Leurs vies sont nos romans (1/3): Aragon, l'écrivain et son double

Il y a foule devant la Mutualité, en ce 21 juin 1935. Trois mille personnes s’y entassent, autant écoutent rue Saint-Victor, où des haut-parleurs crachotants retransmettent interventions et débats. Sous l’intitulé « pour la défense de la culture », on aborde la montée des fascismes en Europe, l’avènement des Fronts populaires, l’espoir communiste, le rôle politique de l’écrivain. Longtemps considéré comme une simple manipulation de l’URSS, le Congrès, dès sa genèse, échappa en partie à ceux qui l’avaient initié comme l’ont montré les travaux de Sandra Teroni et Wolfgang Klein (lire sous l'onglet Prolonger). Jamais, sans doute, un congrès n’aura réuni autant d’auteurs célèbres, ou appelés à le devenir. L’Europe littéraire progressiste. Se côtoient ainsi Brecht et Musil, Heinrich Mann, Aldous Huxley et H.G. Wells, E.M. Forster et Isaac Babel, Ilya Ehrenbourg, Henri Barbusse, Valle Inclàn, Benjamin Fondane, Louis Guilloux, Anna Seghers, ou Jean Giono. Entre autres. Gide râle qu’il ne peut en placer une dès que Malraux s’emballe, et c’est souvent.

Aragon, Gide, Malraux: congrès de juin 1935 © David SeymourAragon, Gide, Malraux: congrès de juin 1935 © David Seymour

Deux photographes seulement couvrent l’événement, mais pas n’importe lesquels : Gisèle Freund et David « Chim » Seymour. Les trois écrivains et artistes dont il va être question dans cette série d’articles, Aragon, Pasternak et Claude Cahun, à travers trois remarquables biographies, se sont croisés à la Mutualité ces quatre jours-là.

Seymour photographie Louis Aragon, en bord de tribune. Deux jours plus tôt, l’écrivain, en phase ascensionnelle dans le Parti, a raccompagné chez lui son ami le poète René Crevel qui s’est suicidé le soir même, à la fois désespéré par une nouvelle offensive de la tuberculose et l’aboutissement de ce congrès dans lequel il s’était beaucoup investi. Ehrenbourg, maître d’œuvre soviétique, entendait bien priver les surréalistes de parole (la gifle que lui avait assenée André Breton n’ayant pas détendu l’atmosphère).

Gisèle Freund, elle, photographie Boris Pasternak, alors presque inconnu en France (Ma sœur, la vie n’est pas encore traduit, Jivago est à l’état d’esquisse), qu’on a autoritairement tiré de sa dépression nerveuse pour l’expédier à Paris avec Isaac Babel. Les écrivains français ont exigé leur présence en complément d’auteurs soviétiques aussi impeccables idéologiquement que médiocres.

Personne n’a photographié Claude Cahun, ces jours-là. L’« artiste polyvalente », l’anti-muse, comme dit le titre du livre qui lui est consacré, a écrit, deux semaines avant, un texte anti-stalinien ; elle n’aime pas Aragon (dont la rupture avec Breton est plus que consommée), et rallie la minuscule salle adjugée in extremis aux surréalistes. Coupures d’électricité, sono défectueuse, sabotage technique, personne ou presque ne saura alors que Breton entendait dénoncer à la fois la vacuité « d’une défense de la culture » fédératrice à peu de frais, les tout premiers procès staliniens, et prendre la défense de Victor Serge alors relégué au Kazakhstan. 1897, 1890, 1893 : les vies et les œuvres d’Aragon, Pasternak et Cahun, nés fin du XIXe, traversent le XXe, et en sont traversées. Quelques années plus tard les purges, le Goulag, la guerre d’Espagne, la Seconde Guerre mondiale, le nazisme (et l’âge, parfois quand même) auront tué pas mal des participants à ce Congrès de 1935. Ces trois-là ont survécu et fait acte de résistance, chacun à leur façon.

Aparté au congrès: Erhenbourg (de dos), Malraux et Gide © DRAparté au congrès: Erhenbourg (de dos), Malraux et Gide © DR
Pourquoi une nouvelle biographie de Louis Aragon ? Celles de Pierre Daix (600 pages), récemment Pierre Juquin (1 600 pages, 2012), sans même évoquer les nombreuses études dont l’écrivain fait l’objet, n’ont-elles pas cerné la vie d’un écrivain dont on peut dire qu’aujourd’hui il est peut-être plus souvent chanté que lu ? Chacun connaît « Que serais-je sans toi », ou « L’Affiche rouge », mais combien ont lu Le Roman inachevé, autobiographie en vers à la Eugène Onéguine, dont ils sont extraits ? Le Paysan de Paris, bien sûr, mais qui lit vraiment les textes tardifs, parmi les plus intéressants ?
 

A Dakar, au «Studio des vanités»

22 janvier 2016 | Par Omar Victor Diop

Compositeur, créateur, journaliste, actrice, blogueuse…, ces nouveaux visages de la culture urbaine du Sénégal photographiés par Omar Victor Diop ont en partage l'optimisme et l'ambition, « loin de l'image de l'artiste farfelu ou marginal du XXe siècle », raconte le photographe. Puisque paraître, « c’est déjà une façon d’être », chaque portrait se fait en commun : le sujet et le photographe choisissent ensemble « les indices vestimentaires et décoratifs porteurs d’affirmations identitaires, de translations sociales ». Ce Studio des vanités est exposé en regard des portraits noir et blanc du Malien Malick Sidibé à la Galerie du Jour agnès b. à Paris jusqu'au 19                                             

  1. À gauche, Sashakara, actrice, mannequin, créatrice. « Elle touche à tout », raconte le photographe, « elle est typique de cette jeunesse dakaroise ambitieuse et talentueuse. » À droite, Oumy Ndour, journaliste. Elle travaille à la Radiodiffusion Télévision sénégalaise (RTS) et est régulièrement primée en Afrique pour ses documentaires.

  2. À gauche, Ken, productrice musicale et blogueuse. Son label accompagne des rappeurs et slameurs et son blog, Wakh'art, répertorie tout ce qui se passe sur la scène culturelle sénégalaise. À droite, Laure et Baay, créateurs. Installés à Dakar jusqu'à ces derniers mois, ce couple porte la marque Bull Doff, dont les pièces s'inspirent de la rue.

  3. À gauche, Joël, auteur-compositeur, chanteur et mannequin. De double origine sénégalaise et italienne, il vit à Dakar, Paris et Londres. Sa musique peut être écoutée ici. À droite, Khady, maquilleuse. Après des études notamment en France, elle est rentrée au Sénégal. Elle travaille pour la télévision et a fait partie de l'équipe du film d'Abderrahmane Sissako, Timbuktu.

  4. Art comes first. Sam Lambert et Shaka Maidoh forment ce duo de créateurs de mode, plasticiens et vidéastes. Voir leur site ici.

  5. À gauche, Jean-Charles, mannequin, acteur. D'origine sénégalaise et libanaise, il est parti en France après le bac pour travailler dans la mode. Il a récemment repris des études de psychologie. À droite, Selly, créatrice. « C'est une Tim Burton à la mode dakaroise, explique Omar Victor Diop. Une des rares dans la mode africaine à avoir un univers propre. » Son site est ici.

  6. À gauche, Thierno, mannequin, acteur, designer. « C'est le premier portrait de ma série. J'aime beaucoup son visage qui a un côté vintage, un peu comme dans la série Mad Men », raconte le photographe. Thierno travaille aujourd'hui aux États-Unis, notamment avec des marques de sport. À droite, Doro, DJ, promoteur d'événements. « Il a lâché tous ses diplômes pour revenir à Dakar et être DJ. Tous ses événements sont très suivis », explique Omar Victor Diop.

  7. Adama, designer, promotrice d'événements. « Elle a un nouveau projet par jour », précise Omar Victor Diop : éditrice de magazine, initiatrice de la Fashion black week, soutien aux jeunes créateurs…

    • La Galerie du Jour agnès b. propose jusqu'au 19 mars l'exposition Malick Sidibé / Omar Victor Diop. 44, rue Quincampoix, Paris IVe.
    • Médiapart

Mort d’Ettore Scola, maître du grotesque et des regrets

 

 

Le réalisateur italien Ettore Scola, le 18 octobre 2015 à Rome.  

Il avait dirigé les plus grands acteurs italiens, à commencer par Sophia Loren et Marcello Mastroianni dans Une journée particulière, présenté à Cannes en 1977, chroniqué les bouleversements de la société italienne depuis ses marges, comme le bidonville romain d’Affreux, sales et méchants (1976) et tiré parmi les premiers le bilan amer des désillusions de l’après 68 dans La Terrasse (1980). Ettore Scola, maître du cinéma italien des années 1960 à la fin du XXe siècle est mort, le 19 janvier dans une clinique romaine à 84 ans. « Son cœur s’est arrêté de battre par fatigue » ont indiqué son épouse et ses filles, citées par le Corriere della Serra.

Ettore Scola est né le 10 mai 1931 à Trevico, en Campanie. Sa famille s’installe bientôt à Rome, où il entame des études de droit tout en manifestant un intérêt pour le dessin satirique (des décennies plus tard, il exposera dans une galerie parisienne). Il collabore à la revue humoristique Marc’Aurelio, tout comme les scénaristes Age et Carpelli ou Federico Fellini.

Sa vocation juridique cède définitivement le pas au cinéma au début des années 1950. Le jeune homme est d’abord scénariste. En douze ans, de 1952 à 1964, il collabore au script de dizaines de films, qui pour la plupart n’ont pas marqué l’histoire du cinéma, comme Deux Nuits avec Cléopâtre (avec Sophia Loren dans le rôle-titre) ou Toto dans la Lune, variation cosmique des tribulations du comique napolitain. On retient quand même sa contribution aux scénarios des premiers grands films de Dino Risi, Le Fanfaron, Les Monstres ou La Marche sur Rome.

Enlisement de la société italienne

En 1964, il passe à la réalisation avec Parlons femmes, un film à sketches, comme c’était la mode à l’époque en Italie dans lequel joue déjà l’un de ses interprètes d’élection, Vittorio Gassman. Suit en 1968, Nos héros réussiront-ils à retrouver leur ami mystérieusement disparu en Afrique, film d’aventure satirique tourné entre l’Italie et l’Angola, avec Alberto Sordi et Bernard Blier puis Drame de la jalousie (1970) qui le fait remarquer par la critique française, sensible au mélange de grotesque et de réalisme de cette histoire d’amour triangulaire située dans un quartier pauvre de Rome. Le film est interprété par Monica Vitti, Giancarlo Giannini et Marcello Mastroianni et vaut à ce dernier un prix d’interprétation au Festival de Cannes. Suivent Permette, Rocco Papaleo ? (1971) et La Plus Belle Soirée de ma vie (1972), d’après La Panne, pièce de Friedrich Dürrenmatt, avec Michel Simon et Sordi.

A cette époque, Ettore Scola tourne des documentaires pour le parti communiste italien, sur les fêtes de l’Unita, le quotidien du parti ou les luttes à la Fiat. En 1974, il connaît un succès international avec Nous nous sommes tant aimés, qui suit le parcours de trois amis – un avocat (Gassman), un professeur (Stefano Satta Flores) et un prolétaire (Nino Manfredi) – de la fin de la guerre aux années 1970. Le film met ainsi en scène l’enlisement de la société italienne dans le système démocrate-chrétien, tout en rendant hommage au néoréalisme de l’après-guerre. « Notre cinéma est toujours mêlé aux faits de la société italienne, nous avons hérité cela du néoréalisme : « Toujours suivre l’homme », indiquait Zavattini. Même en changeant de langage, de style, je crois que le message est resté », explique alors le réalisateur dans un entretien accordé au Monde.

« Typologie de l’isolement, de la différence sociale »

Scola revient ensuite au grotesque, avec Affreux, sales et méchants, qui a pour décor un bidonville romain menacé par l’urbanisation galopante et met en scène la cupidité de ses habitants, dominés par un tyran qu’incarne Nino Manfredi. Le film remporte le prix de la mise en scène à Cannes en 1976. Après une satire de la télévision (Mesdames et messieurs, bonsoir), il réalise ce qui reste son film le plus célèbre, Une journée particulière (1977). Il y raconte la rencontre, le 6 mai 1938, entre une ménagère romaine (Sophia Loren) et un intellectuel homosexuel persécuté par le régime fasciste (Marcello Mastroianni). En bruit de fond, la radio raconte une autre rencontre, entre Mussolini et Hitler. Le réalisateur aimait à rappeler qu’il portait l’uniforme des « fils de la louve », l’organisation enfantine fasciste ce jour-là.

A Jacques Siclier, qui l’interrogeait dans ces colonnes, Scola expliquait : « On fait toujours à peu près le même film. J’ai toujours été préoccupé par une typologie de l’isolement, de la différence sociale. Je ne pars pas d’un sujet, mais d’une idée que je transpose dans le grotesque et l’humour, car je trouve que c’est une façon noble et tragique de représenter les problèmes contemporains ». Mais pour les besoins de ce film, Scola se départit tout à fait de son humour sardonique. Peut-être pour compenser, il réalise la même année avec son complice Dino Risi Les Nouveaux Monstres, version actualisée, plus vulgaire, plus érotique, plus méchante, des Monstres de 1963.

Désillusions de la gauche italienne

Son film suivant, La Terrasse est lui tout d’amertume. A travers les mondanités d’intellectuels romains (Mastroianni, Tognazzi, Gassman, Trintignant, Reggiani), Scola fait le portrait des désillusions de la gauche italienne. Ettore Scola est alors au sommet de sa gloire, italienne et internationale. Il est régulièrement sélectionné en compétition au Festival de Cannes et collectionne les trophées. Mais Passion d’amour (1981) et La Nuit de Varennes (1982), comédie historique autour de la tentative de fuite de Louis XVI ne rencontrent pas le même succès.

Il reste un triomphe à venir, celui du Bal (1983), adaptation virtuose et muette d’un spectacle du metteur en scène français Jean-Claude Penchenat, qui met en scène des couples évoluant sur la piste d’un établissement populaire. Le film rassemble presque un million de spectateurs en France et est nommé à l’Oscar. Suivront encore neuf longs métrages de fiction qui n’égaleront pas leurs prédécesseurs. Même la réunion de Jack Lemmon et Marcello Mastroianni dans Macaroni (1985), même le retour à la fresque historico-intimiste avec La Famille (1987) ne convainquent pas tout à fait. Le dernier film de cette série, Gente di Roma, sorti en France en 2004, a pour toile de fond les manifestations contre Silvio Berlusconi. Alors qu’il avait annoncé sa retraite, Ettore Scola a donné un dernier film, un documentaire présenté à la Mostra de Venise en 2013 intitulé Qu’il est étrange de s’appeler Federico, dans lequel Scola évoquait son aîné, son ancien collègue de Marc’Aurelio, Fellini.

 

Bah Oury, même si c’est un coq cubain qui t’accueille à l’aéroport, ne jette pas l’opprobre sur tes frères. (Saïdou Nour Bokoum)

Comme le bel Annabi Youssouf (AS) dont les frères l’avaient « oublié » » dans un puits, trouvé par des marchands, vendu à Putiphar un grand d’Egypte, puis mis dans un "cageot" (cachot) à consommer par ces dames et finalement libéré par ce proche de Pharaon qu’il avait libéré d’un cauchemar, comme Annabi Youssouf (AS), dis à ceux qui t’ont oublié :

Je viens après avoir embrassé ma famille, vous saluer et vous dire : aujourd’hui, pas d’opprobre sur quiconque.

Wa Salam,

El Hajj Saïdou Nour Bokoum

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L’écrivain Michel Tournier est mort à l’âge de 91 ans

 

L'écrivain Michel Tournier à son domicile de Choisel (Yvelines), en 2009.  

Il ne pensait pas grand bien de la vieillesse, se plaignait de s’ennuyer et de ne plus pouvoir voyager à ceux qui venaient lui rendre visite dans sa retraite de la vallée de Chevreuse, au presbytère de Choisel, où il s’était installé il y a plus d’un demi-siècle. Venu tardivement à l’écriture – il avait 42 ans lors de la parution de son premier roman –, Michel Tournier avait cessé de publier des fictions au mitan des années 1990. Il laisse derrière lui une œuvre saluée, dès ses prémices, pour son importance, sa capacité à mêler les mythes et l’histoire, le prosaïque et la transcendance, mais numériquement peu importante, au regard de sa longévité – neuf romans pour adultes et enfants, une poignée de recueils de contes et nouvelles, quelques essais ; au printemps 2015, Gallimard avait fait paraître Lettres parlées à son ami allemand Hellmut Waller, 1967-1998. Régulièrement cité pour le prix Nobel de littérature, Michel Tournier est mort le 18 janvier chez lui, à Choisel, dans les Yvelines, entouré de ses proches, a précisé son filleul, Laurent Feliculis, que l’écrivain considérait comme son fils adoptif. Il avait 91 ans.

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Né le 19 décembre 1924 dans une famille de germanistes – son père a abandonné l’enseignement de l’allemand pour se lancer dans le commerce –, Michel Tournier se destine à la philosophie, qu’il étudie, au lendemain de la seconde guerre mondiale, à l’université de Tübingen. Rentré en France après avoir obtenu sa licence, cet admirateur de Kant, dont il se targuera toute sa vie d’être l’un des rares propriétaires de l’œuvre intégrale en allemand, et de Jean-Paul Sartre, son « père spirituel », renonce à ses projets après avoir échoué à l’agrégation à deux reprises. Il répétera souvent qu’il n’aurait pas écrit s’il avait été reçu à cet examen.

Fascination pour les mythes

Ami de Gilles Deleuze, Roger Nimier ou Pierre Boulez, il commence à travailler pour la Radio-diffusion télévision française, puis Europe 1, avant d’entrer comme lecteur et traducteur de l’allemand (notamment d’Erich Maria Remarque) chez Plon. Au début des années 1960, ce passionné de photographie présente l’émission télévisuelle « Chambre noire ». En 1970, il sera à l’origine des Rencontres d’Arles, premier festival mondial consacré à cet art.

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Entre-temps, il a fait une entrée remarquée sur la scène littéraire, avec la sortie chez Gallimard (qui publiera l’essentiel de son œuvre) de Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967), le premier roman de sa production qu’il ait estimé digne d’être présenté à un éditeur. Le succès, public et critique, est immédiat, pour cette relecture rousseauiste du mythe de Robinson, qui obtient le Grand Prix de l’Académie française. En 1971, il réécrit pour les enfants ce premier roman, sous la forme de Vendredi ou la vie sauvage. Etudié dans les classes, vendu par millions d’exemplaires, celui-ci restera la « rente » et le « livre fétiche », comme il le disait, de celui qui ne conçoit pas d’écrire pour n’être pas lu.

L'écrivain Michel Tournier, le 23 novembre 1970, signant des exemplaires de son roman "Le Roi des Aulnes" qui lui avait valu ce jour-là l'attribution du prix Goncourt.  
L'écrivain Michel Tournier, le 23 novembre 1970, signant des exemplaires de son roman "Le Roi des Aulnes" qui lui avait valu ce jour-là l'attribution du prix Goncourt. AFP

Trois ans après Vendredi paraît Le Roi des aulnes, qui vaut à son auteur le prix Goncourt, attribué à l’unanimité. Ce roman emprunte son titre à un célèbre poème de Goethe et raconte l’histoire d’Abel Tiffauges, Français emprisonné en Allemagne à la suite de la drôle de guerre, qui, après avoir croisé Göring, finira par devenir « l’ogre de la forteresse de Kaltenborn » recrutant de force des enfants destinés à périr dans la défense de cette fortification lors de l’invasion soviétique. Si ce texte démontre la grande connaissance qu’a Tournier de la civilisation germanique, il déploie toute la limpidité de son écriture pour conjuguer réalisme et magie, ou plutôt une forme de surnaturel : son grand modèle littéraire est le Trois contes de Flaubert. Avec ce deuxième roman, l’écrivain indique aussi la place prépondérante que tiendra l’exploration des figures célèbres et des personnages légendaires dans son œuvre. A l’ogre de Kaltenbom répondra ainsi en 1978 celui, « hippie », du Coq de Bruyère. En 1975, le troisième grand roman de Michel Tournier, Les Météores, achève de prouver cette fascination pour les mythes : il y explore celui de Castor et Pollux à travers des personnages gémeaux. La place qu’y tiennent les ordures ménagères témoigne, elle, de l’intérêt de Tournier pour ce qu’il désigne comme une « esthétique du merveilleux sordide » – sachant qu’il ne dédaigne pas une pointe de scatologie, si elle se mêle de philosophie, comme c’était le cas dans Vendredi et Le Roi des aulnes.

 

Pilier de la vie littéraire

Ses trois premiers romans resteront, de l’avis général, les grandes œuvres de Michel Tournier. Il est devenu un personnage incontournable de la vie littéraire, même s’il vit, retiré, à Choisel, pour en éviter la plupart des tentations. Depuis 1973, il fait partie du jury du prix Goncourt. Ses livres continuent d’être accueillis comme des événements. Ainsi des nouvelles du Coq de bruyère (1978) ou de son quatrième roman, Gaspard, Melchior et Balthazar (1980), sur les Rois mages, où il montre le visage, nouveau, d’un mystique. Ainsi, encore de Gilles et Jeanne (1983), dans lequel il se penche sur les personnages de la Pucelle et de Gilles de Rais, son maréchal devenu ogre. En 1985, La Goutte d’or lui permet d’évoquer sa passion de la photographie à travers le parcours d’un jeune Berbère, qu’un cliché pris par une touriste a dépossédé de son image, et qui part à la recherche de cette femme, ce qui lui fera connaître le racisme en France.

Dans les années 1980 et 1990, Michel Tournier est devenu à ce point central dans la littérature française que François Mitterrand vient, à quatre reprises, lui rendre visite dans son abbaye au cours de ses deux mandats. Installé à Choisel mais peu porté sur le mythe de l’écrivain retiré dans sa tour d’ivoire, il s’exprime beaucoup dans les médias, français et étrangers, n’hésitant pas à faire assaut de propos provocateurs ou choquants. En 1989, ce célibataire enthousiaste déclare au magazine américain Newsweek : « Les avorteurs sont les fils et les petits-fils des monstres d’Auschwitz. Je voudrais rétablir la peine de mort pour ces gens-là » – il justifie plus tard ces propos, qu’il ne renie pas, par un dégoût « viscéral » pour l’interruption volontaire de grossesse. En 1996, il affirme que la loi Gayssot, qui qualifie de délit la contestation de crime contre l’humanité, transforme « un fait historique en un article de foi dont la négation devient un blasphème » – sa phrase établissant un parallèle entre la Shoah et le dogme de l’Immaculée Conception.

Ses camarades de l’académie Goncourt le défendent toujours, et il est un pilier de la vie littéraire. Ses livres, nouvelles, romans, essais, sont publiés et traduits dans le monde entier, tandis que lui, fier d’être devenu un « auteur scolaire », passe une grande partie de son temps dans les écoles, à expliquer son œuvre et communiquer le plaisir de la lecture aux enfants. Même s’il écrit, lui, de moins en moins.

L'écrivain Michel Tournier à l'émission littéraire Vol de Nuit le 23 mai 2006 à Paris.  
L'écrivain Michel Tournier à l'émission littéraire Vol de Nuit le 23 mai 2006 à Paris. FRED DUFOUR / AFP

En 2009, il décide de quitter l’académie Goncourt, à cause de son âge, de la fatigue et de son manque d’appétit – nécessaire pour les agapes délibératives chez Drouant. Apparaissant éternellement coiffé, ces dernières années, d’un petit bonnet de laine, cet ancien amoureux des voyages (notamment en Afrique subsaharienne et au Canada) se dira jusqu’au bout satisfait de l’existence qu’il a menée. En 2002, l’amateur de « vrai roman », allergique à l’évocation de l’intime, avait fait paraître un Journal extime, dans lequel il écrivait : « Une idée pour le paradis : après ma mort, je suis placé devant un panorama où toute ma vie est étalée dans les moindres épisodes. Libre à moi de revenir sur celui-ci ou celui-là et de le revivre (…). C’est que je suis dévoré de nostalgie et de regret en me souvenant de scènes de ma vie auxquelles je n’ai pas accordé l’attention qu’elles méritaient. »