L’Harmattan, la maison d’édition qui ne paie pas ses auteurs

700 auteurs africains font partie du catalogue de L'Harmattan, mais aucun ne vit de la prose publiée par l'éditeur.

Rue des Écoles, en plein cœur du Quartier latin à Paris, une adresse qui ne paie pas de mine et dont l’enseigne évoque un vent sec et chaud d’Afrique de l’Ouest. L’intérieur a toutes les allures d’une vieille bibliothèque : des ouvrages à la couverture un peu jaunie, de gros cartons qui traînent sur un coin de la moquette, des affiches de grandes figures des indépendances africaines collées sur les murs, une troublante odeur de poussière et une faible luminosité. Telle est la librairie des éditions L’Harmattan.

Entre les rayons surchargés de livres, une jeune femme derrière un ordinateur vous tend, presque en guise de salutations, un exemplaire du « contrat d’édition » avant de vous demander si « vous venez pour un manuscrit ? » Cet accueil étrange est un réflexe. Depuis ses débuts en 1975, quand la maison d’édition a été fondée pour accompagner les mouvements tiers-mondistes et de lutte contre le « néocolonialisme », L’Harmattan est devenu le passage obligé de tout Africain désireux d’être publié en France.

Chiffre d’affaires insolent

Pour la première quinzaine de janvier 2015, l’éditeur propose 123 ouvrages Afrique et Maghreb, sur 274 en tout. La fournée comprend des romans et des recueils de poésie comme « À côté du soleil » du Sénégalais Makhtar Diop ou « Les amants de Lerbou » du Burkinabè Baba Hama, mais aussi des thèses et des actes de colloque ou encore des manuels de théologie comme « Fonctions et défis du pasteur dans l’Afrique contemporaine » de Jimi Zacka.

Environ 700 auteurs africains font partie d’un catalogue qui compte près de 40 000 titres. Une véritable prouesse qui le positionne comme l’un des éditeurs français les plus importants en nombre d’ouvrages, devant des monstres comme Gallimard ou Le Seuil.

Son chiffre d’affaires est tout aussi insolent dans un secteur pourtant en crise : 8,5 millions d’euros en 2014 et des exercices à chaque fois bénéficiaires. De quoi faire rêver ! La ligne défendue par Denis Bernard Désiré Pryen, le fondateur, est de faire connaître les cultures du Sud. « Chacun a le droit d’être publié, dès lors qu’il pense avoir quelque chose à dire, et davantage encore les auteurs des pays africains qui ont difficilement voix au chapitre », soutient celui qui a dirigé la structure pendant trente-cinq ans avant de céder la place à son neveu Xavier Pryen. Aujourd’hui à la retraite, Denis Pryen a conservé un bureau à la rue des Écoles et continue d’avoir l’œil sur tout.

L'intérieur de la librairie L'Harmattan, rue des Ecoles, à Paris, décembre 2014.

Si « chacun a le droit d’être publié » comme le dit Denis Pryen, cela peut s’avérer une aventure surprenante chez L’Harmattan. Accepter le fameux « contrat d’édition » signifie avant tout faire une croix sur ses droits d’auteur. « L’éditeur versera à l’auteur à compter de cinq cent un exemplaires vendus, 4 % du 501e à 1 000 exemplaires vendus [et] 6 % à partir de 1 001 exemplaires », stipule le texte. Ce qui est, de l’avis des autres professionnels du secteur, une pratique peu orthodoxe et éloignée des 10 % minimum du prix de vente généralement proposés par les éditeurs.

Sachant que rares sont les ouvrages tirés à plus de 500 exemplaires — « entre 100 et 300 pour un recueil de poésie ou pour un essai », selon Denis Pryen —, un auteur a très peu de chance d’être payé un jour.

Le contrat ne prévoit aucun à-valoir et l’éditeur exige de recevoir des manuscrits prêts à clicher, c’est-à-dire maquettés aux normes de la maison et prêts à être imprimés. Un document détaillé de deux pages est remis dans ce but à l’auteur en même temps que le contrat. Il est aussi exigé d’acheter cinquante exemplaires de son propre ouvrage.

Charles Gueboguo a écrit deux essais de sociologie publiés chez L’harmattan : « La question homosexuelle en Afrique », en 2006, et « Sida et homosexualités en Afrique », en 2009. Il se souvient avec amertume des difficultés rencontrées dans la réalisation du prêt-à-clicher.

Les droits d’auteur commencent au 501e exemplaire vendu, mais la plupart des tirages sont entre 100 et 300 exemplaires.

« Je n’avais aucune connaissance technique en la matière. À l’époque, j’étais doctorant et je vivais au Cameroun. Pour mon premier ouvrage, j’ai dépensé 800 euros, entre 2004 et 2006, afin de leur envoyer le manuscrit tel qu’ils le demandaient, sans compter l’achat de 50 exemplaires de mon propre livre qui coûtait alors 17 euros. Au final, cela m’a coûté autour de 1 700 euros. Depuis cette date, je n’ai jamais perçu le moindre droit d’auteur », explique celui qui enseigne aujourd’hui à l’université du Michigan (États-Unis).

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Mais Denis Pryen insiste : il est important que les auteurs fassent eux-mêmes le travail de pré-édition. « On ne peut pas mobiliser une personne pour la relecture et le rewriting d’un bouquin de 400 pages qui va être tiré à 100 ou 200 exemplaires. Ce n’est pas rentable. Nous impliquons donc les auteurs, afin de réduire les frais. Car nous avons refusé depuis les années 1970 d’être tributaires des subventions publiques », explique avec aplomb l’éditeur, qui considère que ce système lui permet de « remplir un rôle d’intérêt général ». Selon ses propres estimations, sa maison d’édition débourse environ 1 400 euros pour tirer 500 exemplaires d’un ouvrage en sciences humaines. Autant dire que ce n’est pas l’auteur qui fait de bonnes affaires.

Méthodes controversées

« Ce type de contrat n’est ni plus ni moins que de l’édition à compte d’auteur déguisée. L’Harmattan s’est construit une logique qu’il croit juste. Quand, d’une manière ou d’une autre, un auteur a engagé des frais pour être publié, il est difficile de parler d’un contrat d’édition », estime Carole Zalberg, secrétaire générale de la Société des gens de lettres. Les pratiques de L’Harmattan lui ont d’ailleurs valu les plaintes de deux auteurs en 2005 - qui avaient été dédommagés.

Une ordonnance du 12 novembre 2014, modifiant les dispositions du code de la propriété intellectuelle relatives au contrat d’édition, oblige désormais tous les éditeurs français à revoir les contrats passés avec les auteurs qui vont à l’encontre des intérêts de ces derniers. Pour Emmanuel de Rengervé, délégué général du Syndicat national des auteurs-compositeurs (SNAC), « les contrats de L’Harmattan sont précisément ceux qu’il faut revoir. C’est un éditeur, il doit donc être en conformité avec les obligations légales pour les éditeurs. »

Le fondateur de L’Harmattan, Denis Pryen, balaie ces critiques d’un revers de la main. « Nous n’avons jamais fait de compte d’auteur, parce que nous ne faisons pas payer l’édition du livre. L’imprimeur ne représente qu’un sixième des sommes nécessaires pour produire un livre. Les dépenses portent surtout sur la promotion et la communication. Or un livre publié à compte d’auteur ne peut pas en bénéficier. Nous répondons à une demande. Si nos auteurs s’estimaient mal accompagnés, il y a longtemps que notre système se serait écroulé », se défend-il.

Charles Gueboguo ne partage pas ce point de vue : « Le problème, c’est qu’on n’est pas informé. L’éditeur vous promet une visibilité internationale et un accompagnement dans la promotion de votre livre. Vous avez tellement hâte d’être publié que vous ne réfléchissez pas. À part figurer sur sa plateforme, je ne me souviens pas avoir bénéficié du moindre appui pour la communication. Tout s’est joué au travers de réseaux personnels et informels. »

« L’Harmattan répond au besoin de reconnaissance et de visibilité de nombreuses personnes. Mais ce n’est pas pour autant qu’il remplit un rôle d’intérêt général. Il remplit tout simplement une niche. Son seul souci, c’est la rentabilité », commente Emmanuel de Rengervé du SNAC.

De fait, tout est réduit au minimum dans l’entreprise : les tirages, les droits d’auteurs, les frais fixes (moins de 50 employés et des directeurs de collection bénévoles). Une austérité qui permet à la maison d’afficher une rentabilité dont Denis Pryen est fier.

La précarité des auteurs aggravée

« Notre force réside dans un système qui marche. Ce qui dérange les autres, c’est que nous avons une méthodologie innovante qui permet de faire exister des livres. Alors qu’eux sont dans un élitisme dépassé et inefficace. Quel est l’intérêt de dire qu’on va payer des droits d’auteur et de ne jamais le faire parce que les ventes sont faibles ? Les gens veulent d’abord que leur livre existe et que ça leur ouvre des portes », tonne-t-il, imperturbable.

Pour mieux montrer à quel point « [son] système marche », l’ancien tiers-mondiste cite des auteurs originaires d’Afrique et des Caraïbes passés par L’Harmattan et devenus de grands noms de la littérature. La Guadeloupéenne Maryse Condé y a publié « La civilisation du Bossale », en 1978. C’est aussi chez L’Harmattan que le prix Nobel de littérature nigérian Wole Soyinka fait paraître « Danse de la forêt » (paru en 1973, mais réédité par L’Harmattan à son lancement en 1975) et « Gens des marais », en 1979. Et puis, il y a le Congolais Alain Mabanckou avec ses trois premiers ouvrages dont « La légende de l’errance », publié en 1995.

Mais alors pourquoi ces auteurs, à l’instar d’Alain Mabanckou, ne souhaitent-ils pas s’exprimer sur le sujet ? Pourquoi aucun n’est-il prompt à confirmer l’idée de Denis Pryen selon laquelle l’Harmattan est un éditeur apte à rendre un fier service à la littérature africaine ?

« Cela est facile à comprendre. Avoir été publié chez L’Harmattan, c’est un peu comme traîner un boulet pour le reste de sa carrière. Le sérieux des années 1970 a disparu, estime Charles Gueboguo de l’université du Michigan. Sa logique économique le pousse à publier tout et n’importe quoi, ce qui le discrédite. Et cela se répercute sur de nombreux auteurs africains. » Lesquels tentent souvent leur chance chez d’autres éditeurs avant de se rabattre chez L’Harmattan.

A la suite de cet article, les éditions L’Harmattan nous ont écrit le 5 juin 2015 pour indiquer que « un arrêt de la Cour d’Appel de Paris du 25 novembre 2005, a reconnu la légalité de notre contrat avec droits à partir du 501e exemplaire vendu et que cette décision juridique n’est plus contestée ».



Rencontre avec les Yegna, girls band qui fait fureur en Ethiopie

   

Il y a du Hegel dans le groupe de rap PNL

 

 

Couverture du numéro 104 (daté juillet 2016) du bimensuel américain « The Fader », avec le duo français PNL en couverture.  

« Le Monde ou rien. » Il ne s’agit ni de la plainte d’un lecteur fidèle, clabaudant dans un kiosque à journaux en rupture de stock, ni du caprice d’une célébrité, exigeant à tout prix d’apparaître dans nos colonnes. Cette phrase, ne nous en déplaise, donne son titre au morceau qui ouvre le deuxième album de PLN, Le Monde Chico, paru en novembre 2015. Elle coiffe aussi, dans sa traduction anglaise « The World or Nothing », le long article que vient de consacrer le bimensuel culturel The Fader à ce duo de rappeurs – troisièmes artistes français, après Phoenix et Charlotte Gainsbourg, à orner la couverture de la prestigieuse revue américaine.

Notre consœur Atossia Abrahamiam, qui collabore également au New York Times et à Al-Jazira, a réussi là où l’ensemble de la presse hexagonale avait échoué : passer suffisamment de temps avec Tarik et Nabil, alias Ademo et N.O.S., dans leur cité des Tarterêts, à Corbeil-Essonnes, et dans leur studio d’enregistrement, à Clichy, pour infléchir leur politique de communication. Jusqu’ici, les deux frères n’avaient jamais donné d’interview ni posé pour un photographe étranger à leur cercle amical. , entre deux clichés flashy, des bribes biographiques émergent enfin entre les lignes, dans un malin mélange de pudeur et de marketing : sont évoqués, pêle-mêle, les origines corsico-algériennes de PNL, le passé carcéral d’Ademo, le financement par le trafic de drogue de leurs albums, leur rapport à l’islam, leur perfectionnisme en studio, leur « isolationnisme »

La journaliste commence son article en relevant que Le Monde ou rien – 41 millions de vues sur YouTube – a inspiré l’un des slogans-phares des manifestations contre la loi travail. Elle conclut en décrétant que « vous n’avez pas besoin de comprendre le français pour apprécier les chansons de PNL ». Lire une contradiction entre ces deux idées, ce serait nier la dialectique qui anime les meilleurs artistes hip-hop depuis sa création, à la fin des années 1970, dans les quartiers les plus pauvres de New York.

        Lire le reportage : La planète rap s’affiche en tête des manifs

   

Accros aux acronymes

Au fil des cours d’esthétique qu’il donne au début du XIXe siècle, Hegel opère une classification des arts, du plus matériel au plus immatériel. « Tout art s’exerce sur une matière plus ou moins dense, plus ou moins résistante, qu’il s’agit d’apprendre à maîtriser », écrit le philosophe allemand. Par son gigantisme et sa pesanteur, l’architecture arrive en tête ; la musique, « art dont l’âme se sert pour agir sur les âmes », et la poésie, art « qui a réussi à s’élever à la plus haute spiritualité », ferment la marche.

En un sens, le hip-hop s’est toujours nourri de cette tension entre urbanité et musicalité ; c’est un genre où pactisent, pour reprendre la hiérarchie d’Hegel, architectes et poètes, matérialistes durs et purs esprits ; vissés à la cité, les rappeurs peuvent tout aussi bien viser les cieux.

Le hip-hop s’est toujours nourri de cette tension entre urbanité et musicalité

Voyez, par exemple, les noms des groupes les plus fameux : NWA, NTM, IAM, TTC, LL Cool J ou Warren G hier ; SCH, MHD, MZ, DTF, GLK ou PNL, donc, aujourd’hui. A quoi tient cette floraison de siglaisons ? En comparaison, les conversations les plus éméchées entendues aux buvettes des ministères (« As-tu lu le PLFFSS ? T’es plutôt de l’avis de la DGCCRF ou de la DGSCGC ? ») semblent limpides comme de l’eau claire ; et, à cette même aune, les rêves les plus érotiques des candidats de « Motus », « La Roue de la fortune » ou « Des chiffres et des lettres » passent pour des abécédaires enfantins…

De fait, si tant de rappeurs sont accros aux acronymes, c’est autant par passion égotique que politique. Se barder d’initiales équivaut, pour nombre d’entre eux, à réinitialiser le jeu social. D’aucuns chercheront, par ce biais narcissique, à redorer le blason banlieusard en lettres majuscules. D’autres à faire écho à une sémiotique citadine criblée de marques, de codes, de sigles plus ou moins cryptiques, soudant ceux qui en maîtrisent les secrets. Se noue là tout un réseau d’emprunts et d’empreintes, qui s’inscrivent à même les murs des villes et des réseaux sociaux, par tags interposés.

        Lire la critique : PNL, du rap de rue acidulé et adulé          

L’art pour l’art

Gare cependant à ne pas trop insister sur les soubassements politiques du hip-hop, au risque d’occulter sa portée poétique. Car accoler trois lettres les unes aux autres revient souvent, comme le formule Hegel, à s’adonner à « l’art pour l’art, pour trouver sa satisfaction dans l’euphonie de l’âme ». PNL renvoie à l’expression « Peace N’ lové », référence pour le moins gratuite dont le formalisme vaut bien, au hasard, celui d’Elaeudanla Téïtéïa de Gainsbourg.

La dialectique peut-elle casser des briques, se demandait René Vienet en 1973. Carrément, répondent en chœur les rappeurs, eux dont les « punchlines » se cognent aux parois de la cité et s’en cognent tout à la fois. En matière hégélienne, nul n’égale le dénommé Kendrick Lamar. En 2015, ce Californien sortait un album éminemment politique, To Pimp a Butterfly, qui disait l’ampleur des discriminations dont souffrent les Noirs américains en général, et les habitants du quartier de Compton, à Los Angeles, en particulier. La pochette montrait certains d’entre eux, billets de banque à la main, dans le jardin de la Maison Blanche ; il n’en fallait pas plus pour que Barack Obama en fasse son disque favori de l’année écoulée.

En mars 2016, le même Lamar mettait en ligne Untitled unmastered, huit morceaux d’une musicalité inouïe, sur lesquels sa voix flûtée poétisait avec des nuées de vents, de cuivres et de bois. En guise de titres de chansons, une suite de chiffres abstraits ; en guise de pochette, un monochrome verdâtre. D’un disque à l’autre, de To Pimp a Butterfly à Untitled unmastered, toute la dialectique hip-hop était ainsi ramassée – matérialité des villes contre immatérialité des rimes, bloc de matière contre jeux d’esprit, le monde ou rien.

        Lire le compte-rendu : Kendrick Lamar met Kanye West K.-O.   

          

 Aureliano Tonet Journaliste au Monde
 

Moi, Ashley, 17 ans, rappeuse à Conakry et ennemie des pédophiles

Nattes tressées sur le crâne sans mèche ni postiche, Aïcha Bah, alias Ashley, rappe à l’arrière de la Mercedes-Benz C280 Elegance que conduit son manager et producteur guinéen, Ouspé. La Sierra-léonaise de 17 ans s’échauffe avant sa battle avec Leïla, l’autre rappeuse qui fait du bruit à Conakry. La confrontation aura lieu sur les ondes d’Espace FM dans l’émission « Showbizz Police » animée par Maka Traoré, icône de la production culturelle en Guinée.

Entre les vitres teintées du véhicule, la lycéenne peule en veste crème, tee-shirt et jean blancs, répète les paroles de son titre « Kono Non » (« t’as raison », en pular), un rap qui dénonce la pédophilie.

« Il appelle à voix basse la fillette/ l’a conduit dans un coin/ lui chuchote des mots doux/ lui donne des sucettes et des biscuits/ il veut l’amadouer et abuser d’elle (…) »

Le texte est autobiographique. Quand Aïcha Bah avait 12 ans, un muezzin qui habitait en face de chez elle lui a fait des avances. « Il m’a dit : “Come on baby, I have a bonbon”. Il m’a touché les seins. J’ai tapé ses mains et je suis partie en courant », raconte-t-elle.

« Tortures morales et violences physiques »

L’adolescente vit avec ses sept frères et sœurs à Wanindara, un quartier chaud de Conakry, mais elle est née à Kambia, dans le nord de la Sierra Leone. Sa révolte est plus large que de s’insurger contre un muezzin libidineux. Elle dénonce aussi la polygamie. Elle n’a pas revu son père épicier depuis des années. « Quand le mari prend une seconde épouse, il ne se soucie plus du tout de sa première ni des enfants qu’il a eus avec elle. Je n’aime pas la polygamie », lâche la jeune rappeuse dans un français encore mal assuré, après cinq années passées à Conakry.

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La mère d’Ashley, elle, vend du riz sur le marché Wanindara. Une situation précaire que ne digère pas la jeune fille. « Les femmes ne sont pas assez alphabétisées. Elles sont victimes de tortures morales, parfois même de violences physiques. Elles sont sous-estimées par leur mari et par la société, alors que ce sont elles qui se lèvent tôt tous les jours pour vendre sur le marché et s’occuper des enfants. »

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Il y a donc les colères d’Ashley. Pas inutile pour une rappeuse. Mais il y a aussi un rêve. Celui d’écrire des romans, de produire des films. La jeune fille qui étudie au lycée anglophone Wisdom Academy de Conakry a pour icône Omotola Jalade-Ekeinde, une actrice nigériane qui figurait parmi les cent personnes les plus influentes du monde en 2013, selon Time.

Bye bye Ebola

En 2014, Ashley n’est pas sortie de chez elle. Du haut de son mètre cinquante-huit, elle se souvient d’Ebola qui a tué 2 500 personnes en Guinée. « Ma mère ne voulait plus qu’on prenne les taxis pour aller au lycée, elle avait peur qu’on attrape le virus. » Cette année sans école, cantonnée à la maison, Ashley l’a utilisée pour écrire ses textes et polir son flow. Dès que la fin de l’épidémie est proclamée par l’Organisation mondiale de la santé en décembre 2015, elle se précipite sur la scène du concert « Bye bye Ebola » organisé par la présidence guinéenne. Elle y côtoie de grands noms de la musique africaine tels Youssou N’Dour, Tiken Jah Fakoly, Mory Kanté ou Aïcha Koné.

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Sa chanson d’ouverture, « Ash Miwaitai » (« e me nomme Ashley »), est un cri de victoire qu’elle scande dans un mélange d’anglais et de pular, avec un phrasé véloce que certains journalistes guinéens comparent à celui de Dr. Dre. Aujourd’hui, Ashley sort un maxi-single qui contient notamment un rap afrobeat en créole léonais intitulé « Pépé soupe », un potage à base de viande de bœuf, de piments et de tomates qu’on donne aux malades de la grippe pour décongestionner leurs voies nasales. « Pépé soupe », c’est aussi une expression locale pour désigner ces vieilles personnes qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Ashley, elle, se mêle de tout. Elle a le droit, elle est jeune.

 

   

Le souffle du Nigérian Chigozie Obioma

 

 

Les Pêcheurs (The Fishermen), de Chigozie Obioma, traduit de l’anglais (Nigeria) par Serge Chauvin, L’Olivier, 304 p., 21,50 €.

 

L’écrivain nigérian Chigozie Obioma.  

On les appelle les « Afropolitains ». Nés en Afrique, ils sautent d’un continent à l’autre et écrivent en anglais, bousculant la langue et apportant un souffle nouveau aux lettres anglophones. Le terme a été inventé en 2005 par la romancière Taiye Selasi pour dépeindre la génération d’Africains à laquelle elle appartient, et il est contesté par certains de ceux qu’il désigne, mais l’étiquette a le mérite de rendre visible un phénomène littéraire qui prend de l’ampleur : l’émergence et le succès d’auteurs tels que Chimamanda Ngozi Adichie (Americanah, Gallimard, 2015), Lucy Mushita (Chinongwa, Actes Sud, 2012), Leye Adenle (Lagos Lady, Métailié, 336 p., 20 €), Chinelo Okparanta (Le Bonheur, comme l’eau, Zoé, 2015)…

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Du 23 au 26 juin, au Marathon des mots, dont le thème principal est « Africa nova », nombre d’entre eux seront présents pour des rencontres ou leurs textes feront l’objet de lectures. Le plus jeune, mais pas le moins talentueux, de ces « Afropolitains » invités à Toulouse, est Chigozie Obioma.

Né en 1986 à Akuré, dans le sud-ouest du Nigeria, ayant étudié la littérature à Chypre avant de s’installer aux Etats-Unis, il s’est offert une entrée en littérature fracassante en 2015 avec la publication des Pêcheurs, finaliste du très prestigieux Man Booker Prize. Voici qu’arrive en France ce récit de l’effondrement d’une famille, premier roman virtuose, à la richesse de langue, de composition et de significations stupéfiante.

Tout commence au bord d’un fleuve dont l’accès est interdit, l’Omi-Ala, un jour de janvier 1996. Alors que Benjamin pêche avec ses trois frères, Abulu, le fou, leur lance une terrible prophétie : l’aîné, Ikenna, sera assassiné par l’un d’eux. Livrés à eux-mêmes depuis le départ de leur père, muté dans une ville du Nord, les frères Agwe voient leur belle entente voler en éclats en même temps que l’avenir d’avocat, pilote, médecin ou professeur, tracé pour eux par leurs parents.

« Les mots de ceux qui voient l’avenir ont-ils le pouvoir de créer le chaos ? Cette question me passionne », explique Chigozie Obioma

Si certains éléments des Pêcheurs peuvent faire croire à un récit autobiographique (comme ses personnages, Obioma vient d’une famille de l’ethnie igbo, son père fut banquier, et il est membre d’une nombreuse fratrie, ce « bataillon » auquel le roman est consacré), la source du livre est plutôt à chercher du côté de la bibliothèque de son enfance, confie l’auteur lors d’un passage à Paris. Celle où le petit garçon venait emprunter à son père les tragédies d’Euripide et de Shakespeare : « Ces livres ont formé ma manière d’écrire et mon idée de la tragédie, affirme-t-il. Pour moi, Les Pêcheurs est une tragédie igbo. »

Une ethnie à laquelle appartenait aussi le grand écrivain nigérian Chinua Achebe (1930-2013), pilier de la bibliothèque familiale. Son livre le plus fameux, Le monde s’effondre (Présence africaine, 1966), est l’autre grande influence qui plane sur Les Pêcheurs : « Le roman d’Achebe parle d’un homme fort qui essaye de protéger les siens contre l’irruption des colons, précise Obioma. Mais le destin en a décidé autrement. Et donc, plus il se bat, plus il est mis en échec. Dans Les Pêcheurs, plus les frères essayent de contrer la vision du fou, plus ils en hâtent la réalisation. L’idée de destin est très présente chez les Igbos, mais elle est aussi universelle. Les mots de ceux qui voient l’avenir ont-ils le pouvoir de créer le chaos ? Cette question me passionne. »

« Ce qui était sacré a été détruit »

Selon l’écrivain, son roman est une variation contemporaine autour du Monde s’effondre – y compris dans son évocation de la colonisation par les Anglais. Le fou Abulu possède le même pouvoir que les colons : ce sont des entités extérieures qui disent ce qui doit advenir, passent pour déments puis parviennent à tout détruire.

Ainsi du fleuve Omi-Ala, personnage à part entière des Pêcheurs : « Autrefois, explique l’écrivain, le fleuve était une divinité vénérée, mais, quand les colonisateurs sont arrivés avec les pasteurs et la Bible, ils y ont vu le diable et ont détourné les Africains de ce cours d’eau. Ce qui était sacré a été détruit, car les Africains se sont empressés de suivre les idées occidentales. Le fleuve incarne le choc des civilisations : ce n’est pas seulement un corps liquide. »

Rien dans Les Pêcheurs n’est exclusivement ce qu’il semble être. Les symboles et les métaphores se croisent et se superposent, de même que les niveaux de lecture de cette « tragédie igbo » qui emprunte autant à la saga familiale moderne qu’à la réflexion historique, puisque Chigozie Obioma décrit ici aussi le Nigeria des années 1990, déchiré entre les tentatives démocratiques et la dictature militaire de Sani Abacha.

L’auteur avoue du reste avoir réfléchi pendant deux ans à la place respective de ces strates de texte, avant de « tenir » la composition de son roman et de se lancer dans l’écriture, puis les nombreuses réécritures – une vingtaine – de ce livre si poétique. Qui s’interroge sans arrêt sur le pouvoir des mots, alors que chaque page témoigne de celui-ci avec éclat.

Marathon des mots. « Ecrivains du Nigeria », rencontre avec Chigozie Obioma et Chinelo Okparanta. Colomiers, librairie La Préface, jeudi 23 juin, à 20 h 30.

Lecture des « Pêcheurs », de Chigozie Obioma, par William ­Nadylam. Toulouse, salle du Sénéchal, samedi 25 juin, à 19 heures