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Mis à jour le mardi 22 décembre 2015 21:52
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Publié le mardi 22 décembre 2015 19:28
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Écrit par Saïdou Nour Bokoum
Transmettre la résonance du roman Chaîne de Saïdou Bokoum paru en 1974 tout en en décryptant son écriture contextualisée, tel est l'objet de cette série d'articles qui lui est consacrée. Epuisé, l'ouvrage n'est pour le moment plus disponible. A partir d'extraits du livre, de la voix de l'auteur et de l'écriture documentée du chercheur en littératures francophones, Nicolas Treiber, Africultures explore la place de Chaine dans l'histoire de la littérature africaine contemporaine. Après « Dans l'atelier de Saïdou Bokoum et Chaine, le roman inconnu de Bokoum », voici un épisode qui poursuit les traces des origines du Kaloum tam-tam dans le roman.
"Du théâtre comme initiation"
Faute d'archives vidéos, difficile de se représenter la teneur exacte des spectacles de la troupe du Kaloum Tam Tam. Dans la photothèque de la ville de Tarragone, en Espagne, il y a bien cette poignée de clichés d'une représentation à l'auditorium du Champ de Mars lors du festival d'été, le 30 juin 1972 (1). Deux batteurs, parmi lesquels, à gauche, on reconnaît Saliou Sampil. Des danseuses entourant un homme. Une procession de danseurs surgissant côté cour. Un chœur de femmes altières vêtues de boubous. L'une qui s'avance vers le micro. Pour finir, une femme étendue sur la scène, agrippée par un « sorcier » portant masque en bois et jupe de raphia. Une succession de scénettes, de sketches et de danses, le rébus d'une histoire inconnue entremêlant l'amour et la mort.
L'esthétique d'un engagement
Le Kaloum tam-tam disposait d'un large répertoire. Parmi ses pièces, Kakilambé, Bi man Salou (les chefs d'aujourd'hui) et Cham, une grande fresque sur la domination des Africains, de la malédiction biblique aux luttes de libération. Dans Chaîne, le héros retrouve ses amis au moment où le groupe Kotéba monte Cham. À Kanaan qui vient de franchir la porte de son appartement, Kéfing offre ce résumé enflammé : "- On essaie en ce moment de mettre en scène l'histoire de la négraille prise par les deux bouts de la Chaîne : ‘Cham, aujourd'hui comme hier.' (...) Donc on essaie de revoir ça, de Canaan à Cabral, en passant par les captiveries, l'enculade de Berlin en 1885, la mascarade actuelle, depuis qu' « on a parlé d'indépendance »...."(2) Chaîne d'asservissement, Chaîne de transmission. Chaîne qui relie, Chaîne qui emprisonne. Ambivalente est la Chaîne. Une tension qui enchaîne les situations, mise en scène dans des riffs de guitare électrique et des roulements de djembé.
À l'origine, les spectacles du Kaloum tam-tam ne comportaient pas de scénario, à peine un script de départ. Saïdou Bokoum se souvient du premier : "Nous sommes partis d'un poème de Koly que récitait N'nady Conté. Il commençait par'Tam tam de Bandiagara, les 220 volts expulsés dans les sexes sanglants…' C'était la seule phrase écrite, tout le reste était improvisé." Le matériau était retravaillé soir après soir, le script prenait forme de représentation en représentation. Sur scène, le langage des corps, le mime et la danse l'emportaient sur celui des mots. Keita Fodéba, dont le Kaloum a repris et adapté un des poèmes célèbres, "Minuit", était déjà passé par là avec ses Ballets africains. Le Living Theatre aussi. Et Bokoum égrène les noms des créateurs et des troupes qui faisaient vivre le théâtre de l'époque : Jerzy Grotowski, Teatro campesino, Peter Brook, the Bread and Pupett Theatre, etc. Le Kaloum tam-tam a surgi dans l'avant-garde artistique avec une forme nouvelle, interactive, alliant l'humour à la critique, adaptée à la diversité de son public. "Les gens se disaient : ‘Tiens, c'est du Nouveau théâtre. Mais tout ce mélange renvoyait aux origines du Kotéba classique."
Nous y voilà. Bokoum lève enfin le voile : le nom du groupe dans Chaîne désigne en fait le fondement de la création du Kaloum tam-tam. Un roman, une troupe, le théâtre d'une lutte dont les échos se diffractent sur les parois du présent. Et, à présent, la clé du lieu d'où naît le feu.
Kotéba ou le fondement de la création
"Kotéba" est le nom d'un rituel baman-mandingue mêlant théâtre, musique et danse. Il désigne la partie théâtrale sécularisée d'un grand rituel d'initiation de la confrérie des chasseurs du Mandé, le Korè. Le Kotéba est traditionnellement joué durant les fêtes de fin des moissons. Dans des saynètes satiriques improvisées, les jeunes incarnent des figures familières.(3) "Le vrai Kotéba, précise Bokoum, commence par des personnages : le fou du village, le cocu, la femme volage, le poltron… C'est cette partie comique, détachée du rituel du Korè, qui a donné le Kotéba." Une farce villageoise, une manière de réguler par l'humour la vie de la communauté. "Le Kotéba repose sur une distanciation. L'initié doit apprendre à jouer la vie, à ne pas la prendre au sérieux." À la fin du spectacle qui dure toute la nuit, grâce aux échanges entre danseurs et comédiens, aux interactions avec le public, les acteurs disposent pratiquement d'un texte. Une technique de création dont s'inspire le Kaloum tam-tam.
Bokoum est allé plus loin encore dans ses cours de théâtre et de tradition orale à l'université de Paris-8 Saint-Denis, entre 2002 et 2010. Il considère que le Kotéba opère la synthèse des deux définitions du théâtre : la définition minimaliste de Brook - une situation avec un minimum d'aménagements -, et la définition maximaliste d'Aristote, comme spectacle chanté, mimé et dansé. Un art total donc, qui marque l'entrée dans un univers symbolique. "Koté", rappelle Bokoum, signifie "escargot". Le Kotéba se joue sur la coquille d'un gastéropode. Sur scène, la spirale s'exprime en cercles. Le maître du Kotéba et les batteurs se tiennent au centre, à côté du foyer où sont chauffées les peaux des tam-tams. Ce dernier symbolise la pointe du Koté, l'origine de la création du monde. Le Kotéba impulse un mouvement de retour en soi, de descente vers le feu qui mène la danse héliocentrique des planètes, vers le seuil du vortex d'où surgit le souffle d'un langage qui engendre la vie.
Le Kotéba retend la chaîne du sens, les liens entre l'être humain et l'univers. En quelques phrases, Saïdou Bokoum rend palpable la densité d'un secret initiatique. L'un des visages de l'universelle transcendance. Une balade dans la profondeur du temps, dans le palimpseste de l'espace. Pendant qu'il parle, la fiction du Kaloum se projette en transparence sur Paris. Des scènes, des sons, des mots de Chaîne. Les danseuses, les niamous, les niamas, la manifestation sur la place Contrescarpe qui se déverse dans la rue Monge, les batteurs, Fodé "dit Mazicien, dit aussi la Terreur de Marseille(4) " conduisant le chœur : "KOLON KALAN / SON YE MIN / KOLON KALAN / A KOUNTI (5)". Le roman et les mémoires se télescopent sur leurs orbites. Suivre leurs rebonds, d'ellipse en ellipse, happés par une tornade joyeuse. Au carrefour des astres dansants, entendre la poésie des traces.
(1)Photos visibles sur : http://web.tarragona.cat/fonsarxiu/fons_imatges/veurecataleg.php?id=2351. (2)Saïdou Bokoum, Chaîne, Paris, Denoël, 1974, p. 122. (3) http://www.africadence.com/dossier_oct.htm. (4) Saïdou Bokoum, op. cit., p. 268. (5) Ibid., p. 269. - See more at: http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=13372#sthash.qGgsXslo.dpuf
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Mis à jour le samedi 12 décembre 2015 00:19
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Publié le vendredi 11 décembre 2015 09:40
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Écrit par Saïdou Nour Bokoum
Je reviens de Dinguiraye, ville sainte, ville d'un dépôt sacré, en passe de devenir un Dépotoir. En attendant d'y revenir dans mon "Cahier d'un routard", voici trouvé entre deux traverses des rails de la mémoire en faillite, une pépite qui fut piétinée par l'indécrotable canaille. Il y a sept ans donc, presque jour pour jour, poussé par les féaux de Dajjal, Mouctar faisait l'ultime saut de l'ange.
« Celui qui meurt dans la pure innocence est un martyr » (El Hajj Mouctar Bocoum, source Trad. musulmane).
Mouctar, tu aurais pu aussi bien t’appeler Momo Wandel,Bouba Pessè, Fodé ContéOu Marcellin Bangoura, Pivi, Kendéka..
Tous artistes à qui il ne restait plus qu’à menacer D’aller planter leurs lits au cimetière
Rien n’y a faitComme Bassamba éminent cadre banquier
Qui contrairement à SassineN’a pas encore fini de trinquer
De se lasser de voir boire sa vie par la mal-vieOui,
Mouctar mon ami mon frèreDis-moi comment taire
Cette colère qui me taraudeAu risque de fracasser mon âmeC
ontre la muraille de l’Empire
Du Maître de Puissance
Qui vient de t’envelopper dans son EssenceAu bout d’un long et « triste petit matin »(1)
Qui dura plus d’une semaine
Une descente aux enfersTu t’es remis à t’alimenterAuparavant ta respiration chantonnait«
Un prêté pour un rendu! »En entrant en clinique porté
Par le petit MouctarL’orphelin que tu avais adopté
Et porté comme une âme-sœur
Tu ignorais que l’on t’avait mis une sonde
Comme lui ton nom que tu lui avais donné
Qu’il portait aussi comme une sonde
Orphelin rejeté du monde
Qui n’a que faire des rejetons de ce monde
Oui, à dix-huit heures tout allait mieux
On allait enfin dénouer ce misérable nœud
Qui t’empêchait de goûter les mets
Que tu rendais aussitôt déglutis.
A vingt heures tu rendais l’âme.
A Paris autour de minuit le téléphone sonne
De Conakry à cette heure
On vous bip pour des banalités O
u alors on vous annonce Le Décret de la fatalité
Quelqu’un est passé de l’autre côté du néant
Tu fus de la promotion des premiers
Qui furent les derniers Ceux à qui on a promis de gérer ce pays
Tu as choisi l’exil après huit mois de camp Boiro
Les années 60, 70, comme tous les exilésTu as galéré et atterri à la B.A.D.
Combien de jeunes fuyardsTu as abrités, nourris à Adjamé..
A Conakry quand ce fut l’ « Ouverture »
Tu as sauté avec armes et bagages
Dans un magbana, en disant ouf, « bolibana! »
C’était le début de la Fermeture
Quand ton petit camarade
Qui t’avait laissé en rade
Dans la tourmente des eaux
De l’errance océane
Oui ton petit camarade
Devenu plus tard Phiraouna
T’a annoncé la bonne nouvelle.
Il avait besoin de toi dans l’antre
Où l’on danse sur les louanges sataniques
Du maître de ce bas-monde
Le pendant de la communion des saints
Où les magiciens de Phiraouna
Dansent en chantant
“In God we trust”
Là il a fait avec toi
Comme Pharaon avec Annabi Moussa:
Te faire admettre l’immonde attestation
Que lui Phirouaouna
« Il est dieu et roi de ce bas-monde »
Qu’il ne souffre pas de contradiction
Or je t’ai connu ennemi des contorsions morales
Longtemps avant que tu ne te retires
Dans la sublime contraction solitaire du moi uni au Soi
De l’autre côté de la « transcendance de l’ego »(2)
Libéré des pugilats illusoires
Entre le pour-soi et l’en-soi
Tu ne pouvais que danser à contre-temps
Tout en disant aussi
“Yes in God we trust”
Tu avais l’outrecuidance de préciser“
But He’s neither green nor yellow”
« Mon Dieu est le Maître de l’Orient »
« Qui peut faire lever le soleil de l’Occident »!
Alors il crut pouvoir te précipiter dans les ténèbres
Tu en fis une chute libre de tout déshonneur.
Chef de service, assistant
Tu t’es retrouvé à la documentation
Minable euphémisme qui fit de toi
Un rat des archives pour ranger et chiffrer « Jeune Afrique », « Le Lynx »
Et je ne sais quelle autre feuille de choux.
T’ayant définitivement chapitréIl crut Phiraouna que pour toi
Fini la manne et la caille
Cela jusqu’à ta retraite.
Pendant que la canail
le creusait le gouffre
De nos finances en s’en mettant plein les entrailles
La retraite?
Au diable la racaille!
Moins de cinquante euros tous les trois mois
Tu as voulu démissionner.
Nous n’avons pas eu de peine à t’en dissuader.
Tu as fait mieux.Un jour tu m’as dit
« Il y a longtemps que j’ai pardonné à Phiraouna ».
Après tout il avait mis de l’ordre, du tempo
Dans les rites sataniquesOù l’on transforme l’argile des courbettes
En cette substance mordorée qui brille
Comme cet or qu’on pille et que l’on empile
Dans les caves insatiables de ce bas-monde
Où grouillent tant de viles mines
Apres aux gains illicites
Tu es allé à La Mecque
Choisi par la loterie humanitaire du personnel
J’avais peur pour toi
Tu n’avais « plus que les os et la peau »
Comme ce cheptel sahélien
Qui refuse l’herbe grasse
Surgie du fumier des entrechats et « couchats » (3)
De nos bureaux animés du tintamarre des pots-de-vin
Oui j’avais peur, tes jambes ne te suivaient plus.
Au début de ton séjour au Hajj
Tu as perdu tout ton pécule
Des âmes bien nées dont l’ambassadeur d’alors
Qui a donné le ton
Ont eu des gestes de solidarité
Le miracle du Hajj a fait le reste
Dès que tu es revenu
Tu t’es fait bâtir une grande maison
Agréable et simple où tu passais le temps
A te rapprocher de ton SeigneurAujourd’hui
Il t’a rappelé à LuiTu as pardonné à Phiraouna.
Ce n’est pas que j’aie la rancune tenaceVoilà je n’ai pas encore comme toi
Humé le parfum de la sainteté
Et hélas ou heureusement
Il y a des conditions au pardon
Ce qui n’est pas refus de l’abandon de la haine
Elles sont trois ou quatre
Dans la tradition musulmane
Reconnaître sa faute
Promettre de ne plus recommencer
Naturellement demander pardon..
Adossé aux pieds vermoulus
De nos hôpitaux et cliniques privées
Portails de mouroirs, de centres de transit
Vers les dépotoirs du siècle
Lever les bras au ciel
S’en remettre au Tout Puissant
Avant le saut hors des latrines
Et du néant de ce mondePour disparaître dans les lettres lumineuses
Inscrites comme un sceau ineffable
Par les Mains de l’Etre
Avant dire ceci qui n’est ni menace
Ni cri de haine et de vengeance
Mais petit rappel de l’Histoire
Chant d’espoirVous ne perdez rien pour attendre
O vous caïmans de la mort rouge
La jeunesse éternelle qui veilleAura votre peau de crocodiles!
Mouctar et toutes les autres victimes
De ce pays devenu Empire du martyre
Puisse Le Tout Miséricordieux accueillir
Votre repentir en vous accordant Son Naîme!(4)
Amîne
Notes
(1) Cahier d’un retour au pays natal Aimé Césaire éd. Présence africaine
(2) J-P Sartre 1965 éd. Vrin
(3) pot-de-vin en « français de Moussa », Côte d’Ivoire
(4) Agrément divin
El Hajj Saïdou Nour Bokoum