Pierre Tchernia est mort

Pierre Tchernia à la cérémonie des Césars le 22 février 2008.

Il fut « Monsieur Cinéma » et « L’Ami public n°1 ». Le titre cette émission seyait bien à son large sourire et son caractère jovial. Le réalisateur et journaliste Pierre Tchernia est mort à l’âge de 88 ans, a annoncé son agent samedi 8 octobre.

Retracer sa carrière, c’est parcourir soixante ans d’histoire de la télévision, de la RDF (Radio-diffusion française) à la TNT (Télévision numérique terrestre). Comme trois autres Pierre – Desgraupes, Dumayet, Sabbagh –, Tchernia fit partie des pionniers de ce nouveau média qui s’invitait timidement dans les foyers français ; ceux qui, à Cognacq-Jay, associèrent leurs noms aux premiers journaux télévisés en 1949 et multiplièrent les émissions comme auteur, réalisateur et animateur. Pas encore une industrie, tout juste un artisanat. Le jeune cinéphile touche-à-tout s’amusa à inventer en images comment instruire avec légèreté, distraire avec gaité. Il interpréta des sketchs et anima des jeux pour petits et grands. Il aimait son métier, précisément pour la diversité et la liberté qu’il lui procurait.

Fils d’un ouvrier ukrainien immigré en France, Pierre Tcherniakowski était le dernier d’une fratrie de quatre enfants. Il a grandi à Courbevoie et s’est découvert précocement une passion pour le 7e art au cinéma de son quartier. Il était âgé de douze ans lorsqu’il fut bouleversé en 1940 par La chevauchée fantastique de John Ford. Après son baccalauréat, il s’inscrivit donc à l’Ecole technique des métiers du cinéma et de la photographie. Il obtint une note éliminatoire en sensitométrie mais parvint à intégrer en deuxième année l’Institut des Hautes Etudes cinématographiques (IDHEC, actuellement la FEMIS). Sa promotion comptait Claude Sautet et Alexandre Tarta.

De la radio à la télévision

En 1947, Pierre Tchernia fit ses débuts radiophoniques au Club d’essai, dirigé par Jean Tardieu. Pour l’avoir écouté dans « Un mauvais quart d’heure a passé », Pierre Sabbagh à la recherche de collaborateurs le recruta pour le journal télévisé. Il s’agissait de commenter des images muettes, en 16 mm, pour quelques milliers de téléspectateurs. Le jeune reporter couvrit les Salons de l’auto et des arts ménagers. Il célébra l’arrivée du printemps et la Saint-Valentin. Durant les quinze premières années qu’il passa à la télévision, soit jusqu’à l’apparition de la deuxième chaîne, Pierre Tchernia se démultiplia : micro-trottoir, magazines de santé, émissions de variétés. Lorsque le direct fut inventé, Pierre Tchernia réalisa, à partir de 1956, des grands reportages d’un puits de mine à Lens, chez un paysan, en haut d’un phare, dans l’express Paris-Lille. « De la pure télévision », « la télévision dont on avait envie », disait-il. Il anima également la toute première émission en couleur, « Arc-en-ciel », consacré à un régiment de parachutistes.

Il collabora ensuite à « L’arroseur arrosé », « Cinq colonnes à la Une ». Il remplaça Jean Nohain à « 36 chandelles » et succéda, en 1965, à Gilles Margaritis à « La Piste aux étoiles ». La même année, il conçut avec ses compères, Robert Rocca et Jacques Grello, la première émission d’actualités satirique. Dans "« La boîte à sel », apparurent les jeunes Poiret et Serrault, Raymond Devos et Philippe Noiret. C’était le dimanche à l’heure du déjeuner en direct des Buttes-Chaumont. Trop impertinent pour le ministère de l’information de l’époque qui exigea de lire les textes à l’avance. L’équipe refusa et décida d’arrêter plutôt que de se plier à la censure. Période d’audace et d’enthousiasme : « Ce fut une époque assez extraordinaire car tout le monde était accro : le public pour voir, nous pour donner à voir. Tous enfants de l’école communale de la IIIe République, nous étions des instituteurs souriants », écrit-il dans ses mémoires publiées en 2003.

Avec lui, on découvrit les joies du cirque, les productions de Walt Disney, la série télévisée « Zorro ». Pierre Tchernia aimait Tex Avery et les feux d’artifice, le music-hall et les bons mots. « On ne peut, fût-ce en forçant sa vilaine nature, ne pas aimer Pierre Tchernia car c’est un homme – que dis-je, c’est un homme, c’est un enfant –, un enfant dont le passe-temps consiste avant tout à nous faire partager ses plaisirs, ses goûts, ses amitiés », écrivait le dialoguiste Henri Jeanson dans l’Aurore le 24 décembre 1968. Il ajoutait : « De l’enfant il a la candeur, les illusions et les rêves. Il croit encore au Père Noël. Pour y croire, il lui suffit de se regarder dans sa glace. »

Amour du grand et du petit écran

Il sut rendre contagieux son amour du cinéma et ce dès 1949, grâce à la série d’émissions « Les rois de la nuit ». Créé à l’initiative du dirigeant du Centre national de la cinématographie (CNC) pour remédier à la désaffection des spectateurs, il anima durant plus de vingt ans « Monsieur cinéma » (1966-1988), qui mêlait extraits de films, interviews et jeux. Sur son plateau défilèrent tous les acteurs et metteurs en scène français. Juste retour des choses : l’émission apparaît dans une scène de La nuit américaine de François Truffaut. Lui succéderont « Jeudi cinéma » et « Mardi cinéma ».

« J’appartiens à cette génération qui a fait de la télévision parce que le cinéma ne nous ouvrait pas ses portes. Et en faisant de la télévision, nous ne savions pas que nous allions faire du mal à ce cinéma que nous aimions tant. (…) La télé lui a volé suffisamment de spectateurs pour qu’on tente de lui en rendre un peu », racontera Pierre Tchernia en mai 1987. Comme Patrick Brion, Claude-Jean-Philippe, Alain Bévérini et Henry Chapier, il parvint à concilier son amour du grand et petit écran, assurant la promotion du premier par le second. Il présenta le Festival de Cannes et la cérémonie des Césars pendant plusieurs années.

« Magic Tchernia »

Très populaire auprès des téléspectateurs, Pierre Tchernia érigea l’amitié en vertu cardinale. Il s’honora de l’affection de Lino Ventura et de René Goscinny qui caricatura sa silhouette d’imperator d’1,87 mètre dans cinq albums d’Astérix. Pour son ami, l’homme de troupe des Branquignols et cinéaste Robert Dhéry, Tchernia écrivit les scénarios de La Belle Américaine et d’Allez France !. Passé à la réalisation, cet amoureux du cinéma fit tourner son vieux complice de cabaret, Michel Serrault, dans ses quatre longs-métrages, des comédies sociales au ton bienveillant. Ces histoires de double ou de dédoublement déréglées par le burlesque, ces conflits domestiques réunissant la fine fleur du cinéma français, rencontrèrent un joli succès. Dans Le Monde, Jean de Baroncelli qualifia Le Viager de « film noir teinté en rose ».

Pour le petit écran, Pierre Tchernia signa des adaptations réussies de Marcel Aymé, un de ses auteurs de prédilection. A partir des années 1980, il ne reconnaissait plus la télévision qu’il avait tant aimée. L’obsession de l’audimat l’enlaidissait. Trop d’argent. Pas assez de direct. Pierre Tchernia détestait le zapping. « Le plus beau programme c’est le tour de France », estimait-il. Les jeunes générations découvrirent cet homme affable qui avait bercé l’enfance de leurs parents grâce aux « Enfants de la télé » sur TF1 où, à partir de 1994, il présentait des archives du petit écran. Une deuxième jeunesse s’offrit à ce doyen respecté que l’animateur Arthur surnommait « Magic Tchernia ». En 2002, celui-ci renoua avec ses débuts d’acteur en interprétant le rôle du centurion et narrateur Caius Gaspachoandalus dans Astérix et Obélix, mission Cléopâtre d’Alain Chabat. Le légionnaire portait beau son quintal. Pierre Tchernia s’était retiré en 2006.


Esclavage en Mauritanie : « Stop au silence complice des Etats africains ! » (Le Monde, vidéo)

Kidi Bebey, fille de l'inoubliable Franicis .. : au nom du père (Le Monde, avec vidéo)

« La culture n’est pas un supplément d’âme. C’est quelque chose de fondamental. » Le ton est posé mais déterminé. La cinquantaine élégante, Kidi Bebey a incontestablement hérité de son père, Francis, célèbre musicien camerounais décédé en 2001, son attachement viscéral à l’art, aux arts, à ce qui fait de nous des humains. « Si nous voulons que l’humanité progresse, alors nous devons soutenir la création, musicale, littéraire, picturale… Car la culture nous ouvre aux autres. C’est en écoutant différentes musiques que j’ai appris à quel point le monde était grand et que j’ai compris que la musique classique nous appartient à nous aussi », explique cette petite-fille de pasteur.

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Parce que le patriarche protestant ne tolérait dans son temple de Douala que les airs européens sacrés, Francis Bebey a grandi aux sons des cantates de Bach ou des messes de Haendel. De quoi nourrir l’esprit et l’inviter à se tourner vers des horizons multiples, à maîtriser les répertoires classiques, qu’ils soient européens ou africains.

Un parcours hors norme

C’est cette traversée peu ordinaire que Kidi Bebey narre et réinvente dans Mon royaume pour une guitare, paru en août aux éditions Michel Lafon. Elle revient sur le parcours de son père, né en 1929 au Cameroun sous la colonisation française et qui aura accompagné les mouvements intellectuels pour l’indépendance. Reporter à la future Radio France internationale, Francis Bebey s’engagera au Ghana, où il mettra en place une radio nationale, avant de devenir directeur du Programme de la musique de l’Unesco. Mais Bebey, c’est aussi un écrivain talentueux, récompensé en 1968 par le Grand prix littéraire d’Afrique noire pour Le Fils d’Agatha Moudio et un musicien renommé qui se produira au Carnegie Hall de New York et fit se pâmer de rire ses compatriotes avec ses titres humoristiques.

« Cette histoire, je n’en ai malheureusement pas parlé avec mon père, si peu avec ma mère, confie l’écrivaine. Avec le temps, les souvenirs s’estompent et se transforment. Alors j’ai imaginé et j’ai écrit l’histoire que j’aurais aimé que l’on me raconte. »

C’est donc l’histoire de deux jeunes Camerounais venus étudier en France avant de retourner au pays natal pour contribuer à la construction d’un Etat mort-né après quinze années de guerre pour l’indépendance et de luttes intestines. Mais le retour « au mboa » n’aura jamais lieu, transformant le temporaire en définitif. Mon royaume pour une guitare est alors le récit d’un « exil douloureux » devenu « une grâce, en saisissant les chances qui s’offrent à soi comme autant de routes neuves du possible où marcher en confiance et finalement grandir ». C’est un roman à l’écriture poétique sur l’émigration et l’immigration, les attentes des siens quand on s’installe dans un pays plus riche, le poids des traditions africaines et de la famille, le regard de la société dite « d’accueil » quand elle ne goûte guère au plaisir de vous voir vous installer chez elle.

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Ancêtres gaulois, ou pas

C’est aussi le journal d’une jeune fille à la peau noire qui naît à Paris en 1961, grandit au sein de la seule famille africaine de son quartier, parle douala à la maison et français à l’école, et vit un quotidien entre l’ici et l’ailleurs dans une France qui lui demandera, à ses 14 ans, de prouver son droit à vivre là où elle est chez elle. Les Français n’ont pas tous des ancêtres gaulois, n’en déplaise aux esprits étriqués. Les identités sont multiples. « Quand je suis ici, je suis parisienne. Quand je suis au Cameroun, je suis camerounaise, et même de Douala. On n’est pas tout le temps la même personne, mais ce qui est important, c’est le trajet que l’on va faire et ce que l’on va s’autoriser à être », revendique celle qui n’a pas oublié le formidable héritage que lui a légué son père : une incitation à écouter la voix de son cœur et à conquérir « la liberté d’être soi-même ».

Une leçon de vie que Francis Bebey a reçue de Marcel, son frère aîné qui a veillé sur lui. Un frère dont il fut tôt séparé et qui côtoiera les maquisards dès 1956. Un engagement qu’il paiera de sa vie. Arrêté en 1962, emprisonné et torturé, le fondateur et éditorialiste du journal L’Opinion au Cameroun mourra quelque temps plus tard alors que « la politique répand son odeur de terreur la plus nauséabonde » dans un pays qui demeurera à jamais marqué par ces années de violence.

La journaliste et écrivain Kidi Bebey.

Mon royaume pour une guitare devient alors un hommage à cet homme mystérieux, dont la famille, par peur des représailles, a tu le glorieux combat. « Après les cris et les larmes, après la douleur, le silence s’est fait sur l’histoire de cet oncle et je ne la reconstitue ici qu’à ma manière, en la devinant, en l’inventant avec peine et erreurs, surprise de rencontrer encore des historiens ou d’anciens maquisards respectueux, plus renseignés que moi sur le lien de ma famille avec la grande histoire du pays. Ils savent le parcours scintillant puis blessé de cet être-là. Ils savent sa mémoire enfouie dans l’obscurité de la forêt dense », écrit la romancière Kidi Bebey. Une mémoire qui, constate-t-elle aujourd’hui, « est encore taboue. Le premier président camerounais a été mis au pouvoir avec l’agrément de Paris. Les faits sont durs à dire. Les liens historiques entre le Cameroun et la France n’appartiennent toujours pas au récit national français ».

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Ne vous fiez pas au doux visage de Kidi Bebey. L’ancienne journaliste, devenue auteure de romans pour la jeunesse, est une marée déferlante, houleuse, une bebey en douala. Sa détermination est sans faille : « Remettre les pendules à l’heure, faire un pied de nez à l’injustice. En finir avec le silence qui empêche les peuples d’être fiers d’eux-mêmes. Faire acte de mémoire pour, à mon tour, relever la tête et pouvoir dire : “Voyez, tels étaient les miens. N’étaient-ils pas dignes d’être reconnus comme appartenant à ce que l’humanité a produit de plus beau ?” » Ah, si les Gaulois avaient su !

Mon royaume pour une guitare, de Kidi Bebey, éd. Michel Lafon, 320 p., 17,95 euros.

Séverine Kodjo-Grandvaux (contributrice Le Monde Afrique)

L’afro-pop nigériane se propage dans toute l’Afrique et aux Etats-Unis(Le Monde, avec vidéos)

L’artiste de Lagos, Wizkid, l’une des plus grandes stars de la pop nigériane.

Jeune homme issu des quartiers populaires de Lagos, Ayodeji Ibrahim Balogun est, à 26 ans, l’artiste le plus populaire de la nouvelle scène musicale africaine. Avec sa voix fluette si singulière, ce dandy nigérian à l’allure de rappeur punk est devenu une icône pour la jeunesse urbaine du continent. De Nairobi à Abidjan, plus un club qui ne diffuse les tubes de M. Balogun, Wizkid à la scène, figure de proue d’une génération décomplexée, fière de son africanité, entreprenante et exigeante.

Pas de masques en bois ni de djembé dans ses clips modernes et soignés qui l’accompagnent dans les faubourgs de Lagos, dans un de ces innombrables minibus Volkswagen ou en Lamborghini. Et lorsque Drake, le rappeur en vogue, invite Wizkid sur un titre, il en ressort un hit : « One Dance », sorti en avril, occupera plusieurs mois durant la première place des ventes aux Etats-Unis et en France. Démonstration, si besoin était, que ce ne sont plus les stars africaines qui courtisent les seigneurs du hip-hop américain, mais bel et bien l’inverse.

« Le plus gros deal jamais signé par un Africain »

En voyage aux Etats-Unis, Wizkid vient de signer chez Sony Music un contrat dont le montant, resté confidentiel, est présenté par son entourage comme « le plus gros deal jamais signé par un Africain ». L’artiste s’est contenté de poster sur Instagram, où il est suivi par 2,6 millions de comptes, des photos de lui dans un studio d’enregistrement de Los Angeles.

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C’est le dernier indice d’une nouvelle tendance pour la musique contemporaine africaine. Désormais, les stars de la pop nigérianes attirent les plus grands labels, jusqu’alors timorés en Afrique, et s’exportent. Avec cette assurance propre aux entrepreneurs de Lagos, ils ne se contentent plus d’avances, négocient avec aplomb des contrats dont les montants s’envolent, tout en conservant leur liberté artistique et leurs équipes. « Ils ont l’intelligence de poser leurs conditions et, finalement, d’inverser le rapport de forces, certains que leur talent reconnu au Nigeria peut être planétaire », confie une source bien informée sur leurs méthodes.

Lagos s’est ainsi imposée comme le centre de gravité d’une industrie musicale qui, à l’image de la mégalopole de plus de 20 millions d’habitants, reste brouillonne, dépourvue d’infrastructures, mais prometteuse. Artistes, producteurs et hommes d’affaires nigérians sont désormais les chefs d’orchestre de cette scène musicale africaine ayant l’ambition de conquérir le monde.

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Selon le cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers (PwC), le marché nigérian du divertissement et des médias a connu une croissance de 19,3 % en 2014 et a généré 4 milliards de dollars (3,57 milliards d’euros). Ce chiffre devrait doubler d’ici à 2019, soit la croissance la plus rapide au monde. L’industrie musicale nigériane entend bien en profiter. Son chiffre d’affaires devrait atteindre 88 millions de dollars dans quatre ans, contre 62 millions de dollars aujourd’hui.

Au grand dam des vendeurs d’Alaba, le gigantesque marché électronique de Lagos, les ventes de disques vont continuer de s’effondrer en raison du piratage et d’une amélioration de l’accès à Internet. Ce qui sera compensé par l’augmentation des ventes numériques à raison de 21 % par an pour atteindre 28 millions de dollars en 2019, selon PwC, contre 2 millions de dollars aujourd’hui.

« Début de révolution culturelle africaine »

Quel meilleur laboratoire à hits que le pays le plus peuplé du continent, mastodonte économique doté d’une redoutable influence culturelle où l’art se conjugue au business ?

« Ils sont déjà au top en Afrique. Ils vont être au top dans le monde, et c’est à Lagos que cette révolution se prépare »

« On constate que le moment est venu pour les artistes de s’internationaliser, ce qui constitue un début de révolution culturelle africaine, estime de Lagos, Michael Ugwu, directeur général de Sony Music pour l’Afrique de l’Ouest. Nous avons une approche globale avec les superstars nigérianes que l’on veut connecter aux artistes occidentaux pour les accompagner dans cette étape. Ils sont déjà au top en Afrique. Ils vont être au top dans le monde et c’est ici que cette révolution se prépare. »

Pour piloter ses opérations sur le continent, Sony a choisi Lagos, où elle a ouvert ses bureaux en février et a nommé à sa tête un entrepreneur qui, à 35 ans, a déjà l’aura d’un pionnier. Après un début de carrière à la City, Michael Ugwu, de nationalité britannique, s’est installé il y a huit ans sur la terre natale de ses parents. Avant de rejoindre Sony, il a cofondé iRocking, plate-forme d’écoute de musique à la demande sur Internet qui comptera rapidement le gotha des artistes nigérians dans son catalogue et une centaine d’employés. Digitalisation et monétisation, les Nigérians savent faire.

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« Le web et le mobile sont au cœur du business et du processus de création de tubes qui se font dans un salon avec un ordinateur. Mais les artistes vivent d’abord des concerts et il y a encore d’énormes défis à relever, notamment en termes d’infrastructures », ajoute Michael Ugwu qui peut s’enorgueillir d’avoir convaincu certaines des plus grandes stars nigérianes de rejoindre Sony Music.

« Je mise énormément sur Lagos »

Avant Wizkid, il y a eu Tiwa Savage, et surtout Davido, en janvier, qui a signé un contrat dont le montant serait d’un million de dollars au siège new-yorkais de Sony Music. Ce dernier incarne l’autre facette de la société nigériane, celle des nantis « bling bling » aux comptes en banque crédités de millions de pétrodollars.

Fils d’un milliardaire nigérian, David Adeleke, né il y a 23 ans à Atlanta, est l’autre superhéros de l’afro-pop. Ses tubes, comme « Skelewu » en 2013, ont fait danser toute l’Afrique et font florès en Europe et aux Etats-Unis, où il a notamment collaboré avec le célèbre rappeur Meek Mill. Fin septembre, il était à Paris pour enregistrer une chanson avec l’artiste français Black M, et cela à Montreuil (Seine-Saint-Denis) dans le studio du compositeur, musicien de scène et directeur artistique Dany Synthé.

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« Il n’y a pas si longtemps, les Nigérians payaient chers des collaborations avec les stars américaines et européennes, c’est désormais le contraire, souligne le français Romain Bilharz, directeur général d’Island Africa Universal. Je mise énormément sur Lagos, où nous allons ouvrir des bureaux prochainement. J’y passe déjà la moitié de mon temps en plus d’Abidjan, qui est aussi un hub. »

La branche Afrique d’Universal, créée il y a près de trois ans, n’a cependant signé aucun artiste de renom pour le moment. « On a beaucoup traîné et cela ne fait que trois mois que nous sommes vraiment opérationnels », explique M. Bilharz. Pour l’accompagner dans son aventure africaine, il a sollicité un rappeur d’origine antillaise, peu familier de l’écosystème musical de Lagos et d’Abidjan : Doc Gynéco. Parmi les moyens évoqués par Universal, il y a la dizaine de salles de spectacles CanalOlympia que Vivendi, la maison mère, envisage de créer en Afrique francophone. La première a été inaugurée en juin à Yaoundé, au Cameroun.

« Synthèse du meilleur de l’Afrique et des Etats-Unis »

Quand Universal Music organise un simple télécrochet panafricain et que M. Bilharz aménage sa villa d’Abidjan en résidence d’artistes, les Américains semblent en effet mettre des moyens bien supérieurs. Comme Coca-Cola, qui produit à Nairobi un grand show de téléréalité musical, « Coke Studio », où les plus grands noms de la pop africaine ont répondu présent. Artistes et producteurs y sont filmés dans leur processus de création et leurs prestations « live » sont diffusées en prime time.

« Les meilleurs artistes du continent étaient réunis à Nairobi », dit David Stéphane Konaté, alias DSK On The Beat, qui a participé au « Coke Studio ». Pour ce compositeur franco-ivoirien de 24 ans qui réalise des morceaux afro-trap du rappeur MHD, les Nigérians sont parvenus à trouver une recette purement africaine qui a tout pour séduire les Américains.

« En fait, ils se sont approprié le coupé décalé [genre musical ivoirien], le ndombolo [rumba congolaise moderne] qu’ils mixent avec des sonorités américaines hip-hop et une touche d’électro, dit-il. Il en ressort un afrobeat très épuré, synthèse du meilleur de l’Afrique et des Etats-Unis. Le tout en anglais, ce qui aide pour s’exporter. »

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« Vue des Etats-Unis, l’Afrique c’est d’abord le Nigeria, où ils trouvent un marché développé et des artistes africains mais “internationalisables” »

Les artistes nigérians semblent en effet convaincus qu’il faut passer par les Etats-Unis pour monter en puissance. Outre-Atlantique, ils peuvent compter sur le « rap entrepreneur » multimillionnaire Shawn Carter, plus connu sous le nom de Jay-Z, à la tête du label Roc Nation et qui collabore avec Universal et Sony.

Le parrain du hip-hop s’intéresse de près à l’industrie musicale de Lagos. Fasciné par Fela Kuti, saxophoniste nigérian de génie et père de l’afrobeat, Jay-Z a coproduit en 2009 une comédie musicale Fela ! qui a triomphé à Broadway. Son épouse, Beyoncé, a pour sa part annoncé en 2015 avoir enregistré un album entièrement inspiré de l’œuvre de Fela Kuti – lequel n’est jamais sorti.

En juillet, l’homme d’affaires nigérian Paul Okoye a convoqué la crème de l’afro-pop de Lagos pour un concert organisé à Brooklyn, One Africa Music Fest. Parmi les stars présentes, Wizkid et Tiwa Savage, qui a signé cet été un contrat de management avec Roc Nation.

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« Vue des Etats-Unis, l’Afrique, c’est d’abord le Nigeria où ils trouvent un marché développé et des artistes africains mais internationalisables”, comme Wizkid et Davido qui ont peut-être atteint leurs limites avec leur structure nigériane, constate de Paris Binetou Sylla, directrice de Syllart Records. Là où les Français se contentent de déclarations d’intention, promettant qu’ils vont signer des artistes, les Américains font ce qu’ils disent et s’appuient sur des équipes composées de Nigérians qui connaissent parfaitement ce milieu. »

Jeans troué de styliste, baskets blanches immaculées et veste à la mode en tissu léopard, Wizkid a quitté à la fin du mois de septembre la Côte ouest californienne pour l’Afrique du Sud. A Pretoria, il vient de se produire devant une foule en liesse. Une manière de se préparer à la sixième édition des MTV Africa Music Awards qui s’y tiendra le 22 octobre, animée par l’humoriste sud-africain Trevor Noah, présentateur de l’émission américaine à succès « The Daily Show ». Wizkid y est nommé dans les catégories meilleur artiste masculin, meilleure collaboration et personnalité de l’année.

 
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Biram Dah Abeid, la voix des esclaves modernes de Mauritanie

Biram Dah Abeid, président de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), est accueilli par des supporteurs à sa sortie de prison, en mai 2016 à Nouackchott.

Le regard noir, perçant, de Biram Dah Abeid témoigne à lui seul d’une vie de luttes. En mai, dès sa sortie de prison, le Mauritanien de 51 ans, président de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), s’est lancé dans une tournée en Afrique subsaharienne. Il entend dénoncer l’esclavage moderne auquel sont soumises les populations noires de Mauritanie. Infatigable malgré la fatigue des vols qui l’ont mené à Bamako, à Ouagadougou et à Abidjan. Début septembre, Biram Abeid a rencontré plusieurs hommes politiques et des membres de la société civile de ces trois pays. Son prochain rendez-vous, en octobre, est avec l’Union africaine, à Addis-Abeba, pour obtenir une condamnation de la Mauritanie.

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Il doit aussi y rencontrer des membres de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, « dont certains commissaires, ressortissants de pays voisins, comme le Mali, soutiennent le gouvernement mauritanien contre l’IRA », lance-t-il en colère. Pour le militant en impeccable costard-cravate, le continent a trop longtemps fermé les yeux sur l’esclavage qui sévit toujours en Mauritanie, malgré son interdiction officielle en 1981. « Des êtres humains naissent propriété d’un autre. Ils peuvent être vendus, gagés, cédés, loués ou donnés, travaillent sans repos, sans salaire ni soins. Ils n’ont ni droit à l’éducation, ni à une pièce d’état civil. Les femmes et les filles subissent régulièrement des viols », énumère-t-il, la mine sombre, dans un salon de l’hôtel Palm Club d’Abidjan.

Libéré de la prison d’Aleg en mai, où il a été détenu dix-huit mois pour avoir mené une campagne de sensibilisation contre l’esclavage, Biram Abeid s’est tout de suite rendu à Dakar. Le Sénégal n’a pas été choisi au hasard : il a fait une partie de ses études dans ce pays frontalier de la Mauritanie, où de nombreux Mauritaniens y travaillent et où, surtout, des Négro-Mauritaniens se sont réfugiés. « Mon emprisonnement a entraîné désapprobation et solidarité partout. Sauf en Afrique », dit-il pour rappeler ce qui motive sa tournée sur le continent. Biram Abeid regrette que le soutien de la communauté internationale en sa faveur ne soit venu que de l’ambassadeur des Etats-Unis et des missions diplomatiques européennes. Mais le début de sa tournée le rend optimiste : plusieurs chefs d’Etat africains, dont il refuse de citer le nom, l’ont déjà contacté.

Descendant d’une famille d’esclaves

Son combat, Biram Abeid l’a dans le sang, étant lui-même un descendant d’esclaves de l’ethnie noire Haratine. « Mon père a été affranchi quand il était dans le ventre de sa mère. » Un geste de superstition des maîtres qui régnaient sur sa famille censé conjurer un mauvais sort. « Mon père, lui est né libre, mais sa mère est restée esclave jusqu’à sa mort. »

Les deux frères aînés de Biram ayant perdu la vue et ses sœurs étant interdites d’études supérieures, il sera le seul d’une fratrie d’onze enfants à être scolarisé. Suivant la volonté de son père, il étudie pour combattre l’esclavage. « Il m’a demandé de connaître les livres sacrés et les lois des Blancs pour pouvoir leur apporter la contradiction. » Il part donc étudier le droit et l’histoire au Sénégal, en Suisse et au Maroc, porté par cette mission. « Je devais avoir la force de penser le droit musulman mauritanien, se souvient-il. Un droit selon lequel l’esclavage est une chose sacrée. » Tous ses travaux d’étudiants traitent donc de cette question. « J’agis selon mon histoire, le fil conducteur de ma vie de damné de la terre, confie-t-il dans un soupir.

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Après un passage à l’association SOS Esclaves, le militant fonde l’IRA en 2008. Son ONG est immédiatement interdite par le gouvernement de Mohammed Ould Abdelaziz et à peine tolérée depuis. Biram évoque les « centaines » de militants « violentés ou torturés » par le régime. En décembre 2010, il connaît sa première peine de prison pour « appartenance à une organisation non autorisée ». Il sera gracié au bout de trois mois.

En avril 2012, durant une manifestation à Nouakchott, il brûle en public des textes de droit de l’école malikite, l’une des écoles du droit musulman considérée comme encourageant la pratique de l’esclavage. Il est emprisonné avec d’autres militants de l’IRA et accusé de porter « atteinte à la sûreté de l’Etat ». L’ONG présente ses excuses pour l’incident, qui a choqué l’opinion et la presse du pays. Après plusieurs mois de détention préventive et l’annulation de leur procès pour vice de forme par la cour criminelle de Nouakchott, Biram Abeid et ses coaccusés sont libérés en septembre 2012.

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Emprisonné à nouveau un an et demi plus tard, il est condamné à deux ans de prison en août 2015 pour « appartenance à une organisation non reconnue, rassemblement non autorisé, appel à rassemblement non autorisé et violence contre la force publique ». Il passera encore seize mois derrière les barreaux.

Fin 2013, Biram Abeid fait partie des six lauréats du Prix des droits de l’homme décerné tous les cinq ans par l’Organisation des Nations unies. Il se lance alors en politique et se présente en candidat libre à la présidentielle de 2014. Il obtient la deuxième place avec 9 % des voix.

Pays le plus touché au monde

L’esclavage reste répandu en Mauritanie et ce, malgré les déclarations de son président. Mohammed Ould Abdelaziz affirmait ainsi, en mai 2015, « l’esclavage n’existe plus dans le pays. Seules subsistent des séquelles de ce phénomène, que nous faisons tout pour traiter ». Mais le président de l’IRA considère encore la Mauritanie comme un régime « d’apartheid non écrit ». Une partie de la minorité arabo-berbère, les Maures, dont est issu le chef de l’Etat, y exploite encore des Haratines dans les quartiers chics des grandes villes. Selon un rapport de l’ONG Walk Free, publié en 2014, environ 4 % de la population mauritanienne, soit 150 000 personnes, subit l’esclavage moderne. C’est le pays le plus touché au monde aujourd’hui. Selon Biram Abeid, la réalité se rapproche plutôt des 20 %.

Le sénateur mauritanien Youssou Sylla et le militant anti-esclavagisme mauritanien Biram Dah Abeid, le 29 septembre 2016 à Dakar.

Face au phénomène, la législation a évolué ces dernières années. Une loi anti-esclavage a été votée en 2007 puis révisée en août 2015, qualifiant désormais l’esclavage de « crime contre l’humanité » réprimé par des peines allant jusqu’à vingt ans de prison. Pourtant, ces lois ne semblent pas appliquées. Depuis la promulgation de la loi, un seul maître d’esclaves a été arrêté et condamné à une sentence inférieure à celle requise par la loi. Biram Abeid dénonce : « Les criminels d’esclavage sont intouchables. Nous avons présenté des centaines de maîtres à la justice, sans parvenir à obtenir une condamnation. »

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A l’inverse, les militants de l’IRA qui luttent contre l’esclavage sont, eux, bel et bien envoyés en prison. En août, encore treize membres de l’organisation ont été condamnés à des peines allant de trois à quinze ans de prison ferme pour « violences contre les forces de l’ordre » lors d’une manifestation. « Après mon appel de mai 2016 à Dakar, le gouvernement a lancé une nouvelle campagne de diabolisation contre l’IRA et contre moi. Nouakchott nous présente comme un péril haratine contre les Blancs, comme ils aiment s’appeler. Ils ne s’attendaient pas à ce que je me tourne vers l’Afrique à ma sortie de prison », lance Biram Abeid avec un accent de fierté contenue. Pour moi, il n’y a pas de compromis possible. C’est une lutte qui ne connaît pas de trêve. » Fort d’un solide soutien populaire, notamment au sein de la communauté haratine, il compte se présenter à nouveau à l’élection présidentielle en 2019.