7eme Art : Le réalisateur Cheick Doukouré sur les tares du Cinéma guinéen (interview)

Nrgui.com Conakry 17/03/16 Cheik Doukouré, est un des plus grands et prolifiques réalisateurs guinéens. Dans une interview qu’il a accordée à nrgui.com, il a parlé de ses débuts dans le cinéma, de l’absence de la Guinée dans les grandes rencontres du cinéma, du manque d’appui de l’Etat à ce secteur, des films qu’il a réalisés, ainsi que de ses grands projets. Lisez…

 nrgui.com : Dites nous M. Doukouré, comment êtes vous arrivé dans le métier du Cinéma, quand on sait que vous êtes un homme de lettre ?

Cheick Doukouré : Vous savez, les lettres sont l'antichambre du cinéma, puisque pour qu'une idée devienne un film, il faut déjà écrire et quand on a la chance de faire des études de lettres, il est beaucoup plus simple de devenir cinéaste. J'avais envie de ça, dès l'âge de 7 ans. A l'époque coloniale, il y avait énormément de cinémas en Guinée et tous les jeunes rêvaient de faire du cinéma comme moi en cette période, voire être acteur de cinéma. C'était ça, sans pourtant connaître vraiment le fond même du cinéma. Il y avait le héros, on voulait lui ressembler, c'est comme les contes, quand vous racontez des contes, le héros, on a toujours envie d'être comme lui et c'est comme ça que j'ai eu l'envie de faire le cinéma. Et après mes études primaires, et secondaires à Conakry, j'ai cherché à partir ailleurs. Et pour moi c'était la France, parce que la France, pour moi, c'était le pays où on pouvait facilement communiquer, parce qu'on parlait français, on avait aussi une culture française. Mais ce rêve d'enfant s'est réalisé quand, j'ai vu toute la possibilité qu'on avait pour pouvoir faire ce métier-là. Donc naturellement je suis allé vers le cinéma, bien sûr avec la littérature parce que ça va ensemble. Mais ce n'était pas que le cinéma, c'était aussi le théâtre parce que le théâtre fait partie de la formation du comédien. Je me suis donc inscrit à l'école des comédiens où on était formé. Et c'est comme ça que j'ai commencé à faire du cinéma, mais avec de petites figurations. Et après, petit à petit, on nous a donné de petits rôles,  des rôles un peu plus importants dans le cinéma, des rôles que nous avons écrit nous-mêmes, c'est-à-dire : Bako que j'ai réalisé dans lequel j'ai tourné comme comédien et à qui je dois tout aujourd'hui d'ailleurs. C'est un film qui est tiré de ma vie, de l'aventure, que j'ai vécue pour aller en France. Vous voyez, c'est comme ça que je suis arrivé au cinéma en tant que comédien, puis je suis venu à la réalisation et j'ai continué là-dessus.   

Selon nos informations, votre réalisation du film Ballon d’or 1993 a eu un grand succès. Qu’en dites-vous ?

Oui, c'est le film qui a été le plus vu dans le monde depuis que le cinéma africain existe, c'est le film qui a fait plus d'entrées du cinéma africain. Il a été détrôné récemment par le film d’Abdouramane Sissako Timbuktu. Moi, j'ai fait dans les 3 millions d'entrées, Abdouramane est dans les 7 millions.

A Ouagadougou, vous avez obtenu le prix d'interprétation masculine, du film Paris selon Moussa lors de la 18ème édition du Festival panafricain du cinéma. Peut-on revenir ce moment fort de votre carrière professionnelle ?

Paris selon Moussa est un film aussi qui date dans ma carrière, que j'ai tourné à Paris et ici en Guinée, dans la région de Dalaba, Ditinn. Je tiens beaucoup à tourner en Guinée, c'est mon pays, c'est un pays que j'aime beaucoup et je suis fier de montrer mon pays à l'occasion de la sortie de mes films. Et dans Paris selon Moussa, contrairement à d'autres films, je voulais jouer le rôle principal, qui m'a amené à être couronné comme meilleur acteur en 2003, grâce à ce film. Et moi, je suis très content pour mon pays, même si ça n'a pas fait beaucoup de mouvement en Guinée. Ce prix, ce n'est pas le plus important, ce qu'un Guinéen a obtenu, c'est une belle récompense.

Selon vous, qu’est ce qui explique l’absence de la Guinée aux grands rendez-vous du 7ème art, notamment au FESPACO ?

D’abord le FESPACO c'est quoi, ça se fête tous les deux ans. En 2013, j'étais membre du grand jury du FESPACO, chaque deux ans, on récupère des films qui ont été tournés en Afrique, qui viennent en compétition pour pouvoir honorer le cinéma africain. Mais ce sont des films qui ont répondent à un certain critère concernant l'interprétation, la direction d'acteurs, la réalisation et aussi au niveau technique (photo, son lumière, etc. ndlr), il y a tous ces critères auxquels il faut quand même satisfaire. Parce que ce sont des films du monde entier qui viennent à ce festival, en plus des films africains. Mais quand un film manque de moyens, quand il n'est pas dans ces critères-là, il est absent. Et malheureusement, c'est souvent le cas du cinéma guinéen. Parce qu'il y a eu quand même des Guinéens qui ont été au FESPACO et qui ont même eu des prix. Mais c'était des films guinéens faits avec des budgets d'ailleurs. Ce qui fait que ça leur a donné les possibilités de répondre à ces critères.       

Peut-on dire aussi que le manque d’appui de l’Etat à ce secteur est la base de cette absence de la Guinée aux grandes manifestations du cinéma ?

Absolument, c'est l'évidence même. Il y a un manque d'appui de l'Etat au cinéma guinéen. Je prends le cas de l'édition où j'étais membre du jury, nous avons primé deux films sénégalais et quand ces gens sont rentrés au Sénégal, le président leur a donné beaucoup d'argent pour soutenir le cinéma sénégalais. Ce qui, malheureusement, n'est pas le cas en Guinée. En Guinée, on a toujours été la dernière roue du carrosse. On dit oh,  la culture n'est pas une priorité. Comme, j'ai toujours dit, les gens qui disent cela ils ne connaissent pas ce que c'est la culture.

Parlez-nous de vos projets ?

Il y en a toujours. J'ai une série qui va se tourner dans le milieu des jeunes ici à Conakry sur l'exode rural, sur les enfants placés dans les familles d'accueil. J'ai une série de douze épisodes de 26 minutes qui se tournera ici entièrement avec des acteurs africains. J'avais commencé à mettre tout ça en place et puis il y a eu le problème d'Ebola, le début m'a trouvé ici, j'étais en repérage en Haute Guinée et après notre pays a été complètement fermé. Donc tous ces comédiens, techniciens, qui devaient venir d'ailleurs n'ont pas pu venir et comme la fin d'Ebola a été déclarée en fin 2015, il faut que je reprenne ça.

Propos recueillis par Alphonse pour nrgui.com

Avec SNB

Culture: Conakry au rendez-vous du Festival des Glaces et des Saveurs

Lé Directeur Général de la CPP a tenu une conférence de presse à Conakry, ce mardi 15 mars 2016 à la maison des journalistes de Guinée. Il était question de présenter aux hommes de medias le Festival des Glaces et des Saveurs prévu du samedi 26 au lundi 28 mars prochain à la Bluezone de Kaloum.

Selon le Directeur Général de la CPP, Ibrahim ‘’C’’, ce Festival des Glaces et de Saveurs de Conakry est un événement gastronomique qui réunira les pâtisseries et des chocolatiers de Conakry.

Et d’ajouter, cet événement a pour objectif de  soutenir les entreprises et  les marques des produits laitiers, crèmes et boissons, faire la promotion des enseignes et marques, susciter des vocations et vulgariser les métiers qui s’y rattachent et créer un marché direct entre les consommateurs et les marques.

De son côté, Daouda Cisse, Directeur Général Adjoint de la CPP a souligné l’intérêt de cet événement qui vise à amener les pâtisseries à faire des parfums pour la Guinée.  

Il faut  noter que le Festival des Glaces et des Saveurs a pour  cible toutes les couches sociales. Il y aura trois espaces pour la prestation scénique des artistes, les pâtisseries, chocolatiers et un espace de jeux pour les enfants.

Daouda Yansané

Oscars : pleins feux sur « Spotlight » et Leonardo DiCaprio

 

 

Leonardo DiCaprio et Alejandro Gonzalez Iñárritu avec leurs Oscars lors de la 88e cérémonie à Los Angeles, le 28 février 2016.  

A 41 ans, Leonardo DiCaprio a donc remporté son premier Oscar. A l’issue d’une longue soirée, le suspense qui tenait les médias et les réseaux sociaux en haleine depuis des semaines s’est enfin dénoué dimanche 28 février au Dolby Theatre de Los Angeles. La performance titanesque de l’acteur dans The Revenant, un trappeur revenu d’entre les morts après avoir été littéralement démoli par un ours, traversant les montagnes enneigées d’Amérique du Nord terrassé de douleur, de froid et de faim, ivre de colère et de vengeance, a été récompensée comme il l’espérait.

   

 Jusqu’au bout, DiCaprio aura tenu son rôle de vedette de la soirée, profitant de la tribune qui lui était offerte pour livrer, à une vitesse-éclair, un discours sur le réchauffement climatique et l’urgence qu’il y a aujourd’hui à « cesser de procrastiner » pour se mettre à « travailler collectivement ». « Nous devons soutenir les leaders dans le monde qui ne parlent pas pour les gros pollueurs et les grandes multinationales, mais qui parlent pour toute l’humanité, pour les indigènes du monde, pour les milliards de défavorisés qui seront les plus affectés par le changement climatique, pour les enfants de nos enfants, et pour ceux dont les voix ont été noyées par les politiques mercantiles. »

Lire la critique : « The Revenant », transe avec les ours          

Quelques minutes plus tôt, l’auteur du film, Alejandro Gonzalez Iñarritu, était sur scène pour recevoir l’Oscar du meilleur réalisateur. Si The Revenant faisait partie des favoris de la compétition (il a aussi reçu, pour le travail d’Emmanuel Lubezki, le Prix de la meilleure photographie), cette récompense faisait entrer le réalisateur mexicain dans l’histoire. Un an après Birdman, Iñarritu est devenu le troisième cinéaste, après John Ford et Joseph L. Mankiewicz, à remporter cette distinction deux années de suite.

        Lire le portrait : Alejandro Gonzalez Iñárritu, cinéaste exalté  

        

 

Chris Rock, vedette de la soirée

Pour la grande surprise, il aura fallu attendre les dernières secondes de la soirée, et la consécration de Spotlight, de Tom McCarthy, comme meilleur film de l’année. Porté par une brochette d’acteurs dont la modestie apparaît comme le parfait contrepoint à la performance hors normes de DiCaprio, ce film-enquête dont la sobriété assèche parfois le propos retrace le travail des journalistes du Boston Globe qui a conduit, au début des années 2000, à la révélation d’une série de crimes pédophiles au sein de l’Eglise catholique. Outre cette consécration suprême, le film a été récompensé par le Prix du meilleur scénario original.

        Lire la critique :« Spotlight » ou les super-pouvoirs du quatrième pouvoir          

L’autre grande vedette de la soirée fut, indéniablement, le comédien noir Chris Rock. Au maître de cette 88e cérémonie des Oscars, il revenait la tâche délicate de mettre en scène, sans gâter la fête, la polémique qui a violemment agité le milieu du cinéma ces dernières semaines sur le racisme d’Hollywood, et sa conséquence directe, l’absence d’artistes et de techniciens noirs parmi les nommés. Le comédien s’en est sorti avec classe, appuyant là où ça fait mal, tout en réussissant à retomber toujours du côté du rire, et ce dès son entrée en matière : « Eh bien, je suis ici aux Oscars, également connus pour être les trophées du choix du peuple blanc. » Si cette polémique n’est pas née plus tôt, a-t-il estimé, « c’est que pendant longtemps on avait de vrais trucs contre lesquels se battre. On était trop occupé à être violé et lynché pour se préoccuper de qui était le meilleur directeur de la photographie. Quand votre grand-mère pend au bout d’un arbre, c’est difficile de s’intéresser au meilleur court-métrage documentaire… »

Lire le récit : L’Académie des Oscars promet d’inclure plus de Noirs et de femmes d’ici à 2020          

Chris Rock en maître de cérémonie à Los Angeles, le 28 février 2016.  
Chris Rock en maître de cérémonie à Los Angeles, le 28 février 2016. KEVIN WINTER/AFP

Comme le veut la tradition, son discours d’introduction était émaillé de piques à différentes personnalités du cinéma, à commencer par Will Smith (« C’est vrai, c’est pas juste que Will n’ait pas été invité. Mais ce n’est pas juste non plus qu’il ait été payé 20 millions pour Wild Wild West ! »), et son épouse (« Jada qui boycotte les Oscars, c’est comme moi qui boycotterais la culotte de Rihanna. Je n’ai pas été invité ! »). Ce qui n’a pas empêché Chris Rock d’évoquer devant la belle assemblée, et d’être chaleureusement applaudi pour l’avoir fait, le scandale des crimes racistes impunis de la police américaine : « Cette année, dans l’hommage aux disparus, il n’y aura que des Noirs qui ont été tués par les flics en allant au cinéma. »

Six prix pour « Mad Max »

Parmi les autres vainqueurs de la soirée, il faut citer Mad Max: Fury Road. Nommé dans les catégories « meilleur film » et « meilleur réalisateur », le road-movie déchaîné de George Miller a dû se contenter de prix techniques, mais la moisson fut quand même belle : six Oscars, pas moins, pour le meilleur montage, les meilleurs costumes, la meilleure direction artistique, les meilleurs maquillage et coiffure, le meilleur montage son et le meilleur mixage. L’Oscar de la meilleure actrice est allé à Brie Larson, jeune actrice de 26 ans, pour son rôle dans Room, de Lenny Abrahamson (sortie française le 9 mars). Ce qui laisse notamment sur le carreau Charlotte Rampling, nommée pour sa performance très remarquée dans 45 ans, de Andrew Haigh, et dont il est permis de penser qu’elle paye peut-être sa récente saillie sur le racisme antiblanc.

        Lire la critique : « Mad Max: Fury Road », quand George Miller rallume le moteur 

       

 A 87 ans, Ennio Morricone, quant à lui, a gagné le premier Oscar de sa carrière pour la partition des 8 Salopards, de Quentin Tarantino. Vice Versa, de Pete Docter, a été couronné meilleur film d’animation de l’année, et Amy, le biopic d’Amy Winehouse signé Asif Kapadia, meilleur documentaire. Le prix de la meilleure chanson a été décerné à Writing’s on the Wall, de Sam Smith et Jimmy Napes, pour 007 Spectre, de Sam Mendes, et celui du meilleur scénario d’adaptation à The Big Short, d’Adam McKay, pour lequel on espérait un plus glorieux résultat. Enfin, Le Fils de Saul, du Hongrois László Nemes, a reçu l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, coiffant au poteau Mustang, de Deniz Gamze Ergüven, qui concourrait pour la France.

        Lire la critique : « Le Fils de Saul », une fiction insensée au cœur de la Shoah   

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  Isabelle Regnier Journaliste culture, critique de cinéma 

Salif Keita sur l’albinisme : « Enfant, je croyais que je n’étais pas humain »

   

Bint el-Sudan, « le Chanel n° 5 d’Afrique »

 

   
L'étiquette du parfum Bint el-Sudan, inchangée depuis sa création en 1920. Crédits:Bint el-Sudan/IFF    

Il a été le parfum le plus vendu au monde. Une fragrance musquée, huileuse, surnommée le « Chanel nº 5 d’Afrique ». Créé en 1920 par un jeune aventurier et consultant britannique, le mythique Bint el-Sudan est toujours produit à échelle industrielle à Kano. Dans cette grande ville du nord du Nigeria, la plupart des usines sont à l’arrêt, plombées par la pénurie d’électricité, la concurrence asiatique et la vague d’attentats perpétrés par les djihadistes de Boko Haram depuis 2012. Mais la petite manufacture de senteurs, elle, embaume toujours.

Lové dans l’une des zones industrielles décharnées de Kano, le site de l’entreprise Gongoni, leader nigérian des insecticides, ressemble à un bunker ultrasécurisé. Entre les 15 millions d’aérosols et les centaines de milliers de serpentins antimoustiques, produits chaque année, une dizaine d’ouvrières perpétuent le mythe Bint el-Sudan.

« Comme la plupart des femmes de Kano, je connais depuis toujours cette petite bouteille de parfum qu’on s’arrache dans toute l’Afrique », glisse l’une d’entre elles qui s’esclaffe lorsque grimace John, en charge de cette unité de production. « Je ne comprends pas ce succès, car je n’aime pas l’odeur qui est trop forte pour moi, lâche ce septuagénaire britannique installé à Kano depuis des décennies. Mais c’est un si bon produit qu’on n’arrête jamais de le fabriquer. Certains ont tenté de le copier, mais personne n’a jamais réussi à percer le secret de la formule qu’on garde précieusement. »

« Ce parfum a traversé les sables et les temps »

Le maître des lieux, Stéphane Malaussene, a grandi à Kano avec les arômes fleuris, sucrés et puissants de ce parfum à la texture grasse, sans alcool, car destinée aux consommateurs musulmans. Une odeur singulière qui a bercé l’enfance du directeur du groupe Gongoni ravi d’allier souvenirs et business. Son usine fabrique près de 7 millions de flacons de 12 ml par an, contre 500 000 il y a dix ans, soit 80 % de la production actuelle répartie entre le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Soudan, l’Ethiopie et le Zimbabwe.

   
L'usine Gongoni, à Kano, où est produit le parfum Bint el-Sudan.         Crédits : Le Monde Afrique    

Kano, place stratégique du commerce sahélien, a été choisi pour accueillir la première unité de conditionnement et de distribution du parfum sur le continent en 1952. Les flacons made in Nigeria se vendent pour moins d’un euro sur les marchés sahéliens. « C’est une fierté que de produire et distribuer, en tant que franchise, ce parfum qui a traversé les sables et les temps », dit M. Malaussene, plus volubile pour parler de ce trésor industriel que de la dégradation sécuritaire, qui l’a contraint à fournir à ses cadres des voitures blindées et des gardes du corps.

Les attentats sanglants de Boko Haram contre les marchés, les universités, les mosquées et les églises ont considérablement ralenti l’activité économique de la mégapole commerçante du Nord. Il y a eu des couvre-feux, des appels à prendre les armes prononcés par l’émir de Kano, second dignitaire musulman du Nigeria, quelques enlèvements et des centaines de morts dans les attaques de la secte islamiste qui a prêté allégeance à l’organisation Etat islamique. Les djihadistes de Boko Haram ont ravagé l’économie de Kano avant de se retrancher au nord-est du pays où ils tentent de résister, en perpétrant des crimes de masse, aux assauts de la coalition militaire régionale, composée de soldats tchadiens, nigériens, nigérians et camerounais.

« L’activité a été réduite de 50 % depuis 2012, dit Ali Safiyanu Madugu, vice-président de l’association des industriels du Nigeria. Boko Haram a fragilisé tout l’écosystème économique de Kano, plate-forme vitale pour les pays voisins, mais aussi pour le Mali, le Burkina Faso et la Centrafrique qui se fournissent ici en produits agricoles et manufacturés. »

De Khartoum à New York

Dans ce contexte, la survie et le rythme de production de Bint el-Sudan relève du petit miracle industriel. C’est aussi une « exception graphique », s’amuse un revendeur grivois du grand marché Kantin Kwari, frappé par un double attentat-suicide en décembre 2014. Sur le petit flacon vert au design inchangé s’affiche, en effet, la seule femme aux seins nus visible au nord du Nigeria, où la charia est en vigueur depuis 2000. C’est une « fille noire » traditionnelle d’antan, vêtue d’une jupe rouge, les pieds et poignets ornés de bracelets. Elle a été photographiée au Soudan dans les années 1920 par le créateur du parfum Eric Ernest Burgess, alors âgé de 29 ans, grand voyageur et consultant de la société W. J. Bush & Co.

Selon la légende, quatorze chefs de tribus arabes seraient venus à la rencontre de l’aventurier à Khartoum avec des fragrances locales, pour lui demander de composer un parfum. Un mélange subtil aurait été élaboré en six mois dans le laboratoire londonien de W. J. Bush & Co et renvoyé à ces notables qui se seraient écriés à l’unisson : « Beimshee » (on y va, en arabe). Une campagne de communication innovante pour l’époque est lancée, avec des affiches accrochées aux arbres et sur les murs ocre des grandes villes sahéliennes. Le parfum s’écoule aussi auprès des pèlerins africains à La Mecque, sera utilisé par des caravaniers comme une monnaie dans le commerce transsaharien. Elément essentiel des rituels de circoncision ou des parades amoureuses, il s’est imposé comme un incontournable de la cosmétique féminine. Surtout après la vague des indépendances des années 1960.

Lire aussi : Amal Issa, la reine des parfums de Khartoum

Après avoir été associée à d’autres sociétés de parfumerie, la société W. J. Bush & Co devenue Bush Boake Allen, est rachetée en 2000 par le groupe américain International Flavors & Fragrances (IFF). C’est désormais dans une tour de verre new-yorkaise que la gestion stratégique de Bint el-Sudan est pensée, tandis que la production est assurée par six franchises africaines, comme celle de Kano.

« Le Nigeria est le marché principal et depuis l’usine de Kano ou de Côte d’Ivoire, les flacons s’écoulent dans toute la sous-région, jusqu’en Libye, dit-on, tandis que le Cameroun, le Soudan, le Zimbabwe et l’Ethiopie fabriquent pour leurs propres marchés internes, précise depuis Dubaï Ali Sebti, responsable des ventes du produit chez IFF qui se refuse à dévoiler les chiffres d’affaires aussi confidentiels que la formule du parfum. Nous prévoyons une hausse continue des ventes de Bint el-Sudan ces cinq prochaines années de par une croissance de la population et nous comptons couvrir de nouveaux marchés dans des pays limitrophes, car la demande ne s’essouffle pas. »