ENTRELACER LES MÉMOIRES DE L’ESCLAVAGE

Histoire d’un livre. Pour Yaa Gyasi, ghanéenne-américaine, il était essentiel d’écrire le roman de la traite négrière et de ses conséquences – des deux côtés de l’Atlantique.
Yaa Gyasi, vingt-sept ans, est née au Ghana avant d’émigrer aux États-Unis à l’âge de deux ans.

No Home (Homegoing), de Yaa Gyasi, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Damour, Calmann-Lévy, 450 p., 21,90 €.

Il y a deux manières de raconter l’histoire de No Home. La première, accrocheuse, est une success story. Elle commence à la Foire du livre de Londres, en 2015, quand le manuscrit d’une Américaine née au Ghana, âgée de 26 ans et inconnue du monde de l’édition, est vendu au prestigieux éditeur new-yorkais Knopf pour un million de dollars. L’autre version, moins spectaculaire mais plus riche, est celle de sa longue genèse.

Lire aussi :   Sorties littéraires : un hiver africain

Elle débute en 2009 lorsque Yaa Gyasi s’assied devant son ordinateur et écrit : « Ce que cela signifie d’être noire aux Etats-Unis. » Etudiante à l’université Stanford (Californie), la jeune femme rentre d’un voyage au Ghana, pays qu’elle a quitté à l’âge de 2 ans. Elle y a visité Cape Coast Castle, important lieu de la traite négrière. Le guide a expliqué que les soldats britanniques épousaient les femmes locales. « Je l’ignorais complètement, se souvient-elle. Puis, nous sommes descendus dans les cachots. J’ai tenté d’imaginer ce qu’avaient vécu les gens enfermés dans cette pièce étroite, sans lumière et presque sans air. A ce moment-là, j’ai su que je voulais écrire un livre qui juxtaposerait deux expériences : celle d’une femme mariée au capitaine du fort et celle d’une femme détenue dans les cachots en tant qu’esclave. » Effia et Esi. L’une vivra au Ghana et l’autre partira dans un navire négrier pour l’Amérique.

Rareté des sources

Yaa Gyasi imagine ensuite deux personnages de notre époque, Marcus et Marjorie. Le premier est afro-américain, la seconde, qui ressemble beaucoup à l’auteure, est née au Ghana et a grandi en Alabama. Sur le mur de sa chambre, elle dessine un arbre généalogique, y place les noms et liens de parenté, l’époque et les lieux où ces femmes et hommes vivent. Elle écrit, chronologiquement, à partir de cet arbre. Pour chaque génération – sept en tout –, un personnage de chaque lignée est saisi dans un moment historique majeur.

En Afrique, Yaa Gyasi raconte la traite négrière, les guerres entre les royaumes ashanti et britannique, puis l’indépendance ; en Amérique, l’esclavage, l’évasion et la traque des chasseurs d’esclaves, le travail forcé dans les mines de l’Alabama, Harlem et les violences policières. Souvent, elle est ralentie par la rareté des sources, notamment pour la lignée africaine. « Le plus dur a été le chapitre sur Quey, le fils d’Effia et du capitaine britannique, explique-t-elle. Je voulais qu’il aille en Angleterre, car j’avais appris que les enfants nés d’un tel mariage étaient parfois envoyés en Grande-Bretagne pour leurs études. Mais je n’ai rien trouvé sur ce qu’avait pu être leur vie là-bas. »

Quatre ans plus tard, Yaa Gyasi obtient son diplôme et achève une première version du roman. Elle décroche un emploi dans une start-up, en Californie, qui lui laisse peu de temps pour écrire. Au bout de quelques mois, elle quitte tout et intègre pour deux ans le célèbre Iowa Writers’Workshop, l’« atelier des écrivains » de l’université de l’Iowa.

« L’esclavage est qu’il a déchiré des familles »

Boursière, elle peut enfin se consacrer entièrement à résoudre les difficultés d’écriture de son roman : comment relier les trajectoires de tous ces personnages quand eux-mêmes ont perdu de vue leurs origines ? Elle imagine un collier qui passe de génération en génération. Chaque lignée de la famille se distingue par un élément : le feu et l’eau. Dans la lignée d’Effia, née la nuit d’un incendie dévastateur, chaque personnage est soit attiré soit apeuré par le feu. Dans celle d’Esi, qui a connu la traversée de l’Atlantique, se transmet une peur de l’eau.

Lire aussi :   Emmanuel Dongala : « Au siècle des Lumières, il y avait déjà une élite noire européenne »

« Une des tragédies de l’esclavage est qu’il a déchiré des familles, affirme Yaa Gyasi. Prenez Kojo, qui travaille sur le chantier naval de Baltimore, au XIXe siècle. Il ne sait même pas qu’Esi, sa grand-mère, vient du Ghana. Ce roman est une manière de recréer les liens qui ont été effacés, de réunir cette famille. Vous savez, beaucoup d’Africains qui vivent aux Etats-Unis veulent se démarquer des Afro-Américains. Ce que je voulais montrer avec ce livre, c’est que nous sommes bien plus proches que ce que l’on croit. »

Portée politique du roman

L’écriture de No Home durera sept ans. Plusieurs fois, Yaa Gyasi croit perdre courage, mais le désir de ce livre est plus fort. « J’ai commencé ce roman quand j’avais 20 ans, raconte-t-elle. J’ai grandi avec, j’ai pensé avec, donc beaucoup de mes interrogations et de mes doutes s’y retrouvent. Qu’est-ce ce que veut dire faire partie de la diaspora, être noire, être ghanéenne et vivre aux Etats-Unis ? Comment relier toutes ces identités ? Ces questions que je me pose depuis que je suis enfant ont fait leur chemin dans ce livre. Je ne sais pas si j’y ai répondu mais ce roman a été pour moi une forme de thérapie. » C’est un autre lien, plus intime celui-là, que crée No Home.

Cette fibre personnelle n’ôte rien à la portée politique du roman, loin s’en faut. « Je suis contente que mon livre soit paru aux Etats-Unis pendant l’élection présidentielle de 2016. Une des choses que peut le livre, c’est faire comprendre aux gens que ce que nous vivons aujourd’hui ne vient pas de nulle part mais appartient à une histoire que l’Amérique écrit depuis longtemps. J’aimerais que les choses avancent. »

Et elle, a-t-elle avancé ? « Quand j’étais jeune, je pensais qu’être noire, c’était être sûre de gâcher sa vie, avoue-t-elle. Aujourd’hui, je pense qu’il y a plusieurs manières d’être noire. » « Ghanéenne-amé­ricaine » serait le bon terme, affirme Yaa Gyasi. Une identité avec un trait d’union qui relie les deux parts d’elle-même.

Critique. De Cape Coast à Harlem, survivre à l’oubli

 


Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir