LES MONSTRES DE WOLE SOYINKA

Le 13 juillet, Wole Soyinka a eu 82 ans. Pour l’occasion, le magazine nigérian en ligne NET a publié « 82 célèbres citations du Prix Nobel de littérature », et le Centre pour le journalisme d’investigation Wole Soyinka a fait disserter, à Lagos, 82 jeunes sur le thème « la corruption : un combat pour l’art ».

L’intéressé, visage couronné d’une crinière blanche aux contours aussi flous qu’un nuage, se plie avec fatalisme à ce qui est devenu depuis quelques années un exercice obligé. « Je ne fête pas mes anniversaires. Malheureusement d’autres le font pour moi, et je ne peux pas, sans mauvaise grâce, toujours y échapper », se borne-t-il à commenterdans l’échange que nous avons eu avec lui par courriels. 

La vie et l’œuvre de Soyinka battent depuis toujours au rythme de son pays natal, le Nigeria. La lutte contre la dictature et le dévoiement des élites a occupé une place qu’il aurait souhaitée moins accaparante. « Je n’ai pas de regrets, juste des ressentiments comme celui d’être né à une époque dont les circonstances m’ont tenu éloigné de mon véritable destin : les arts et, avant tout, la littérature », observe celui qui, au fil des ans, est passé du statut de dissident indésirable contraint à la prison ou à l’exil à celui de « sage » d’une nation toujours déchirée par les mêmes maux, comme la corruption, ou assaillie par de nouveaux fléaux tel le groupe djihadiste Boko Haram.

A chaque fois, sa longue silhouette au verbe grave s’est dressée avec la même radicalité. « Je ne sais pas vivre autrement que de me réveiller chaque jour avec mes convictions sans mesurer le danger ni le pouvoir de ceux qui pourraient vouloir se débarrasser de moi. » Une phrase parmi celles mises en exergue dans « ses 82 célèbres citations ». Elle résume sa trajectoire.

Propos outrageants pour l’unité de la nation

Ces derniers mois, l’agitation dans le sud-est du pays a fait ressurgir la mémoire de son premier grand combat politique pour la paix au Biafra avant que le pays ne sombre en juillet 1967 dans la guerre civile et que lui-même ne soit envoyé au cachot. Un demi-siècle plus tard, la situation de cette région pétrolifère aux frontières du Cameroun n’est toujours pas réglée et Soyinka assume désormais ce qui lui semble être un chemin inéluctable : l’indépendance du Biafra. « Le peuple Igbo a été tellement trompé, tellement brutalisé qu’il n’a d’autre choix que de considérer qu’il ne fait pas partie de la nation », déclarait-il, le 15 juillet, au quotidien nigérian The Sun.

En août 1967, le général Yakubu Gowon, chef de la junte au pouvoir le fait incarcérer pour des propos bien moins outrageants pour l’unité de la nation. Soyinka est alors le jeune président de 33 ans du département d’art théâtral de l’université d’Ibadan qui a le tort de croire en la paix. Soyinka a rencontré le chef du mouvement sécessionniste, Odumegwu Ojukwu, pour lui proposer la cessation des hostilités qui déchirent le Nigeria indépendant depuis seulement sept ans. Il demande aussi l’arrêt des exportations d’armes aux pays qui ravitaillent sans états d’âme les deux camps. L’homme fort du moment coupe court à l’initiative : Soyinka est arrêté et transféré dans les geôles de la prison de Lagos puis de Kaduna, une ville située à 200 km au nord de la capitale Abuja. Il y séjournera vingt-six mois, presque toujours en cellule d’isolement. Sans autre forme de procès que des aveux falsifiés attestant de la vente d’armes aux rebelles biafrais. La guerre civile fera en trois ans près d’un million de morts.

« LE TIGRE NE PROCLAME PAS SA TIGRITUDE,IL BONDIT SUR SA PROIE ET LA DÉVORE »

En ces temps troublés de la période post-coloniale, ce n’est pas la première fois que Soyinka se frotte au régime des « bouffons » qui a remplacé celui, honni, des colons britanniques. Deux ans plus tôt, il a eu plus de chance. Il a été interpellé à la suite d’un « putsch radiophonique » organisé pour demander sur les ondes de Radio-Nigeria l’annulation d’élections régionales jugées truquées. Mais le dramaturge jouit déjà d’une certaine notoriété avec ses premières pièces de théâtre, Le Lion et la Perle (1958) et Les Tribulations de frère Jéro (1960). Il a aussi osé tourner en dérision le courant de la négritude porté par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore. » Son coup de griffe irrévérencieuse l’a installé dans le débat qui agite les intellectuels africains sur l’héritage colonial. Une campagne internationale à laquelle se joignent des écrivains comme William Styron ou Norman Mailer contribue à le faire libérer au bout de trois mois.

Wole Soyinka ne tire pas gloire de sa période carcérale : « Les souvenirs de prison ne font pas partie de mes pensées quotidiennes. Et lorsque cela se produit, mon esprit se tourne vers d’autres que moi comme Nelson Mandela, qui passa une génération entière en prison. Cela suffit à disqualifier ma propre expérience », dit-il sans fard. C’est au combattant de la lutte anti-apartheid que le premier écrivain africain noir recevant le prix Nobel de littérature a dédié son discours prononcé à Stockholm en 1986. D’autres ont aussi connu des destins plus tragiques. Ken Saro-Wiwa, écrivain et militant écologiste, a été exécuté par pendaison en 1995 pour avoir défendu les droits de son peuple Ogoni contre les compagnies pétrolières dans le delta du Niger.

Un personnage romanesque

En Afrique, être militant politique et/ou écrivain conduit souvent en prison. Aujourd’hui comme hier. « Aussi longtemps qu’il existera des dictateurs sur ce continent, les écrivains trouveront en prison une place qui leur est réservée », observe-t-il sans illusion. Rares sont les écrivains engagés qui n’ont pas produit une partie de leur œuvre dans l’univers carcéral. Les prison writings(« écrits de prison ») sont devenus un objet d’étude dans les départements universitaires consacrés à la littérature africaine. « Ecrire est un acte de résistance psychique à l’institution », souligne Fiona McCann, professeure de littérature post-coloniale à l’université de Lille, à qui vient d’être confié un programme de recherches sur la prison et la création.

Dans le panthéon des grands hommes engagés contre des régimes d’oppression, Soyinka occupe – n’en déplaise à sa modestie – une place singulière. « Soyinka incarnait pour moi un personnage romanesque, narguant le pouvoir et capable de faire preuve d’un courage physique. J’avais lu son récit de prison Cet homme est mort [éd. Belfond, 1986]. Il n’y avait aucun équivalent dans l’univers francophone », raconte Abdourahman Waberi, écrivain aujourd’hui exilé entre la France et les Etats-Unis. Dans un entretien croisé entre l’écrivain djiboutien et l’auteur franco-congolais Alain Mabanckou (Le Monde Afrique, 23 mai 2016), le Nigérian insoumis apparaît comme l’un des pères de la nouvelle génération des intellectuels résistant à l’ordre figé qui prévaut encore sur de larges pans du continent. « Nous nous revendiquons de ces intellectuels africains qui ont osé intervenir et peser sur les débats de société », témoignaient Mabanckou et Waberi.

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Entre les quatre murs de sa cellule, Soyinka eut le temps de rédiger tout ou partie de plusieurs ouvrages. Des poésies rassemblées dans Une navette dans la crypte (1972), dont la mémorisation était un moyen pour ne pas perdre pied, vérifier que l’esprit, toujours, continuait à filer droit, face aux « monstres de la solitude ». Une pièce de théâtre Fous et spécialistes(Nouvelles du Sud, 1993), un morceau du roman qui allait devenir Une saison d’anomie et enfin une chronique de sa détention avec Cet homme est mort, dont la parution en 1972 le contraint à l’exil au Royaume-Uni, puis au Ghana.

Feuilles de cigarettes

C’est dans ces notes de prison qu’il démontre comment, dans le confinement de sa cellule exiguë, l’écriture est, pour le prisonnier soumis à la torture, affaire de survie. « Entre les lignes deLa Religion primitive, de Paul Radin [Gallimard, 1941], et de mon propre recueil de poèmes Idanre [1967] sont griffonnés des fragments de pièces de théâtre, des poèmes, un roman et certaines des notes de prison qui constituent ce livre. Après le plaisir suprêmement raffiné de la lecture, je me mettais à couvrir les interlignes de ma propre écriture », écrit-il dans la préface.« Six autres volumes ont été défigurés de la même manière. » Introduits en fraude un à un par des complices fonctionnaires. Comme furent dérobés par l’écrivain, un à un, soustraits à l’attention de son geôlier baptisé Polyphème, les morceaux de papier, les feuilles de cigarettes, une plume pour écrire, des gouttes de café pour noircir avec cette encre de fortune des pages salvatrices.

« L’expérience pénitentiaire de Wole Soyinka n’a pas été un temps de conversion comme il est arrivé à certains prisonniers célèbres dans l’Histoire, mais un temps de renforcement intense de ses convictions politiques, culturelles et spirituelles, indissociables les unes des autres, analyse Etienne Galle, le traducteur de Cet homme est mort ainsi que de plusieurs romans et recueils de poésie. Ce n’est pas pour rien que sa divinité fétiche est Ogun, le dieu du fer et de tous ceux qui le manient dans la mythologie yoruba, que ce soit le fer des armes ou celui de la plume de l’écrivain. »

« LA PRISON N’A AFFECTÉ.MON TRAVAIL EN AUCUNE MANIÈRE.MA COLÈRE RESTE ENTIÈRE »

A Abeokuta, la ville où il est né et où il aime demeurer lorsqu’il ne parcourt pas le monde, le rescapé de Kaduna, sur lequel le temps ne semble avoir aucune prise, ne tempère pas : « La prison n’a affecté mon travail en aucune manière. Ma colère reste entière. » Il lui est arrivé d’y retourner pour « apporter des colis aux prisonniers » sans avoir le droit de les rencontrer. « C’était à mon retour d’exil, après la mort du dictateur Sani Abacha, en 1998. Le directeur de la prison m’a dit qu’il fallait une autorisation spéciale, vous y croyez ? ! »

Kaduna n’a pas vraiment changé. Les conditions de détention, avec des cellules surpeuplées, sont régulièrement dénoncées par les organisations de défense des droits humains.

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Ces jours-ci, le temps est à l’orage sur Abeokuta. « Certaines atmosphères comme la pluie ont le pouvoir de faire ressurgir des souvenirs. Comme en ce moment, où je pense à mon poèmeQuand les saisons changent. » Une longue et sombre complainte qui débute ainsi : « Il semble lorsque changent les saisons/Qu’un âge a disparu emportant toutes choses/Et que la vieille terre en elle a englouti/Les âmes des vivants. Spectres du temps. »

 



A ROUEN, L’ADIEU AU PÈRE HAMEL, « UN PAS CONSIDÉRABLE » DANS LE RAPPROCHEMENT ENTRE RELIGIONS (Vidéo Le Monde)

Sous le ciel capricieux du début du mois d’août, alors que les rues de Rouen sont désertes, une foule aux cheveux grisonnants et à la mine sérieuse converge vers la majestueuse cathédrale gothique de la cité normande. Une semaine jour pour jour après la mort du Père Jacques Hamel, égorgé par deux hommes se revendiquant de l’organisation Etat islamique, à Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), c’est dans ce monument, le plus prestigieux de la ville, qu’ont été célébrées les obsèques de cet homme décrit par tous comme modeste.

Après la venue de chrétiens pour la prière du vendredi à la mosquée de Saint-Etienne-du-Rouvray, puis la messe de dimanche à la cathédrale de Rouen où étaient conviés les musulmans, le message était une nouvelle fois porté sur la communion interreligieuse. Plus encore, l’archevêque de Rouen, Dominique Lebrun, qui présidait la célébration, a mis l’accent sur l’importance de la paix et de la tolérance, appelant dans un discours sans équivoque à la fraternité entre les différentes communautés religieuses.

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« Il a baptisé ma fille »

Dans la foule regroupée sur le parvis de la cathédrale de Rouen, le message semble être entendu : « Il faut porter ce discours de paix et d’espérance. Et ce malgré l’attaque dramatique qui a frappé les catholiques », réagit Josiane, qui était également présente à la messe de dimanche. Et d’ajouter, alors qu’elle se fait fouiller par deux policières :

« En cela, la communauté musulmane a posé des gestes forts, j’ai été surprise par leur dignité et leur respect durant la communion de ce week-end. »

A quelques dizaines de mètres, Sandrine, le regard dans le vague, les jambes flageolantes, lutte pour se tenir bien droite devant les fleurs déposées sur le parvis de la cathédrale. Elle désigne le bouquet de roses blanches qu’elle a placé au milieu des dizaines d’autres. Sur le sien, un petit chat noir en bois est collé sur une tige. « C’est un clin d’œil, le Père Hamel avait un chat noir – ça ne lui faisait pas peur – c’est moi qui l’ai récupéré », raconte cette quinquagénaire, « agnostique », mais qui connaissait bien Jacques Hamel, en raison de son engagement dans différentes associations de la région rouennaise.

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Sous la pluie, des gens attendent devant la cathédrale de Rouen, où se déroulent les obsèques du Père Jacques Hamel, mardi 2 août.

Il est 13 heures passées, la cérémonie commence dans une heure, et cette employée de mairie ne sait pas si elle aura la force d’affronter l’émotion collective qui l’attend dans la cathédrale. Mais il est déjà trop tard. Depuis quelques minutes, l’édifice, l’un des plus grands de France, et qui peut accueillir 1 700 personnes, est complet. Deux paroissiennes de Saint-Etienne-du-Rouvray se désolent d’avoir fait le déplacement pour rien. « Des gens qui ne vont jamais à la messe sont entrés par curiosité, et nous, qui avons fait de la route, on ne peut pas entrer », lâche Gigi, qui suivra la cérémonie sur l’écran géant, en compagnie de son amie Micheline. « Je connaissais bien le Père Hamel, il a baptisé ma fille, et je le voyais tous les dimanches à la messe », confie cette dernière, qui, trop émue pour en dire plus, se contente de rappeler « c’était un homme simple, un homme bon ».

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Les symboles du martyr

14 heures. La cloche sonne une première fois le glas. Derrière un prêtre portant une imposante croix en bois sans ornements, le cercueil du père assassiné, soutenu par quatre porteurs, traverse lentement le parvis devant près d’un millier de personnes s’apprêtant, malgré la pluie, à suivre la retransmission de l’office.

Une fois à l’intérieur, le cercueil porté devant dans la nef gothique est posé sur un tapis, à même le sol, entouré de quatre grands cierges blancs. L’aube du prêtre et son étole rouge – symbole du martyr – ont été posées dessus. Une photo représente Jacques Hamel en costume-cravate, loin de l’image, plus médiatisée, où on le voit, pendant l’un de ses offices« Nous voici rassemblés comme Jacques Hamel n’aurait pas aimé : dans une église solennelle, avec des personnalités et une foule, devant des caméras… Nous voici aussi comme le Père Jacques aurait aimé : se mettre ensemble, communier, en étant attentifs les uns aux autres, sans exclure personne », analyse Dominique Lebrun en déclaration liminaire de la cérémonie.

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Une photo du père Jacques Hamel, lors de ses obsèques dans la cathédrale de Rouen, mardi 2 août.

L’engagement envers les autres

Car effectivement, personne n’a été exclu de cette cérémonie : plusieurs personnalités de différents cultes ont pris place aux premiers rangs, comme le président du conseil régional du culte musulman de Haute-Normandie et représentant de la mosquée de Saint-Etienne-du-Rouvray, Mohamed Karabila, ou encore le rabbin Michaël Bitton. Du côté des personnalités politiques, le ministre de l’intérieur, chargé des cultes, Bernard Cazeneuve a pris place aux côtés du président du Conseil constitutionnel et ancien élu de la région, Laurent Fabius, et d’Hervé Morin, le président du conseil régional de Normandie.

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Plus discrète, jusque dans son silence avant les funérailles, la famille de Jacques Hamel est installée également au premier rang, non loin des religieuses présentes lors de l’attaque à Saint-Etienne-du-Rouvray et de M. Coponet, grièvement blessé lors de l’attentat. D’un ton calme, la sœur de Jacques Hamel, Roselyne, revient sur une anecdote qui a scellé la foi de son frère alors qu’il était jeune :

« Notre frère, pendant son service militaire en Algérie, a choisi de servir comme simple soldat. (…) Il me confiait qu’au cours d’une fusillade dans une oasis, il avait été le seul survivant et il s’était souvent demandé : pourquoi moi ? Aujourd’hui Jacques, tu as ta réponse : Dieu t’a choisi pour être au service des autres. »

La voix chevrotante, luttant pour retenir ses larmes, Jessica, l’une des nièces du Père Hamel, tient à souligner cet engagement envers les autres, qui dépassait largement le cadre de la religion. Pour se donnerla force d’avancer sans « la patience et la gentillesse » de son oncle, Jessica repense à un message qu’il lui avait inspiré après les attentats de janvier 2015 :

« Après “Charlie Hebdo”, j’avais posté cette phrase : “Oh mon Dieu, puissions-nous garder tolérance et discernement.” Je ne pensais pas devoir m’appliquer cette phrase avec autant de force et de conviction. »

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« Le chemin sera dur »

Un discours de paix repris à plusieurs reprises, notamment par l’archevêque de Rouen, lors de son homélie inspirée, dans laquelle il s’adresse d’abord aux djihadistes : « Vous que la violence diabolique tourmente, vous que la folie meurtrière démoniaque entraîne à tuer. » Dominique Lebrun, selon qui ce « mal est un mystère », appelle à la résistance par la paix, mais convient que « le chemin sera dur » et qu’il ne s’agit pas « d’excuser les assassins, ceux qui pactisent avec le diable ». Il estime surtout que dans ce chemin vers la paix, « les paroles et les gestes nombreux de nos amis musulmans, leur visite sont un pas considérable ». Une homélie qui scelle la volonté affichée par les leaders religieux depuis une semaine de renforcer la solidarité entre les confessions.

Lire aussi :   Attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray : les religieuses témoignent

A 17 heures, alors que sonne une nouvelle fois le glas et que le cercueil quitte la cathédrale sous les applaudissements, escorté par une procession de prêtres, la foule hagarde peine à quitter le parvis. Un groupe de trois amies restera une heure sur la place malgré la fine pluie qui a chassé les plus téméraires. Deux d’entre elles, une chrétienne et une musulmane, ne s’étaient pas vues depuis plusieurs mois. « Il aura fallu cet événement pour que l’on se retrouve », remarque l’une d’elles, qui a assisté à toutes les cérémonies depuis l’attentat. « C’est terrible à dire mais peut-être qu’il fallait en arriver là pour réaffirmeravec force les liens entre les communautés religieuses », ajoute son amie, persuadée qu’il y aura « un avant et un après l’attaque de Saint-Etienne-du-Rouvray ».

 
 


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Condamner les attentats au nom de leur religion : le dilemme des Français musulmans

La mosquée de Saint-Etienne-du-Rouvray.

Un homme se lève après l’intervention du prêtre. « Je suis désolé, mais je suis gêné par le caractère religieux de ce rassemblement. Je voulais de la fraternité, pas des paroles religieuses », dit-il en quittant le gymnase, manifestement très ému. Dimanche 31 juillet, les habitants d’Aubervilliers étaient invités à partager « un moment de fraternité » après l’assassinat du père Hamel, à Saint-Etienne-du-Rouvray, cinq jours plus tôt. Une centaine de personnes de confessions catholique, musulmane, juive, protestante ainsi que des athées se sont réunies au gymnase Manouchian à l’initiative d’Auberfraternité, un collectif interreligieux fondé après les attentats de janvier 2015. Dès la première prise de parole, la question de la désolidarisation prend le pas sur cet après-midi de recueillement.
Au milieu de son discours en forme d’hommage, le prêtre qui s’exprime au nom de la communauté catholique demande aux musulmans « d’abolir certains versets violents du Coran ». Le rabbin qui prend la parole après lui – et fait l’amalgame entre Arabes et musulmans – regrette que ces derniers ne condamnent pas davantage les attentats djihadistes. « Je voudrais une grande marche des musulmans entre la place de la Nation et la place de la République, réclame-t-il, mais elle n’a pas lieu. » Et d’insister, alors que des voix s’élèvent en signe de protestation : « Je ne vois pas les musulmans prendre la parole à la télévision pour condamner les attaques barbares. » Les paroles se tendent, « on n’a pas besoin de ça », « on ne peut pas vous laisser dire ça », disent certains. D’autres quittent la salle.
A un détail près
Chaque attentat suscite le même enchaînement de réactions. La succession d’attaques ignobles perpétrées cet été le montre une nouvelle fois. Il y a d’abord l’horreur, la tristesse, le deuil, puis les questions, la recherche d’explications, la colère parfois. Pour les Français de confession musulmane, le schéma est le même, à un détail près. A l’horreur, au deuil, aux questions, s’ajoute la nécessité de se justifier. De se désolidariser des actes barbares commis par ceux qui disent agir au nom de leur religion.
« C’est plus sur la forme que c’est difficile à entendre », confie Lamine, la trentaine, venu au gymnase Manouchian car il a ressenti le besoin de se rassembler. Il juge les propos du rabbin « blessants ». Pour lui, les musulmans sont « doublement victimes » en cas d’attentat djihadiste, à la fois comme Français et comme musulmans. Mais il estime qu’il est important de condamner le terrorisme qui veut « salir [leur] religion ».
Même discours chez Faryal, 28 ans, qui prend la parole au nom de l’Association des musulmans d’Aubervilliers (AMA). « Nous le répétons ici, nous condamnons ces actes barbares au nom de tous les musulmans et de l’islam. (...) Vos joies sont les nôtres. Vos tristesses sont les nôtres », affirme-t-elle à la tribune. Elle est certaine que cette démarche est nécessaire, même si les amalgames entre musulmans et terroristes ne la laissent pas indifférente :
« Les gens ont besoin de savoir que l’on condamne. Si ça peut contribuer à apaiser la situation, il faut le faire, peu importe si l’on se répète. »
Au départ timide ou peu relayée, une prise de position claire de la part des Français musulmans semble aujourd’hui faire l’unanimité. Une quarantaine de Français de confession musulmane ont signé une tribune en ce sens dans Le Journal du dimanche du 31 juillet :
« Nous musulmans étions silencieux parce que nous avions appris qu’en France la religion était une affaire privée. Nous devons parler maintenant parce que l’islam est devenu une affaire publique et que la situation actuelle est intolérable. »
Lire l’entretien : Islam en France : « La question du financement des lieux de culte est accessoire »

A Saint-Etienne-du-Rouvray, l’imam a tenu des propos allant dans le même sens pendant son prêche du vendredi : « Cet événement devrait laisser la place à un silence assourdissant. Mais je ne peux pas me taire, car alors peut-être que mon silence pourrait être interprété comme une forme de connivence. »
Forme d’obligation
Pour Rachid Zairi, conseiller municipal à Aubervilliers et membre de l’AMA, il faut toutefois distinguer les représentants religieux des fidèles. C’est le rôle des premiers de s’exprimer selon lui. Demander directement aux seconds de le faire peut être vécu comme une frustration. « Quand ça prend la forme d’une obligation, surtout si c’est à la demande de responsables politiques, comme c’est le cas en ce moment, on fait le rapprochement trop simple entre la communauté musulmane et l’acte criminel », explique-t-il.
Il juge par ailleurs qu’il peut être compliqué pour les musulmans de mettre leur identité religieuse en avant :
« Evidemment, les musulmans se sentent concernés en tant que citoyens. Il peut y avoir une contradiction entre l’appel à l’intégration, le fait que la religion soit en France une affaire privée, et ces moments où il faut condamner les attentats d’abord en tant que musulmans. »
Une situation qui n’est pas perçue comme contradictoire par tous, selon l’association interreligieuse Coexister, pour qui les musulmans ne devraient pas avoir à se désolidariser des djihadistes. Pour son fondateur Samuel Grzybowski, c’est une question de génération. « Pour la génération précédente, celle qui s’est installée en France et a joué le jeu de l’assimilation, ça peut être vécu comme une blessure. Mais pour les jeunes, pour les musulmans qui sont nés en France, ce sentiment n’est pas partagé. Eux sont au contraire demandeurs d’être reconnus à la fois en tant que Français et musulmans », assure-t-il.
Au gymnase Manouchian, la prise de parole fédératrice du communiste Jack Ralite, ancien maire d’Aubervilliers, apaise les esprits. « J’en ai assez des différences qui sont indifférentes aux autres différences !, assène-t-il. A Aubervilliers, il y a une grande tradition de vivre-ensemble. Nous devons rester ensemble. » Son discours passionné est chaleureusement applaudi.
Rendez-vous est donné en septembre pour le prochain rassemblement interreligieux. Les discussions se poursuivent un moment autour d’un verre, l’occasion de faire se confronter les opinions divergentes. « Ça n’est pas une mauvaise chose que la colère aussi s’exprime », veut croire Rachid Zairi.
Lire le décryptage : Comment est organisé l’islam de France ?

Elvire Camus
Journaliste au Monde

La Fondation des œuvres de l'islam relancée

Après dix ans d'échecs, un dispositif destiné à aider au financement du culte pourrait voir le jour en octobre

Le serpent de mer aurait-il sorti la tête de l'eau ? A l'issue d'une rencontre avec le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), Anouar Kbibech, lundi 1er août, Bernard Cazeneuve, le ministre de l'intérieur, a annoncé la naissance d'une Fondation des œuvres de l'islam en France (FOIF) couplée à une association cultuelle. Ce double dispositif serait destiné à aider au financement du culte musulman en France et à en clarifier les conditions.

Ce schéma est à l'étude depuis des mois. Après les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et les clients de l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, Manuel Valls avait déjà appelé à une interdiction des " financements d'un certain nombre de pays étrangers " en direction du culte musulman en France. Vendredi 29 juillet, après l'attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), le premier ministre a expliqué au Mondeêtre " favorable à ce que, pour une période à déterminer, il ne puisse plus y avoir de financement de l'étranger pour la construction des mosquées " avant d'évoquer, dans Le Journal du dimanche, l'" urgence " à " bâtir un véritable pacte " avec la deuxième religion de France, à travers une " fondation pour l'islam de France ". " On évoque ces questions au lendemain d'attentats commis par des personnes qui n'ont, comme à Nice, aucun lien avec des imams ou des mosquées, relève toutefois Anouar Kbibech. La concomitance peut prêter à confusion. "

Rivalités entre fédérations
En juin 2015, le ministère de l'intérieur avait annoncé une réflexion sur une nouvelle structure lors de la première réunion de l'instance de dialogue avec l'islam, plate-forme de discussion avec les représentants du monde musulman, que la Place Beauvau avait voulu aussi large que possible. Quelques mois plus tard, le projet de renaissance de la Fondation des œuvres de l'islam avait été confié à un fonctionnaire du ministère de l'intérieur, Christian Poncet, mais il n'avait pas semblé progresser substantiellement.

La FOIF ne date pas d'hier. A l'origine, en 2005, elle avait été conçue pour apporter un financement au CFCM, né en 2003. Elle avait été dotée en toute discrétion, par Serge Dassault, de 2 millions d'euros. Mais les rivalités entre les grandes fédérations qui composent le CFCM, et qui sont liées aux gouvernements des pays dont sont originaires la majorité des migrants musulmans, l'ont vite paralysée. La plus grande partie de cette mise de fonds initiale dort encore à la Caisse des dépôts et consignations.

Après plusieurs mois de discussions, le ministère de l'intérieur affirme bouclé le cadre juridique du nouveau dispositif. Lundi, Bernard Cazeneuve a même parlé de mise en route en octobre. Le conseil d'administration de cette structure comprendrait, au-delà du CFCM, des représentants de la société civile, des chercheurs, des représentants du secteur privé, des cadres religieux." Il y a urgence pour les communautés musulmanes à s'organiser et à se mettre d'accord sur cette gouvernance. C'est à elles de le faire ", estime Nathalie Goulet dans une interview au Monde le 1er août. Pour la sénatrice UDI de l'Orne et rapporteure d'une mission sur le financement de l'islam, début juillet, " les choses qui étaient inimaginables il y a dix ans paraissent évidentes dans le contexte actuel, pour des questions de sécurité et de cohésion de la société française ".

Un budget de 5 ou 6 millions
Reste à trouver les fonds. Un budget de 5 ou 6 millions d'euros est envisagé. Il serait financé par des entreprises privées, mais aussi par des personnes physiques ou des entités publiques, voire des Etats étrangers. " Le fait que ce soit une sorte de pot commun permettrait d'écarter certaines interrogations ", notamment sur les fonds en provenance de l'étranger, argumente Anouar Kbibech.

Dans la mesure où elle pourrait recueillir des fonds publics, cette fondation ne pourrait pas financer des activités cultuelles. La loi de 1905 prohibe en effet tout financement public des cultes. Elle ne pourrait donc financer ni la construction de mosquées ni la formation ou la rémunération d'imams. En revanche, elle consacrerait ses ressources à aider des associations culturelles, à financer la recherche universitaire, des manifestations culturelles ou des colloques.

D'où l'idée de lui adosser une association cultuelle qui, elle, pourrait recueillir des financements pour la construction de mosquées et la formation initiale ou continue d'imams et, pourquoi pas, leur octroyer des indemnités. Cette association à vocation nationale pourrait être alimentée par des dons de mécènes et de pays musulmans, à charge pour elle de faire la transparence en ce qui concerne l'utilisation de ces sommes. Aujourd'hui, pour pallier le manque de cadres religieux, quelque 300 imams exerçant en France sont détachés par des Etats étrangers aux premiers rangs desquels figurent la Turquie (50 %), l'Algérie et le Maroc. En 2015, le gouvernement actuel a, du reste, passé des accords avec le Maroc sur la formation dans le royaume.

Ces ressources seront-elles suffisantes pour financer les imams, leur formation et la construction de mosquées ? C'est peu probable. Aussi le CFCM continue-t-il d'explorer une autre source de financement, à savoir une redevance sur les produits alimentaires halal. Encore faut-il savoir de quoi il s'agit précisément, chacun ayant sa définition de ce qui est halal.

Selon Anouar Kbibech, après plusieurs mois de discussions, les fédérations musulmanes, le CFCM et les grandes mosquées habilitées à certifier les produits halal seraient parvenues à un accord sur un " référentiel religieux " pour la nourriture halal, première étape de la rédaction d'une " charte " du halal. " A la rentrée, nous nous attaquerons à la procédure et au contrôle de la filière, mais aussi au financement du culte par une redevance sur la filière ", affirme Anouar Kbibech. Quoi qu'il en soit, ce volet de financement cultuel serait strictement du domaine privé, la législation ne permettant pas une " taxe " sur le halal.

Ni islam " consulaire ", c'est-à-dire délégué aux Etats émetteurs de l'immigration musulmane en France, dont ne veulent plus les jeunes générations nées en France, ni résurgence gallicane, à savoir un culte soumis à l'Etat français, le pari de l'émergence d'un " islam de France ", appelé de leurs vœux par de nombreux politiques, est encore à inventer.

Cécile Chambraud

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POUR LE PAPE FRANÇOIS, IL N’EST PAS « JUSTE D'ASSOCIER ISLAM ET VIOLENCES »

Le pape François a refusé, dimanche 31x juillet, tout amalgame entre islam et terrorisme, expliquant que les catholiques pouvaient être aussi violents que les musulmans et déclarant que l’Europe était en train de pousser une partie de sa jeunesse vers le terrorisme.« Il n’est pas vrai et il n’est pas exact [de dire] que l’islam c’est le terrorisme », a déclaré le souverain pontife. Il était interrogé, après le récent assassinat d’un prêtre en France par deux hommes se réclamant de l’organisation Etat islamique, sur son choix de ne jamais mentionner l’islam lorsqu’il condamne ce type d’attentats. « Je ne pense pas qu’il soit juste d’associer islam et violences », a dit le pape.

« Tous les jours quand j’ouvre les journaux, je vois des violences en Italie, quelqu’un qui tue sa petite amie, un autre qui tue sa belle-mère, et ce sont des catholiques baptisés », a déclaré François, qui s’exprimait au cours d’une conférence de presse dans l’avion qui le ramenait de Pologne :

« Si je dois parler de violences islamiques, je dois aussi parler de violences chrétiennes. Dans presque toutes les religions, il y a toujours un petit groupe de fondamentalistes. Nous en avons nous aussi. »

« On peut tuer avec la langue aussi bien qu’avec un couteau »

Comme dans plusieurs interventions au cours de son voyage de cinq jours en Pologne à l’occasion des Journées mondiales de la jeunesse, le pape François a assuré que la religion n’était pas le vrai moteur des violences. « On peut tuer avec la langue aussi bien qu’avec un couteau », a-t-il lancé, se référant apparemment à la montée des partis populistes qui attisent le racisme et la xénophobie.

Le terrorisme « prospère quand le dieu de l’argent est placé en premier » et « quand il n’y a pas d’autre option », a dit le pape :

« Combien parmi nos jeunes Européens avons-nous abandonné sans idéal, sans travail ? Alors ils se tournent vers les drogues, vers l’alcool, et vont là-bas s’engager avec les groupes fondamentalistes. »

 

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