Le 13 juillet, Wole Soyinka a eu 82 ans. Pour l’occasion, le magazine nigérian en ligne NET a publié « 82 célèbres citations du Prix Nobel de littérature », et le Centre pour le journalisme d’investigation Wole Soyinka a fait disserter, à Lagos, 82 jeunes sur le thème « la corruption : un combat pour l’art ».
L’intéressé, visage couronné d’une crinière blanche aux contours aussi flous qu’un nuage, se plie avec fatalisme à ce qui est devenu depuis quelques années un exercice obligé. « Je ne fête pas mes anniversaires. Malheureusement d’autres le font pour moi, et je ne peux pas, sans mauvaise grâce, toujours y échapper », se borne-t-il à commenter, dans l’échange que nous avons eu avec lui par courriels.
La vie et l’œuvre de Soyinka battent depuis toujours au rythme de son pays natal, le Nigeria. La lutte contre la dictature et le dévoiement des élites a occupé une place qu’il aurait souhaitée moins accaparante. « Je n’ai pas de regrets, juste des ressentiments comme celui d’être né à une époque dont les circonstances m’ont tenu éloigné de mon véritable destin : les arts et, avant tout, la littérature », observe celui qui, au fil des ans, est passé du statut de dissident indésirable contraint à la prison ou à l’exil à celui de « sage » d’une nation toujours déchirée par les mêmes maux, comme la corruption, ou assaillie par de nouveaux fléaux tel le groupe djihadiste Boko Haram.
A chaque fois, sa longue silhouette au verbe grave s’est dressée avec la même radicalité. « Je ne sais pas vivre autrement que de me réveiller chaque jour avec mes convictions sans mesurer le danger ni le pouvoir de ceux qui pourraient vouloir se débarrasser de moi. » Une phrase parmi celles mises en exergue dans « ses 82 célèbres citations ». Elle résume sa trajectoire.
Propos outrageants pour l’unité de la nation
Ces derniers mois, l’agitation dans le sud-est du pays a fait ressurgir la mémoire de son premier grand combat politique pour la paix au Biafra avant que le pays ne sombre en juillet 1967 dans la guerre civile et que lui-même ne soit envoyé au cachot. Un demi-siècle plus tard, la situation de cette région pétrolifère aux frontières du Cameroun n’est toujours pas réglée et Soyinka assume désormais ce qui lui semble être un chemin inéluctable : l’indépendance du Biafra. « Le peuple Igbo a été tellement trompé, tellement brutalisé qu’il n’a d’autre choix que de considérer qu’il ne fait pas partie de la nation », déclarait-il, le 15 juillet, au quotidien nigérian The Sun.
En août 1967, le général Yakubu Gowon, chef de la junte au pouvoir le fait incarcérer pour des propos bien moins outrageants pour l’unité de la nation. Soyinka est alors le jeune président de 33 ans du département d’art théâtral de l’université d’Ibadan qui a le tort de croire en la paix. Soyinka a rencontré le chef du mouvement sécessionniste, Odumegwu Ojukwu, pour lui proposer la cessation des hostilités qui déchirent le Nigeria indépendant depuis seulement sept ans. Il demande aussi l’arrêt des exportations d’armes aux pays qui ravitaillent sans états d’âme les deux camps. L’homme fort du moment coupe court à l’initiative : Soyinka est arrêté et transféré dans les geôles de la prison de Lagos puis de Kaduna, une ville située à 200 km au nord de la capitale Abuja. Il y séjournera vingt-six mois, presque toujours en cellule d’isolement. Sans autre forme de procès que des aveux falsifiés attestant de la vente d’armes aux rebelles biafrais. La guerre civile fera en trois ans près d’un million de morts.
En ces temps troublés de la période post-coloniale, ce n’est pas la première fois que Soyinka se frotte au régime des « bouffons » qui a remplacé celui, honni, des colons britanniques. Deux ans plus tôt, il a eu plus de chance. Il a été interpellé à la suite d’un « putsch radiophonique » organisé pour demander sur les ondes de Radio-Nigeria l’annulation d’élections régionales jugées truquées. Mais le dramaturge jouit déjà d’une certaine notoriété avec ses premières pièces de théâtre, Le Lion et la Perle (1958) et Les Tribulations de frère Jéro (1960). Il a aussi osé tourner en dérision le courant de la négritude porté par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore. » Son coup de griffe irrévérencieuse l’a installé dans le débat qui agite les intellectuels africains sur l’héritage colonial. Une campagne internationale à laquelle se joignent des écrivains comme William Styron ou Norman Mailer contribue à le faire libérer au bout de trois mois.
Wole Soyinka ne tire pas gloire de sa période carcérale : « Les souvenirs de prison ne font pas partie de mes pensées quotidiennes. Et lorsque cela se produit, mon esprit se tourne vers d’autres que moi comme Nelson Mandela, qui passa une génération entière en prison. Cela suffit à disqualifier ma propre expérience », dit-il sans fard. C’est au combattant de la lutte anti-apartheid que le premier écrivain africain noir recevant le prix Nobel de littérature a dédié son discours prononcé à Stockholm en 1986. D’autres ont aussi connu des destins plus tragiques. Ken Saro-Wiwa, écrivain et militant écologiste, a été exécuté par pendaison en 1995 pour avoir défendu les droits de son peuple Ogoni contre les compagnies pétrolières dans le delta du Niger.
Un personnage romanesque
En Afrique, être militant politique et/ou écrivain conduit souvent en prison. Aujourd’hui comme hier. « Aussi longtemps qu’il existera des dictateurs sur ce continent, les écrivains trouveront en prison une place qui leur est réservée », observe-t-il sans illusion. Rares sont les écrivains engagés qui n’ont pas produit une partie de leur œuvre dans l’univers carcéral. Les prison writings(« écrits de prison ») sont devenus un objet d’étude dans les départements universitaires consacrés à la littérature africaine. « Ecrire est un acte de résistance psychique à l’institution », souligne Fiona McCann, professeure de littérature post-coloniale à l’université de Lille, à qui vient d’être confié un programme de recherches sur la prison et la création.
Dans le panthéon des grands hommes engagés contre des régimes d’oppression, Soyinka occupe – n’en déplaise à sa modestie – une place singulière. « Soyinka incarnait pour moi un personnage romanesque, narguant le pouvoir et capable de faire preuve d’un courage physique. J’avais lu son récit de prison Cet homme est mort [éd. Belfond, 1986]. Il n’y avait aucun équivalent dans l’univers francophone », raconte Abdourahman Waberi, écrivain aujourd’hui exilé entre la France et les Etats-Unis. Dans un entretien croisé entre l’écrivain djiboutien et l’auteur franco-congolais Alain Mabanckou (Le Monde Afrique, 23 mai 2016), le Nigérian insoumis apparaît comme l’un des pères de la nouvelle génération des intellectuels résistant à l’ordre figé qui prévaut encore sur de larges pans du continent. « Nous nous revendiquons de ces intellectuels africains qui ont osé intervenir et peser sur les débats de société », témoignaient Mabanckou et Waberi.
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Entre les quatre murs de sa cellule, Soyinka eut le temps de rédiger tout ou partie de plusieurs ouvrages. Des poésies rassemblées dans Une navette dans la crypte (1972), dont la mémorisation était un moyen pour ne pas perdre pied, vérifier que l’esprit, toujours, continuait à filer droit, face aux « monstres de la solitude ». Une pièce de théâtre Fous et spécialistes(Nouvelles du Sud, 1993), un morceau du roman qui allait devenir Une saison d’anomie et enfin une chronique de sa détention avec Cet homme est mort, dont la parution en 1972 le contraint à l’exil au Royaume-Uni, puis au Ghana.
Feuilles de cigarettes
C’est dans ces notes de prison qu’il démontre comment, dans le confinement de sa cellule exiguë, l’écriture est, pour le prisonnier soumis à la torture, affaire de survie. « Entre les lignes deLa Religion primitive, de Paul Radin [Gallimard, 1941], et de mon propre recueil de poèmes Idanre [1967] sont griffonnés des fragments de pièces de théâtre, des poèmes, un roman et certaines des notes de prison qui constituent ce livre. Après le plaisir suprêmement raffiné de la lecture, je me mettais à couvrir les interlignes de ma propre écriture », écrit-il dans la préface.« Six autres volumes ont été défigurés de la même manière. » Introduits en fraude un à un par des complices fonctionnaires. Comme furent dérobés par l’écrivain, un à un, soustraits à l’attention de son geôlier baptisé Polyphème, les morceaux de papier, les feuilles de cigarettes, une plume pour écrire, des gouttes de café pour noircir avec cette encre de fortune des pages salvatrices.
« L’expérience pénitentiaire de Wole Soyinka n’a pas été un temps de conversion comme il est arrivé à certains prisonniers célèbres dans l’Histoire, mais un temps de renforcement intense de ses convictions politiques, culturelles et spirituelles, indissociables les unes des autres, analyse Etienne Galle, le traducteur de Cet homme est mort ainsi que de plusieurs romans et recueils de poésie. Ce n’est pas pour rien que sa divinité fétiche est Ogun, le dieu du fer et de tous ceux qui le manient dans la mythologie yoruba, que ce soit le fer des armes ou celui de la plume de l’écrivain. »
A Abeokuta, la ville où il est né et où il aime demeurer lorsqu’il ne parcourt pas le monde, le rescapé de Kaduna, sur lequel le temps ne semble avoir aucune prise, ne tempère pas : « La prison n’a affecté mon travail en aucune manière. Ma colère reste entière. » Il lui est arrivé d’y retourner pour « apporter des colis aux prisonniers » sans avoir le droit de les rencontrer. « C’était à mon retour d’exil, après la mort du dictateur Sani Abacha, en 1998. Le directeur de la prison m’a dit qu’il fallait une autorisation spéciale, vous y croyez ? ! »
Kaduna n’a pas vraiment changé. Les conditions de détention, avec des cellules surpeuplées, sont régulièrement dénoncées par les organisations de défense des droits humains.
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Ces jours-ci, le temps est à l’orage sur Abeokuta. « Certaines atmosphères comme la pluie ont le pouvoir de faire ressurgir des souvenirs. Comme en ce moment, où je pense à mon poèmeQuand les saisons changent. » Une longue et sombre complainte qui débute ainsi : « Il semble lorsque changent les saisons/Qu’un âge a disparu emportant toutes choses/Et que la vieille terre en elle a englouti/Les âmes des vivants. Spectres du temps. »



La mosquée de Saint-Etienne-du-Rouvray.
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