Un maire noir de Paris en 1879, effacé des archives et de l'Histoire

Severiano de Hérédia, Le  maire "noir" de Paris, député, ministre des travaux publics

caricature de Severiano de Hérédia, Un Caribéen noir, ministre des Travaux publics et président du conseil de Paris sous la 3e République

Un Caribéen noir,  Severiano de Heredia, a été ministre des Travaux publics et président du conseil  de Paris sous la 3e République. Ce mulâtre cubain, cousin des  deux poètes José-Maria de Heredia, a été dénigré de son vivant et effacé des  mémoires dès son trépas. Un cas emblématique proposé par les éditions Les Indes  savantes, collection Boutique de l’histoire.

Paul Strade,  professeur émérite de l’université de Paris VIII, a présenté vendredi dernier à  l’Assemblée Nationale son livre, « Sévériano de Hérédia : ce mulâtre cubain que  Paris fit maire et la République ministre », préfacé par  la 1re députée noire de la capitale, Georges  Pau-Langevin.

L’auteur a épluché  les archives de la police de Paris, de la Bibliothèque nationale, du Grand  orient de France, ainsi que les archives cubaines afin de rétablir l’histoire. «  En France, seul l’archiviste du Grand orient de France avait remarqué son nom  clinquant et son rang éminent au sein de la hiérarchie maçonnique. Mais il ne  s’avait pas qu’il était noir. » Severiano de Hérédia a été élu conseiller  municipal du quartier des Ternes en 1873, puis président du conseil de Paris en  1879 et député de la  Seine en 1881. Il devient en 1887 le premier ministre noir des  Travaux publics. Un ministère de plein pouvoir dans le gouvernement Rouvier. «  Severiano de Hérédia était un grand réformiste social et laïc », résume  l’auteur.

Et pourtant, il  reste méconnu pour ne pas dire inconnu. Son nom ne figure pas sur la liste des  personnalités enterrées au cimetière parisien des Batignolles où il repose, ni  dans les dictionnaires et encyclopédies populaires actuelles. Aucune trace de  son nom dans le Paris d’aujourd’hui ou ailleurs en France. Il n’a d’ailleurs  jamais été décoré de la légion d’Honneur alors même qu’il est le créateur des  bibliothèques municipales à Paris et, à la suite de Victor Hugo et Jules Ferry,  président de l’association Philotechnique. Ce grand républicain classé au  cimetière des oubliettes fait  partie de ces Noirs qui ont fait  la  France.

Un Caribéen noir, Severiano de Heredia, a été ministre des Travaux publics et président du conseil de Paris sous la 3e République (Maire)Né à  la Havane, le 8  novembre 1836, de deux mulâtres libres, il a été élevé par son parrain, un riche  planteur qui disait de lui : « Je l’aime comme un fils pour l’avoir élevé. » Il  débarque à Paris en 1845, où il mourra le 9 février 1901 d’une commotion  cérébrale. C’est lui qui géra avec succès les très grands froids de l’hiver  1879-1880 sur la capitale. « C’est un exemple à méditer », s’est émue George  Pau-Langevin qui a offert un exemplaire de l’ouvrage à Bertrand Delanoë, son  lointain successeur. Ce dernier ignorait jusqu’alors qu’un Noir avait occupé son  fauteuil avant lui.

L’ambassadeur de  la  République de Cuba à Paris, Orlando Requeijo Gual, a été  surpris que personne, particulièrement aux archives, ne connaissent l’existence  de Séveriano de Heredia. « Ce n’est pas possible », lui a-t-on répondu. « C’est  pourtant le tournant de l’histoire, s’exclame le diplomate. C’est d’une  actualité incroyable ! Il est peut être le premier ministre non blanc en Europe  ! Ce livre est un monument surtout pour penser, pour  réfléchir.»

Aujourd’hui, la  question des raisons de cet oubli se pose. Pourquoi ce qui a été possible durant  ces années-là ne l’est plus aujourd’hui ?  Il est l’homme oublié à cause de  la couleur de sa peau ? Et alors qu’il a été porté par la  3eRépublique, il est parti sans les honneurs réservés à ses meilleurs  citoyens. C’est une profanation de l’identité nationale. » Navrant destin pour  Heredia qui devrait faire partie du récit national.

Alfred Jocksan  (agence de presse GHM)

3 questions à Paul  Strade, auteur

L'auteur-Portrait de l'auteur de l'ouvrage sur

« L’ambassadeur  d’Haïti était son ami »

Quel est l’objet de  votre livre ?

J’ai voulu  montrer, c’est un travail d’historien, que notre Sévériano de Hérédia était  véritablement un homme supérieur, indépendamment de toute autre  considération.

En quoi cet homme  est-il emblématique ?

Dès que j’ai mis  le nez dans la documentation le concernant, je me suis aperçu de la modernité de  sa pensée et surtout de son insertion possible dans les débats actuels. Mais je  pense que les mentalités françaises n’ont pas évolué aussi vite que le monde et,  par conséquent, il reste encore des relents enfouis, et parfois malheureusement  exprimés, d’une pensée colonialiste .

Comment se fait-il  qu’il ne figure pas sur la liste des personnalités du cimetière des Batignolles  ?

C’est extrêmement  surprenant et il faut continuer les recherches. Une chose est certaine, il a eu  des obsèques magnifiques avec cinq orateurs donc un futur président de  la  République, le président du Sénat et chose tout à fait  extraordinaire, le corps diplomatique étranger était représenté par Haïti. C’est  la seule fois où Haïti a représenté le corps diplomatique mondial. L’ambassadeur  d’Haïti était un ami de Severiano, c'est-à-dire qu’on avait perçu au moment de  sa mort sa dimension africaine. La presse a rendu compte de ces obsèques très  solennelles comme un fait divers. Son étoile avait pali, il n’était plus rien.  Il avait été quelque chose, et là, il y avait eu la conquête de l’Afrique...  Tout Français doit se pencher sur son histoire en examinant les recoins qui  peuvent être honteux ou simplement incompris.  

Propos recueillis  par Alfred Jocksan

 

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