Sa bouche mon oreille (Saïdou Nour Bokoum)

Un chauffeur de taxi  cinquantaine, petit bonnet

Mawbbhè », Bah Oury, si taï woni ko lantchou gol addi mo, éhé, o louttaï no ton ! Si c’est pour casser suivez mon regard, il eût mieux fallu qu’il restât là-bas..

Eh ? Vous êtes pour sa condamnation, son exil,  !

Non mais, , ko no non..

Dans un autre taxi

O hébhi tchogou è tchoggou.

Six mois, le patron est déjà entré dans ses frais de ce petit « sorti port » (occasion Bruxelles)

Donc le taxi vous revient ?

Les patorons sont tous des menteurs, il l’avait promis, la main sur le coran, enfin non, il pue le bèrè dès 8 heures du matin, ko dhoun woni cafè makko on..

Gollèmodjè, jeune « taximètèr »

Eh patoron, il y a plus de mosquées que de musulmans

Plus d’écoles que d’élèves

Les rejetons au dos sont plus âgés que les nubiles qui les ont pondus

Un conducteur de magbana

Une passagère descend subrepticement « oubliant » de payer :

A côté de mon petit village, il y a un lieu-dit qu’on nomme Kaya, dénmousso, I kaya kili !

Jeune fille, tes kouilles

Elle a des balloches au lieu d’une  « mous mous » (Ahmadou Kourouma, Renaudot 2000 et quelques)

I dâ sara sini, ya ni yè wa diahannama, tu rendras compte « demain », avant d’aller en enfer

Ousmane taximan intello

Excellence, je vais écrire une lettre à son Excellence Ibrahima Kourouma

Ah ?

Ces élèves qui vont au tableau qui n’ont qu’un bâkanwol (string, si on veut)..

Oui ?

Ce qu’elles écrivent, est-ce que leurs camarades lisent ça ?

Non, mais ce n’est pas à Ibrahima Kourouma qu’il faut écrire, lui « il commande » les collégiennes et les lycéennes, jupes longues kaki pour les premières, bleu blanc pour les lycéennes..

- Eh hé patoron, ces jupes sont fendues des orteils au « ndjodon », mais le ndjodon aujourd’hui, eh héé, c’est pas ndjodon dey ! Un baya en élastique !

Soungouroun baya, c’est qu’elle chanteuse déjà ?

Gollèmodjè 

Hé, an bhi kolodjè, dourouwati dhon !

Et toi fils de.. tu ne peux pas donner un coup à droite !

Dans un autre taxi

Bah Oury est allé présenter ses condoléances à la famille de Zakariaou

Alors?

Ils l’ont supplié de sortir pour que « les autres » ne viennent pas saccager notre maison

Un boutiquier

Bah Oury est allé prier dans une mosquée de .. 

A Bambéto ?

En tout cas pas le fameux jour où le jeune journaliste fut abattu par un inconnu , dès que l’imam a dit Assalam aleykoum, il a été le premier à planter Bah Oury seul dans la mosquée

BS de mon quartier

Ce sont des rumeurs, je suis membre actif de l’UFDG, je ne rate aucune réunion, il suffit qu’on lance une fatwa fausse, bhè dioundia ka lâbi, et la foule reprend, avec l’excuse : mènèn mè dianga, mèdhèn wonnnanno Bah Oury, Kono so o wi i mon wondi è Alpha Condé, eh hé hé ! » C’est comme ça qu’ils embobinent les gens, ce sont des inconditionnels de Cellou, « mènèn mèn dianga..», une intox bien réfléchie doyen..

La petite foule est là chez mon voisin, qui a ouvert deux sources de vie dans son mur, de sept heures à minuit, des gamins et des fillettes de trois à 15 ans viennent prendre un deux, trois bidons.

Kaléta est là, l’eau du ciel aussi, mais on attend l’eau dans les robinets jusqu’aux aurores.

A +

Was-Salam,

Saïdou Nour Bokoum

www.nrgui.com

NB : une contrainte, je ne me relis pas, les coquilles, les agressions syntaxiques, cherchez-les, trouvez-les,retirez-les et gardez le reste.

Rokia Traoré, chanteuse de l’entre-deux

   

« Ce que j’aime en elle, c’est l’innocence, cette façon d’être qui caractérise quelqu’un abordant la vie dans une dynamique poétique. » Erik Truffaz avait invité la chanteuse franco-malienne Rokia Traoré à écrire et chanter deux textes sur son album Doni Doni (Parlophone). Finalement, elle interviendra à quatre moments. Le trompettiste est tombé sous le charme. « Il y a beaucoup de pureté, de fraîcheur et de douceur dans son chant en langue bambara », poursuit le musicien.

        Lire la sélection d’albums :                        Ravel, Erik Truffaz, Arno…          

Au-delà de la douceur de la voix, un sentiment d’apaisement émane de Rokia Traoré. Cette sensation agit en fait comme un filtre. Elle atténue mais n’occulte rien, ni la clairvoyance, ni les doutes, ni l’empathie, ni la colère. Dans Né So, la chanson-titre de l’album qu’elle présente actuellement sur scène, la chanteuse évoque la détresse des migrants et des réfugiés. « J’éprouve une profonde compassion pour ces gens », nous confie-t-elle. La voix vacille, émue, retrouve cette vérité qui lui manque sur le disque, par ailleurs très riche et séduisant, quand elle déclame, en français, avec un soupçon de grandiloquence : « En 2014, encore cinq millions cinq cent mille personnes ont fui leur maison, forcés de se réfugier dans des villes, des pays, loin de chez eux. » Le message a le mérite d’être clair : la chanteuse veut dire son indignation.

 

En bambara, né so signifie « chez moi », « c’est-à-dire cet endroit où l’on construit ses rêves, où l’on a ses repères, où l’on sait pourquoi on est là ». Toujours en mouvement, entre l’Europe et Bamako, après Amiens, dans la Somme, où elle s’était installée en 1998, Rokia Traoré a jeté son ancre à Bruxelles, là où elle a passé une grande partie de son enfance et de son adolescence. Son père, diplomate, y fut en poste. Elle-même y a suivi des études de « sociologie et anthropologie, puis de journalisme, avant de retourner au Mali », là où elle était née, en 1974. « Bruxelles est mon pied-à-terre aujourd’hui en Europe, sinon je vis au Mali, à Bamako. Mais où que je sois, c’est mon choix et je sais pourquoi j’y suis. »

Le Mali, elle s’y trouvait encore il y a moins d’un mois. « La situation est fragile. La musique, que les extrémistes voudraient faire taire, est toujours très présente à Bamako, mais il y a une emprise, en douceur, de plus en plus forte, de la religion qui pose question, avec notamment la prise d’importance dans tout le Mali de leaders religieux multimillionnaires, courtisés par les leaders politiques. »

Désir d’échange

Né So, réalisé, comme le précédent, Beautiful Africa, par l’Anglais John Parish (qui a travaillé avec PJ Harvey, Tracy Chapman, Dominique A, Arno…) est le sixième album de Rokia Traoré. On y croise John Paul Jones (bassiste et claviériste de Led Zeppelin) et la voix veloutée du folk singer américano-vénézuélien Devendra Banhart.

Découverte en France en 1997, au festival Musiques métisses d’Angoulême, « un symbole fort d’une France ouverte et heureuse de l’être, à l’époque », commente la chanteuse, depuis Tchamantché, son quatrième album, en 2008, Rokia Traoré affirme un net désir d’entre-deux, d’échange entre les sonorités traditionnelles et celles du rock ou du folk occidental. Elle a gardé auprès d’elle son joueur de luth n’goni (Mamah Diabaté), mais délaissé sa guitare acoustique. « Par amour pour le rock, un univers découvert autrefois grâce à mon frère aîné, j’ai appris à jouer de la guitare électrique », déclare la chanteuse, nous confiant au passage son admiration pour « la subtile complexité et l’élégance du dernier album de David Bowie ».

En avril, après quelques concerts aux Etats-Unis, elle retournera à Bamako inaugurer la scène de la Fondation Passerelle, qu’elle a créée en 2009 pour aider de jeunes artistes à se perfectionner. « J’ai enfin réussi à construire ce lieu. Après un festival de jazz, en avril, nous y prévoyons une programmation régulière à partir de septembre. » Elle jubile. Au-delà de la clairvoyance, des doutes, de l’empathie et de la colère, Rokia Traoré se revendique douée pour le bonheur.

Né So, de Rokia Traoré (Parlophone/Warner Music).

En concert à Paris le 25 février, au Centquatre (Complet – date supplémentaire le 28 octobre, au Trianon) ; Dunkerque (Nord), le 27 février ; Amiens (Somme), le 5 mars ; Arles (Bouches-du-Rhône), le 9 ; Toulouse (Haute-Garonne), le 10 ; Fontevraud-l’Abbaye (Maine-et-Loire), le 12. Sur le Web : rokiatraore.net

 

L'Homme qui répare les femmes, de Thierry Michel et Colette Braeckman

Une figure de courageOlivier BarletOn attendait la sortie sur les écrans français et d'ailleurs de ce documentaire sorti sur les écrans belges en juin 2015, consacré au combat du Dr. Mukwege, chirurgien-gynécologue congolais qui "répare" les femmes victimes d'agressions sexuelles. C'est chose faite en ce 18 février 2016, 7 mois après la rédaction de cet article.

"Dans les zones de conflit, les batailles se passent sur le corps des femmes". Cette parole du Dr. Mukwege qui s'inscrit sur l'écran en début de film en donne le fil : le viol comme arme de guerre et le combat d'un homme pour aider les femmes à reprendre leur vie. Le film donne la parole à des femmes, parfois très jeunes, terribles témoignages faisant écho à quelques images d'archives, mais il se concentre surtout sur l'engagement de ce chirurgien-gynécologue congolais, devenu célèbre pour avoir reçu le prix Sakharov pour la liberté de l'esprit et être nommé pour le prix Nobel de la paix. C'est donc à la fois son histoire personnelle, son vécu dans sa pratique et les discours qu'il prononce dans de hauts lieux internationaux qui structurent le récit.

Après avoir posé en quelques traits le contexte du Kivu à l'est de la RDC (Itsembabwoko en 1994, réfugiés au Congo, guerre civile), c'est sur les femmes violées que le film se concentre, elles qui sont abandonnées par tous, leur communauté, leur famille, leur mari : une clinique gratuite leur propose ne assistance juridique et des soins aussi bien médicaux que psychologiques pour les aider à reconstruire leur féminité, leur humanité, leur vie. Leur courage est impressionnant : "elles sont l'avenir de ce pays", dit Mukwege. Mais voilà que dans son souci de sensibiliser la communauté internationale à leur condition et de l'inviter à résoudre les causes politiques des conflits, "pour ne pas devoir soigner les petites filles du viol" tant l'histoire se répète de génération en génération, il prononce des discours qui dérangent. Victime d'attentats, il doit s'expatrier. Mais les femmes se cotisent pour lui payer le billet du retour et l'accueillent triomphalement : il continuera son œuvre de chirurgien et d'animateur, tout en conservant son franc-parler sur les vautours qui "continuent de dépecer le Congo".

La Passion de Jean-Sébastien Bach ponctue le récit sur des panoramiques des superbes paysages de la région : "Pourquoi Dieu permet-il ces atrocités", demande Thierry Michel à un prêtre. Tant de beauté, tant de cruauté. L'impunité reste centrale : "des militaires qui ont tué deviennent général" ! Et le Dr. Mukwege de condamner le silence des hommes.

Cohérence du récit, inscription dans le temps où la petite histoire devient Histoire, musique poignante et précision documentaire : le savoir-faire de Thierry Michel, associé à celui de Colette Braeckman, tous deux grands connaisseurs du Congo, est ici au service de la médiatisation d'un combat que personne ne devrait ignorer. Cela passe par une figure de courage et de persévérance, une figure d'engagement, héros prenant en charge le destin d'une communauté. Dans son documentaire Congo, un médecin pour sauver les femmes, diffusé en novembre 2014 sur France 5, Angèle Diabang rebondissait à partir du personnage du Docteur vers les personnes qui l'assistent, mettant en avant l'importance de leur action collective de façon très sensible et donnait davantage la parole aux femmes : les deux approches se complètent et les deux films sont profondément mobilisateurs et émouvants. Deux facettes de l'impérieuse nécessité du cinéma.

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Olivier Barlet

Africultures

Umberto Eco, auteur du « Nom de la rose » : mort du plus lettré des rêveurs

 

 

L'écrivain s'était engagé contre Silvio Berlusconi, comme ici, à Milan, en 2011.  
L'écrivain s'était engagé contre Silvio Berlusconi, comme ici, à Milan, en 2011. GIUSEPPE CACACE / AFP

Philosophe, écrivain et essayiste, Umberto Eco est mort à 84 ans, vendredi soir 19 février, à son domicile, à Milan, d’un cancer, a confirmé sa famille au quotidien italien La Repubblica.

Pionnier de la sémiotique – la science des signes – et théoricien du langage (notamment de la réception), ce qui court en filigrane tout au long de son œuvre romanesque, auteur de nombreux essais sur l’esthétique et les médias, il a écrit tardivement son premier roman, qui connaît un succès considérable, Le Nom de la rose, paru en 1980 chez Fabbri-Bompiani. Cette enquête policière au sein d’une communauté religieuse au XIVe siècle, traduite en une quarantaine de langues et adaptée au cinéma, lui assura une notoriété quasi universelle.

        Lire aussi :                        Le succès inattendu du « Nom de la rose », le chef d’œuvre d’Umberto Eco          

Né dans le Piémont, à Alessandria, le 5 janvier 1932, au sein d’une famille de la petite bourgeoisie – son grand-père est un enfant trouvé et son père, aîné de 13 enfants, est le premier à passer du monde des prolétaires à celui des employés –, Umberto Eco grandit sur fond de guerre et de maquis (« entre 11 ans et 13 ans, j’ai appris à éviter les balles », confiait exceptionnellement cet homme rétif à toute confidence intime). Au terme d’études supérieures de philosophie et d’esthétique à Turin, il soutient, en 1954, sous la direction du philosophe antifasciste Luigi Pareyson, une thèse de fin d’études sur l’esthétique chez Thomas d’Aquin, Il Problema estetico in Tommaso d’Aquino, qui sera publiée en 1956.

Mais Eco n’en reste pas à l’étude théorique. Dès 1955, il est assistant à la télévision et travaille sur les programmes culturels de la chaine publique italienne, la RAI. Tandis qu’il se lie d’amitié avec le musicien Luciano Berio, il intègre la Neoavanguardia qui, bien que « de gauche », rejette la littérature « engagée » ; ainsi, Eco collabore, à partir de 1956, aux revues Il Verri et Rivista di estetica.

Il dirige, en 1960, une collection d’essais philosophiques pour l’éditeur milanais Bompiani, et prolonge l’aventure collective, en participant, en 1963, avec de jeunes intellectuels et artistes de sa génération, tels Nanni Balestrini et Alberto Arbasino, à la fondation du Gruppo 63, où la réflexion sur une esthétique nouvelle s’inscrit dans le sillage de Joyce, Pound, Borges, Gadda – autant d’auteurs essentiels pour Umberto Eco. Avant l’austère mensuel Quindici, lancé en juin 1967, futur creuset des mouvements de 1968, la même équipe lance une revue de culture contemporaine – art, littérature, architecture, musique – Marcatré (1963-1970), tandis que le jeune penseur, attiré par le journalisme, commence une collaboration durable avec la presse (The Times literary Supplement, dès 1963 et L’Espresso, dès 1965).

Mais il n’abandonne pas l’enseignement : de 1966 à 1970, il exerce successivement à la faculté d’architecture de Florence et à celle de Milan et intervient aussi à l’université de Sao Paulo (1966), à la New York University (1969) et à Buenos Aires (1970).

En 1971, l’année même où il fonde Versus, revue internationale des études sémiotiques, Eco enseigne cette science à la faculté de lettres et de philosophie de Bologne, où il obtient la chaire de la discipline, en 1975. Pour Eco, cette science expérimentale inaugurée par Roland Barthes est, plus qu’une méthode, une articulation entre réflexion et pratique littéraire, cultures savante et populaire. Il le prouve magistralement, lors de sa leçon au Collège de France, dont il a été le titulaire de la chaire européenne en 1992 (« La quête d’une langue parfaite dans l’histoire de la culture européenne »). Fort de sa notoriété et mû par une incroyable énergie, Eco dirige également l’Institut des disciplines de la communication et préside l’International Association for Semiotic Studies.

Pour un engagement critique envers les médias

Ses premières expériences à la télévision italienne ont très tôt familiarisé Umberto Eco à la communication de masse et aux nouvelles formes d’expression, comme les séries télévisées ou le monde de la variété. Il y découvre le kitsch et les vedettes du petit écran. Autant d’aspects de la culture populaire qu’il aborde dans Apocalittíci e Integrati (Bompiani, 1964), La Guerre du faux, recueil publié en France, en 1985, chez Grasset, à partir d’articles écrits entre 1973 et 1983, et De Superman au surhomme (1976-1993).

Dans Apocalittíci e Integrati, notamment, il distingue, dans la réception des médias, une attitude « apocalyptique », tenant d’une vision élitaire et nostalgique de la culture, et une autre, « intégrée », qui privilégie le libre accès aux produits culturels, sans s’interroger sur leur mode de production. A partir de là, Eco plaide pour un engagement critique à l’égard des médias. Ensuite, ses recherches l’amèneront à se pencher sur les genres considérés comme mineurs – tels le roman policier ou le roman-feuilleton, dont il analyse les procédés et les structures –, mais également sur certains phénomènes propres à la civilisation contemporaine, comme le football, le vedettariat, la publicité, la mode ou le terrorisme. D’où son active participation aux débats de la cité, qu’elle soit à l’échelle locale ou à l’échelle planétaire…

Lire notre interview réalisée pour son dernier livre :                        Umberto Eco : « Que vive le journalisme critique ! »          

Si la curiosité et le champ d’investigation d’Umberto Eco connaissent peu de limites, la constante de son analyse reste la volonté de « voir du sens là où on serait tenté de ne voir que des faits ». C’est dans cette optique qu’il a cherché à élaborer une sémiotique générale, exposée, entre autres, dans La Structure absente (Mercure de France, 1972), Le Signe, histoire et analyse d’un concept (Editions Labor, 1988), plus encore dans son Traité de sémiotique générale (Bompiani, 1975). Ainsi contribue-t-il au développement d’une esthétique de l’interprétation.

Il se préoccupe de la définition de l’art, qu’il tente de formuler dès L’Œuvre ouverte (Points, 1965), où il pose les jalons de sa théorie, en montrant, au travers d’une série d’articles qui portent notamment sur la littérature et la musique, que l’œuvre d’art est un message ambigu, ouvert à une infinité d’interprétations, dans la mesure où plusieurs signifiés cohabitent au sein d’un seul signifiant. Le texte n’est donc pas un objet fini, mais, au contraire, un objet « ouvert » que le lecteur ne peut se contenter de recevoir passivement et qui implique, de sa part, un travail d’invention et d’interprétation. L’idée-force d’Umberto Eco, reprise et développée dans Lector in fabula (Grasset, 1985), est que le texte, parce qu’il ne dit pas tout, requiert la coopération du lecteur.

Aussi le sémiologue élabore-t-il la notion de « lecteur modèle », lecteur idéal qui répond à des normes prévues par l’auteur et qui non seulement présente les compétences requises pour saisir ses intentions, mais sait aussi « interpréter les non-dits du texte ». Le texte se présente comme un champ interactif, où l’écrit, par association sémantique, stimule le lecteur, dont la coopération fait partie intégrante de la stratégie mise en œuvre par l’auteur.

Dans Les Limites de l’interprétation (Grasset, 1992), Umberto Eco s’arrête encore une fois sur cette relation entre l’auteur et son lecteur. Il s’interroge sur la définition de l’interprétation et sur sa possibilité même. Si un texte peut supporter tous les sens, il dit tout et n’importe quoi. Pour que l’interprétation soit possible, il faut lui trouver des limites, puisque celle-là doit être finie pour pouvoir produire du sens. Umberto Eco s’intéresse là aux applications des systèmes critiques et aux risques de mise à plat du texte, inhérents à toute démarche interprétative. Dans La Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne (Seuil, 1993), il étudie ainsi les projets fondateurs qui ont animé la quête d’une langue idéale. Une langue universelle qui n’est pas une langue à part, langue originelle et utopique ou langue artificielle, mais une langue idéalement constituée de toutes les langues.

Un romancier à succès

Professeur, chroniqueur et chercheur, Eco a, tout au long de sa carrière, repris en recueil nombre de ses conférences et contributions, des plus humoristiques (Pastiches et postiches, chez Messidor, en 1988 ; Comment voyager avec un saumon, chez Grasset, en 1998) aux plus polémiques (Croire en quoi ?, chez Rivages, en 1998, Cinq questions de morale, chez Grasset, en 2000). Mais si, retrouvant le pari qu’il avait relevé pour Bompiani à la fin des années 1950 en réalisant une somme illustrée, La Grande histoire des inventions, il s’est essayé tardivement à de personnelles synthèses sur l’Histoire de la beauté (Seuil, 2004), de la laideur (2007) ou des lieux de légende (2013), en marge d’un saisissant Vertige de la liste (2009) dont le ton croise le savoir de l’érudit et la liberté de l’écrivain, Umberto Eco est également romancier.

Ses œuvres de fiction sont d’une certaine façon l’application des théories avancées dans L’Œuvre ouverte ou Lector in fabula. Ses deux premiers romans, Le Nom de la rose (1980 [1982]) et Le Pendule de Foucault (1988 [1990]), qui rencontrent contre toute attente un succès phénoménal, se présentent comme des romans où se mêlent ésotérisme, humour et enquête policière.

A chaque page, l’érudition et la sagacité du lecteur sont sollicitées par une énigme, une allusion, un pastiche ou une citation. Le premier roman, situé en 1327, en un temps troublé de crise politique et religieuse, d’hérésie et traque inquisitoriale, se déroule dans une abbaye où un moine franciscain, préfiguration de Sherlock Holmes, tente d’élucider une série de crimes obscurs. A partir de là, trois lectures sont possibles, selon qu’on se passionne pour l’intrigue, qu’on suive le débat d’idées ou qu’on s’attache à la dimension allégorique qui présente, à travers le jeu multiple des citations, « un livre fait de livres ». L’Umberto Eco lecteur de Borges et de Thomas d’Aquin est plus que jamais présent dans ce roman qui connut un succès mondial et fut adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud avec Sean Connery dans le rôle principal. Le Pendule de Foucault mêle histoire et actualité à travers une investigation menée sur plusieurs siècles, de l’ordre du Temple au sein des sectes ésotériques.

Troisième jeu romanesque, L’Île du jour d’avant (1994 [1996]) est une évocation de la petite noblesse terrienne italienne du XVIIe siècle. Le récit d’une éducation sentimentale, mais également, à travers une description de l’identité piémontaise, un roman nostalgique et en partie autobiographique : l’auteur se penche sur ses propres racines, comme il le fait plus tard dans son livre le plus personnel, La Mystérieuse Flamme de la reine Loana (2004 [2005]), sorte d’autoportrait déguisé en manteau d’Arlequin coloré d’images illustrées de l’enfance. Amnésique à la recherche de son passé, Yambo, double de Eco, reconstruit son identité en s’appuyant sur ses lectures de jeunesse des années 1930, quand les romans d’aventures français et les bandes dessinées américaines concurrençaient la propagande fasciste. Cette échappée intime, exceptionnelle chez un homme dont la pudeur est la règle, est sans exemple.

 

De Baudolino (2000 [2002]), éblouissante chronique du temps de Frédéric Barberousse tenu par un falsificateur de génie, à Numéro Zéro (2015), fable aussi noire que féroce qui épingle la faillite contemporaine de l’information, en passant par Le Cimetière de Prague (2010 [2011]), où le thème du complot, si présent dans l’œuvre, est au cœur d’une fiction glaçante, Eco renoue avec une envergure plus large, des interrogations plus éthiques où l’érudition et la malice le disputent au jeu, sur le vrai et le faux, la forme aussi, puisque l’écrivain se plaît à croiser les registres et multiplier les défis.

Eco est un de ces noms donnés aux enfants sans identité, acronyme latin qui convoque la providence (« ex coelis oblatus », don des cieux en quelque sorte). Il fallait au moins ce clin d’œil pour le plus facétieux des érudits, le plus lettré des rêveurs. S’il parodiait Dante à 12 ans quand il se voulait conducteur de tramway, Umberto Eco désarme toujours autant les commentateurs. Philosophe destiné à intégrer la vénérable et très sélective Library of Living Philosophers, il semble toutefois promis à une postérité de romancier. Sorte de Pic de la Mirandole converti à l’Oulipo, celui que le médiéviste Jacques Le Goff, qui conseilla le cinéaste du Nom de la rose, appelait « le grand alchimiste » est au moins à coup sûr l’idéal du penseur pluriel, de l’obsédé textuel, du lecteur amoureux.

Mort de Boutros Boutros-Ghali, ancien secrétaire général des Nations unies

 

L'ancien secrétaire général des Nations unies Boutros Boutros-Ghali, en juin 2003. Crédits : JEAN-PIERRE MULLER / AFP    

Le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) a annoncé mardi 16 février la mort de l’ancien secrétaire général de l’institution (de 1992 à 1996), à l’âge de 93 ans. Le diplomate égyptien avait été le premier Africain à accéder à ce poste à la tête des Nations unies.

Parce qu’il n’était pas le candidat des Etats-Unis, Boutros Boutros-Ghali ne dut son élection qu’à l’abstention américaine au Conseil de sécurité. Il entretint par la suite des relations compliquées avec l’administration Clinton, qui s’opposa notamment à ce qu’il briguât un second mandat. « Vous symbolisez les Nations unies, et le Congrès est hostile aux Nations unies. On vous reproche aussi d’avoir tenté de prendre le contrôle des autorités militaires américaines », lui avait confié la cheffe de la diplomatie américaine de l’époque, Madeleine Albright, après l’élection de son successeur, Kofi Annan.

Intellectuel francophile

Né le 14 novembre 1922 au Caire, Boutros Boutros-Ghali était issu d’une grande famille de la minorité chrétienne copte d’Egypte. Son grand-père, assassiné en 1910, avait notamment été premier ministre. Après avoir fait la majeure partie de ses études à Paris, le jeune Boutros avait enseigné le droit à l’Université du Caire et publié de nombreux ouvrages traitant des relations internationales.

Nommé ministre d’Etat aux affaires étrangères en octobre 1977, il est resté quatorze ans en poste, jouant un rôle-clé dans la conclusion des accords égypto-israéliens de Camp David (1978), puis du traité de paix (1979). Il a également été le principal artisan de la politique africaine de l’Egypte.

Aux Nations unies, Boutros Boutros-Ghali a dû faire face aux conflits en ex-Yougoslavie, en Somalie, au Moyen-Orient et au Rwanda. Après la mort en Somalie de 18 soldats américains à la fin de 1993 et les reculades de l’ONU dans les Balkans et dans la région est-africaine des Grands Lacs, il avait été pris comme bouc émissaire, en particulier par Washington.

Brillant intellectuel, francophone et francophile, l’Egyptien est devenu après son départ de l’ONU le premier secrétaire général de la fFrancophonie. Un poste qu’il a occupé de 1997 à 2002.

Le Monde/AFP