Albert Camus, un Frenchman à New York

 

 

Albert Camus à New York en 1946.  

Ce 28 mars 1946, le McMillin Theater de l’université Columbia, à New York, est plein à craquer pour venir écouter Albert Camus. Claude Lévi-Strauss, alors conseiller culturel de l’ambassade de France, grand ordonnateur de l’événement, s’attend tout au plus à 600 personnes. Ils seront finalement plus du double à assister à la conférence de « l’écrivain le plus audacieux de la France d’aujourd’hui », comme le qualifie Justin O’Brien dans un article publié peu avant dans New York Herald Tribune. Le directeur du département de langues romanes de Columbia n’en revient pas : jamais on n’avait vu autant de monde pour un événement en français. Dans le public, des anciens GI, tout juste rentrés d’Europe, qui sont venus l’écouter, un exemplaire de Combat sous le bras. L’émotion est à son comble.

Soixante-dix ans après ce qui fut le seul voyage de Camus aux Etats-Unis, New York lui rend hommage avec A Stranger in the City, un festival qui se tient jusqu’au 19 avril, grâce à l’Albert Camus Estate, en collaboration avec l’historien Stephen Petrus. Au programme, des conférences, la projection de Lo Straniero, de Luchino Visconti, ou de Loin des hommes, de David Oelhoffen, un récital d’Eric Andersen, qui chantera des extraits de son album Shadow and Light of Albert Camus ; Robert Zaretsky, auteur de A Life Worth Living, discutera à la New York Public Library avec Adam Gopnik, journaliste au New Yorker, de la modernité de l’œuvre du philosophe, tandis que la chanteuse Patti Smith lira des extraits de ses œuvres préférées.

Un cri du cœur

L’un des points d’orgue du festival a eu lieu, lundi 28 mars, à Columbia, où l’acteur américano-danois Viggo Mortensen, qui joue dans Loin des hommes, a lu le texte qu’avait prononcé Camus il y a soixante-dix ans, intitulé « La crise de l’homme ». A l’époque, l’écrivain est encore inconnu aux Etats-Unis. Le voyage coïncide d’ailleurs avec la publication de la première traduction de L’Etranger. « Il y avait toutefois à l’époque une grande curiosité de la part des Américains, qui n’avaient plus eu de contact avec la France depuis cinq ans, explique Alice Kaplan, qui dirige le département de français à Yale et qui a retrouvé dans les archives de la Beinecke Library le tapuscrit annoté de la main de Camus. Les gens, aux Etats-Unis, avec l’esprit pragmatique qui les caractérise, voulaient savoir comment la France allait se reconstruire. »

Son discours est un cri du cœur contre cette civilisation qui vient d’enfanter le nazisme. Un texte où, tel un spectre, le mot « terreur » revient sans cesse sous sa plume. « Il en avait terminé avec le cycle de l’absurde et était déjà entré dans celui de la révolte », souligne Mme Kaplan.

Camus choisit d’illustrer cette « crise de l’homme » à travers « quatre histoires courtes que le monde a commencé à oublier ». Parmi elles, celle de cette mère qui se jette aux pieds d’un officier allemand alors qu’il s’apprête à faire fusiller ses trois fils. Il lui propose alors d’en épargner un à condition que ce soit elle qui le choisisse. Elle désigne son aîné, chargé de famille, condamnant les deux autres. Ou bien encore cette scène de femmes déportées dans les camps qui, sur le chemin du retour, à leur libération, aperçoivent un enterrement qui les plonge dans un fou rire hystérique. « C’est comme cela que l’on traite les morts ici ? », disent-elles.

Sentiments mélangés

« Oui il y a une crise de l’homme, affirme Camus, puisque la mise à mort d’un être peut être envisagée autrement qu’avec l’horreur et le scandale qu’elle devrait susciter, puisque la douleur humaine est admise comme une servitude un peu ennuyeuse. » Et pour lui, « il est trop facile, sur ce point, d’accuser seulement Hitler et de dire que la bête étant morte, le venin a disparu. Car nous savons bien que le venin n’a pas disparu, que nous le portons tous dans notre cœur même, et que cela se sent dans la manière dont les nations, les partis et les individus se regardent encore avec un reste de colère ». Soixante-dix ans plus tard, ce reste de colère n’a toujours pas disparu.

Albert Camus, écrivain : « J’ai aimé New York, de ce puissant amour qui vous laisse parfois plein d’incertitudes et de détestation »

Camus restera un peu plus de trois mois à New York. Trop court pour se forger des convictions sur l’Amérique, mais suffisant pour éprouver des sentiments mélangés. « J’ai aimé New York, de ce puissant amour qui vous laisse parfois plein d’incertitudes et de détestation : il arrive qu’on ait besoin d’exil », écrit-il dans le magazine Formes et couleurs en 1947. L’écrivain est ébloui devant l’orgie de lumière et l’abondance de vivres alors que la France vit encore dans la pénurie. Un New York où il avoue « perdre pied entre le luxe démesuré et le mauvais goût débordant jusque sur les ahurissantes cravates, l’antisémitisme et l’amour des animaux (…), le métro qui fait penser à la prison de Sing-Sing. »

Les Américains, eux, en garderont une trace beaucoup moins fugace. « La gauche américaine a toujours adoré Camus quand il était plus ou moins critiqué en France, affirme Mme Kaplan. Les Black Panthers ont lu Camus, et la militante des droits de l’homme Angela Davis évoquait souvent Le Mythe de Sisyphe. La seule intellectuelle américaine qui garde ses distances dans ces années-là, c’est Susan Sontag, parce qu’elle prend une position sartrienne pour être à la page avec ce qui se passe en France. Mais, très vite, Albert Camus sera largement enseigné etles gens commenceront à le lire massivement ».

 

Amadou Hampaté Bâ, le sage qui murmurait à l’oreille des jeunes Africains

L'écrivain malien Amadou Hampaté Ba (1901-1991) à Paris, le 12 avril 1975, lors de la remise du prix littéraire d'Afrique Noire, pour son livre "L'Etrange Destin de Wangrin". Crédits : AFP    
A l’heure où l’Afrique tout entière se retrouve sous la menace de l’hydre terroriste et qu’une partie de la jeunesse ne cache plus son désarroi, il n’est pas interdit de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur pour retrouver le legs des anciens qui n’étaient pas avares en conseils et leçons de vie

Six ans avant sa disparition, survenue en 1991, l’écrivain malien Amadou Hampaté Ba écrivit une Lettre à la jeunesse qui nous touche aujourd’hui de manière encore en plus vigoureuse. Dans le sillage de l’auteur d’Amkoullel, l’enfant peul, on apprend les vertus cardinales telles que l’ouverture d’esprit, la patience, la tolérance ou l’humilité.

L’auteur de ces lignes en sait quelque chose, lui qui, plus jeune, en a minoré l’œuvre, avant de la reprendre, l’âge venant, et de rendre un hommage digne de son rang au natif de Bandiagara.

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Tour à tour conteur, poète, ethnologue ou ambassadeur, le « diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l’ombre des baobabs » fut en dialogue constant avec les jeunes du continent. Qu’il se penche sur ses méditations religieuses ou qu’il sonde l’arbre généalogique de sa famille issue des Peuls du Macina, tout est ouvert chez Hampaté Ba, destiné à être partagé avec le plus grand nombre. Comme cette fameuse Lettre de 1985 adressée à la jeunesse, dont nous tirerons quelques enseignements.

« La beauté d’un tapis »

Notons d’abord que c’est en simple quêteur de lumière qu’il se présente et non en grand homme protégé par son savoir ou sa garde rapprochée : « Celui qui vous parle est l’un des premiers-nés du vingtième siècle. Il a donc vécu bien longtemps et, comme vous l’imaginez, vu et entendu beaucoup de choses de par le vaste monde. Il ne prétend pas pour autant être un maître en quoi que ce soit. Avant tout, il s’est voulu un éternel chercheur, un éternel élève, et aujourd’hui encore sa soif d’apprendre est aussi vive qu’aux premiers jours. »

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Après avoir brossé ses longues années d’apprentissage et ses nombreux voyages tant en Afrique qu’en Europe et ailleurs dans le monde, il en arrive à sa première leçon : « Jeunes, efforcez-vous toujours de comprendre les hommes, et recherchez par tous les moyens la mutuelle compréhension ! Alors, nos différences, au lieu de nous séparer des autres, deviendront sources de complémentarité et d’enrichissement mutuel. » Et Amadou Hampaté Ba de nous sortir de son boubou l’une de ces images frappantes dont il avait le secret : « De même que la beauté d’un tapis tient à la variété de ses couleurs, la diversité des hommes, des cultures et des civilisations fait la beauté et la richesse du monde. Combien ennuyeux et monotone serait un monde uniforme. »

De la reconnaissance de la complémentarité à l’esprit de tolérance et de solidarité, il n’y a qu’un pas, que le savant malien invite la jeunesse à franchir avec entrain : « Jeunes gens, derniers-nés du XXe siècle, vous vivez à une époque à la fois effrayante par les menaces qu’elle fait peser sur l’humanité et passionnante par les possibilités qu’elle ouvre dans le domaine des connaissances et de la communication entre les hommes. »

Séparés de l’environnement naturel

Raison de plus pour renouer avec les immenses ressources culturelles et spirituelles propres à leurs peuples : la civilisation traditionnelle était avant tout une civilisation de responsabilité et de solidarité à tous les niveaux. Jamais on n’aurait laissé une femme, un enfant, un malade ou un vieillard vivre en marge de la société, comme une pièce détachée.

Nos peuples avaient, assène-t-il, une science fine des humains qui, eux, n’étaient pas séparés de l’environnement naturel comme c’est le cas aujourd’hui partout dans le monde. L’homme était également considéré comme responsable de l’équilibre du monde naturel environnant. Il lui était interdit de couper un arbre sans raison, de tuer un animal sans motif valable. La terre n’était pas sa propriété, mais un dépôt sacré confié par le Créateur et dont il n’était que le gérant.

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La crise actuelle, protéiforme et planétaire, ne vient pas d’ailleurs. Elle est l’une des conséquences de ce divorce entre l’homme et la nature que les Terriens s’évertuent à dominer, quitte à en payer le prix le plus fort. Visionnaire, le Malien nous invite à questionner le mode de vie dominant et destructeur : le bon jardinier n’est pas celui qui déracine, mais celui qui, le moment venu, sait élaguer les branches mortes et, au besoin, procéder judicieusement à des greffes utiles. On pourrait continuer à dérouler les précieuses leçons prodiguées par le sage de Bandiagara. Il est temps de remettre cette précieuse Lettre entre toutes les mains, jeunes et moins jeunes. La suite est à lire et à méditer.

Abdourahman A. Waberi est né en 1965 dans l’actuelle République de Djibouti, il vit entre Paris et les Etats-Unis, où il a enseigné les littératures francophones aux Claremont Colleges (Californie). Il est aujourd’hui professeur à George-Washington University. Auteur, entre autres, de Aux Etats-Unis d’Afrique (JC Lattès, 2006), il a publié en 2015 La Divine Chanson (Zulma).

Le tombeau de Toutankhamon révèle des pièces secrètes

 

 

Dany Laferrière : « La question n’est pas d’affronter le dictateur mais d’être heureux malgré lui »

 

 

L'écrivain Dany Laferrière pose lors de la rencontre du "Monde des livres", le 3 octobre 2009, dans le hall du journal Le Monde à Paris.  

Je ne serais pas arrivé là si…

… si je n’avais pas été autant protégé, lorsque j’étais enfant, par toutes ces femmes – ma grand-mère, ma mère, mes tantes – qui m’ont épargné les flammes de la dictature de Duvalier et entouré de tant de chaleur. C’est dans cette enfance que je ne cesse de puiser. Elle est devenue le ferment de ma littérature. Près de la moitié de mes livres évoquent ma grand-mère. Je ne serais évidemment pas là non plus si le dictateur ne m’avait contraint à partir en exil, à 23 ans, dans une grande ville inconnue. Un exil conçu comme une punition, mais que j’ai pris, moi, pour l’occasion de voir du pays. Mais tout vient de l’enfance. Et de ce calme intérieur que ces femmes m’ont façonné.

La vie était pourtant rude en Haïti. Le régime oppressant. La menace permanente. Et c’est la joie qui constitue votre socle ?

C’est vrai ! Ces femmes avaient compris qu’au lieu de se briser les reins sur l’obstacle de la dictature, mieux valait l’esquiver. Et c’était leur pied de nez au dictateur que de m’élever dans la joie et de me confectionner des tendresses. C’est d’ailleurs devenu mon motto (« devise ») : la question n’est pas d’affronter le dictateur mais d’être heureux malgré lui. Tout ce qu’il souhaite, c’est de figurer au cœur de nos existences, qu’on l’aime ou qu’on le déteste. Eh bien, aucun de mes livres n’est branché sur cette question. Je parle de tout et de rien, d’Héraclite comme de ma grand-mère, du Japon comme de New York et de Port-au-Prince. Cet universel a été créé de toutes pièces pour contourner la dictature.

Votre père, lui, avait choisi l’affrontement.

Oui. C’était un enfant adopté qui avait très tôt rejoint la résistance au pouvoir militaire. Puis il était devenu maire de Port-au-Prince, et ministre à l’âge de 26 ans. Il était dans une sorte de turbulence totale et avait un goût inné de la contestation et de la lutte. Ce qui est bien. Il faut que quelqu’un se lève. Mais les femmes de ma famille m’ont fait une proposition autre.

On aurait pu imaginer qu’elles vous élèvent dans le mythe de ce père rebelle et révolutionnaire.

Haïti est né de la révolution. C’est l’un de ses mythes les plus forts. Il s’en est suivi deux cents ans de tumulte, 32 coups d’Etat, et une impossibilité de repos car catastrophes politiques et catastrophes naturelles se sont succédé sans relâche : dictateurs, cyclones, inondations, tremblements de terre. Et pourtant, il existe une paix intérieure qui permet de se remettre rapidement, miraculeusement, de toutes ces secousses. Car Haïti, terre de turbulence et de sérénité, alterne violence et tendresse. Mon père était du côté de la violence, je suis du côté de la tendresse. A chacun sa manière. Ce sont les deux faces de la même médaille.

Avez-vous des souvenirs de votre père ?

Je n’avais pas cinq ans quand le pouvoir l’a nommé consul à Gênes puis ambassadeur à Buenos Aires. Façon de l’éloigner du pays avant de lui signifier clairement qu’il ne pouvait plus rentrer. J’ai été élevé dans sa mémoire avec beaucoup de pudeur. Ma mère, parfois, me montrait des photos. Je me rappelle notamment une journée de fièvre où elle a sorti d’une petite boîte en fer-blanc des images de lui, ardent, barbu, entouré de camarades dans le maquis. Il y a aussi cette unique photo de leurs fiançailles où on la voit timide aux côtés de mon père, tout auréolé de gloire. Le chaud et le froid. Encore que… Lequel représentait le chaud ? Car cette maman était – et est encore ! - incroyablement déterminée. Le fait qu’elle ait choisi et séduit cet homme-là, si frondeur, témoigne d’une volonté inflexible. Comme son choix de rester en Haïti plutôt que de rejoindre mon père en exil. Quitter son pays, ne serait-ce qu’une minute, lui était impossible. « On ne quitte pas le chevet d’un grand malade » disait-elle.

C’est donc pour elle, et pour vous, que vous chercherez à le retrouver deux décennies plus tard, à New York ?

Oui. Nous n’avions plus aucune nouvelle, mais l’un de ses frères m’avait donné son adresse à Brooklyn, et je suis donc allé frapper à sa porte. Personne n’a ouvert, mais j’ai perçu un léger bruit à l’intérieur. J’ai donc insisté en me présentant comme son fils. Alors il a crié à travers la porte qu’il n’avait plus de femme, plus d’enfant, plus de pays. Il était enfoncé dans sa folie. Et je suis reparti.

Quelle frustration pour le fils !

Bizarrement non. C’est une histoire hors de moi. Il n’y a pas de rejet, au contraire. Il n’y a même pas d’oubli, puisque tout le monde m’en parle. Mais voilà, il a mené sa vie…

Comme lui, vous avez été contraint de quitter votre île, en moins de 24 heures, après l’assassinat de votre meilleur ami qui laissait présager que vous seriez le prochain sur la liste.

Oui, cet épisode est un gond sur lequel tourne la porte qui m’a fait passer des ténèbres de Duvalier à la lumière du Québec. Nous étions en juillet 1976, le Parti québécois venait d’arriver au pouvoir et les Jeux olympiques se donnaient à Montréal, où j’ai débarqué dans une atmosphère de fête extraordinaire. L’été était chaud, joyeux. A l’opposé du Québec figé dans la glace de l’hiver que je découvrirai plus tard. Mais rien ne m’a gêné. Je voulais la différence. Quand j’étais petit, j’imaginais qu’à l’étranger, le ciel était jaune, la mer rouge, tout devait être différent. Au fond, la ville blanche de neige en plein hiver, c’était ça. Et la force de vie de la nature, qui fait que l’herbe pousse discrètement sous la neige en se souvenant de la caresse du soleil, n’a cessé de me fasciner pendant toutes ces années. Comme le courage des Québécois qui ont fondé un pays sur la glace.

Très vite, vous allez enchaîner les boulots, travailler à l’usine. Aviez-vous alors l’envie d’écrire ?

Ah non ! Je ne pensais plus à ça ! J’étais occupé à découvrir la ville et le travail physique. A apprendre l’hiver, le printemps, l’été, les amis – Québécois et Haïtiens- qu’on se fait peu à peu, comme un oiseau construit son nid, branche après branche. Et puis j’ai passé un grand temps dans ma baignoire à dévorer des livres. Car je découvrais deux choses qui n’existent pas en Haïti : la solitude et l’intimité. A Port-au-Prince, chaque maison contient au moins 36 personnes, il est impossible d’être seul. A Montréal, je fermais la porte de ma chambre et c’était le silence dans lequel je pouvais attendre le déclin du soleil et l’installation de la noirceur totale. Cela crée une sensibilité que je ne connaissais pas. L’immensité du Québec, sa population si chiche, son hiver qui isole et interdit de flâner dans les rues nous mettent en prise avec nous-mêmes et sont propices à une réflexion sur soi. C’est peut-être ce qui a fait de moi l’écrivain.

Car après sept ans au Québec, vous vous êtes finalement engagé dans l’écriture.

Oui, le moment de l’écriture était arrivé. Je ne pouvais pas le repousser. Je n’écris d’ailleurs que quand le besoin est irrépressible, que je sens l’énergie, l’impatience, et que je jubile devant cet univers qui s’ouvre et se révèle plus riche que celui que j’avais en tête. Ah ! J’adore quand ce moment arrive ! Je suis dans la joie la plus forte, totalement habité. Rien d’autre ne vaut la peine. Rien ne peut rivaliser ni se mettre en travers. Le récit m’emporte. Et je donnerais tout pour reculer la dead line. Mais l’écriture va de pair avec l’urgence. Aux deux bouts. Urgence de commencer, urgence de terminer. Ce court segment fait de vous un homme d’action.

« L’exil vous va bien », a lancé Amin Maalouf dans son discours d’accueil à l’Académie française. Etes-vous donc un écrivain de l’exil ?

Mais pas du tout ! Je n’ai jamais été en exil ! Le dictateur a cru m’y envoyer, mais moi j’étais en voyage. Quand on vient d’une île au milieu de la mer, on rêve toujours de partir. Et cette petite chambre où je me suis retrouvé seul était en fin de compte le rêve de ma vie. Enfin, je ne dépendais que de moi !

Montréal est donc devenu un libre choix ?

C’est devenu ma vie, et j’y ai passé quarante ans. Mais honnêtement, j’aurais pu aller aussi bien à Tokyo, Paris, Dakar ou Valparaiso. A un moment, je me suis installé à Miami. Pour écrire. Car on n’écrit bien que dans une ville qu’on n’aime pas. C’est ma théorie.

Et pourquoi donc ?

Il faut une ville où l’on ne craint pas de louper quelque chose en s’enfermant. J’aime tellement Paris et Montréal, que c’est presque impossible d’y écrire. Aucun problème à Miami ! Un cocotier visible par l’encadrement de ma fenêtre suffisait à mon bonheur.

Et en Haïti ?

Ah ! C’est très difficile d’écrire dans une ville surpeuplée. On peut y être poète, parce que les poèmes s’écrivent debout, sur le pas de la porte. Mais le roman est un art bourgeois qui exige une table et du temps. Il s’écrit beaucoup quand on n’écrit pas. Car il faut d’abord le rêver, imaginer l’architecture de l’édifice, ses fondations, ses frises. Tout ce qui est à la fois majuscule et minuscule. Il faudrait un hiver ! Les Russes connaissent ça, qui filaient dans leurs datchas. Ce n’est pas à Port-au-Prince qu’on pourrait écrire Guerre et Paix ! C’est vrai, Hugo a pu faire Les Misérables, sous des températures tempérées. Mais c’est parce que c’est un monstre. Si tu es normalement constitué, tu ne peux pas écrire en Haïti ! Surtout si tu es Haïtien et que tu as en toi cette énergie et ce mouvement spontanés. Personne ne te fichera jamais la paix. Personne ne croira que tu es occupé. Quand j’écrivais mon premier roman, à Montréal, j’avais mis en bas de chez moi un petit écriteau : « Ne dérangez pas le grand écrivain. Il est en train d’écrire son chef-d’œuvre. » Les Québécois qui passaient s’en allaient aussitôt. Les Haïtiens, eux, sonnaient tranquillement à ma porte. « Ah ! Comme tu as bien fait, disaient-ils. C’est vrai que les gens pourraient te déranger. » Pas une seconde ils ne se sentaient concernés.

Quel destin vous reconnaissez-vous ?

Mon père avait un destin politique en Haïti, c’est pour ça que le mot exil convenait à son histoire. Ce n’est pas mon cas. Je ne suis pas dans le désir d’une action sur le terrain pour changer à tout prix les choses. Je ne crois pas en ces choses-là. Le seul destin dont je rêve, c’est d’être une bonne nouvelle pour Haïti. Quand on entend parler de mon île à la radio, c’est en général pour une catastrophe : un cyclone ou une élection truquée… Eh bien, je rêverais qu’en entendant mon nom, les gens se disent : ce doit être une bonne nouvelle !

Ce fut le cas avec votre entrée à l’Académie française.

Eh bien, j’ai justement voulu que cette bonne nouvelle me parvienne à Port-au-Prince. Pour que les Haïtiens s’y sentent intimement associés. Et en prenant d’ailleurs le risque d’échouer. A l’heure de l’élection, je faisais une conférence sur la lecture dans un centre culturel, entouré de jeunes gens. Et puis je me suis rendu au Salon du livre en plein air. Et cela sonnait juste que, dans ce premier Salon international du livre en Haïti, il y ait un académicien, Haïtien né à Port-au-Prince.

Vous êtes sensible aux symboliques ?

Très ! L’Académie Française n’est-elle pas, comme Haïti, un gros producteur de symboles ? C’est pour cela que j’ai eu le désir d’unir les deux en faisant entrer un dieu vaudou à l’Académie : Legba, sculpté sur mon épée. C’est lui qu’on appelle à chaque cérémonie vaudou. C’est lui qui ouvre la barrière pour passer du monde visible au monde invisible. En somme, le dieu des écrivains.

Dernier livre paru : « Mythologies américaines », préfacé par Charles Dantzig (Grasset, 560 p., 22 euros), et comprenant notamment son premier roman « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ».

« Je ne serais pas arrivé là si… » : retrouvez tous les entretiens de La Matinale ici.

 

« Je n’aurais pas accepté cette charge si elle était fondée sur mes origines africaines » (Par Alain Mabanckou)

 

Alain Mabanckou à Paris, le 6 juillet 2015. Crédits : JOEL SAGET/AFP    

Extraits de « Lettres noires : des ténèbres à la lumière », la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou au Collège de France.

Qui suis-je au fond ?

Vous n’aurez pas de réponse dans mes deux passeports congolais et français. Suis-je un « Congaulois », comme dirait le grand poète congolais Tchicaya U Tam’si ? Suis-je un « binational », pour coller à l’air du temps ?

En réalité, en 1530, année de la création du Collège de France – j’allais dire du Collège royal –, je n’existais pas en tant qu’être humain : j’étais encore un captif et, en Sénégambie par exemple, un cheval valait de six à huit esclaves noirs ! C’est ce qui explique mon appréhension de pratiquer l’équitation, et surtout d’approcher un équidé, persuadé que la bête qui me porterait sur son dos me rappellerait cette condition de sous-homme frappé d’incapacité depuis la « malédiction de Cham », raccourci que j’ai toujours combattu. Mais ce mythe de Cham, revisité selon les époques et les circonstances, a nourri en grande partie un certain racisme à mon égard et a servi de feuille de route à l’esclavage des Noirs dans ses dimensions transatlantique et arabo-africaine. En même temps, de près ou de loin, il m’a sans doute inoculé la passion des mots, le désir de conter, de raconter et de prendre la parole.

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Si ma couleur de peau, que je ne troquerais pour rien au monde, est absente des textes religieux rapportant cet épisode, on la retrouve curieusement chez Origène, le père fondateur de l’exégèse biblique, qui introduisit au IIIe siècle l’idée de la noirceur du péché. Etre noir sera par conséquent un destin pour des millions d’individus, parce que cette couleur, jetée en pâture, cousue de fil blanc, était devenue une posture face à l’Histoire. Le combat des femmes et des hommes épris de liberté, d’égalité et de fraternité – j’inclus les écrivains et les professeurs qui m’ont précédé – a contribué à nuancer les choses.

Pourtant, je suis le même homme : j’ai gardé mon nez épaté, et vous avez depuis longtemps dépassé les clichés des XVIe et XVIIe siècles où, ainsi que le note François de Negroni, certains abbés professaient que « les Noirs n’étaient en rien fautifs, ne devaient leur couleur qu’au soleil de leurs latitudes, qu’ils auraient une meilleure odeur s’ils vivaient dans le froid, et que si les mères africaines cessaient de porter les enfants écrasés sur leur dos, les nègres auraient le nez moins épaté ».

Election singulière

Tout cela est, certes, de l’histoire, tout cela est certes du passé, me diraient certains. Or ce passé ne passe toujours pas, il habite notre inconscient, il gouverne parfois bien malgré nous nos jugements et vit encore en nous tous car il écrit nos destins dans le présent.

En m’accueillant ici, vous poursuivez votre détermination à combattre l’obscurantisme et à convoquer la diversité de la connaissance. Je n’aurais pas accepté cette charge si elle était fondée sur mes origines africaines, et j’ai su que mon élection était singulière par le fait que vous élisiez pour la première fois un écrivain à cette chaire de Création artistique, et je vous remercie sincèrement de me compter parmi les illustres membres de votre institution.

En un mot, je suis fier et heureux d’être ici, parmi vous, avec vous…

(...)

Oui, la littérature d’Afrique noire et la littérature coloniale française sont à la fois inséparables et antagoniques au point que, pour appréhender la création littéraire africaine contemporaine et le roman actuel issu des présences diasporiques, nous devons relire à la loupe les écrits coloniaux, donc nous garder de les considérer comme poussiéreux ou destinés à être dispersés dans le fleuve de l’Oubli. C’est un constat indéniable : la littérature coloniale française a accouché d’une littérature dite « nègre », celle-là qui allait revendiquer plus tard une parole interdite ou confisquée par l’Occident, permise parfois sous tutelle ou sous le couvert d’une certaine aliénation culturelle, jusqu’à la franche rupture née de la négritude, ce courant qui, dans l’entre-deux-guerres, exaltait la fierté d’être noir et l’héritage des civilisations africaines, et qui sera l’objet de ma prochaine leçon. Cette continuité est celle du temps, comme l’armée sénégalaise est le fruit des tirailleurs sénégalais, comme les frontières du Congo sont le résultat de la Conférence de Berlin qui partagea l’Afrique, et comme la langue française en Afrique est le fruit évident des conquêtes coloniales.

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Si, pour nous, depuis l’Europe, l’Afrique est aujourd’hui proche, elle a été pendant longtemps le territoire des légendes entretenant l’intérêt des investigateurs obnubilés par la quête de lieux mythiques, comme la ville de Tombouctou, les sources du Nil, l’empire du Monomotapa ou l’empire du Songhaï. La recherche de ces terræ incognitæ mobilisa les plus grands explorateurs. Quand ils ne trouvaient pas ce qu’ils cherchaient, souligne Jean de la Guérivière, « les explorateurs se chargeaient de créer un mythe nouveau par l’embellissement de découvertes parfois fortuites ». Tous aspiraient à imiter Hassan Al-Wazzan, dit Jean-Léon de Médicis ou « Léon l’Africain », lui qui, sur demande du pape Léon X, écrivit sa fameuse Cosmographia de Affrica, publiée à Venise sous le titre de Description de l’Afrique, ouvrage de référence, ouvrage pionnier sur l’Afrique du XVIe siècle…

Aveuglement et lumière du présent

Au siècle suivant parut une autre Description de l’Afrique, un ouvrage publié par le Hollandais Olfert Dapper. Ce dernier décortiquait avec une précision d’entomologiste le continent en établissant des cartes qui firent le bonheur des géographes de l’époque. Il n’avait jamais mis les pieds en Afrique mais, me rétorquerez-vous, Raymond Roussel n’avait pas non plus foulé les terres africaines pour écrire son roman Impressions d’Afrique que les surréalistes avaient pourtant salué et qui avait même inspiré le peintre Marcel Duchamp.

Pour commettre sa Description de l’Afrique, Olfert Dapper avait recueilli la plupart de ses informations auprès de voyageurs, nombreux à Amsterdam à cette période. Description de l’Afrique pèche par sa vision ethnocentriste, et certaines de ses conclusions nous feraient sourire aujourd’hui, comme lorsqu’il est rapporté que les habitants de l’ancien royaume de Kongo sont des « gens fourbes, traîtres, […] inquiets, querelleux et en même temps lâches et poltrons ». Cependant, à la différence de ses contemporains, Dapper pouvait au moins revendiquer l’avantage d’avoir privilégié un angle interdisciplinaire, où l’histoire et la géographie côtoyaient la politique, l’économie, les us et coutumes. Notre époque n’est pas du tout rancunière puisqu’en 1986 un musée portant le nom de l’érudit hollandais et dédié aux arts d’Afrique noire a ouvert ses portes à Paris. Curieuse ironie, donc, puisque l’aveuglement d’un temps est devenu la lumière de notre présent…

Alain Mabanckou à Paris, le 6 juillet 2015. Crédits : JOEL SAGET/AFP    

Empruntant une autre démarche, le récit de l’explorateur écossais Mungo Park, Voyage dans l’intérieur de l’Afrique (1799/1800), s’attachait à combattre la vision qu’avaient les Européens de l’Afrique. Comme ses collègues, Mungo Park était aussi séduit par les légendes qui entouraient le fleuve Niger – il fut même l’un des premiers Occidentaux à l’avoir exploré. En 1795, il arriva d’abord en Gambie, puis au Niger, à Ségou. Dix ans plus tard, lors d’un second voyage, il disparut sur le Niger dans des circonstances aussi énigmatiques que les légendes qui entouraient ce fleuve. Il aura œuvré toutefois à peindre une Afrique qui n’était pas celle de la damnation, soutenant au passage que le commerce, l’agriculture, les échanges entre les royaumes qui préexistaient dans le continent avaient été perturbés par la stratégie qui consistait à pousser les populations locales vers les lieux de mise en valeur des entreprises coloniales, rompant de ce fait cet équilibre qui l’avait émerveillé au cours de ses voyages. L’Ecossais enrayait parallèlement le mythe du « bon sauvage » et mettait en exergue les bons et les mauvais côtés du Noir qui, à ses yeux, n’était pas si différent du Blanc. Ce furent peut-être les derniers moments de questionnement avant que le discours racialiste, avec sa cohorte de savants, n’emporte le XIXe siècle…

Taches blanches, taches noires

René Caillié, considéré en France comme l’homologue de Mungo Park, publia son Voyage à Tombouctou en 1830, huit ans avant sa mort. L’explorateur français avait, lui, effectué plusieurs voyages en Afrique, au Sénégal et en Egypte, apprenant scrupuleusement les langues locales. Il se rendit dans le Fouta-Djalon, jusque sur le haut Niger avant de progresser vers Djenné et Tombouctou. Le nom de Tombouctou dans le titre de son livre laisserait penser, à tort, qu’il avait consacré une étude approfondie de la légendaire et mystérieuse cité. Mais il avait fait l’essentiel, et il pouvait valablement toucher la prime alléchante qui avait été promise en ce temps par la Société de géographie de Paris au premier Européen qui se rendrait dans ces lieux, et les spécialistes de la littérature coloniale associent souvent le coup d’envoi de la littérature française d’exploration africaine à son ouvrage.

Les romans qui s’appuyaient d’ailleurs sur ces récits – comme Cinq semaines en ballon (1863) de Jules Verne – avaient pour ambition de faire connaître l’Afrique. Mais une certaine Afrique, précisons-le, une Afrique où les préjugés, nombreux, croisaient le désir d’exotisme et la passion de l’aventure. Il y avait, de ce fait, un appétit de connaissance, de savoir, une nécessité de combler le vide laissé par les explorateurs avec un foisonnement de descriptions et de références. C’est ce qui fait dire à Jean-Marie Seillan que la fiction d’exploration africaine n’aura de raison d’être « qu’aussi longtemps qu’il existe[ra] des taches blanches sur les cartes d’Afrique ».

En inscrivant le savoir comme élément substantiel, les fictions d’exploration ne pouvaient que magnifier l’Afrique à leur manière – avec la maladresse prévisible d’en faire un continent unique, un continent de l’étrange et de la fascination. Le romancier d’exploration n’hésitait donc pas à prendre des libertés qui ne permettaient pas toujours au lecteur de séparer le bon grain de l’ivraie en un temps où le voyage vers l’Afrique était rare, exceptionnel et périlleux.

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Dans les œuvres exotiques aussi, comme dans les romans d’aventures, l’Africain jouait toujours un rôle caricatural et, pour l’heure, il n’y avait aucune concurrence de discours puisqu’il n’avait pas encore donné sa propre vision du monde – dans le même esprit d’ailleurs que la propagande coloniale, où ce qui était illustré ne parlait jamais, ne contredisait rien, ne prenait jamais la parole. Alors on se mettait à croire à cette propagande coloniale, comme on se mettait à croire en ces romanciers qui semblaient nous dire le vrai alors qu’ils inventaient un continent, alors qu’ils imaginaient les Noirs...

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Sur le bout des doigts

Comment justement entrer dans la mondialisation sans perdre son âme pour un plat de lentilles ? Telle est la grande interrogation de cette littérature africaine en français dans le temps présent. Et la thèse de Dominic Thomas dans Noirs d’encre nous rappelle que l’heure est venue pour la France de comprendre que ces diasporas noires qui disent le monde dans la langue de Molière et de Kourouma se trouvent au cœur de l’ouverture de la nation au monde, au cœur même de sa modernité.

J’appartiens à cette génération-là. Celle qui s’interroge, celle qui, héritière bien malgré elle de la fracture coloniale, porte les stigmates d’une opposition frontale de cultures dont les bris de glace émaillent les espaces entre les mots, parce que ce passé continue de bouillonner, ravivé inopportunément par quelques politiques qui affirment, un jour, que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » et, un autre jour, que la France est « un pays judéo-chrétien et de race blanche », tout en évitant habilement de rappeler que la grandeur du pays en question est aussi l’œuvre de ces taches noires, et que nous autres Africains n’avions pas rêvé d’être colonisés, que nous n’avions jamais rêvé d’être des étrangers dans un pays et dans une culture que nous connaissons sur le bout des doigts. Ce sont les autres qui sont venus à nous, et nous les avons accueillis à Brazzaville, au moment où cette nation était occupée par les nazis (...).

Lettres noires : des ténèbres à la lumière, la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou au Collège de France, est à paraître chez Fayard en avril 2016.