi grosses que celles-ci. » Le public de la Maroquinerie à Paris, pleine à craquer, a pu avoir un aperçu, mercredi 3 février, de ce que la voisine londonienne a vécu ces douze dernières années.
Little Simz, 21 ans, a commencé à rapper à l’âge de 9 ans après avoir goûté à la scène lors d’une fête d’école. Depuis, elle n’a jamais cessé d’affûter son débit. Ses mots sont incisifs, les infrabasses de sa musique se ressentent à tous les étages, son énergie semble infinie. Coupe au carré, petite veste noire, la jeune femme longiligne en impose sur scène. Ses collègues américains André 3 000, J.Cole ou Kendrick Lamar, ne cessent de faire son éloge en interview.
« Ouverture sur le monde »
Née Simbi Ajikawo de parents nigérians, Simz a grandi à Islington, au nord de Londres, dans une maison où les enfants parlaient plusieurs langues. Sa mère gagne sa vie en élevant de jeunes réfugiés venus de Somalie, d’Erythrée, du Nigeria, d’Albanie, mais aussi des pupilles anglais, placés par les services sociaux britanniques. « Le métier de ma mère m’a appris très tôt l’humilité, à apprécier ce que j’ai et ce que beaucoup d’enfants n’ont pas sur cette planète : l’amour d’une famille, un toit, des repas tous les jours. Cela m’a donné aussi très tôt une ouverture sur le monde », nous résumait-elle il y a quelques semaines.
A la Maroquinerie, une fresque la montre d’ailleurs en train de croquer à pleines dents un morceau du globe. Londonienne, la jeune rappeuse a su se détacher de la scène locale du grime ou du garage. Pour son premier album, A Curious Tale of Trials + Persons, paru en septembre 2015 sur son propre label, Little Simz a fait appel à des compositeurs de Toronto, de Los Angeles, mais aussi de Norvège et d’Allemagne. Après sept EP et quatre mixtapes diffusés entre 2010 et 2015 sur le site Bandcamp, la rappeuse a tenu à enregistrer un album-concept, dans la lignée de ceux des héros de son adolescence, Lauryn Hill ou Jay-Z.
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Le sien s’attache à décliner le thème de la célébrité, vue à travers les yeux de différents personnages : une mère célibataire, un millionnaire, un sans-abri… Mais les premiers mots de son album sont pour ses semblables. « Les femmes peuvent aussi être des rois, clame-t-elle en entretien, comme une profession de foi. Ce qui est frustrant pour moi, c’est d’entendre sans arrêt des gens me dire que je suis une bonne rappeuse pour une fille. Je veux que les femmes qui écoutent mon album se sentent importantes, qu’elles comprennent qu’elles sont aussi fortes que les hommes, que nous n’avons pas à nous soumettre à leurs décisions et à nous contenter de la place qu’ils nous ont assignée. Je m’appelle Simbi, je ne suis pas une rappeuse, je suis une artiste. »
Sur scène comme dans ses clips, la jeune femme ne met pas en avant sa sexualité, à l’inverse de plusieurs de ses collègues américaines. Elle ne cache pas non plus sa féminité sous des vêtements masculins. Elle s’attache surtout à servir son propos comme dans la vidéo de Gratitude, tourné au Cap en Afrique du Sud.
Little Simz ne s’explique pas pourquoi si peu de femmes réussissent dans le rap : « Par manque de confiance en soi, je suppose. Si personne dans notre entourage ne nous encourage, ne nous répète que nous pouvons réussir tout ce que nous voulons, nous avons tendance peut-être à abandonner plus vite. » Peu de chances que cela lui arrive.
A Curious Tale of Trials + Persons, 1 CD (Age 101 + Music +/Pias). En concert les 8 et 10 avril au Village du festival à Paris la Défense.
