Critiques après les propos du pape sur la « théorie du genre » dans les manuels scolaires

Le pape François, dans l’avion le ramenant de Bakou à Rome, le 2 octobre.

Aucun acteur de l’école n’ignore le caractère inflammable de la controverse sur la « théorie du genre ». Sa « part d’irrationnel », disent les syndicats d’enseignants, qui n’ont pas oublié le flot de rumeurs déversé sur l’école, en 2013-2014, dans le sillage de la mobilisation contre le mariage pour tous – une école à qui on a fait le procès de brouiller les repères des enfants, voire leur identité. C’est bien pour cela que la communauté éducative dit prendre « au sérieux » le risque « d’ébranler la confiance entre les familles et l’école » que font courir les déclarations du pape François, dimanche 2 octobre.

Dans l’avion qui le ramenait du Caucase, le pontife argentin a accusé les manuels scolaires français de propager un « sournois endoctrinement de la théorie du genre », reprenant à son compte l’anecdote rapportée, a-t-il dit, par un père de famille français dont le fils de 10 ans envisagerait de devenir une fille. La veille, à Tbilissi, il avait déjà évoqué la « théorie du genre » comme l’un des aspects d’une « guerre mondiale pour détruire le mariage ».

« Je regrette cette parole pour le moins légère et infondée, a réagi la ministre de l’éducation, Najat ­Vallaud-Belkacem, sur France ­Inter lundi 3 octobre. [Le pape] est lui aussi victime de la campagne de désinformation portée par les milieux réactionnaires. Je l’invite à venir à la rencontre des enseignants, à feuilleter les manuels, les programmes, pour voir que cette théorie du genre n’existe pas. » Et pourtant, à intervalles réguliers, résonne autour des établissements une petite musique prêtant aux contenus ou aux pratiques pédagogiques une tonalité pour le moins équivoque.

En 2011, c’est le chapitre « devenir homme ou femme » inscrit dans les programmes de sciences et vie de la Terre, en classe de 1re, qui avait poussé la droite traditionaliste à protester. Le Vatican avait réagi, amenant le conseil pontifical pour la famille à publier, en France, un ouvrage militant intitulé Gender, la controverse (éd. Pierre Téqui, 2011). Plus récemment, ce sont les « ABCD de l’égalité », un dispositif de lutte contre les inégalités et les stéréotypes expérimenté, en 2013-2014, dans quelque 275 écoles, qui ont été accusés d’être le cheval de Troie, en milieu scolaire, des gender studies – ces études de genre développées aux Etats-Unis et présentes, en France, dans l’enseignement supérieur.

La campagne orchestrée, sur les réseaux sociaux, par les milieux réactionnaires et la « facho­sphère » avait pesé sur le climat scolaire, poussant des familles, musulmanes notamment, à suivre l’appel à retirer leurs enfants de l’école une fois par mois, lancé par la militante Farida Belghoul – dont le procès en appel vient d’être renvoyé au 5 décembre. Ces « ABCD » ont beau avoir été stoppés « pour ramener le calme », plaidait il y a deux ans la rue de Grenelle, l’école est restée marquée par ces manifestations de défiance.

« Les stéréotypes ont la vie dure »

Mais défiance à l’égard de quoi ? « On n’enseigne aucune théorie du genre », insiste Francette Popineau, du SNUipp-FSU (majoritaire parmi les professeurs des écoles), qui se dit « très étonnée de la légèreté avec laquelle le pape s’est exprimé [et de] sa méconnaissance totale de ce qui existe dans l’enseignement français ». Depuis 1989 est inscrite aux programmes une éducation à l’égalité filles- garçons, dans le cadre de la lutte contre les stéréotypes et les discriminations.

Ce n’est pas un cours en tant que tel : en classe l’enseignant est vigilant aux rôles assignés socialement à chaque enfant – « conscient que cela aura, demain, une incidence sur ses choix d’adulte, l’orientation, le métier, reprend Mme Popineau. On veille à ce que filles et garçons rangent ensemble. A faire passer le message que les garçons ont le droit de faire de la danse comme les filles du foot… Mais on n’est pas très performant, ironise l’ancienne enseignante : le chantier a été inauguré il y a des décennies, et les stéréotypes ont la vie dure… y compris dans nos manuels ! »

Le coup de projecteur que braque le pape intervient dans un contexte particulier : les manuels font peau neuve en 2016, comme les programmes. « Comme par hasard depuis une semaine, des comités de parents qui se disent vigilants [ou Vigigender] diffusent en masse leur prose vers les écoles de nombreux départements », s’alarme Christian Chevalier, du SE-UNSA.La fédération de parents FCPE se dit « très inquiète », sans pouvoir attester de la constitution de listes de parents « vigigender » pour les élections nationales du 7 octobre.

A sept mois de la présidentielle, la thématique peut-elle raviver les clivages idéologiques et décentrer les débats sur l’école ? Les premières réactions, à droite, sont mesurées. « [Le pape] est allé un peu vite en besogne », a réagi Nathalie Kosciusko-Morizet, candidate à la primaire LR, sur Europe 1. « Dans une période un peu régressive, ça ne pronostique rien de bon du niveau du débat, conclut Mme Popineau. Les idées passéistes ne servent pas l’école, pas plus qu’elles ne servent la société. »



«Le Messie du Darfour», roman pour le Soudan

Il faut du courage pour témoigner d’une guerre et nommer ses responsables, de même qu’il en faut à celles et ceux qui dénoncent leurs agresseurs et racontent ce qui leur est arrivé. Il en faut aussi pour faire un roman qui parvient à reconstituer le contexte dont il est issu, qui constitue sa chair même, et qui réussit dans le même temps à le dépasser pour créer un entre-deux où ni la réalité ni la fiction ne l’emportent totalement, pour faire entendre les subtilités de sa langue, mener son lecteur à une empathie profonde pour ses personnages. Le Darfour, cette région à l’ouest du Soudan où se déroule l’action, est pourtant si loin, la guerre qui y sévit depuis 2003 si complexe et si brutale.

C’est la première fois qu’un roman d’Abdelaziz Baraka Sakin (lire entretien page suivante) est traduit en France. Né en 1963 à l’est du Soudan, il est l’auteur de plusieurs livres qui circulent « sous le manteau » dans son pays, c’est-à-dire, à l’heure numérique, sous format PDF. 

Couverture du « Messie du Darfour » Couverture du « Messie du Darfour »
De belles figures traversent Le Messie du Darfour et sont remplies de courage, elles aussi. Comme cette jeune fille au prénom d’homme, Abderahman, qui a oublié le massacre de sa famille et les viols qu’elle a subis au cours de l’attaque de son village, et qui pourtant ira jusqu’à les venger ; comme cette vieille marchande de légumes qui la recueille chez elle et qui, malgré la perte de sa foi, continue de vivre. Les deux jeunes soldats enrôlés de force dans l’armée gouvernementale, quant à eux, ont le courage d’admettre leur peur devant l’éventualité du combat et de la mort. Dans ce pays fait d’influences arabes et africaines, d’islam et de christianisme, apparaît un homme, fils d’un charpentier nommé Joseph et d’une femme nommée Marie, à la fois « arabe » et « noir » là où certains se revendiquent ou l’un, ou l’autre ; là où les vaines recherches d’identité pure, manipulées de toutes parts, font justement le terreau de la guerre. Cela ressemble à une profession de foi moins religieuse que politique : son attente permet au récit de faire entendre une révolte qui sourd, pleine de colère et d’espoir. « Cette étrange affaire de “prophète du Darfour” – pour reprendre les termes de la presse occidentale » est l’une des multiples trames narratives d’un roman dont chaque chapitre peut se lire comme un récit à part entière, à la fois séparé des autres et relié au reste, où il arrive même qu’un personnage livre sa propre histoire. La transmission des événements passés semble, alors, aussi essentielle à la paix que la projection vers l’avenir heureux promis par ce nouveau messie. La violence s’estompe par moments devant cet apaisement.

Le Messie du Darfour ressemble à un conte venu de très loin, où la modernité de la guerre, avec ses armes automatiques et ses hélicoptères, continue de mettre les hommes devant leurs responsabilités plus anciennes, plus profondes, vis-à-vis d’eux-mêmes, de leur terre ou de ceux qui les ont précédés. Au terme d’un impressionnant parcours de la généalogie sociale d’un des deux soldats, issu d’une lignée d’esclaves, le récit conclut : « Il savait bien que son jugement était sévère, mais il n’avait pas le choix, il ne pouvait approuver ou se montrer neutre, car l’Histoire n’était faite que des observations consignées par les hommes, et l’on a le droit en tant qu’humains de ne conserver de l’Histoire que ce qui nous concerne, on a le droit aussi de ne pas croire ceux qui l’écrivent, il n’y a pas de vérité absolue dans ce qui est consigné, rien n’est plus vrai que ce que l’on voit de ses propres yeux, ce que l’on ressent, ce pour quoi on souffre tous les jours, voilà le malheureux héritage laissé par l’esclavage. »

Il n’est pas sûr que ce roman lutte contre ce qu’un autre personnage appelle « la schizophrénie du spolié, qui ne parvient à appréhender qu’une partie de la réalité, qu’une partie des faits, et qui donc ne remplit qu’une partie de son devoir ». Le Messie du Darfour, au contraire, est un roman subversif et scandaleux, car il refuse justement le principe d’équité envers les différentes parties. Tous les hommes qu’on y rencontre sont engagés dans un monde de violence, certes ; néanmoins, seuls certains d’entre eux sont contraints de ne penser « qu’à une chose : se venger ou déserter ». Non pas qu’Abdelaziz Baraka Sakin soit binaire dans sa description très fine de la guerre, où la sécheresse de ton et même parfois l’humour la mettent à distance pour mieux la faire voir, mais il a résolument choisi son camp. Il se place du côté de ceux qui ont perdu les leurs, ceux qui refusent de tuer. Il vilipende les autres qui sont rémunérés pour le meurtre, le viol et la torture, en particulier les miliciens janjawid, auxiliaires de l’armée soudanaise recrutés dans les pays voisins. Il parle au nom d’un pays qui souffre depuis trop longtemps de la violence armée et des intérêts stratégiques, mais aussi de positions morales faibles, telle celle qui veut que « le responsable des péchés et des fautes commis en temps de guerre, c’est celui qui donne les ordres, pas celui qui les exécute ».

Héritier d’origines darfouri et tchadiennes, Abdelaziz Baraka Sakin incarne, avec son prophète imaginaire, la diversité culturelle et linguistique du Soudan. C’est aussi un écrivain qui n’hésite pas devant quelques digressions historiques sur son pays. Agréablement menées, elles n’entravent en rien le récit, elles intègrent ce qui arrive aux personnages affligés par de nombreux deuils. Ils ressemblent en cela aux nombreux jeunes exilés qui parcourent aujourd’hui les rues de Paris dans l’attente d’un asile. En l’absence de leur parole ou de celle de leurs compatriotes restés au Soudan, on peut remercier un traducteur, Xavier Luffin, d’avoir fait connaître au public francophone ce romancier de l’oppression. Espérons que ses autres livres sortent du manteau où ils sont cachés.

Par Pierre Benetti

Alain Mabanckou : « Les dictateurs croient avoir le temps, mais la montre est au peuple »

L’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou vient de publier Le monde est mon langage (Grasset, 2016), un essai engageant et vagabond d’excellente facture. L’auteur de Verre cassé rend hommage aux auteurs qui l’ont nourri, de la Sénégalaise Aminata Sow Fall au Français Jean-Marie Gustave Le Clézio, en passant par l’académicien d’origine haïtienne Dany Laferrière. Attentif aux revendications des jeunesses africaines, Alain Mabanckou pressent un vent contestataire se lever sur le bassin du Congo. Prophétique ?

Dans votre dernier essai, vous mettez à nouveau en avant Pointe-Noire, votre ville natale. Pourriez-vous nous parler un peu plus de Brazzaville ?

Alain Mabanckou Pointe-Noire demeure mon obsession dans la création, tandis que Brazzaville est une ville que j’ai découverte un peu plus tard lorsque j’étais étudiant. Pourtant, on ne rappelle jamais assez que Brazzaville était la capitale de la France libre de 1940 à 1942, et on ne parle souvent que de l’Appel lancé le 18 juin 1940 par le général de Gaulle à Londres ! Cette ville demeure le lieu de notre histoire africaine, mais aussi le refuge de la France pendant qu’elle était occupée par les nazis. C’est pour cela que j’avance souvent que tous les Français sont des Congolais et qu’au regard de la place que Brazzaville a occupée dans l’Histoire, on ne devrait même plus embêter les Congolais mais leur dire merci tous les jours, voire décréter en France une journée de mémoire pour cette page de l’histoire des Français…

Vous avez récemment mis en évidence cette entité que vous avez appelée le bassin du Congo ? Qu’est-ce qui la caractérise ?

J’ai en effet parlé de « révolution du bassin du Congo » pour circonscrire ce qui se passe actuellement en Afrique centrale sur le plan politique. Je fais référence au Congo-Brazzaville, à la République démocratique du Congo (RDC), au Gabon, au Cameroun, à la République centrafricaine et à l’Angola, à cette boucle qui constitue le bassin versant du fleuve Congo. Le fleuve Congo, on le sait, est l’un des plus importants au monde, et le bassin du Congo réunit donc tout un vaste ensemble de pays s’étendant sur plus de quatre millions de kilomètres carrés, avec presque une centaine de millions d’habitants. La population dans ces espaces doublera d’ici à 2035, avec de plus en plus de jeunes. Or les pratiques politiques dans cette région sont des plus archaïques et parmi les plus dictatoriales de l’histoire du Continent noir. Je pourrais même avancer que c’est le dernier territoire de la Françafrique, théâtre des bidouillages de Constitutions pour le maintien des monarques qui sont au pouvoir, en moyenne, depuis trente ans !

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Une révolution globale est inéluctable et des signes sont de plus en plus visibles avec l’exaspération des populations – comme récemment au Gabon et au Congo-Brazzaville où on a assisté à une mascarade d’élections présidentielles. Progressivement donc, la conscience des peuples s’inscrit dans une lutte collective, les problèmes des uns ayant forcément des similarités avec ceux des voisins. Dans ces conditions, les frontières héritées de la colonisation et les nationalités deviennent subsidiaires puisque les causes et les effets des tragédies sont les mêmes ici et là. La révolution du bassin du Congo traduit la prise de conscience d’un destin commun des peuples opprimés et appauvris face à des pouvoirs qui, eux, sont solidaires dans leur dictature et se donnent la main pour maintenir leur autocratie.

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Vous êtes aujourd’hui l’écrivain africain le plus en vue en France. Est-ce que cela vous donne une responsabilité autre qu’artistique ? Est-ce là la raison de votre engagement politique contre les dictatures africaines en général et celle de Denis Sassou-Nguesso en particulier ?

Je reste convaincu que le rôle de l’écrivain – ou d’un artiste – n’est pas seulement de fabriquer les rêves : il doit aussi les accompagner. Les politiciens africains actuels sont responsables de la dégradation de la vie des Africains qui n’auront jamais appris le jeu de l’alternance en politique. La révolution du bassin du Congo suppose donc un réveil de ces peuples, la fin d’un sommeil qui dure depuis les indépendances et le refus systématique de ces politiques qui relèvent de l’époque de l’homme de Cro-Magnon. La raison de mon engagement est liée aux pleurs de cette jeunesse que j’entends, aux larmes de ces filles et de ces garçons que je rencontre en France ou qui m’écrivent d’Afrique. C’est un engagement destiné à éradiquer l’opprobre que ces dictateurs accrochés au pouvoir jettent sur tout un continent, au point que l’image que l’on retient désormais de nous dans le monde est en accord avec les préjugés des siècles passés où les Africains étaient considérés comme des êtres frappés d’une malédiction atavique sur un continent de ténèbres, de barbarie et d’éternels conflits ethniques.

Adversaire déclaré du régime dictatorial d’Ismaël Omar Guelleh à Djibouti, je ne peux plus mettre les pieds dans mon pays natal depuis sept ans, qu’en est-il pour vous ? Que risquez-vous concrètement ?

J’admire votre courage – et vous honorez non seulement les Djiboutiens, mais toute la jeunesse africaine qui, plus que jamais, a besoin de notre voix. Vous aurez compris que, comme vous, je suis persona non grata au Congo parce que je m’exprime. La dictature et la littérature n’ont jamais fait bon ménage. Victor Hugo a été banni en 1851 et n’est revenu de son exil qu’en 1870. Parce qu’il s’indignait contre le coup d’Etat perpétré par Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo était constant, opiniâtre et disait qu’on pouvait arracher l’arbre de ses racines, mais on n’arrachera jamais le jour du ciel ! Je ne suis pas en exil, ce sont les dictateurs qui sont en exil car, en ce qui me concerne, le Congo n’est plus au Congo, il est partout où les gens comme vous se lèvent pour mettre un terme au viol de la liberté d’expression des peuples de notre continent.

Achille Mbembe, le penseur camerounais que vous avez invité au Collège de France lors de votre cours, estime que « si les Africains veulent la démocratie ils doivent en payer le prix ». Qu’en pensez-vous ?

J’ai de l’admiration pour Achille Mbembe qui est le plus brillant des penseurs africains actuels. C’était un honneur pour moi de l’inviter à mon colloque organisé au Collège de France en mai. Je suis conscient que, face à une dictature, la réponse du peuple prend toujours du temps. Qui aurait par exemple imaginé un jour que le monarque Blaise Compaoré, président pendant vingt-sept ans, aurait fui comme un larron dans une foire devant la détermination du peuple burkinabé ?

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Vous avez écrit une lettre ouverte au président François Hollande puis vous avez été reçu à l’Elysée par le chef de l’Etat et au Quai d’Orsay par M. Ayrault. Quel est votre sentiment général ? Quel bilan tirez-vous de ce militantisme ?

Les discussions que nous avons eues ont été enrichissantes. Je reste toutefois sur ma faim, car le peuple congolais n’est toujours pas libre et des prisonniers politiques sont de plus en plus nombreux dans les geôles. La France est, semble-t-il, le premier partenaire économique du Congo. Cela implique-t-il aussi de cautionner ou de sponsoriser les dictatures ? Nous ne devons pas attendre que la France fasse quelque chose de spectaculaire : ce serait non seulement une attitude de soumission, mais une preuve que, malgré les indépendances africaines, les nations du Continent noir n’auraient pas encore atteint l’âge de puberté. C’est dans ce sens que les propos d’Achille Mbembe que vous avez rappelés sont d’actualité.

Vous vous définissez comme un oiseau migrateur évoluant entre trois continents, l’Afrique, l’Europe et l’Amérique, où vous enseignez les littératures francophones à l’Université de Californie de Los Angeles. Comment voyez-vous l’Afrique de demain ?

Je ne suis pas un pessimiste. Il y a des pays – comme le Bénin – qui montrent qu’une autre forme de politique est possible en Afrique, avec de vrais changements, avec des femmes et des hommes politiques qui mettent en avant l’intérêt collectif et qui ont le souci de laisser aux générations futures des ressources nécessaires pour le rayonnement du pays et le bien-être de la communauté. C’est l’Afrique de demain, celle de la culture de la tolérance, de l’alternance et de l’acceptation d’une fin de cycle pour l’avènement d’un autre par la volonté populaire.

Quand je parle de « révolution du bassin du Congo », cela peut faire sourire certains, mais elle est là, proche, imperceptible pour les dictateurs qui portent encore leurs lunettes noires des années 1960. Elle est là, cette révolution, silencieuse et inéluctable comme tous les grands bouleversements sociopolitiques que ce monde a connus. Les autocraties du bassin du Congo ne savent pas qu’elles portent en elles les fissures qui engendreront progressivement leur destruction. On peut déjà noter la présence de ces fissures que ces mêmes dictateurs essaient de maquiller par un lifting grossier de leur Constitution et le recours immodéré aux ténèbres afin de couper les nouveaux réseaux de communication et de commettre sans vergogne des tricheries pendant les élections présidentielles. Combien de temps cela va-t-il durer ? Les dictateurs croient toujours avoir le temps, mais la montre appartient au peuple.

Producteur de musique congolaise, promoteur de la Sape, vous débordez allègrement les disciplines et les cases…

J’aime aider les artistes : c’est pour cela que je fais de temps à autre de la production musicale avec le label Lusafrica, distribué par Sony Music. J’ai produit deux albums de Black Bazar sous la direction artistique de Caroline Blache. Je reste toujours dans cette dynamique de production lorsque je rencontre des musiciens qui me plaisent et font preuve de professionnalisme. Actuellement, j’écris des textes pour le prochain album du Franco-Rwandais Gaël Faye, qui est devenu également un écrivain à succès avec son premier roman Petit pays (Grasset, 2016).

Pour la Sape, c’est sans doute un appel de mes origines congolaises. Je le fais aussi pour faire connaître des talents : je pense au styliste Jocelyn Armel, « Le Bachelor », que j’ai immortalisé dans Le monde est mon langage… La Sape est donc un langage, un moyen de recourir à l’esthétique, loin des conventions. C’est cette rupture qui m’intéresse.

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Abdourahman A. Waberi est né en 1965 dans l’actuelle République de Djibouti. Il vit entre Paris et les Etats-Unis, où il a enseigné les littératures francophones aux Claremont Colleges (Californie). Il est aujourd’hui professeur à George-Washington University. Auteur, entre autres, d’Aux Etats-Unis d’Afrique (J.-C. Lattès, 2006), il a publié en 2015 La Divine Chanson (éd. Zulma).



Elections américaines : les Etats-Unis à l’ère de Trump vus par Kirk Douglas, 100 ans

En pleine course pour la Maison Blanche, alors que commencent les débats et, avec eux, les analyses sur les programmes et même l’expression corporelle des candidats, il est bénéfique de prendre du recul, beaucoup de recul, et donner la parole à ceux qui ont une vision un peu plus large.

Dans un texte publié par le Huffington Post, l’acteur et écrivain Kirk Douglas fait précisément cela. Du haut de ses 100 ans (qu’il fêtera d’ici à la fin de l’année), il donne son ressenti sur la situation politique d’un pays qui a vu arriver ses parents, russes, au début du siècle.

« Les Russes, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, et particulièrement les catholiques et les juifs, ont ressenti les stigmates d’être traités comme des étrangers qui ne deviendraient jamais Américains. »

« J’avais 16 ans quand cet homme a pris le pouvoir en 1933 »

Kirk Douglas a connu beaucoup de choses dans sa vie : il choisit d’énumérer la Grande Dépression et deux guerres mondiales, le droit de vote des femmes, des présidents catholique d’origine irlandaise et noir, et peut-être bientôt une femme.

« Plus j’ai vécu, moins j’ai été surpris par le caractère inévitable du changement, et cela m’a réjoui de voir que tant de changements ont été bons. »

Kirk Douglas n’est pas le premier à effectuer une comparaison entre Donald Trump et Adolf Hitler. Elles ont déjà été faites pendant la campagne, et dénoncées comme étant exagérées et hystériques. Mais Kirk Douglas était vivant et se souvient de la montée d’Hitler au pouvoir. Ses mots méritent d’être lus :

« J’avais 16 ans quand cet homme a pris le pouvoir, en 1933. Pendant la décennie qui a précédé, on se moquait de lui – il n’était pas pris au sérieux. Il était considéré comme un bouffon qui ne pourrait jamais tromper une population civilisée et éduquée avec sa rhétorique haineuse et nationaliste. Les “experts” le considéraient comme une blague. Ils avaient tort. »

« Il y a quelques semaines, poursuit-il, nous avons entendu des mots en Arizona. Ils ont glacé le sang de ma femme Anne, qui a grandi en Allemagne. Ils auraient pu être prononcés en 1933. »

Les mots en question proviennent d’un discours de Donald Trump sur l’immigration, sur « le fait que tous ceux qui veulent rejoindre notre pays ne pourront pas être pleinement assimilés ».

« Je pensais avoir tout vu, jusqu’à maintenant. Mais je n’ai jamais vu une telle campagne de peur menée par l’un des principaux candidats à la présidence des Etats-Unis. »

Par Le Monde.fr

Guinée : le concert de MHD tourne court pour des raisons de sécurité

Dimanche 18 septembre, le Franco-Guinéen et précurseur de l'Afro-trap, MHD, se produisait sur l'esplanade du Palais du peuple à Conakry. Le concert de "l'enfant du pays" a tourné court pour des raisons de sécurité.

Venus nombreux pour voir leur compatriote sur scène, beaucoup sont repartis du Palais du peuple de Conakry déçus et en colère. Plus grave, certains ont même été blessés ou sont tombés en syncope. Le très attendu Mohamed Sylla, alias MHD, n’aura chanté que deux morceaux avant de jeter le micro, en réaction à la mauvaise organisation du concert.

Des excuses au public

« MHD s’est rendu compte que le public débordait vers le podium. C’est ainsi qu’il a jugé utile d’arrêter le concert pour éviter qu’il y ait mort d’homme. Ce qui a été une sage décision », analyse Tidiane Soumah, le PDG de Tidiane World Music et organisateur du concert, avant de présenter ses excuses au public.

Selon, Tidiane Soumah, MHD, « compréhensif », se serait également excusé auprès du public. « Il (MHD) a dit : ‘s’il y avait la possibilité ce lundi de faire un concert gratuit je suis prêt à le faire. Hier, j’ai voulu jouer mais les conditions sécuritaires m’en ont empêché’ « .

« C’était prévisible »

Un travailleur de la société qui a émis les tickets du concert de MHD dénonce la mauvaise organisation avec son cortège de bousculades avant même l’apparition sur scène de l’artiste, entraînant la destruction des barrières de sécurité entre le public et le podium.

« Il était prévu 20 400 tickets qui ont été vite écoulés. L’organisateur a commandé 6 300 autres tickets », avance-t-il. Lui-même dit avoir quitté les lieux plus tôt pressentant le danger imminent.

« J’ai payé trois tickets pour mes jeunes sœurs, poursuit-il. Mais quand j’ai senti que ça n’allait pas, je leur ai dit vers 17 heures de ne plus venir. C’est un manque grave de professionnalisme. C’était prévisible ».

« Je me suis évanouie, j’ai échappé au pire »

Selon, Mariama Doumbouya, présente sur les lieux, des projectiles ont même été jetés. « Je me suis évanouie. J’ai échappé au pire grâce à un jeune qui est venu à mon secours quand je suis tombée », explique-t-elle, jointe par téléphone alors qu’elle était sur le chemin de l’hôpital pour soigner sa blessure au pied.

Ce n’est pas la première fois que des incidents sont enregistrés lors de concerts en Guinée. En 2013, le concert du groupe Sexion d’Assaut avait été annulé alors qu’il venait de commencer, pour les mêmes raisons d’organisation. Toutefois, l’opérateur culturel Tidiane World music qui revendique plus de 20 ans d’expérience dans l’organisation d’événements culturels avait réussi à faire jouer Black M en février dernier, d’ailleurs accompagné de MHD. Sans le moindre problème.

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