Rokia Traoré, chanteuse de l’entre-deux

   

« Ce que j’aime en elle, c’est l’innocence, cette façon d’être qui caractérise quelqu’un abordant la vie dans une dynamique poétique. » Erik Truffaz avait invité la chanteuse franco-malienne Rokia Traoré à écrire et chanter deux textes sur son album Doni Doni (Parlophone). Finalement, elle interviendra à quatre moments. Le trompettiste est tombé sous le charme. « Il y a beaucoup de pureté, de fraîcheur et de douceur dans son chant en langue bambara », poursuit le musicien.

        Lire la sélection d’albums :                        Ravel, Erik Truffaz, Arno…          

Au-delà de la douceur de la voix, un sentiment d’apaisement émane de Rokia Traoré. Cette sensation agit en fait comme un filtre. Elle atténue mais n’occulte rien, ni la clairvoyance, ni les doutes, ni l’empathie, ni la colère. Dans Né So, la chanson-titre de l’album qu’elle présente actuellement sur scène, la chanteuse évoque la détresse des migrants et des réfugiés. « J’éprouve une profonde compassion pour ces gens », nous confie-t-elle. La voix vacille, émue, retrouve cette vérité qui lui manque sur le disque, par ailleurs très riche et séduisant, quand elle déclame, en français, avec un soupçon de grandiloquence : « En 2014, encore cinq millions cinq cent mille personnes ont fui leur maison, forcés de se réfugier dans des villes, des pays, loin de chez eux. » Le message a le mérite d’être clair : la chanteuse veut dire son indignation.

 

En bambara, né so signifie « chez moi », « c’est-à-dire cet endroit où l’on construit ses rêves, où l’on a ses repères, où l’on sait pourquoi on est là ». Toujours en mouvement, entre l’Europe et Bamako, après Amiens, dans la Somme, où elle s’était installée en 1998, Rokia Traoré a jeté son ancre à Bruxelles, là où elle a passé une grande partie de son enfance et de son adolescence. Son père, diplomate, y fut en poste. Elle-même y a suivi des études de « sociologie et anthropologie, puis de journalisme, avant de retourner au Mali », là où elle était née, en 1974. « Bruxelles est mon pied-à-terre aujourd’hui en Europe, sinon je vis au Mali, à Bamako. Mais où que je sois, c’est mon choix et je sais pourquoi j’y suis. »

Le Mali, elle s’y trouvait encore il y a moins d’un mois. « La situation est fragile. La musique, que les extrémistes voudraient faire taire, est toujours très présente à Bamako, mais il y a une emprise, en douceur, de plus en plus forte, de la religion qui pose question, avec notamment la prise d’importance dans tout le Mali de leaders religieux multimillionnaires, courtisés par les leaders politiques. »

Désir d’échange

Né So, réalisé, comme le précédent, Beautiful Africa, par l’Anglais John Parish (qui a travaillé avec PJ Harvey, Tracy Chapman, Dominique A, Arno…) est le sixième album de Rokia Traoré. On y croise John Paul Jones (bassiste et claviériste de Led Zeppelin) et la voix veloutée du folk singer américano-vénézuélien Devendra Banhart.

Découverte en France en 1997, au festival Musiques métisses d’Angoulême, « un symbole fort d’une France ouverte et heureuse de l’être, à l’époque », commente la chanteuse, depuis Tchamantché, son quatrième album, en 2008, Rokia Traoré affirme un net désir d’entre-deux, d’échange entre les sonorités traditionnelles et celles du rock ou du folk occidental. Elle a gardé auprès d’elle son joueur de luth n’goni (Mamah Diabaté), mais délaissé sa guitare acoustique. « Par amour pour le rock, un univers découvert autrefois grâce à mon frère aîné, j’ai appris à jouer de la guitare électrique », déclare la chanteuse, nous confiant au passage son admiration pour « la subtile complexité et l’élégance du dernier album de David Bowie ».

En avril, après quelques concerts aux Etats-Unis, elle retournera à Bamako inaugurer la scène de la Fondation Passerelle, qu’elle a créée en 2009 pour aider de jeunes artistes à se perfectionner. « J’ai enfin réussi à construire ce lieu. Après un festival de jazz, en avril, nous y prévoyons une programmation régulière à partir de septembre. » Elle jubile. Au-delà de la clairvoyance, des doutes, de l’empathie et de la colère, Rokia Traoré se revendique douée pour le bonheur.

Né So, de Rokia Traoré (Parlophone/Warner Music).

En concert à Paris le 25 février, au Centquatre (Complet – date supplémentaire le 28 octobre, au Trianon) ; Dunkerque (Nord), le 27 février ; Amiens (Somme), le 5 mars ; Arles (Bouches-du-Rhône), le 9 ; Toulouse (Haute-Garonne), le 10 ; Fontevraud-l’Abbaye (Maine-et-Loire), le 12. Sur le Web : rokiatraore.net

 

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