Sodome et Gomorrhe, vous connaissez ? Allez voir Bamako Bamagnarè !

Grand reportage : Bamako, Dieu, l’alcool et le sexe

Bamako, à l’instar des autres capitales des pays de la Région ouest-africaine, présente l’image d’une ville cosmopolite. Découvrir Bamako, c’est découvrir la diversité et la complexité de cette ville: diversité des quartiers, des habitants, des architectures, des cultures et bien d’autres choses. Indiscutablement, Bamako est une ville calquée à l’africaine, mêlant, tour à tour, tradition et modernité à l’image des mosquées, des églises, des hôtels de luxe, des bars, des restaurants, des bâtiments bancaires, des «belles» routes reliées parfois entre elles par des pavés exécrables.

Peuplée de plus deux millions et demi d’Habitants, cette ville située au sud de notre pays concentre à elle seule une bonne frange de la population malienne du fait de son attractivité, de sa position de ville carrefour entre l’Afrique noire et le Maghreb et de l’exode massif des populations des autres villes et villages du Mali. Si la plupart des Bamakois prennent d’assaut les mosquées, qui ne cessent de pousser comme des champignons à chaque coin de la ville, les chrétiens ne sont pas du reste. On constate une multiplication exponentielle mais souvent anarchique des églises. Les animistes, eux aussi, ne sont pas du reste. Il est aussi fréquent de retrouver ce monde la plupart du temps dans des bars, restaurants et boîtes de nuit pour partager des boissons alcoolisées, histoire de se distraire ou fêter un évènement.

Ces structures pullulent actuellement à Bamako et se retrouvent pratiquement à chaque périmètre de la ville. Parfois, certains bars et mosquées se juxtaposent et «s’animent» au même moment. La boisson, c’est ce qui se vend actuellement de mieux à Bamako. Une autre affaire qui marche présentement est sans doute les auberges, les hôtels ou bien d’autres coins où les gens peuvent satisfaire leur libido. Ces lieux tournent à plein régime ; car, les clients sont toujours au rendez-vous. Bamako, la capitale malienne, où Dieu est devenu presque un fonds de commerce, où l’alcool est effectivement ce qui se commercialise le mieux, où le sexe est à portée de tous, fait de cette ville l’une des plus paradoxales et vicieuses du pays et de la Sous-région.

Bamako, temple de Dieu

La floraison des mosquées à Bamako est une réalité. A côté des «traditionnelles» comme les mosquées de quartiers se trouvent des milliers d’autres dites familiales. Si les mosquées des quartiers sont mieux structurées, des centaines d’autres pataugent dans l’illégalité totale puisque n’étant pas enregistrées au Ministère de la Religion et du Culte qui se charge du domaine.

Créer donc une mosquée aujourd’hui, surtout à Bamako, paraît chose facile voire une simple question de jours. Il suffit juste, pour l’initiateur, d’avoir une petite culture coranique, quelques bases en arabe et un endroit pouvant contenir quelques dizaines de personnes ; c’est le tour qui est ainsi joué.

Considérés à juste titre d’ailleurs comme la minorité à Bamako, les Chrétiens copient également les Musulmans sur le plan de l’érection des lieux de prières. Hormis les grandes églises de la capitale, d’autres se construisent actuellement dans les quartiers et de façon anarchique. Il y a, en outre, la floraison des églises d’origine nigériane. Leurs adeptes sont aussi nombreux. L’essence même de ces Religions est qu’elles défendent l’adultère, la prostitution, l’alcool et bien d’autres vices. Le Coran, la Bible et bien d’autres livres saints en donnent la preuve. Paradoxalement, à Bamako, on remarque ces derniers temps une fréquentation exagérée des bars et autres endroits par les populations. Le phénomène devient inquiétant.

 

Un mètre carré, un bar, des milliers de clients

Pour faire un commerce actuellement à Bamako et se faire le maximum de bénéfices, le secteur de la boisson est le plus recommandé. Le melting-pot bamakois aime boire et faire la fête. Plus que des champignons, les bars, les restaurants, les fastfood, les boîtes de nuit se répandent à Bamako tels des grains de sable. Ces lieux où règne une ambiance exceptionnelle sont tenus parfois par des DJ (disques jokers) qui mettent la musique à fond. Les abords des routes et boulevards sont «bordés» de bars où la bière coule à flot, surtout le week-end. Une virée nocturne (Bamako by night) a permis de découvrir un monde à part. Les chiffres font frémir, mais c’est la réalité. Et, d’après la plupart des tenanciers de ces lieux, c’est un commerce qui est très rentable. Le constat ne souffre d’aucune ambiguïté. Dans ces bars, l’ambiance est multicolore. La fête y est souvent si belle que certains clients peuvent y s’éterniser jusqu’au petit matin les week-ends.
Ce qui marche actuellement sont aussi les restaurants de Fast Food tenus par des Expatriés occidentaux surtout. C’est d’ailleurs l’endroit le plus prisé des jeunes filles de la capitale qui, accompagnées de leurs copains dont certains peuvent avoir l’âge de leur aïeul, tiennent des pizzas et autres mets achetés comme des diplômes accrédités. «Merci bébé pour tout !», récitent-elles à cœur joie à longueur des soirées. Une jeune fille de 18 ans qui appelle son arrière-grand père «bébé»? C’est la triste réalité. Quel que soit son âge, l’homme demeure un éternel bébé, disputant régulièrement les mamelons avec ses enfants.

Le sexe à vil prix: un autre véritable fléau social !

La prostitution est née avec le monde, mais elle vit à Bamako. Il serait blasphématoire de parler des capitales chaudes sans mentionner Bamako. Bamako ne dort jamais. Une virée nocturne a tenu toutes ses promesses. Direction, quartier Hippodrome, précisément à la Rue Princesse. Sur cette Rue qu’on peut comparer à l’Avenue Kwamé Nkrumah à Ouaga, au Burkina-Faso, ou à la rue Princesse d’Abidjan, encore mieux au carrefour Dékon, sur le Boulevard du 13 janvier, à Lomé, au Togo, des prostituées ont élu domicile. Hommes d’affaires, jeunes, vieux, voleurs, « faroteurs », drogués, chacun trouve pour ses bourses. Là, de petites pièces séparées font office d’auberges pour ces professionnels du sexe et clients. Avec 5000 ou 10.000 francs CFA, on est servi. Ce type de prostitution s’est même délocalisé dans les différentes banlieues de Bamako.

Un peu plus loin de Hippodrome, notamment à Kalaban, se trouve également une colonie de prostituées d’une autre classe. Elles assument fièrement leur nom de «prostituées VIP». Les «go» se démarquent des autres par leur tenue vestimentaire plus ou moins classe et attirante. Elles se soignent mieux de par leur apparence. Leurs clients sont souvent des expatriés qui y amènent de grosses voitures pour les ramener soit à la maison où dans les auberges. Au rang de celles-ci, on retrouve des mineures, des adolescentes, des femmes âgées et même des vieilles. Certaines pratiquent ce métier aussi vieux que le monde par simple plaisir, alors que d’autres se disent n’avoir pas le choix pour leur survie et celle de leur famille. «Hé !! Joli garçon, on dit quoi ? », « Veux-tu aller avec moi ? », ont-elles l’habitude de dire pour attirer les clients tout en s’exhibant devant eux. Elles proposent ainsi leur corps et une séance exceptionnelle de jambes en l’air contre une somme d’argent. Elles n’hésitent pas à proposer au client tout ce que madame ne peut leur faire à la maison.

Au-delà des travailleurs de sexe, il y a la prostitution non officielle. Ces hommes et femmes qui écument les bars, les restaurants et qui terminent leurs randonnées dans les auberges et hôtels. De fait, ces auberges communément appelés «ambassades» se multiplient actuellement aussi bien dans la capitale que dans ses banlieues. Parfois, les habitués des lieux préfèrent ces coins reculés pour être à l’abri des regards. Un gérant d’auberge dans le quartier Adékène nous raconte qu’il tourne parfois à plus de cent clients et plus certains jours.
Il arrive également que certains de ces auberges ou hôtels se remplissent au point que certains sont obligés de patienter avec leur proie. Et, dans cette course au sexe qui est aujourd’hui la chose la mieux partagée, il est possible que certains tombent sur leur petite amie avec un autre «déverrouilleur». On retrouve aussi dans ces auberges des homosexuels. Bref, l’argent circule facilement dans ce business.
Le constat est patent, l’alcool, le sexe et Dieu sont les choses qui se côtoient le mieux à Bamako, le tout dans une hypocrisie. Nous sommes tombés sur un endroit exceptionnel dont nous préférons taire le nom et qui reflète l’image de cette ville. Là, une église fait face à un bar.
Il arrive que ces deux «voisins» s’animent au même moment, les uns adorant leur Dieu avec des chants des «Holyghostfire ! », et les autres dans une ambiance tonitruante, sirotant de la bonne bière avec tout ce qui va avec. Le tout donne un mélange fantastique qui n’est même pas conseillé à un sourd. Dieu seul sait, Bamako en compte des centaines de cas.

Katito WADADA : LE COMBAT

Les Rapports traditionnels de l'homme africain avec Dieu

Traiter des « rapports traditionnels de l'homme africain avec Dieu », ainsi qu'il a été proposé, en généralisant cette conjoncture religieuse à toute l'Afrique, pourrait amener à commettre des erreurs profondes. Il n'y a pas, en effet, un « homme africain » qui représente un type valable pour tout le continent, du nord au sud et de l'est à l'ouest. Il y a l'homme africain du nord, habitant le bassin de la Méditerranée ou les c�tes de l'océan Atlantique. Il y a l'homme du Sahara, qui voisine avec celui de la savane. Il y a enfin l'homme de la forêt. Autant de types de caractère, de comportement, autant d'ethnies, autant de formes religieuses traditionnelles.

Pour rester dans le vrai et ne pas risquer de généralisations hâtives, il faudrait traiter séparément de la religion d'une ethnie donnée : Bambaras, Dogons, Baoulés, Mossis, etc.
J'examinerai donc, dans le cadre de la présente étude, les traditions propres à la région que je connais le mieux: celle du Mali, ancien Soudan français de l'époque coloniale. Ce pays de savane est celui des traditions bambaras, peules, dogons et malinkés, dont certaines ont donné naissance dans le passé à de grands empires, avant que leur rencontre, et parfois leur fusion avec l'Islam, n'ait fait apparaître un nouveau type de comportement traditionnel vis-à-vis de Dieu, davantage en prolongement d'ailleurs qu'en opposition avec le précédent, comme nous pourrons le voir plus loin.
Comme nous l'avons signalé en commençant, les rapports traditionnels de l'homme avec Dieu, en Afrique, peuvent être multiformes : les manifestations du « Sacré », et les cultes qui lui sont rendus, varient selon les dieux. « Les dieux… » Il est bien vrai que la plupart des cultes traditionnels observables s'adressent à une pluralité de dieux, de niveaux et d'importance divers, et parfois bien insolites pour l'observateur venu de l'extérieur. Dans ce panthéon bigarré, quelle est donc la place de « Dieu » ?

Etre Suprême

L'existence d'un « Etre Suprême », non définissable et demeurant « dans le ciel », se retrouve dans la plupart des traditions religieuses de la région considérée, et de l'Afrique noire en général.

Transcendance et Immanence

Que ce soit « Maa Ngala » (Maître de Tout) ou « Masa Dembali » (Maître incréé et infini) des Bambaras, ou « Geno » (l'Eternel) et « Dundari » des Peuls, Dieu est considéré comme l'Etre Suprême, Créateur unique de tout ce qui existe, situé au-delà de toute contingence, échappant à l'intelligence humaine, et cependant à la fois transcendant quant à son être et immanent quant à sa manifestation. A la fois au-delà de tout et hors de portée de toute atteinte, et en même temps présent partout : « Partout où il y a le ciel, il y a « Maa Ngala », dit l'adage bambara.
Si cette ambivalence peut heurter un esprit logique, pour qui les contraires sont séparés une fois pour toutes et ne sauraient se rencontrer, je me hâte de dire qu'aucune ambivalence ne gêne l'esprit africain, et moins encore quand elle a trait à « Sebaa Mansa Kolibali », le « Puissant-Roi-Tout-Pouvant » (expression, parmi tant d'autres, servant à désigner Dieu en langue bambara), ou au « lointain et proche Kaydara » des Peuls.
La tradition enseigne que la distance qui sépare Dieu de l'homme qui sait l'invoquer n'est pas plus grande que celle qui sépare l'ongle et la chair du doigt qu'il recouvre, tandis que l'homme qui ne sacrifie pas à Dieu et ne le prie pas s'en trouve séparé par une distance égale à la profondeur des cieux…

Agents

Dans la majorité des cas cependant, l'Etre Suprême est considéré comme trop éloigné des hommes pour que ceux-ci lui vouent un culte direct. Ils préfèrent s'adresser à des agents intermédiaires. En effet, le « Dieu du Ciel », appelé parfois pittoresquement « Charpente des Espaces » ou « Os du Ciel > (ngalakolo) est situé à une distance si éloignée dans l'espace que la voix de « Maanin » — le petit homme fils d'Adam — ne saurait l'atteindre directement. Il faut des véhicules appropriés pour transporter jusqu'à lui doléances et louanges des hommes.
Dans la tradition africaine malienne, le rapport de l'homme avec Dieu ne s'est donc pas établi directement, à la manière des Prophètes favorisés de la Révélation dans les religions monothéistes.
Entre le Sacré Suprême, inaccessible de façon directe, et l'homme, s'étend tout un Sacré médian qui prend source et appui dans le Sacré Suprême, et à son tour se déverse en forces fastes ou néfastes sur l'univers, par l'entremise de certains agents. C'est à ces forces, qui gèrent le bonheur et le malheur des hommes, et non à l'Etre Suprême — bien que celui-ci demeure le créateur unique de toutes choses — que s'adresseront les paroles rituelles, davantage incantations que prières, et les offrandes propitiatoires destinées à les apaiser quand elles se déchaînent.
Cette manifestation du sacré par l'entremise d'un agent autre que lui, auquel des pouvoirs ont été délégués en quelque sorte par l'Etre Suprême, est à l'origine lointaine des diverses confréries religieuses traditionnelles secrètes, présidées par des dieux.
C'est ainsi que les traditions animistes maliennes connaissent les dieux :

  • Ntomo
  • Nama
  • Komo
  • Nya
  • Nyawrole
  • Jarawera, etc.

Ce sont là autant d'agents sacrés — ou consacrés — gérant une parcelle de la Puissance suprême. Leur incarnation (dans l'être ou l'objet support) s'opère selon des modalités qui constituent la base du secret de la confrérie.
Ces agents de l'Etre Suprême se répartissent d'ailleurs en deux grands groupes complémentaires : l'un est public, ordinaire, l'autre est secret, occulte. Il y a là comme un écho des dimensions « exotérique » et « ésotérique » des religions révélées.
Certains animistes du Mali donnent cependant plus de liberté à l'Etre Suprême lui-même, qu'ils dénomment « Maa Ngala », et qui peut s'incarner sous forme d'animal, de végétal ou de minéral, ou dans un phénomène naturel ou surnaturel. C'est alors lui qui éperonne les vents, et soulève les vagues sur les eaux. C'est lui qui charge le tonnerre. C'est lui qui tombe en foudre pour punir ou effaroucher les hommes ou les animaux qui l'offensent.
Cet Etre Suprême est terrible, mais néanmoins compatissant. Il accepte d'être imploré. C'est lui qui a inspiré les paroles sacramentelles. Elles peuvent le toucher et le faire fléchir. Mais il y a, par contre, des paroles sacrilèges qui peuvent déclencher sa colère et attirer son châtiment sur ceux qui les prononcent : tout le mobile secret du rite est là, dans « la Parole ». C'est elle qui constitue la base et l'agent actif du rite, ou « magie ».
Le fait de placer ainsi toujours un intermédiaire entre l'Etre Suprême et celui qui le sollicite trouve son écho jusque dans la vie courante : en effet, les Africains des régions que nous examinons ici recourront toujours à un intermédiaire pour exprimer leurs souhaits ou leurs désirs à quelqu'un. Beaucoup de coloniaux qui ont vécu en A.O.F. ont pu constater que le cuisinier passe toujours par le boy pour demander quelque chose au patron, et vice versa… C'est cette conjoncture qui a donné à « l'interprète », intermédiaire officiel entre les administrés et leur chef, une place prépondérante dans l'administration coloniale.
En bambara, l'interprète se nomme « Répond-bouche ». Chaque roi en a un ; chaque dieu en a un.

Les ancêtres

Parmi ces intermédiaires entre le divin et l'homme, les quatre éléments fondamentaux de la nature — feu, air, terre et eau — jouèrent un r�le prépondérant. Mais le plus proche et le plus efficace des intermédiaires est encore l'ancêtre l'ancêtre-fondateur du village, ou l'ancêtre de la tribu, parce qu'un lien secret de sang le relie à sa descendance mâle, tandis qu'un lien de cordon ombilical et de lait le relie à sa descendance par les femmes.
L'ancêtre, dont la tombe doit être située dans le village ou dans l'enceinte familiale même, ou non loin, est plus proche de ses descendants que ne l'est l'Etre Suprême qui habite l'Empyrée, et dont la voix, faite de tonnerre et d'ouragan, est redoutée. On peut parler à l'ancêtre dans la langue qu'il a utilisée et léguée à sa postérité. On connaît la nature des libations qu'il apprécie et comment les répandre pour qu'elles lui parviennent. Etant désincarné, l'ancêtre est placé dans des conditions qui lui permettent de parler à l'Etre Suprême.
Pour tout animiste bambara, bobo, mianka, samo, etc., s'adresser aux mânes des ancêtres est préférable et plus efficace que s'adresser à l'Etre Suprême lui-même. En effet, entre ce dernier et lui-même s'étend l'obstacle des plaines, montagnes et dunes des nuages. La voix humaine risque d'être emportée et dispersée par les vents qui peuplent l'espace où réside l'Etre Suprême.
On sert toujours à boire à l'âme de l'ancêtre avant de lui poser une question ou de lui demander un service. Cette coutume religieuse est d'ailleurs demeurée dans les moeurs : si vous entrez dans une maison où la tradition est en vigueur, on vous servira immédiatement de l'eau à boire, que vous ayez soif ou non. La coutume vous commande d'en prendre une petite gorgée. C'est un rite. On n'adressera la parole au visiteur que lorsqu'il aura mouillé ses lèvres. « Servez d'abord à boire, dit la loi de « Dialan » (grand Dieu animiste du Ferlo-Sénégal), car l'homme altéré est un homme sans ses esprits. » Celui qui refuse l'eau refuse la vie. Il refuse donc le dialogue qui établit la relation.
Les anciens, en mourant, deviennent des « esprits tutélaires », à condition que leur postérité ou leur pays aient rendu à leur dépouille les honneurs funéraires traditionnels dus aux morts : cérémonies du 1er, du 3e, du 7e et du 40e jour après leur mort.
La mort permet à l'âme de retrouver sa fluidité astrale, une fois débarrassée de son poids charnel qui la maintenait à fleur de terre. C'est cette pesanteur, cette lourdeur, qui demeure dans le cadavre et qui rend celui-ci impur. Une fois désincarnée, l'âme trouve une base valable d'où elle peut s'envoler à chaque appel pour écarter le danger qui menace l'individu ou la collectivité de sa lignée.

Présence du Sacré en toutes choses. Animisme.

L'homme noir africain est un croyant né. Il n'a pas attendu les Livres révélés pour acquérir la conviction de l'existence d'une Force, Puissance-Source des existences et motrice des actions et mouvements des êtres. Seulement, pour lui, cette Force n'est pas en dehors des créatures. Elle est en chaque être. Elle lui donne la vie, veille à son développement et, éventuellement, à sa reproduction.
Entouré d'un univers de choses tangibles et visibles : l'homme, les animaux, les végétaux, les astres, etc., l'homme noir, de tout temps, a perçu qu'au plus profond de ces êtres et de ces choses résidait quelque chose de puissant qu'il ne pouvait décrire, et qui les animait.
Cette perception d'une force sacrée en toutes choses fut la source de nombreuses croyances, aux pratiques variées, dont plusieurs sont parvenues jusqu'à nous, parfois dépouillées, il est vrai, avec le temps, de leur signification originelle profonde. L'ensemble de ces croyances a reçu le nom d' « animisme » de la part des ethnologues occidentaux, parce qu'effectivement le Noir attribue une âme à toute chose, âme-force qu'il cherche à se concilier par des pratiques magiques, et parfois par des sacrifices.

Correspondances analogiques entre le Sacré Suprême et sa manifestation

Dans l'esprit du Bambara, du Bozo, etc., la notion de Sacré est essentiellement « équivoque ». On utilise à peu près les mêmes termes pour désigner aussi bien le Sacré lui-même que ses manifestations.
Les mots « nyama », ou « do », désignent le Sacré en lui-même, mais aussi tout ce qui, étant à la « ressemblance » d'une qualité ou qualification du divin, devient le réceptacle ou le lieu de manifestation privilégié de cette qualité divine.
Ainsi, l'âge avancé donne à un homme ou à une femme du « nyama ». En effet, le Dieu transcendant étant à l'origine du temps est, par excellence, d'un très grand âge. On lui fit donc élire domicile dans le corps de tout être âgé, et l'âge devint ainsi un privilège sacré. Chez les Bambaras, c'est le doyen d'âge de la tribu qui est dépositaire des pouvoirs sacrés, et qui seul doit officier. Entre autres objets, il a pour insignes : un bâton rituel, un bonnet à gueule de ca�man et un turban bénis, un couteau rituel, une écuelle consacrée, des sandales spéciales, etc.
Le « Koro-ta » — ou le fait d' « être élevé » ou « d'être haut » (montagne, arbre, ou position royale) — est également un signe de présence de la « Sé», force sacrée, d'où, par extension, présence de la divinité. « Ngala Kii Korota ! > (« Que Dieu t'élève haut ! ») est une formule de prière propitiatoire utilisée aussi bien par le Bambara animiste que par le converti à l'une des deux grandes religions révélées : christianisme et islam, plus courantes en Afrique noire que le juda�sme.
Il fut interdit, au nom de la divinité, de toucher à tout ce qui était qualifié de « nyama ». Celui qui violait cet interdit le faisait à ses dépens, car il s'exposait à recevoir un châtiment correspondant à la gravité de son manquement.
Cette force active, qui se cache dans l'être ou l'objet qu'elle habite, est une manifestation émanée du Sacré-très-haut. Ce sont ses effets qui agiront contre quiconque entrerait imprudemment en contact avec elle, en dehors des conditions rituelles établies.
La bonne moralité, le respect, la charité, le secours porté à ses semblables et même aux animaux, furent considérés comme moyens propres à neutraliser le « nyama » et à l'empêcher de se manifester en tant que punition.
La Puissance-source est également considérée comme habitant certains minéraux, comme elle immuables à travers le temps, et participant donc de son immuabilité. C'est pourquoi l'on trouve certaines pierres ou certaines cavernes objets d'une vénération particulière.
Si la force sacrée — Sé, ou nyama, ou do — habite ainsi les créatures présentant une correspondance analogique avec une qualité du Sacré-très-haut, elle peut aussi être comme « appelée » dans tel ou tel objet, ou endroit, à la suite d'une opération de consécration de la part de l'homme : par exemple lieux sacrés, statuettes « chargées », masques rituels, ou outils servant au « maître du couteau » (murutigi) (le sacrificateur aux dieux). Pour ce dernier, ses outils rituels ne sont pas de simples objets mais des symboles qui, comme tels, sont en même temps des réceptacles de la puissance infinie de Mansa-See-Ba (Puissant Roi), l'invisible et très diffus Roi Créateur de l'univers.
Tout autre que le maître du couteau qui se permettrait de manier les outils rituels commettrait un interdit et s'exposerait à recevoir une décharge punitive (maladies bizarres, pertes de biens et parfois mort violente … ). Seul le maître du couteau connaît les paroles secrètes à prononcer avant de toucher aux objets rituels qui, dynamisés par le toucher, mettent en contact celui qui les manie avec des forces occultes puissantes.
Cette notion d'une présence invisible et puissante, habitant des endroits et des êtres multiples, est liée à l'existence des « esprits », ou « génies » jinns). Bien que très puissants, les génies obéissent aux hommes quand on les invoque selon les formules spéciales héritées des ancêtres, qui conclurent avec eux des pactes très précis transmis à leur descendance, et comportant des interdits et des obligations.

Réglementation rituelle de la vie

Plongé dans un univers peuplé de forces qui habitent et animent toutes choses, l'animiste malien fut amené à veiller à ses gestes et à ses paroles, à respecter les lois d'interdit et d'obligation qui régissent ses rapports avec les forces environnantes : il n'abattra pas un arbre sans avoir auparavant demandé aux forces qui l'habitent de vider les lieux ; il ne satisfera pas ses besoins naturels avant de s'excuser auprès des invisibles du lieu, leur demandant de s'éloigner de l'endroit qu'il va souiller…
Toute sa vie va se dérouler selon une règle transmise par les ancêtres, et dictée jadis à l'un d'eux par un dieu. Vie religieuse, artisanale, conjugale, familiale, alimentation, tout est régi par des règles précises. Rien n'est livré au hasard.

Mariage

C'est ainsi que l'époux ne sollicitera pas sa femme en vue d'obéir seulement à son instinct, mais il le fera en vue d'un objectif précis commandé par la tradition. La forme des coutumes peut varier d'une ethnie à une autre, mais le fait demeure d'un comportement plus rituel que sexuel en ce domaine — l'acte sexuel étant souvent accompli pour plaire aux dieux tutélaires du clan. C'est ce qui explique que la plupart des mariages animistes ne soient pas réalisés au seul nom de l'amour. La beauté physique, le penchant naturel et l'âge ne sont pas des critères absolus en la matière. La femme est l'objet de certains interdits provisoires : pendant les périodes menstruelles, un certain temps après le deuil d'un époux précédent, et pendant toute la période où elle allaite un bébé.

Nourriture

Les lois qui régissent la nourriture et la boisson sont rigoureuses. Celui qui les viole risque de fâcher l'Etre Suprême et d'introduire dans son estomac de quoi se rendre malade. La maladie est toujours un signe du mécontentement des dieux.
Celui qui prend son repas dans la brousse commence par jeter quelques morceaux aux quatre points cardinaux avant de mettre quoi que ce soit dans sa bouche. C'est tout un savoir-vivre rituel qu'il faut pratiquer. Il respectera le milieu du plat, qui est considéré comme l'endroit où descend la puissance divine qui donne à l'aliment ses vertus nutritives le centre de chaque chose est comme son c�ur appartenant aux dieux.

Pas de vie profane…

Comme on peut le constater, il reste bien peu de place, pour ne pas dire du tout, pour une « vie profane » au sens moderne du mot. Il n'y a pas le sacré d'un c�té, et le profane d'un autre. Tout est lié, tout met en jeu les forces de la vie qui sont les multiples aspects de la « Sé », force sacrée primordiale, elle-même aspect de Dieu.

Caractère sacré des métiers traditionnels

Parmi les activités humaines traditionnelles, bien rares étaient celles qui ne comportaient pas un aspect sacré.
En effet, les métiers n'étaient pas considérés comme de simples occupations utilitaires domestiques ou économiques, mais comme des oeuvres sacrées, exécutées par des initiés en vue de plaire à Dieu, Maa Ngala.
Les trente-trois pièces du métier à tisser n'étaient pas taillées au hasard, mais selon une formule consacrée. Il fallait se concilier la Force-Source pour se permettre de transformer son oeuvre initiale et divine en une oeuvre humaine — les outils. L'utilisation de chaque outil était également précédée d'une prière incantatoire.
Le « langage » du métier à tisser est une grande leçon de philosophie. Tout parle : la navette, les pédales, le fil de trame, le peigne, le rouleau, l'ensouple, les lisses, etc. Chaque élément représente un des aspects du jeu de la vie cosmique : Parole créatrice, dualisme, loi des cycles, passé, présent, avenir, enroulement du temps, etc. En manipulant chaque pièce, le tisserand chante ou récite une litanie précise, car il sait qu'il touche à l'un des mystères de la Vie, en tout cas à son symbole, ce qui pour lui revient au même.
Il en va de même pour chaque activité traditionnelle : forgeron (il en sera question plus loin), cordonnier, potière (la poterie est traditionnellement réservée aux femmes, en raison du symbolisme féminin de tout ce qui est creux et, partant, récipient).
Le cultivateur ne se permettrait jamais d'ouvrir imprudemment les entrailles de la terre sans au préalable dire la parole appropriée et consacrée. Il n'enterre sa semence qu'après l'avoir fait bénir et recommander à la Force-Source, qui veille partout et sur tout à la fois, afin que la perturbation ne joue pas et que les concombres ne se mettent pas à pousser sur les branches de baobab…
Le berger ne lance pas son troupeau dans la brousse sans avoir demandé à celle-ci « d'ouvrir sa bonne bouche et de fermer la mauvaise ».

Ancêtre initiateur d'une connaissance reçue « d'en-haut »

La plupart des rites qu'accomplit l'animiste sont considérés comme la répétition d'un acte primordial, inspiré par « Masa-Dembali » (le Maître incréé et infini), et transmis par la chaîne des ancêtres-initiés.
Il serait bien difficile de reconstituer dans son intégrité la pensée religieuse primitive du Noir. Mais on peut affirmer que c'est toujours un ancien, ou l'ancêtre, de chaque clan ou tribu, qui le premier entra en rapport avec les « forces » de la nature agents de Dieu, en général par l'entremise d'un être fabuleux (esprit, animal, phénomène d'ordre atmosphérique ou astronomique), et qui en reçut une certaine connaissance qu'il transmit à sa descendance.
C'est ainsi que l'ancêtre des Samaké fut mis en rapport avec l'invisible par un vieil éléphant solitaire, et que celui du clan Diarra fut initié par un vieux lion édenté et sans griffes…
On retrouve toujours, dans les traditions maliennes, au moment où s'accomplit cette « rencontre », les trois éléments d'une triade : la force invisible qui inspire et révèle, l'agent de transmission ou de révélation qui prend souvent l'aspect d'un animal fabuleux ou mythique, et celui qui reçoit : l'homme, l'ancêtre, l'initiateur.
Pour les anciennes sociétés traditionnelles, le principe de toute connaissance réelle, de quelque ordre soit-elle, vient toujours « d'en haut ». « On ne peut rien faire qui ne nous vienne de Masa-Dembali et au moment choisi par lui. » Ainsi ne dit-on pas que l'homme « invente » quelque chose, mais qu'il le « découvre », ou « redécouvre »… La chose préexistait à l'homme, qui ne fait que la découvrir ou la dévoiler à l'époque choisie par Masa-Dembali.
Les ancêtres des cultivateurs, des « deux chasseurs » (chasseur et pêcheur) et des « trois pasteurs » (pasteurs de bovins, de chèvres et de mouton), furent jadis mis en rapport avec les forces cachées dans le sein de la terre, dans les arbres et dans l'eau, et c'est grâce à la transmission de cette connaissance, par la voie de l'initiation, que peuvent s'accomplir ces activités traditionnelles.

Les forgerons

C'est l'ancêtre des forgerons, Nunfayiri, qui le premier entra en rapport avec les esprits des trois feux :

  • feu du bois vert
  • feu du sein de la terre
  • feu du ciel

Il apprit d'eux à extraire le fer et à le transformer en outils. Le Peul, qui est son allié-sacré, le nomma « baylo », de l'infinitif « waylude », qui signifie transformer. Le forgeron devint un demi-dieu, un créateur, capable d'entrer en rapport avec l'invisible.
Contrairement à ce que d'aucuns ont écrit, ou cru comprendre, le forgeron n'est pas méprisé. Il est craint. Il est réservé aux dieux. On lui donne parfois le titre de « Premier Fils du Monde ». Il est le seul traditionnellement habilité à pouvoir régler, sans mal, l'éternel conflit opposant le pasteur à l'agriculteur.
Comme pour le métier à tisser, chaque élément de la forge est un symbole sacré d'un des aspects de la Force créatrice : le soufflet, qui s'introduit dans le foyer, représente le principe masculin transmettant la vie sous forme de souffle, le foyer animé par ce souffle étant ici le principe féminin. L'enclume, jadis traditionnellement de forme ronde ou ovale, représente la matrice, tandis que la masse symbolise l'organe mâle.
La forge fut, en Afrique, l'un des plus anciens sanctuaires où l'homme ait adoré un dieu, par le truchement du feu de la forge. En bambara, ce foyer se nomme « fan », qui signifie « oeuf » et par extension « l'oeuf du monde ».
Jusqu'ici, au Mali, le forgeron est resté le « Komotigui », Maître du dieu Komo. Il a des droits sur tout le monde. Ses outils et sa personne sont sacrés, et même intouchables.
La forge, de même que tout autre atelier artisanal, était un « domicile divin ». La construction de ces ateliers-sanctuaires incombait jadis à tous les habitants du village, et ils furent des lieux d'adoration de telle ou telle force de la Vie, avant que les profonds bouleversements nés du choc de la colonisation et de la civilisation moderne ne soient venus les « désacraliser » et en faire des lieux de travail courant.

Symbolisme sexuel

Le symbolisme sexuel dont nous venons de parler à propos de la forge est en fait considéré comme inhérent à toute chose. En effet, sans en faire des êtres vivants comme Adam et Eve, les traditions animistes du Soudan reconnaissent la création, par l'Etre Suprême, de deux principes fondamentaux : « tyeeya » (masculinité) et « museya » (féminité), dont furent dotés tous les êtres. Dans l'Ouest africain, le principe de la sexualité est appliqué aux êtres et aux choses des trois règnes : minéral, végétal et animal.
C'est ainsi que le ciel est mâle, parce qu'il recouvre la terre, fonction qui constitue sa masculinité, tandis que la terre est réceptive, donc féminine et maternelle. « Recouvrir » signifie d'ailleurs encore de nos jours, chez les Peuls, « épouser ».
Selon sa forme, un objet sera considéré comme masculin ou féminin. Tout ce qui est creux sera symbole de féminité, alors que la partie saillante d'un objet sera assimilée à la masculinité.
Là encore, il faut insister sur le fait que, pour l'Africain, le symbole n'est pas abstrait, ou mental, mais concret, en ce sens qu'il est, sur terre, comme l'écho, ou la projection concrète, d'un des aspects de la Force primordiale. Les choses d'en bas sont le reflet des principes d'en haut, mais reflet habité, réceptacle ou lieu d'une Présence.

Le Ciel et la Terre, le Père et la Mère

Ainsi, la sacralité lointaine et transcendante du ciel (principe masculin et créateur) n'a-t-elle pas été établie sur une base d'amour, mais sur celle de la force : le tonnerre, la tornade, les « colères du ciel » furent des manifestations de l'existence et de la puissance de Masa-Dembali, l'Etre Suprême. Sur terre, c'est dans « le Père » qu'est incarnée cette force, ou cette puissance.
Tandis que la sacralité intime et proche de Dieu, sa puissance d'amour et de miséricorde, ne sont pas à rechercher « au ciel », mais dans la manifestation même, là où elles sont à l'�uvre : dans le coeur et les entrailles de la Mère, dans le sein de la Terre, Mère nourricière.
Ce n'est pas seulement du lait que boit le nourrisson suspendu au sein de sa mère, mais la Miséricorde divine elle-même, et l'amour. C'est pourquoi un enfant sevré trop t�t 1 est considéré comme ayant été privé de la nourriture de Miséricorde qui devait l'imprégner au début de sa vie, pour en assurer le déroulement harmonieux.
La matrice maternelle (en correspondance analogique avec l'atelier du forgeron) est considérée comme l'atelier où l'Etre Suprême fait germer et croître la vie. Elle est donc le lieu privilégié de la transcendance, le lieu du travail divin. C'est pourquoi la tradition assigne à la femme-mère un rang de demi-dieu, alors que la femme-épouse n'est qu'une partenaire de jouissance physique. La malédiction maternelle, comme sa bénédiction, monte droit au ciel et ne retombe jamais… Aussi dit-on en adage : « Tout ce qu'on a, on ne le doit qu'une fois à son père, mais deux fois à sa mère. » Le père n'est qu'un « semeur » parfois distrait, pour ne pas dire frivole… On peut accepter à la rigueur une injure adressée au père, mais on ne laissera jamais passer une injure faite à la mère.

La Terre-Mère

La terre, puissance féminine et maternelle comme nous l'avons vu, est le réceptacle de la puissance totale qui vient du ciel par l'entremise de « ji » (eau) de « yeelen » (lumière) et même de « dibi » (obscurité).
Considérée comme Mère des êtres, le ciel devient son époux, la lune son astre, le soleil son p�le. Elle est le giron, le dos et la mamelle maternelle des êtres. Dès que nos pieds quittent la terre, nous cessons de nous sentir en paix.
L'esprit — ou le dieu — « Lennaya » réside en elle ; « Lennaya », c'est la confiance qui procure la paix, la confiance de l'enfant reposant sur le sein de sa mère.
Le culte de la terre est la base même du culte animiste. Celui qui n'a pas ses pieds sur terre ne saurait être « gonngon-duuru », c'est-à-dire « celui qui agit » ou, littéralement, celui qui « soulève-poussière ». Celui qui ne fait rien ne soulève pas de poussière. Le proverbe « Nii yaa me gonngon-duuru i ntron fla de be dugu man » (« Si tu entends « gonngon-duuru », c'est que tes deux talons sont en contact avec la terre ») implique que l'être, pour se réaliser, doit exister sur la terre. Cette venue sur terre est primordiale et se prépare avec grand soin au moment de la naissance d'un enfant.
La terre est appelée « dugu kolo ». « Dugu » signifie cité — par extension l'habitat — et « kolo » signifie os — par extension charpente, squelette. Ainsi, la terre est le squelette de la cité. Sans elle, ni la demeure de l'homme ni l'antre de la bête ne trouveraient leur assise.
Aucun chantre n'invoquera un dieu quelconque sans rendre hommage à la terre. C'est dans cette matrice, ou sur elle, ou sous elle, que se constituent les règnes du cosmos.
L'agriculture et l'élevage sont les deux grands métiers des animistes. Ces deux métiers sont terriens et ceux qui les pratiquent sont plus portés à l'animisme que les autres.
La terre, mère des êtres, matière de laquelle nous venons et dans laquelle nous retournerons infailliblement, n'appartient à personne. Même le roi, là où il y en avait un, ne pouvait être « maître de la terre ». Celle-ci ne pouvait être ni transférée à un propriétaire privé, ni hypothéquée.
On lui sacrifie, car de sa fécondité dépend celle de tout l'univers. Aussi chaque village avait-il son sacrificateur, appelé « gérant de la terre ».
L'agriculteur ne sème ni ne plante avant de demander à la terre d'accepter tout d'abord, puis de veiller sur la transformation de la graine qu'il lui confie. Il lui demande pardon avant de la fendre avec sa houe, afin qu'elle accepte cette blessure sans colère.
Le travail des champs étant considéré comme un processus de procréation, c'est pourquoi, en certains endroits, ce sont les hommes qui fendent la terre, tandis que seules les femmes sont habilitées à enfouir la graine dans le sein de la terre comme en une matrice, en raison de leur parenté analogique avec elle.
En effet, les secrets profonds de la vie sont cachés dans les entrailles de la terre et dans ses excavations. La vie a débuté dans une grotte, dit le mythe. Elle se développa dans un puits et se manifesta en sortant par une fente.
La mère et la terre, manifestations d'un même mystère, celui de la germination, de la fécondité et de la vie, sont d'une importance capitale dans la tradition animiste. Si le père est considéré comme un agent cosmique de contact, sur le plan du sacré il cède le pas à la mère. Il légitime l'enfant après avoir aidé à le procréer, mais c'est la mère qui parfait l'être de l'enfant. On ne peut être sans mère, alors qu'on peut bel et bien être de père inconnu.
La terre est considérée comme un être vivant. Elle croît, décroît et meurt.

Le Soleil et la Lune

Le soleil, la lune, les étoiles et tous les grands phénomènes atmosphériques sont considérés comme étant des agents de la force céleste. Ils personnifient chacun une des multiples forces de l'Etre Suprême.
L'astre du jour est l'emblème de cette force suprême, trop haut placée, à laquelle n'accèdent pas les êtres de la terre, bien que leur vie dépende de cette force.
Les Bambaras nomment cette force « Sé », parfois « Sé-Ba » et certains y ajoutent un troisième terme, « massa », pour former une triade : « Séba-massa ». Le mot médian « ba » est ici un pronom relatif qui représente la « force innommée » et qui évoque également la grandeur. Il est précédé par « Sé », force, et suivi de « massa » : roi. « Sé-bamassa » signifie donc : le « Roi doué de la force ».
La puissance de ce roi céleste, dont le lieu de résidence ne saurait être déterminé exactement, est mythiquement représentée par le soleil. Roi visible du ciel, il déverse sur la terre sa semence : la pluie, et son souffle : la chaleur, qui, selon leur intensité, peuvent tuer ou vivifier.
Le soleil n'apparaît pas toujours aux yeux des humains. La nuit, certaines éclipses, des nuages, peuvent occulter sa présence. Son apparition dépend de la volonté de Sé-ba-massa. Emblème du roi, comme les rois traditionnels il n'apparaît pas toujours, et ses sorties sont réglementées. Mais il est invariable dans sa forme.
Il n'en va pas de même pour celle qui est parfois considérée comme son épouse, la lune. Celle-ci, comme son royal époux, a des moments de sortie. Mais elle se transforme, et tout le secret de la maternité et des phases de la vie réside en elle : elle apparaît tout d'abord mince et évidée, puis s'arrondit pleinement, enfin décroît et s'éclipse. C'est l'image même des cycles de la vie : la conception, l'accroissement et la mort, et de l'éternel renouvellement des choses : elle réapparaît après les trois jours néfastes de sa disparition.
Le croissant de lune annonce un changement. On chante pour l'honorer :

Apparition, apparition de nouvelle lune,
Que chacun cherche le peu auquel il a droit.
Personne n'agira à la place d'un autre,
Que chacun cherche le peu auquel il a droit.

Pour l'animiste, la lune renouvelle les contingences et donne donc à chacun l'occasion d'agir pour se réaliser. Il est convaincu que personne ne « vivra la vie » de son prochain, c'est-à-dire ne subira le destin de son prochain. La chance et la malchance de chacun sont attachées à ses pas. Si telle est la loi inexorable du devenir, chacun doit agir par soi-même. Le « tlé » de quelqu'un, c'est son temps, ses chances et malchances, en un mot son destin, inexorablement personnel.
La lune, qui a un r�le plus magique que celui du soleil, tient une grande place dans la vie de l'animiste. Elle est considérée comme l'agent d'une divinité régissant la féminité, la sexualité, la procréation humaine et la fructification végétale. C'est en elle que l' « être caché » de la femme réside durant ses périodes menstruelles. Pour dire qu'elle a ses règles, la femme dit : « Je suis entrée dans la lune… » Chez les Dogons, cette période est marquée par une retraite effective de la femme dans une maison interdite aux hommes, appelée « pna-pna ». Elle y demeure pendant toute cette période, où sa matrice est censée être occupée par le dieu de la procréation : « Soro ».
Pays des morts, la lune est également la maîtresse des eaux, qui obéissent à sa loi, notamment dans le phénomène des marées. Quand l'orage est annonciateur de pluie, on prie la lune de ne point « sucer la pluie », et de ne pas rendre la terre stérile. Elle administre les plantes. Elle guide l'émigration des êtres sur terre et dans l'eau. On lui demande de ne pas perturber le temps.
Mais elle est surtout la grande reine magique du Temps. Elle est considérée comme le « boulier » compteur de l'Eternité. C'est pourquoi elle sert de calendrier en vue des opérations occultes. Ses quantièmes sont repérés avec soin et servent à marquer les dates des principales pratiques religieuses de l'année.
Elle fut dotée de vingt-huit demeures, et passe une journée et une nuit dans chacune d'elles. Son époux lui rend visite chaque nuit. Les quatre éléments-mères — feu, terre, air et eau — régissent chacun sept de ces demeures. C'est par le truchement des demeures de la lune que les correspondances de toutes choses furent établies par les initiés. Ce sont elles qui relient tous les êtres entre eux.
Les chantres des dieux et les maîtres du couteau rituel connaissent les secrets de ces demeures et ce qu'il faut demander selon que la lune s'y trouve avec son époux ou non. Ce qui revient à dire qu'il y a une incantation-clé pour chaque demeure, donc pour chaque jour.
Mais il ne faut pas s'y tromper : ni le soleil ni la lune ne sont adorés pour eux-mêmes. Ils sont un emblème incarnant une puissance transcendante, le signe de l'opération de cette puissance, mais ils ne sont pas cette puissance même.
Quant à la Voie lactée, c'est le grand chemin illuminé que Masa-Dembali emprunta quand il eut à visiter sa création. Les ancêtres des humains y ont leur demeure.

Ethique reliée au sentiment de l'unité de toutes choses

On ne peut dénier à l'animisme primitif un fond d'enseignement imposé à chaque individu de la société pour l'inciter à faire le bien et à éviter le mal. Cet enseignement est fondé sur l'intime conviction que « tout se tient » dans l'univers. Rien n'est isolé. Toute violation des lois sacrées provoque une perturbation occulte dans l'équilibre du cosmos, se traduisant sur notre terre par de grands bouleversements. C'est pourquoi chaque violente manifestation de la nature — éruption volcanique, tremblement de terre, inondation, etc. — est considérée comme la conséquence de fautes commises contre la morale ou contre la tradition. Au Mali, les animistes ignorent la notion de « déluge », mais ils connaissent des destructions massives opérées par l'Etre Suprême pour punir le manquement des hommes.
Si l'individu peut commettre des fautes dont les conséquences se répercuteront en lui ou autour de lui, la collectivité elle-même, considérée comme une personne, est également responsable de ses actes : ses bonnes actions éviteront les épidémies, les guerres, la sécheresse, le tarissement des mines et des puits, etc.
Un proverbe bambara compare l'univers à une grande mare :

« Attention à ce que tu jettes dans la « mare de la vie », en raison des remous que cela ne manquera pas d'entraîner ! Si tu jettes un petit caillou, les ondes n'iront pas loin ; mais si tu jettes un gros morceau de bois, les ondes n'auront de cesse qu'elles n'aient rempli toute la mare et n'aient atteint les rives. Non seulement elles risqueront de les dégrader, mais elles reviendront vers leur point de départ et leur rencontre avec les ondes de sens contraire peut provoquer un choc aux conséquences désastreuses et imprévisibles. »

Partout où la tradition est respectée, l'individu ne compte pas devant la collectivité. La famille d'abord, puis la tribu ou le village, constituent des unités dont l'intérêt ou le destin prime ou englobe celui des individus qui les composent. C'est dans cette optique qu'il faut essayer de comprendre certains actes des sociétés anciennes, si choquants pour notre éthique et notre sensibilité actuelles. Les sacrifices consentis pour le salut de la communauté étaient la plupart du temps recherchés par des volontaires comme un titre de gloire.
Ce profond sentiment d'unité explique également la solidarité familiale qui continue, encore de nos jours, de marquer la société africaine, mais qui commence malheureusement à s'effriter sous l'influence grandissante de l'individualisme moderne et du « chacun pour soi » dans la course à la richesse et au pouvoir…

Rencontre avec l'Islam

Les religions animistes préparèrent le Mali, comme d'ailleurs tous les pays africains au sud du Sahara, à l'idée du Sacré et d'une force mystérieuse créatrice de l'univers. Les religions révélées, et notamment le christianisme et l'Islam, y trouvèrent un terrain propice à leur propagation.
Je ne puis parler ici de la rencontre avec le christianisme, n'ayant point autorité, en tant que musulman, pour en traiter, et formulant le voeu que cette intéressante question soit traitée par une personnalité chrétienne qualifiée.
L'empire de l'Islam. en Afrique s'est établi, je ne dirai pas sur les ruines de l'animisme — car il survit encore, malgré les coups qui lui sont portés par les religions et par la civilisation technique et philosophique amenée par la colonisation occidentale — mais sur ses fondations.
Les grands principes de l'animisme (caractère sacré et non profane de la vie quotidienne, sentiment d'appartenir à un tout dont on est solidaire — communauté humaine ou univers — existence d'un Etre Suprême transcendant et pourtant présence immanente de sa Force en toutes choses et en tous lieux … ) trouvèrent leur prolongement en Islam, tout en se simplifiant et en se purifiant.
La grande peur des forces mystérieuses tapies partout était l'une des bases de l'animisme. Ces forces ne furent pas infirmées, mais ramenées à des valeurs plus justes : elles devinrent subordonnées à une Force plus puissante et plus sublime, celle de Dieu-Un (Allah), ainsi défini par le 255e verset de la Sourate II :

Dieu !
Il n'y a de dieu que Lui, le Vivant,
Celui qui subsiste par Lui-même.
Ni l'assoupissement, ni le sommeil n'ont de prise
sur Lui.
Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre
Lui appartient.
Qui intercédera auprès de Lui, si ce n'est par
Sa Permission ?
Il sait
Ce qui se trouve devant les hommes, et derrière
eux,
Alors que ceux-ci n'embrassent de Sa Science
Que ce qu'Il veut.
Son Tr�ne s'étend sur les cieux et sur la terre.
Leur maintien en existence
Ne Lui est pas une charge.
Il est le Très-Haut, l'Inaccessible.

Le Sacré, ainsi défini, vit ses différents aspects hiérarchisés et orientés vers un p�le : Dieu-Tout-Créateur devint la Cause-Source de toutes les énergies.
Tout ce qui n'était jusqu'alors qu'un ensemble de puissances et de forces diffuses devint l'ensemble des « attributs » de Dieu à l'oeuvre dans le monde.
Le mystère divin cessait dès lors d'être l'apanage de forces parfois anonymes, pour devenir la prérogative du Dieu unique, « hors de qui il n'y a d'autre Dieu », immense et inaccessible quant à son Essence comme l'Etre Suprême animiste, mais à la fois « plus proche de l'homme que sa veine jugulaire… » et l'enveloppant de son regard : « Les regards des hommes ne L'atteignent pas. C'est Lui qui atteint les regards… » (Coran).
Ce Dieu suprême deviendra l'objet, avec l'Islam, non plus d'une peur superstitieuse, mais d'une « crainte révérencielle » tirant sa source d'un amour profond. Cet amour, en Islam, est plus puissant que celui que l'enfant éprouve pour ses procréateurs. C'est le sentiment intimement vécu du lien sacré qui unit la créature à son Créateur, la crainte de lui déplaire allant de pair avec une foi inébranlable en sa « Miséricorde-tout-embrassante ».
L'âme humaine, émanée d'un lieu divin où elle noua, à l'origine des temps, un « Pacte » avec Dieu, se trouve habiter un séjour éphémère (ici-bas) où elle doit demeurer un temps avant de réintégrer son origine éternelle. Mais elle est oublieuse. Aussi des rites lui furent-ils enseignés, de la part de Dieu, par ses grands Envoyés, les Prophètes, pour lui permettre de rester en relation avec sa Source principielle, située dans la Puissance de Dieu.
Le rite essentiel du musulman est la célébration, cinq fois par jour, à des moments marqués du cycle solaire, de la prière rituelle. Cet office sacré, où chaque croyant, homme ou femme, est comme son propre prêtre sur son tapis consacré, exige la participation de l'esprit, du coeur et du corps. Il comporte un ensemble de gestes accompagnés de paroles sacramentelles, et doit être précédé d'une purification par une eau pure, ainsi que d'une intention ferme.
Une fois accomplie cette purification physique et spirituelle, le coeur du fidèle est en état d'entrer en rapport avec la Puissance divine, dont il devient un centre attractif sur son tapis de prière, orienté vers le temple cubique de la Ka'aba, à La Mecque, considéré comme Centre du monde.
Préparé par sa tradition ancestrale à déceler partout autour de lui une Présence vivante cachée derrière l'apparence des choses, peut-être le Noir africain musulman, tout en orientant rituellement son corps vers l'image du Centre qu'est la Ka'aba, est-il particulièrement à même de réaliser le mystère contenu dans ce verset coranique :

A Lui (Dieu), l'orient et l'occident.
Où que vous vous tourniez, là est la Face de Dieu.

Notes
1. La tradition prévoit que l'enfant doit rester « accroché » à sa mère pendant 33 mois, c'est-à-dire 9 mois dans la matrice et 24 mois dans son giron. C'est alors seulement qu'il est considéré comme ayant rituellement consolidé la charpente de son corps, qui est la colonne vertébrale, composée de 33 vertèbres.

28 août 1963 : le jour où Washington tomba…

Le 28 août 1963, le pasteur Martin Luther King Jr. livrait un discours devenu aujourd'hui l'un des textes fondateurs de la démocratie américaine. Son assassinat, en 1968, n'a pas mis fin à un combat qui, malgré les progrès enregistrés, reste toujours d'actualité.

Ce 28 août 1963, c’est une foule extraordinaire, immense, jamais vue qui déferle sur la capitale fédérale américaine et converge calmement vers le mémorial Lincoln. Jamais vue, parce que les quelque 250 000 manifestants – au bas mot – sont majoritairement des Noirs, toujours victimes de la ségrégation, et ce bien que cent années se soient écoulées depuis l' »Adresse de Gettysburg » (« À nous de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaîtra jamais de la surface de la terre », clamait alors Abraham Lincoln) et la proclamation d’émancipation, premier pas vers l’abolition de l’esclavage.

Ils font peur, d’ailleurs, ces Noirs qui réclament « des emplois et la liberté ». La police est sur les dents, et le district de Columbia est virtuellement placé sous la loi martiale. Plus de 150 agents du FBI se mêlent à la foule et investissent les toits du mémorial, de l’Union Station et du département du Commerce. À tous les coins de rue, des policiers chargés d’empêcher les pillages. Ils sont 1 900 à avoir été mobilisés par leur chef, Robert V. Murray, sur des roulements de dix-huit heures au lieu des huit habituelles. Ils disposent de 200 voitures, 86 motos, 24 jeeps, plusieurs hélicoptères et 23 grues, au cas où il faudrait déplacer des bus vandalisés. Ce n’est pas tout : aux abords de la capitale, cinq bases militaires – Fort Myer, Fort Belvoir, Fort Meade, Marine Corps Base Quantico et Anacostia Naval Station – sont en état d’alerte. Une force de 4 000 hommes lourdement armés répondant au nom de code Inside se tient prête à intervenir, et 30 hélicoptères sont disponibles pour assurer son transport. À Fort Bragg, en Caroline du Nord, 15 000 soldats des forces spéciales sont en état d’alerte… Seuls les 69 chiens policiers sont restés dans leurs chenils sur ordre de l’attorney général, Robert Kennedy, afin de ne pas revoir, comme à Birmingham (Alabama), les atroces images d’enfants mordus par des bergers allemands… Mais la guerre civile n’aura pas lieu, et la marche sur Washington restera dans l’Histoire comme un tournant fondateur de la lutte pour les droits civiques. Sous le nom de Council for United Civil Rights Leadership, la coalition qui a préparé l’événement rassemble six organisations, la Brotherhood of Sleeping Car Porters de A. Philip Randolph, le Congress of Racial Equality de James Farmer, le Student Nonviolent Coordinating Committee de John Lewis, la NAACP de Roy Wilkins, la National Urban League de Whitney Young et, bien entendu, la Southern Christian Leadership Conference de Martin Luther King Jr. Randolph est le meneur officiel de la marche, tandis que son principal organisateur est le conseiller de King, apôtre de la résistance non violente, Bayard Rustin, dont l’homosexualité et l’ancienne appartenance au Parti communiste l’ont contraint à rester dans l’ombre.

Si le porte-parole de Nation of Islam, un certain Malcolm X, condamne ouvertement la « farce on Washington », les différentes composantes de la coalition ne sont pas toutes sur la même longueur d’onde quant au message à faire passer, en particulier vis-à-vis de l’administration Kennedy. « Il y a alors une forte concurrence entre les organisations, explique l’historien François Durpaire, et chaque équipe essaie d’être la meilleure possible. Les divergences, on peut les constater en prêtant attention au vocabulaire utilisé pour désigner la communauté noire. Martin Luther King Jr. emploie toujours le mot « negro » tandis que d’autres mouvements en gestation utilisent pour la première fois le mot « black ». »

I have a dream

Dans cette compétition feutrée, c’est King qui va s’imposer comme la figure centrale et incontournable de la lutte pour les droits civiques. Prenant la parole en dernier, sous l’oeil de nombreuses caméras, il se lance dans un discours scolaire, peu incarné. Ses premiers mots vont à Abraham Lincoln… et rappellent tout le chemin qui n’a pas été parcouru depuis la proclamation d’émancipation, en 1863, condamnant le nègre à n’être qu’un « exilé dans son propre pays ».

Puis la voix de la chanteuse Mahalia Jackson vient détourner le cours de l’Histoire : « Tell’em about the dream, Martin! » (« Parle-leur du rêve, Martin! ») l’exhorte-t-elle. King Jr. s’exécute. « I say to you today, my friends, so even though we face the difficulties of today and tomorrow, I still have a dream. It is a dream deeply rooted in the American dream. » L’anaphore, aujourd’hui l’une des plus connues au monde, est immédiatement saluée par John Fitzgerald Kennedy (JFK), lui-même excellent orateur : « He’s damn good! » (« Il est sacrément bon ! ») s’exclame le jeune président. Peu après, il accueillera King, en souriant, avec ces mots : « I have a dream » (« J’ai un rêve aujourd’hui »). « Robert Kennedy était convaincu de l’importance de soutenir la lutte pour les droits civiques, rappelle Durpaire, et il a essayé de convaincre son frère. Mais JFK était inquiet, il avait peur du Sud et des démocrates favorables à la ségrégation raciale. L’enjeu politique lui fait peur, car le parti abolitionniste, c’est à l’origine le Parti républicain ! »

Couplé au succès de la marche, le succès du discours fait de King le représentant incontesté de la lutte. Il est l’homme de l’année 1963 pour le Time, puis Prix Nobel de la paix en 1964. Mais il devient aussi l’homme à abattre. Une note du FBI, signée de l’agent William C. Sullivan, est ainsi rédigée le 29 août 1963 : « À la lumière du discours puissant et démagogique d’hier, il apparaît bien au-dessus de tous les autres dirigeants noirs dès qu’il s’agit d’influencer les masses noires. Nous devons le surveiller désormais, si nous ne l’avons déjà fait, comme le plus dangereux des noirs pour le futur de cette nation, du point de vue du communisme, des noirs et de la sécurité nationale. » Pour John Edgar Hoover, président de l’agence fédérale à l’époque, Martin Luther King Jr., c’est l’avant-garde du communisme, une menace pour les États-Unis, et il ne cessera de l’attaquer sur son point faible : les femmes.

Si le discours de King fait aujourd’hui l’unanimité, ce n’était pas le cas à l’époque et ce ne fut pas le cas pendant des années. On connaît l’opposition des Africains-Américains plus radicaux, des révolutionnaires comme Malcolm X qui ne peuvent pas comprendre que l’on aille au-devant de l’oppresseur en lui opposant l’utopie d’un rêve. On connaît l’opposition des suprématistes blancs. Mais il est fréquent de sous-estimer à quel point la méfiance a persisté, même des années après l’assassinat de King, le 4 avril 1968, à Memphis (Tennessee). Née dans les années 1970, l’idée d’un « Martin Luther King Day » a mis des lustres à aboutir. Popularisée par la chanson Happy Birthday de Stevie Wonder (« I just never understood / How a man who died for good / Could not have a day that would / Be set aside for his recognition »), la création du jour férié n’a été décidée qu’en 1983. Longtemps, le président républicain Ronald Reagan s’y était opposé, ne s’inclinant qu’après un vote massif du Congrès en faveur du King Day Bill. Celui qui était considéré par beaucoup comme un militant noir proche de la gauche de la gauche n’est pas entré dans les manuels scolaires dès août 1963…

Un président noir cinquante ans plus tard

Aujourd’hui, la situation a changé. Barack Obama, qui s’exprimera depuis le mémorial Lincoln à l’occasion du cinquantenaire de la marche sur Washington, a déjà rendu hommage à Martin Luther King Jr. En déclarant, lors de sa première investiture, être « un homme dont le père il y a moins de soixante ans n’aurait peut-être pas pu être servi dans un restaurant »… Ou encore en déclarant, après l’assassinat d’un jeune noir et l’acquittement de son meurtrier : « Trayvon Martin aurait pu être moi, il y a trente-cinq ans ». « Le plus intéressant, à cette occasion, sera d’évaluer le degré de critique à l’égard d’Obama, soutient néanmoins Durpaire. Si les Américains, y compris républicains, sont en grande majorité très fiers de voir la famille Obama à la Maison Blanche et d’avoir su réaliser le rêve de King, certaines voix discordantes se font déjà entendre au sein de la communauté noire reprochant au président d’être en retrait par rapport à cette même communauté. » Aujourd’hui, le rêve de Martin Luther King Jr., appris dans les écoles, repris, répété, samplé par des musiciens (Common, Public Enemy, U2…), rentrerait presque dans la catégorie « lieu commun », n’était la persistance mortifère, aux États-Unis comme ailleurs, des clichés et des comportements racistes.


Pour aller plus loin : thekingcenter.org et 50thanniversarymarchonwashington.com

 

Ouverture ce lundi, 05 septembre de la 15ème édition du Festival National des Arts et de la Culture (FENAC).

Thème : la consolidation de la paix

Actualités de Guinée Conakry, 06/09/2016. Nouvelle République de Guinée. Nrgui.com. C’était sous l’égide du président de République Alpha Condé. Ce festival se poursuivra jusqu’au 10 septembre 2016 à Conakry.

Cette tribune de découverte, de promotion et de valorisation du patrimoine culturel guinéen donne l’occasion aux professionnels des Arts et de la Culture de se rencontrer, de se découvrir et d’agir ensemble pour faire de la Guinée, un havre de paix, une nation culturellement épanouie.

C’est l’esplanade du palais du peuple qui a servi de cadre à la cérémonie d’ouverture qui a démarré aux alentours de 18 heures TU par le défilé des artistes et des sportifs venus de Labé, Mamou, Kindia, Kankan, N’Zérékoré, Faranah et Conakry.

 Dans son discours d’ouverture, le ministre des Sports, de la Culture et du Patrimoine Historique (SCPH), Siaka Barry a expliqué, que le développement ne suppose pas seulement l’amélioration des conditions économiques, mais il concerne aussi et surtout le potentiel de création du capital culturel, qui est le véritable instrument de cohésion et le promoteur d’une citoyenneté active.

Poursuivant en substance, le ministre a rappelé, que la culture, est ce par quoi un peuple affirme son identité et sa personnalité pour mieux coopérer dans un enrichissement réciproque.

Dans la déambulation, le ministre des SCPH a présenté au chef de l’Etat la doléance qui lui a été soumise par des artistes et qui se résume en ceci : la construction d’un palais de la Culture d’une capacité de 5000 places, la construction d’infrastructures culturelles à l’intérieur du pays pour booster l’action culturelle dans le pays profond, la mise en place d’un Fonds de Développement des Arts et de la Culture (FODAC) pour financer l’action culturelle nationale et la décoration de quelques vétérans de la culture guinéenne pour les loyaux services rendus à la nation.

Pour le président de la République Alpha Condé, nous  devons nous féliciter que le ministère de la culture ait renoué avec notre passé.

’Dialectiquement  tout régime a ses aspects négatifs et des aspects  positifs. Car c’est le peuple qui vit ce régime et l’action de ce  peuple ne peut jamais être négatif, donc si nous devons lutter contre tous les aspects négatifs afin de  permettre à la Guinée de prendre son envol, nous devons camper sur les aspects positifs du passé car c’est notre passé qui est l’œuvre de notre peuple’’.

Un des acquis de la première République c’est la culture. Pendant cette période les artistes guinéens ont porté au point culminant le message de la Guinée à travers le monde. Cependant, aujourd’hui nombreux parmi eux, qui croupissent dans la misère faute de soutien.

Ces artistes qui ont représenté la fierté du peuple de Guinée doivent être accompagnés, il faut que le ministère des SCPH me fasse des propositions pour voir comment on peut les accompagner a dit Alpha Condé. C’est ainsi qu’il a salué l’initiative du ministère des SCPH d’avoir créé un fonds de la sécurité sociale qui s’élève à hauteur de cent millions fg, mais avec ce fonds les artistes ne peuvent pas aller loin a-t-il estimé donc la présidence pour un départ, doit ajouter trois cent millions fg.

Pour conclure, Alpha Condé a fait remarquer, que le festival c’est aussi la compétition entre les différentes régions pour que, celui qui gagne puisse avoir un certain nombre d’avantages.

A signaler, que les organisateurs de ce rendez-vous culturel ont brillé par l’amateurisme et le tâtonnent dont ils sont coutumiers à chaque occasion de ce genre de manifestation.

Cette première journée a été sanctionnée par une collation offerte par le ministère des SCPH.

Tafsir Bah pour nrgui.com   

L’écrivain Michel Butor, figure du Nouveau Roman, est mort

Michel Butor, le 5 décembre 1964, à Paris.

Comme pour se défendre des dimensions assez exceptionnelles de son œuvre et de sa variété, avec une place considérable laissée à la critique et à l’analyse des classiques, Michel Butor disait, en se distinguant des autres écrivains du Nouveau Roman :

« J’étais le seul professeur. J’étais constamment obligé, par honnêteté, de situer ce que j’écrivais ou ce qu’écrivaient les autres par rapport à ce qui avait eu lieu auparavant et à la situation générale où nous apparaissions. J’espère avoir apporté quelques nouveautés. Mais je crois avoir apporté beaucoup plus de nouveauté après ma période romanesque que pendant cette même période. Si j’ai apporté quelque chose de nouveau, c’est que j’ai été entraîné par l’élan de nouveautés qui vient du fond des siècles. »

C’était à l’occasion du centenaire de la mort de Jules Verne, l’un de ses multiples « interlocuteurs » :

« J’ai été très critiqué dans ma vie de tous côtés. J’ai beaucoup scandalisé. J’ai donc eu besoin de complices. Les contemporains ne me suffisaient pas. Certains m’ont aidé, mais c’était insuffisant. J’avais besoin de répondants “beaucoup mieux placés”… C’est pourquoi j’ai écrit tant d’essais critiques. »

Michel Butor est mort, le matin du mercredi 24 août, à l’hôpital de Contamine-sur-Arve, en Haute-Savoie, non loin de son domicile, a annoncé au Monde sa famille. Il avait 89 ans.

Son appartenance à « l’école du regard »

S’il ne fait aucun doute que Passage de Milan (Minuit, 1954), L’Emploi du temps (Minuit, prix Fénéon, 1956) et surtout La Modification (ibid., prix Renaudot, 1957), dont la narration à la deuxième personne du pluriel aura bien des imitateurs, marqueront définitivement l’histoire du roman français et justifient pleinement l’appartenance de Butor à « l’école du regard », il est aussi évident que l’écrivain échappe rapidement à toute classification réductrice.

Poète, à la différence de ses confrères les plus célèbres (Claude Simon, Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet), il poursuit pendant plus d’un demi-siècle une série de publications qu’il regroupe par catégories plus ou moins changeantes et alternées (« Le génie du lieu », « Matières de rêves », « Improvisations », « Illustrations », « Avant-goût », « Répertoires ») dans lesquelles il rend compte de ses nombreux voyages et découvertes, qui lui permettent d’accomplir une véritable description raisonnée du monde, avec quelques points d’attache réguliers.

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Ses visites ou séjours en Egypte, au Mexique, à Venise, aux Etats-Unis, au Japon ont donné lieu à des publications parfois très originales, comme Mobile (Gallimard, 1962) ou 6 810 000 litres d’eau par seconde (ibid., 1963), Transit, livre qui se lit tête-bêche, (Gallimard, 1993) ou Le Japon depuis la France, Un rêve à l’ancre, (Hatier, 1998). C’est par centaines, sinon milliers, que se comptent les ouvrages de Butor, parfois tirés à un petit nombre d’exemplaires, sous forme de livres d’artiste, mais la production n’en demeure pas moins ahurissante.

Comprendre tous les langages

Son insatiable curiosité, son besoin de communiquer avec des artistes vivants et de comprendre tous les langages (musique, photographie, peinture surtout) donnent une allure encyclopédique à ses recherches. Il consacra notamment des études à Mondrian, Vieira da Silva, Giacometti, Rothko, Alechinsky, Barcelo, mais aussi à Delacroix, Rembrandt.

Sans doute, son métier d’enseignant le conduisit-il tout d’abord à voyager, lui insufflant la nécessité de décrire les mondes nouveaux. Paradoxalement, celui qui se fit connaître par quatre romans obsessionnels aux situations étriquées et enfermées (un immeuble, une entreprise, un train, une classe de lycée) devient l’écrivain du voyage et de l’exploration, des grands espaces, des cultures éloignées. Et si on le compare à ses compagnons des éditions de Minuit, on doit admettre cette différence fondamentale. Il est toujours ailleurs.

Peu soucieux de représentation dans un milieu éditorial qui finit par le snober, il suscite de véritables passions, en revanche, chez ses amis artistes et chez les universitaires. Il est couronné d’un certain nombre de prix prestigieux, il publie chez de grands éditeurs.

Mais justement, chez plusieurs, ce qui signifie une lassitude réciproque. Un besoin de liberté. Peu d’écrivains ont accepté autant d’entretiens (notamment réunis chez Joseph K. éditeur, en 1999, en trois volumes, sous le titre Quarante ans de vie littéraire).

Il dialogua également avec André Clavel (Curriculum vitae, Plon, 1996) et avec Carlo Ossola (Conversation sur le temps, La Différence, 2012) et, par correspondance, avec Frédéric-Yves Jeannet (De la distance, Le Castor astral, 2000). Mireille Calle-Gruber entreprit la publication raisonnée de son œuvre à partir de 2006 (pour ses 80 ans) aux éditions de La Différence. Douze volumes, chacun de plus de mille pages en grand format, avaient paru en 2010.

Des études de philosophie

Comme Michel Tournier, Butor a fait des études de philosophie. Secrétaire de Jean Wahl, il était destiné à une carrière classique d’enseignant dans cette discipline, mais son échec à l’agrégation l’oriente vers la littérature.

Il fera une carrière à l’étranger, avant d’entrer en quelque sorte dans les rangs de l’université suisse, à Genève, où, après un séjour à Nice, il donnera des cours intenses jusqu’en 1991. Flaubert, Balzac, Rimbaud firent l’objet d’analyses approfondies dans ses cours, repris dans la série des Improvisations, publiées par La Différence.

Mais, à vrai dire, tout pouvait susciter chez lui un engouement : un herbier, un musée, un atelier, un album de photographies, une ruine, des collages, une œuvre artisanale, un calendrier, une architecture. Tout ranimait le goût de la langue et une sorte de devoir de description inépuisable. Il jouait sur les mots avec gaieté, avec sensualité, mais sans superficialité ; les mots et les langues étrangères ; ce n’était pas plus un poète de l’épanchement lyrique qu’un poète formaliste.

Il écrivait en voyage comme un peintre trace des croquis. Il voulait capter la diversité du monde et des sensibilités qu’il s’appropriait comme une sorte de Zelig ou de Fregoli de la littérature.

A demi retiré en Haute-Savoie dans un grand chalet envahi par ses livres, il avait pris l’apparence d’un sage ermite, d’un patriarche, à la Gaston Bachelard, philosophe avec lequel il avait en commun un peu plus que la silhouette, la barbe et le regard moqueur. Comme l’auteur de L’Air et les Songes, Michel Butor cherchait à définir une poétique généralisée du monde, par toutes sortes de voies d’accès. Car « une des façons les plus importantes d’agir sur la réalité, c’est de passer par le langage », assurait-il au Monde en juillet.

Michel Butor, le 9 mars 2011 à Paris.

Plus qu’un simple observateur

Sans doute, il fut de sa génération (qui était aussi celle de Michel Foucault) celui qui mit le plus profondément en cause la notion d’auteur. Sa faculté unique de dialoguer avec les artistes, les poètes, les cultures, les paysages faisaient de lui plus qu’un simple observateur ou qu’un témoin.

Certes, il était troublant de savoir que la narration romanesque avait rapidement cessé de l’intéresser. Même si ses quatre romans demeurent des classiques, ils ne furent rédigés que sur une très brève période, quand il avait une trentaine d’années. Le reste de sa vie fut occupé, peut-on dire, à s’instruire et à instruire les autres.

Il est peu d’exemple d’œuvres aussi humbles devant la tâche d’apprendre et de productions aussi protéiformes. L’ambition ne lui manquait pas, mais l’arrogance en était radicalement absente. Ses innovations furent incontestables dans le roman, mais il ne s’y arrêta pas. Il ne revint jamais dessus, ne les souligna pas. Butor passait toujours à autre chose. Quand on lui demandait d’expliciter ses techniques narratives, il se pliait à la contrainte, mais avec le sérieux un peu détaché d’un critique parlant d’un autre.

Sa propre fertilité rendait également modeste Butor, qui procéda à un choix de ses poèmes (Anthologie nomade, « Poésie », Gallimard, 2004) et organisa plusieurs expositions de ses nombreuses publications à tirages restreints (notamment à la Bibliothèque nationale, qui retraçait ses voyages à travers le monde).

Butor était-il un écrivain pour écrivains ? Nathalie Sarraute, Claude Simon, mais aussi Barthes, Le Clézio ont exprimé toute leur admiration. La littérature faisait, répétait-il, partie de la réalité : elle n’en était pas seulement le miroir révélateur, mais un élément au même titre qu’une ville, un être humain, une rivière ou le ciel.

Il avait, dans le cours de ce dialogue infini, publié au printemps 2016 un Hugo (Buchet-Chastel) et des Ruines d’avenir (Actes Sud/Ville d’Angers), « livre-tapisserie » sur la tenture de L’Apocalypse du château d’Angers.