Dans l'atelier de Saïdou Bokoum Les fils de Chaîne #1 : Terrain d'archéologie littéraire (Nicolas Treiber)

Transmettre la résonance du roman Chaîne de Saïdou Bokoum paru en 1974 tout en en décryptant son écriture contextualisée, tel est l'objet de cette série d'articles qui lui est consacrée. Epuisé, l'ouvrage n'est pour le moment plus disponible. A partir d'extraits du livre, de la voix de l'auteur et de l'écriture documentée du chercheur en littératures francophones, Nicolas Treiber, Africultures explore la place de Chaine dans l'histoire de la littérature africaine contemporaine.

En préparant la rencontre, je pensais un peu à Salinger et aux myriades de reporters qui, par vagues, ont vu se briser sur sa porte close leur rêve de papiers. En ce mois de décembre 2014, à la terrasse d'un café de la Place Saint-André-des-arts à Paris, je m'apprêtais à voyager dans le temps, à rencontrer celui que je considérais comme un mythe. Pas un de ces anachorètes modernes qui, par dégoût, auraient rompu tout contact avec le monde, ni une de ces stars littéraires misant sur la rareté de leur parole pour mieux donner à lire leurs écrits, simplement un homme et un livre tombés ici dans l'oubli : Saïdou Bokoum, 70 ans, originaire de Guinée, écrivain, metteur en scène, enseignant, auteur d'un seul roman, Chaîne, paru en 1974 aux éditions Denoël. J'ai découvert le texte par hasard en suivant le fil thématique en pointillé passant d'Ousmane Socé dans les années 1940, à Camara Laye, Aké Loba ou Bernard Dadié dans les années 1950, puis à Cheikh Hamidou Kane à l'orée des indépendances politiques. Ce fil était tissé de la trame du vécu du migrant africain en France, le plus souvent étudiant, confronté aux affres de la vie parisienne, aux chocs symboliques et aux lignes de failles qui traversent la cartographie éclatée, les points de repères disséminés qui composent son univers mental en lutte contre la colonisation culturelle.

La supernova des années 1970


Chaîne m'a fait l'effet d'une bombe : un flash esthétique jetant une lumière crue de magnésium sur le Paris de la fin de années soixante. Ce livre marquait un tournant. La véritable entrée du personnage de l'étudiant africain sur la scène de la postcolonie. Les combats sociaux des immigrés du tournant des années 1970 étaient enfin replacés dans leur filiation coloniale. Image de l'autre, image de soi, structures sociales, système d'exploitation économique, culturelle, symbolique, tout cela était saisi d'un trait vif et précis, dressant le portrait des étudiants et des travailleurs noirs dans une France gagnée par le racisme, dans laquelle ils luttent sans sourciller pour la reconnaissance de leurs droits. Un récit de combat, un texte de combat. "Nous arrivons, nous les Tupamaros, les Kamikazes, les very black, les black lions, les black mustangs de tous les pays. Nous désertons les trous, les puits, les terrils du Sud, les mines, les corons, les ponts, les échafaudages des zacéléms du Nord. Nous, les rescapés des hécatombes, des catacombes, des gratins, des croûtons, des débris, et d'autres parures et atours délaissés des villes (1)." Et de surcroît visionnaire : "La France, c'est quelque part au pays de Japhet. Nous sommes en l'an de grâce 2017 de Nostradamus. Pourquoi 2017 ? Je n'en sais rien, sans doute est-ce un chiffre de la cabale. C'est une année grosse de conjonctions, mais aussi de distorsions. Tous les astrologues l'ont noté : 2017, une année noire.(2)" Il n'en fallait pas plus pour tenter d'en passer le flambeau. Car Chaîne, qui a frôlé le Goncourt en 1974, étonné la critique, est bizarrement presque absent des livres d'histoire. Le lire aujourd'hui, c'est comme entrer dans un appartement seventies dont la porte aurait été fermée depuis lors. On s'attendrait à y trouver pêle-mêle la poussière d'étoiles de mai 1968, des éclats de rires orange, les échos de la libération sexuelle, les espoirs et les désillusions des migrations postcoloniales des années Pompidou.
Chaîne concentre tout cela, la poussière en moins. Le texte n'a pas pris une ride. Nerveux, complexe, bourré d'intertextes, il mêle l'air d'une époque à la glaise des multiples références de l'auteur, de l'existentialisme à la mythologie de l'Afrique de l'Ouest. Démiurgique, il donne à voir les soubassements d'un monde, le nôtre.
Chaîne conte le récit bicéphale d'une errance et d'une reconstruction. Celles de Kanaan Niane, étudiant guinéen qui, après avoir essuyé les plâtres de la Cité universitaire de Nanterre, d'histoires de coeur ratées en goût prononcé pour les lieux interlopes, connaît la déchéance, frôle la mort, et ne devra son salut qu'à l'engagement artistique et politique, en réintégrant la troupe de théâtre fondée avec des amis à leur arrivée dans la capitale française, vers 1965 : le groupe Kotéba.
Je l'imaginais plus grand Saïdou Bokoum, en danseur élancé, comme son compère feu Souleymane Koly. Je l'imaginais plus vieux aussi. Ses yeux rieurs ont la clarté perçante de l'opale, et ça éclaire son visage, et ça contraste avec sa voix chargée de rocaille, comme un torrent qui se jette en bouillonnant dans la caverne de la poitrine. À peine le temps d'enclencher l'enregistreur pour saisir au vol le flot ininterrompu de sa parole et nous partons pour quelques heures, à déambuler dans l'univers mental de Chaîne, dans l'espace de Chaîne, dans ces rues où se jouent certains noeuds de l'intrigue de Chaîne : le Quartier latin.

De la critique comme manoeuvre militaire


Nous grimpons sur la butte peu après le Collège de France, rue des Carmes. Accroché à sa voix, je ne le quitte pas d'une semelle. Le micro dans la main gauche, marchant comme un crabe entre les passants, histoire de pas en perdre une miette. Kader, le photographe, nous suit de loin. On change régulièrement de trottoir en fonction des aléas de la foule. Curieux carrousel sur la rue des Écoles. Curieux attirail. Et Bokoum parle, parle, parle, enfile des chapelets de noms, et sa silhouette défile dans quantités d'images...
Nous montons la rue Descartes. Dans une tirade nerveuse de plaie mal cautérisée, il explique en deux mots le fond de l'affaire : pourquoi Chaîne n'a pas pris, et, malgré le choc à sa sortie, n'est pas entré dans l'histoire, ou si peu. Pourtant le livre avait bien atterri dans la liste du Goncourt ! C'est comme s'il avait sa place à deux chaises du bon Dieu. Alors quoi ? Sa parution avait bien un tantinet aiguillonné le landernau littéraire ! Donc quoi ? Qui a tiré le premier ?
Car ça a été un véritable tir de barrage cette affaire. La réception critique de Chaîne s'est faite en repoussoir, comme à la manoeuvre, mais c'étaient tout sauf des salves en l'air. Plutôt des rafales dans les jambes... Saluer la nouveauté pour mieux l'évacuer du champ de l'ancien, de la bonne vieille pérennisation rassurante des critères exotiques en matière de littérature africaine. Et, d'abord, dénier au jeune auteur la maîtrise de sa langue d'écriture. C'est ce qu'a fait Jean-Pierre Ndiaye à la sortie du livre dans Jeune Afrique : em>"L'élaboration de tout roman suppose que l'on possède ou maîtrise la technique de l'écriture de la langue dans laquelle on s'exprime. (...) Le roman est toujours une construction, une architecture. Dans Chaîne, le matériau va dans tous les sens. (3)" En gros, le tonus, la fougue, l'excès de Chaîne, le grand 8 permanent de la narration, la concaténation des chaînons - ceux qui, à la fois, nous relient et nous enchaînent - ne collaient pas aux chromos grossiers narrés dans le langage soutenu de l'Académie. Trop débridée la langue. "Chaîne ! chaîne ! chaîne ! ‘Monde' ! Fête des bêtes de somme. Potlach de terre et de mortier battu dans la bouse des bovidés bandés au coeur de la chaîne en rut. Le centre est envahi qui se disperse. Condensation, point de non-retour ?. Déroulement de la chaîne. Derrière, devant, chaîne. Nouvel air. L'ère de Tierimundu qui emporte l'air empesté de la dernière étape : le quinternaire(4)." Trop audacieuse l'architecture et ce motif de la chaîne qui engendre les symboles et tend le monde de part en part. Trop dérangeante la thématique des conditions de vie des migrants africains en ce début des années 1970, au moment où l'État français s'évertue à contrôler ses flux migratoires en mettant un terme à l'immigration de travail. Et la critique, au paternalisme craintif et à la suffisance dédaigneuse, donne de la voix. Paraît même que l'un des journalistes tenant le haut du pavé de la colonne de droite d'un canard parisien aurait pointé le manque de densité des personnages secondaires. Un déficit de psychologie. Une faute de bleu en somme. Et hop, au poteau ! Ça vous fusille un auteur à Saint-Germain-des-Prés. Quant aux chercheurs de l'époque, ils auraient tout bonnement évacué le texte de l'histoire de cette jeune littérature qu'ils étaient en train d'écrire.

La généalogie d'un silence


Il s'agit de faire la généalogie d'un silence, d'un trou, d'un vide, d'un angle mort. Chaîne est une source oubliée. Une écriture ajustée à la vie dans ses syncopes, ses tourbillons d'angoisse et ses éclats de bonheur parfois si forts qu'ils sont aussi mortels que la dépravation à laquelle Kanaan a bien failli céder. Comme ce jour où le héros manque de se noyer alors qu'il prend un bain de soleil et de Méditerranée. Sauvé par son amoureuse, il est ramené sur la plage, étourdi de beauté, l'esprit toujours ailleurs, enfoui dans le chant des sirènes du passé. Chez ce personnage, le bonheur est parfois impossible, d'autres fois inattendu. Et pourtant il existe. Et pourtant il éclot. Comme une fleur sur un tas de fumier, dans la brûlure des gaz putréfiés et l'odeur lourde de la mort.
La Contrescarpe. Nous atteignons la petite place circulaire bordée de cafés. La nuit vient d'y tapisser ses ombres scintillantes. Les terrasses chauffées sont clairsemées. Un clochard avachi sur les pavés est en grande discussion avec le duo de flics qui cherchent à l'embarquer. Nous nous postons à l'écart, derrière un arbre, à l'angle d'une ruelle. Je comptais proposer à Saïdou Bokoum la lecture d'un passage planté sur "la Contre", comme il l'appelle, sans penser que nous nous trouverions, à ce moment précis, dans le coeur de Chaîne. Dans l'atelier de Chaîne. Là où sa plume a commencé à griffonner les pages blanches de son roman à venir.
- See more at:
http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=13271#sthash.bmkj2Ozl.dpuf

Les fils de Chaîne #2 Terrain d'archéologie littéraire (Nicolas Treiber)

Transmettre la résonance du roman Chaîne de Saïdou Bokoum paru en 1974 tout en en décryptant son écriture contextualisée, tel est l'objet de cette série d'articles qui lui est consacrée. Epuisé, l'ouvrage n'est pour le moment plus disponible. A partir d'extraits du livre, de la voix de l'auteur et de l'écriture documentée du chercheur en littératures francophones, Nicolas Treiber, Africultures explore la place de Chaine dans l'histoire de la littérature africaine contemporaine. - See more at: http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=13271#sthash.yvx6eUrw.dpuf

"Une légende de boutefeux"

C'est l'été place Saint-Michel. Un été grisâtre, pluvieux, mais un été tout de même. Avec le jongleur de bulles de savon qui joue des quelques rayons du soleil par-dessus les têtes des touristes, et Saïdou Bokoum enjambant les éclaboussures de la fontaine pour rejoindre le lieu du rendez-vous. Nous avions décidé de retrouver son repaire de l'époque. Un bar à l'angle de la place, un Rallye, un Balto... mais la serveuse ne connaissait même pas le nom du patron de la veille. Les pierres avaient choisi de rester muettes. En face, se trouve pourtant un lieu mythique, l'un des épicentres de la création artistique africaine à Paris dans les années 1960. L'immeuble du 9, place Saint-Michel abritait une MJC. C'est là qu'ont eu lieu les répétitions de cette troupe de théâtre dont Chaîne raconte la naissance et la vie. Mais "Kotéba" n'est pas son vrai nom. Ne pas croire Chaîne. Plutôt se laisser porter par Chaîne. Car Chaîne est un livre qui se joue de l'histoire.

Aux origines du Kaloum tam-tam

La troupe se nomme Kaloum tam-tam. Il n'en reste que peu de traces. Quelques lignes dans les livres consacrés à l'histoire du théâtre africain à Paris au tournant des années 1960-1970, sa mention parmi d'autres troupes comme Le Calao, La Compagnie du Phénix, Masques... Quelques images sur Internet : l'annonce d'une représentation dans l'agenda de Droit & Liberté, le journal du MRAP, le 5 mars 1969 au théâtre Daniel Sorano de Vincennes ; le programme du Festival international de danse Afrique-Asie mentionnant son passage au théâtre de la Zarzuela à Madrid les 21 et 22 juin 1972 - la troupe y est présentée comme venant "d'Afrique centrale (sic)" ; des clichés, dans les archives du photographe Nicolas Treatt, de deux spectacles au Théâtre de l'Epée de Bois à Paris en 1969-1970 et au Théâtre des Amandiers à Nanterre en 1970-1971. Et il y a la mémoire vive de Saïdou Bokoum dressant le portrait d'une jeunesse débridée prête à monter sur le dos de l'histoire, à aiguillonner ses flancs, à accomplir son rugissement. Bokoum arrive à Paris en 1965. Scène fondatrice : derrière la gare de Nanterre-La Folie s'étend le bidonville, et l'étudiant, d'un regard atterré, embrasse la misère des travailleurs immigrés en Europe. Dans Chaîne, sa stupeur fait écho à ce programme superbe : "Je crois que nous devrions retrouver ce grand secret, notre génération aura fait ce qui lui est assigné ; mettre l'étincelle à la plaine. (1) "

Peu après, en 1966, l'étincelle surgit de la fulgurance d'une idée. Deux étudiants guinéens attablés à la terrasse du Pub Latin, aujourd'hui disparu, décident de créer une troupe de théâtre. "C'est Koly [Souleymane Koly] qui a trouvé le nom. Il faisait des études de sociologie à la Sorbonne, moi, de droit à Assas." Koly et Bokoum ne sont pas seuls. Ils en parlent à Ahmed Tidiane Cissé, qui prévient à son tour Saliou Sampil. Il y avait également Anne-Marie, une amie béninoise. Un an plus tard, Soriba Kaba, alias Plato, arrive d'Alger. Ensemble, ils forment le premier noyau. Le Kaloum tam-tam était une association française. Bokoum, amusé, se souvient que personne ne voulait en prendre la tête. "Les autres m'ont dit : ‘Eh toi, le petit Toucouleur-là, tu va être président !' Plato était trésorier, Koly, aux affaires étrangères, et Cissé, le directeur artistique." Aujourd'hui encore, il en conserve précieusement les statuts. Cette poignée d'étudiants sera rejointe par la comédienne et danseuse malienne Natou Thiam, future épouse de Souleymane Koly, Kerfalla Yansané, N'nady Conté, Fodé "Marseille" Youla, Raymond et Jacqueline Rouaf, Ahmadou Sow, Aïssatou Bah... Le Kaloum tam-tam va rapidement connaître le succès. En 1969, il est invité au festival d'Avignon. Aux débuts des années 1970, la troupe, qui compte parfois une vingtaine de personnes sur scène, tourne en France et en Europe (Espagne, Portugal, Suisse, Allemagne, Danemark...). L'un de ses batteurs, Fodé Youla, joue avec Claude Nougaro - les influences africaines du père de Cécile... ? Ses salves de percussions rythment le jazz de Quatre boules de cuir en 1973 (2). La même année, il signe la musique de Locomotive d'or, dont l'album éponyme est joué à guichet fermé durant trois semaines au Théâtre de la ville...

Des noms, enfin ! Des témoignages possibles. Des voix qui pourraient se souvenir quand d'autres s'éteignent, comme celles de Souleymane Koly et Ahmed Tidiane Cissé, tous deux partis en l'espace de six mois, entre août 2014 et janvier 2015. Devant ce silence ineffable, leur rendre hommage. Revenir à l'intention du Kaloum tam-tam : la création d'un théâtre d'expression africaine.

La rage de l'expression


Cette information début septembre, une aubaine : Soriba Kaba est de passage à Paris. Je retrouve l'ancien ministre des Finances de Guinée dans un café de la rue Belleville. Bokoum avait évoqué son amitié avec Romain Gary. Vérification faite, c'est bien lui le Kaba de la fin de Chien Blanc, cet étudiant africain qui accompagne le capitaine Kacew arborant ses médailles de compagnon de la Libération sous le nez de CRS interloqués, durant une promenade improvisée de la brasserie Lipp au Quartier latin, après une journée d'émeutes en mai 68. Gary en dresse un portrait suggestif : "Une de ces créations extraordinaires de notre temps : un mélange de rêve africain avec la dialectique marxiste, où le mao-léninisme remplace la vieille sorcellerie toute-puissante capable de faire pleuvoir. (3)" Chez Soriba Kaba l'esprit du Kaloum est aussi vivace. A fleur de peau.

Bokoum l'avait souligné : ses amis et lui sont une génération de transition. Ils ont goûté aux prémisses du régime dictatorial en Guinée ; Bokoum à la "diète noire" - embarqué, livré à la brousse et soumis à l'interrogatoire, 72 heures sans boire ni manger - durant la grève des professeurs du lycée de Conakry en 1961. Ils ont obtenu des bourses d'études, ils ont eu la chance de partir. Kaba achève le tableau. La politique est dans l'ADN du Kaloum tam-tam. Et ces étudiants de la diaspora guinéenne se situent sur une double ligne de front. Membres de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF), nourris à la sève de Marx, Lénine, Cheikh Anta Diop ou Gramsci, ils tapent tout à la fois sur l'ignominie des dictatures et celle du capitalisme triomphant. Quand ils ne répètent pas, ils tiennent séminaire sur un livre, un concept. Ensemble, ils affûtent leurs armes dialectiques. De cette critique radicale des idéologies, ils vont faire un théâtre. Le premier théâtre engagé africain. En deux mots : libération mentale. Jouer et débattre. Dans les foyers, les cités universitaires, les salles de théâtres...

Pour Soriba Kaba, le temps de parole qui suivait systématiquement les représentations était tout aussi important que le spectacle lui-même. Parfois, il servait à dissiper des malentendus. Anecdote dans le 16e arrondissement, en 1968 toujours, après l'assassinat de Martin Luther King. Les organisateurs pensaient leur faire l'honneur d'une minute de silence à la mémoire du pasteur. Toute la salle s'est levée. Sauf le Kaloum tam-tam. Il a fallu parler, briser la glace devant un public partagé. Non, King n'était pas leur idole. Ils lui préféraient Malcolm X, les Black Panters : "Notre génération n'acceptait pas de tendre l'autre joue", souligne Soriba Kaba. Mieux, elle était prête au combat.

Les membres du Kaloum tam-tam assignaient à leur création artistique une mission éthique et politique : plonger dans les masses, dans la masse des travailleurs immigrés, les conscientiser, encourager la revendication de leurs droits. La troupe joue gratuitement dans les foyers de travailleurs africains. Ailleurs, elle martèle l'injonction de leur reconnaissance au sein de la société française. L'aspect ludique des pièces, les sketches, les danses étaient au service de ce travail de compréhension et de médiatisation de la situation sociale des immigrés.

La prochaine fois, le feu


Un incendie se propage entre fiction et histoire. Revenons à Chaîne. Le foyer de la rue des Colonies embrase la conscience de Kanaan. C'est en sauvant un travailleur immigré des flammes que le héros va renouer avec le sens de son existence, son engagement, la participation au groupe Kotéba. Mal logement. Exploitation. Racisme... L'antienne inaugurale des années 1970. Le Kaloum tam-tam était plongé dans la mêlée. Bokoum en a saisi l'énergie de sa plume acerbe. Son livre paraît en pleine grève des foyers de travailleurs africains qui va marquer la décennie. Une claque au visage d'une opinion publique atone, sur la défensive à l'égard des immigrés, dont le décilage, fragile, est pour le moins récent.

Rue des Postes à Aubervilliers. Rue décatie. Au passage, quelques maisonnettes aux fenêtres murées. Un terrain vague grillagé où l'on devine les restes des poutres d'un hangar. Au 27, un petit pavillon. La nuit du 1er janvier 1970, c'est là que sont morts asphyxiés cinq Africains entassés parmi des dizaines d'autres par un marchand de sommeil. Un poêle défectueux. Cinq morts. Un événement qui mobilise enfin la société civile et la classe politique sur les conditions de vie des travailleurs immigrés. Le 10 janvier à Paris, Kateb Yacine et Jean-Paul Sartre sont présents à la levée des corps de Sow Bocar Thialel, Kamara Semba Hamady, Kamara Hamadi, Konte Allouli et Kamara Amara Sidi. Sur la couronne mortuaire déposée par les étudiants de la FEANF, on peut lire : "A leurs camarades victimes de l'exploitation capitaliste (4)". Jacques Chaban-Delmas, Premier ministre, se rend à Aubervilliers le 12. Il se donne deux ans pour en finir avec les bidonvilles. Pendant ce temps, à Ivry, 700 personnes survivent toujours dans une usine désaffectée. La loi Vivien visant la suppression de l'habitat insalubre est votée en juillet. En 1971, les crimes racistes se multiplient. La colère monte. Commencent les grèves de loyers et celles des ouvriers dans les usines - l'usine Pennaroya de Saint-Denis sera la première, le 20 janvier. Le début également de grèves de la faim. Dans cette histoire, Chaîne conte la participation possible de l'agit-prop du Kaloum tam-tam à l'éveil des consciences. Une action radicale. Intransigeante. Qui traverse l'époque. Derrière la geste d'un groupe de boute-en-train fantasques jouant leur jeunesse sur les planches, une légende de boutefeux. L'épopée d'une résistance artistique, politique, idéologique, contre l'ordre établi.

(1) Saïdou Bokoum, Chaîne, Paris, Denoël, 1974, p. 140.
(2) vidéo
(3) Romain Gary, Chien Blanc, Paris, Folio, 2009 [1970], p. 191.
(4) Voir à 0'26'' dans cette vidéo

- See more at: http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=13331#sthash.N8Y7Fl07.dpuf

Ablaye Cissoko : « Je veux qu’on fasse la différence entre les griots et les criards »

 Ablaye Cissoko, ici en juin 2015 sur l'emplacement de sa future école de kora, près de Saint-Louis, au Sénégal.         Crédits : Youri Lenquette    

Les pieds dans le fleuve Sénégal, la tête dans les étoiles. C’est là, dans le quartier-village de Keur Barka, un peu en retrait de Saint-Louis, l’ancienne capitale où il a grandi, qu’Ablaye Cissoko a appris à « écouter le clic de son cœur ». C’est ici, dans ce lieu qu’il dit chargé spirituellement que le joueur de kora de 45 ans a posé les fondations de son école : Kordaba, un lieu dédié à la kora, « le seul au Sénégal », assure-t-il. « J’ai l’idée de cette école depuis toujours. Mais je savais que cela prendrait du temps. Nous avons un devoir vis-à-vis de nos aînés. Nous aussi avons l’obligation de transmettre. C’est quelque chose de plus spirituel, de moins technique, qu’un enseignement académique. »

Comme tout griot, Ablaye Cissoko se réfère à une longue généalogie de musiciens messagers : il serait le descendant d’une famille dont les origines remonteraient au XVIe siècle. « Je porte le nom de celui qui a rassemblé les pièces pour fabriquer la kora. Ce n’est pas rien. » Certes, mais, pour ce projet, le natif de Kolda souhaite justement ouvrir aux non-initiés cet instrument longtemps réservé à la caste des griots. « La kora doit être accessible à tous. Comme la guitare. Au Sénégal, je ne connais qu’un conservatoire, à Dakar. Comment est-ce possible dans un tel pays de culture ? Il y a trop d’instruments traditionnels oubliés. »

Fils de la tradition

S’il a bien conscience d’être un des fils de la tradition, Ablaye Cissoko ne veut pas endosser le costume étriqué de gardien du temple. Bien au contraire. Depuis 2008 et la parution de l’album Sira, Ablaye Cissoko s’est distingué sur les scènes internationales en duo avec le trompettiste allemand Volker Goetze. Entre ces deux musiciens, une même envie d’aller par-delà les frontières établies. La complicité est telle qu’elle va déboucher sur plusieurs albums, qui font référence. Et, avec l’argent de ses premières tournées, le koriste a pu acheter le terrain pour cette école pas comme les autres. « C’est une petite école, artisanale, mais elle n’a pas de prix. Si l’on me donne des moyens, je l’embellirai. »

Pour l’heure, le Sénégalais n’a bénéficié d’aucune aide institutionnelle mais a pu compter sur la fondation BNP Paribas, mécène qui le soutient depuis 2012 par le biais de son association Boulokossi, à hauteur de 15 000 euros par an. « La culture ne semble pas avoir été la priorité de nos gouvernements. Je n’attends rien de l’Etat. Chacun dans notre coin, nous nous activons. Le jour de l’inauguration, je vais inviter les officiels. Pour qu’ils comprennent. Parce que, s’ils nous aident, on pourra encore faire mieux. »

« Tu es messager, les gens t’écoutent »

Epaulé par d’autres enseignants – ses frères, quelques oncles, d’autres aînés –, il compte suivre une poignée d’élèves « sur lesquels on mettra le paquet », mais aussi répondre aux demandes qui arrivent de partout : des musiciens confirmés comme des néophytes, de Dakar ou d’Europe, de tous âges. La kora semble être devenue le djembé du XXIe siècle. Avec toutes les dérives que cela suppose. A tous, il veut « enseigner les bons morceaux. Je veux qu’on puisse faire la différence entre les griots et les criards. Certains ont abusé du système pour faire juste du business, d’autres font du bien, au-delà de la musique. Jouer de la kora, c’est tout un savoir, des codes historiques. Le plus important, c’est que les enfants sachent pourquoi ils veulent la kora. Tu es messager, les gens t’écoutent. »

Prévue en octobre, l’ouverture officielle de Kordaba a finalement été repoussée au 15 décembre 2015. « Je préfère prendre le temps de bien faire les choses », assure le Sénégalais. Le premier cycle, jusqu’au printemps, aura ainsi valeur de test : deux classes de quatre élèves y recevront les préceptes fondateurs ; d’autres pourront suivre des cours particuliers. En parallèle, Ablaye Cissoko construit un autre lieu, Taliberté, en référence aux enfants de la rue. Toujours aux abords de Saint-Louis, c’est une résidence d’artistes (musiciens, peintres, sculpteurs et master classes) sur deux étages, où la kora sera aussi présente. D’ici là, il a sorti le 13 novembre, chez son label Ma Case, un nouvel album, Jardins migrateurs, avec le trio Constantinople. De quoi ajouter quelques briques aux projets dont il rêve pour son pays.

Une page dédiée à Kordaba sera hébergée sur le site d’Ablaye Cissoko

Chaîne, le roman inconnu de Saïdou Bokoum (Sami Tchak)

Transmettre la résonance du roman Chaîne de Saïdou Bokoum paru en 1974 tout en en décryptant son écriture contextualisée, tel est l'objet de cette série d'articles qui lui est consacrée. Epuisé, l'ouvrage n'est pour le moment plus disponible. A partir d'extraits du livre, de la voix de l'auteur et de l'écriture documentée du chercheur en littératures francophones, Nicolas Treiber, Africultures explore la place de Chaine dans l'histoire de la littérature africaine contemporaine. Avec en introduction, les mots de l'écrivain Sami Tchak.
Chaîne, l'unique roman du Guinéen Saïdou Bokoum, paru en 1974 aux éditions Denoël, bien qu'il ait alors figuré dans la première sélection du prix Goncourt, appartient à la catégorie des écrits n'ayant ni bénéficié de l'enthousiasme de la critique, ni du succès de librairie rapide ou lent, ni de ce mystérieux bouche à oreille qui a fait le bonheur de bien des écrivains. Non, Chaîne est un livre qui a à peine existé, que très peu de personnes ont lu, dont très peu de personnes ont entendu parler, même parmi les spécialistes. Certes, aujourd'hui, grâce à Internet, l'on peut découvrir à son sujet quelques récents articles en général élogieux. Mais la vérité c'est que Chaîne n'a pas glissé de l'exposition à la lumière vers l'oubli, il a subi le sort de bien des œuvres que leur grande qualité seule n'a pas suffi à faire vivre.

L'on peut s'amuser à trouver quelques explications à ce sort banal dans le monde de l'édition. D'abord, Chaîne venait après des textes marquants d'auteurs francophones d'Afrique, comme Ville cruelle d'Eza Boto (Mongo Béti), Nedjma de Kateb Yacine, L'aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, Le devoir de violence de Yambo Ouologuem, Les soleils des indépendances d'Ahmadou Kourouma, avant l'entrée en scène assez remarquée de Sony Labou Tansi avec >La vie et demie. Ensuite, l'auteur de Chaîne, faute d'autres publications, avait disparu lui-même de la scène littéraire, du moins de Paris. Enfin, comme ce roman n'avait pas eu l'heur d'entrer dans les programmes scolaires africains, son écho avait été assez faible.

Renaîtra-t-il un jour à la faveur d'une réédition ? Si oui, bénéficiera-t-il d'un accueil large de la part du public ? Tout cela relève de la grande incertitude autour du destin des écrivains et de leurs écrits. Pour le moment, il s'agit d'un livre disparu du marché depuis longtemps. Alors pourquoi en parler donc ? Parce que Chaîne, quatre décennies après sa sortie, reste actuel (ce qui n'est pas une prouesse rare, mais il est aussi des textes qui vieillissent avant même d'avoir été publiés.) Dans un article qu'il a consacré, en février 2011, à Chaîne, "La rage et le courage de Saïdou Bokoum", l'écrivain Salim Jay fait cette analyse assez juste : "Une extraordinaire profusion de nouveaux auteurs d'Afrique noire exprimant un vécu et un imaginaire modernes peut être constatée ces quinze dernières années. Cette fécondité et cette multiplicité de talents révélés autant en anglais qu'en français se confirme tandis que des éditeurs ont entrepris, au Sénégal comme en Afrique du Sud, la publication de récits et de romans en langues africaines. Certaines œuvres parues il y a plus de trente ans n'en conservent pas moins toute leur force. Elles méritent de conquérir les lecteurs d'aujourd'hui. Chaîne de Saïdou Bokoum est un livre que je ne suis jamais parvenu à oublier"

Ce qui m'intéresse dans Chaîne, ce sont à la fois l'originalité de sa structure (entre celle du roman classique, celle du théâtre, celle d'une libre causerie, sur fond d'une hallucination maîtrisée), la relative nouveauté de la langue (un vocabulaire assez riche, une profusion d'images originales), l'actualité de ses thèmes...qui, comme chez tout écrivain authentique, permettent de spécifier un sujet pour mieux le faire exploser au cœur de l'universelle condition humaine. Car c'est de cela qu'il s'agit dans Chaîne, d'une humanité rageusement observée à partir d'un certain milieu d'immigrés africains dont il ne s'agit pas ici de peindre de façon réaliste la misère, mais qui deviennent pour le narrateur Kanaan Niane ces chaînons dont il fait une chaîne magique. Chaîne humaine, chaîne de prolétaires, chaîne de... Ce titre peut être interprété dans tous les sens, il permet toutes les extrapolations, surtout en ces temps où le quotidien médiatisé est cousu de ces chaînes humaines en mouvement continu vers l'incertitude.

Il n'est pas nécessaire de résumer fidèlement ce roman, il n'est pas nécessaire d'en faire la publicité, mais, il semble utile de replacer Chaîne dans l'histoire littéraire africaine, pour constater qu'il est plus audacieux, plus novateurs que bien des textes actuels salués comme d'heureuses ruptures. Par l'érotisme qui le traverse, l'humour qui l'irrigue, les clairs-obscurs de l'existence qui l'enrichissent, bref par la vitalité qui s'en dégage, il me fait penser au célèbre Banjo de l'Afro-américain Claude McKay, publié en 1929, réédité en 2015 par les éditions de L'Olivier, celui-là un roman sans intrigue (ce qui est indiqué dans le sous-titre) qui nous entraîne dans un quartier de Marseille. Chaîne, "c'est une haletante et narquoise traversée de la nuit de l'exil, avec des moments forts, des morceaux de bravoure et des éclats de détresse, en même temps que s'y exercent une rage et un courage" (Salim Jay).

Chaîne, c'est surtout un roman qui mérite de retrouver sa place au cœur des imaginaires littéraires, un chant que chacun pourrait écouter avec l'ouïe instable de ses humeurs, un chant dont les premières notes sont : "Chaîne ! Chaîne ! Chaîne ! Je commence par chaîne. Celui qui ne commence pas par chaîne finit chaîne. Que chaîne se délie et tourne pour que montagnes, fleuves, arbres, animaux, hommes surgissent hors du fil de l'écheveau de chaîne. Et si l'océan tarit, alors chaîne peut s'arrêter. Si l'acier se ramollit, moi que rien ne me fasse chaînon."

Que revive Chaîne dans la chaîne des livres marquants !
- See more at: http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=13257#sthash.nvPj89mc.dpuf

De « Timbuktu » au Bataclan, un scénario effroyable et similaire

                        

 

Qui a vu Timbuktu, le film d’Abderrahmane Sissako sorti en 2014, se souvient de la scène hallucinante où les jeunes gens d’un village malien tombé aux mains d’un groupe islamiste jouent au football sans ballon, parce que les fanatiques ont interdit les jeux et traquent les ballons. Se souvient aussi de l’arrestation et de la punition de femmes et d’hommes surpris en train de faire de la musique chez eux – parce que la musique est aussi strictement interdite. Et se souvient encore de la proscription de l’alcool, des fêtes et de toute forme de réjouissances imposée par les intégristes.

Lire aussi :     « Timbuktu » : face au djihadisme, la force de l’art

Ces trois supposés « péchés » sont ceux que les assassins du 13 novembre ont châtiés par le massacre. Ils s’en sont pris au football et, par là même, à toute forme de jeu, quand trois d’entre eux ont attaqué le Stade de France. D’autres ont exécuté des femmes et des hommes parce qu’ils étaient aux terrasses des bars et dans les salles des restaurants d’un des quartiers les plus cosmopolites de Paris. D’autres enfin ont commis le carnage du Bataclan, durant un concert : « Des centaines d’idolâtres dans une fête de la perversité », dans la langue de Daech, qui a du moins le mérite de la clarté. A la logique de l’organisation matérielle des attentats répond leur cohérence si l’on peut dire intellectuelle : haine des plaisirs, haine des sens et donc, naturellement, haine des arts.

Le rejet de toute forme de « gaieté »

Ce programme n’est pas neuf. Entre les intégristes actuels de l’islam qui se réclament d’une lecture rudimentaire du Coran et les intégristes qui, jadis et encore aujourd’hui de temps en temps, se réclament d’une lecture rudimentaire de la Bible, il y a peu de différence. Au début du XVIIe siècle, en Grande-Bretagne puis en Nouvelle-Angleterre, les puritains ne supportaient aucune forme de plaisir charnel, s’habillaient en noir, haïssaient poésie et théâtre et rejetaient toute forme de « gaieté » – c’était leur mot pour sacrilège. Ils étaient aussi iconoclastes, comme l’étaient les premiers protestants au siècle précédent et comme le sont les destructeurs de Nimroud et de Palmyre.

Il appartient aux historiens et aux anthropologues d’analyser ces nihilismes qui se réclament des monothéismes. Il a appartenu à un réalisateur, Sissako, qui est né en Mauritanie, a vécu au Mali et en France et a signé un film contre le colonialisme – Bamako, en 2006 –, d’inscrire ce nihilisme dans ce que ce dernier déteste le plus, une forme artistique inoubliable. On se souvient aussi de la fin de Timbuktu : des villageois assassinés à la kalachnikov par les islamistes et une petite fille qui court pour échapper à leurs balles.