Coup de folie à Notting Hill

 

   
Le carnaval de Notting Hill le 25 août 2014. Crédits : LEON NEAL / AFP    

Chouchou des médias, le carnaval de Notting Hill est aujourd’hui le plus grand festival de rue dans les îles britanniques, et probablement dans toute l’Europe. Il se déroule traditionnellement au cours du week-end précédant le dernier lundi d’août – sur deux jours, le dimanche et le lundi férié au Royaume-Uni – dans le quartier de Notting Hill à Londres.

S’il a acquis ses lettres de noblesse, ses débuts qui remontent au mitan des années 1960 furent difficiles et démarrèrent dans un climat délétère. A l’époque, les différents groupes issus de la communauté afro-caribéenne avaient uni leurs forces pour contrer les assauts racistes et violents en célébrant, dans la bonne humeur et la convivialité, les vertus cardinales de leur patrimoine culturel.

De bout en bout, l’histoire du carnaval de Notting Hill est liée à celle de l’immigration antillaise dans l’agglomération londonienne. Un peu à la manière du Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer) en France, les travailleurs antillais ont été recrutés, dès les années 1950, par la Couronne pour combler le manque de main-d’œuvre.

 

En une petite décennie, ils sont plus de 125 000 à s’installer dans le bassin londonien : les Jamaïquains du côté de Clapham et de Brixton, les Trinidadiens à Notting Hill. Ces migrants occupent des emplois qui ne correspondent à leur niveau de qualification et subissent les brimades et les effets néfastes de la ségrégation. Les logements de couples mixtes sont, par exemple, la cible des bandes racistes.

La première édition a lieu en 1966 et le carnaval a longtemps gardé son caractère exclusivement caribéen avant de trouver sa place dans le paysage britannique. Le calypso et le steel band (Trinidad) et le reggae (Jamaïque) se partageaient le gros des troupes. Les forces de l’ordre et les jeunes du quartier s’affrontaient régulièrement, juste après le passage des danseurs et de la foule en liesse. C’est pourquoi les autorités tentèrent d’abord de l’interdire, puis de le reléguer dans une lointaine banlieue. En vain.

En 1975, le carnaval a doublé ses effectifs, attirant plus de 250 000 participants. Ce fut un tournant. Le seuil a été interprété comme « un problème » et « une menace » par les uns et « une contribution positive » par les autres. Le carnaval est devenu, à son corps défendant, l’un des principaux terrains d’affrontement idéologique entre racistes et antiracistes. Sur le plan musical, on a vu les grands groupes de reggae britannique tels que Aswad ou Steel Pulse pactiser avec les groupes punks comme les Clash et autres Slits.

Multiculturalisme à la sauce anglaise

D’année en année, le carnaval de Notting Hill a changé de visage et surtout d’échelle. Dans les années 2000, on compte ses adeptes par millions avec ses bandes costumées, ses stands et ses camions par centaines. C’est l’apothéose.

Le carnaval allie désormais l’allure du mastodonte et la puissance du mythe. Un mythe à multiples facettes célébrant les arts et la joie de vivre des Afro-Caribéens mais également la tolérance et l’excentricité des Britanniques sans oublier les charmes du multiculturalisme à la sauce anglaise. Ce mythe est enfin un excellent outil de communication pour les professionnels du tourisme et une affaire commerciale brassant des millions de livres.

Je voudrais dédier cette chronique au grand maître-tambour sénégalais, Doudou Ndiaye Rose, décédé mercredi 19 aout à l’âge de 85 ans. A l’instar du carnaval de Notting Hill, le défunt avait le rang de trésor humain vivant de l’Unesco !

Abdourahman A. Waberi est né en 1965 dans l’actuelle République de Djibouti, il vit entre Paris et les États-Unis où il a enseigné les littératures francophones aux Claremont Colleges (Californie). Il est aujourd’hui professeur à George Washington University. Auteur entre autres de « Aux États-Unis d’Afrique » (JC Lattès, 2006), il vient de publier « La Divine Chanson » (Zulma, 2015).

Adrian Younge, producteur à l’ancienne et à la mode

Adrian Younge en 2014.

A l’âge de 37 ans, Adrian Younge est le nouveau producteur de Los Angeles à la mode chez les chanteurs soul et chez les rappeurs. Il vient de composer les musiques du nouvel album de Bilal, Another Life (BBE, sortie prévue le 28 août) et devrait publier à l’automne une compilation, The Midnight Hour, avec Ali Shaheed Muhammad, le DJ du groupe de hip-hop A Tribe Called Quest. Le disque accueillera pour les voix Cee Lo Green, Marsha Ambrosius, Carolina, chanteuse de Tel-Aviv, Laetitia Sadier du groupe Stereolab, le rappeur vétéran Big Daddy Kane.

Le 6 juillet, Adrian Younge était à Paris pour accompagner les seconds couteaux du Wu-Tang Clan avec son groupe de musiciens, Venice Dawn. Les figures historiques, RZA, Method Man, Raekwon, avaient fait défection à la dernière minute, comme Ghostface Killah avec qui il venait pourtant de sortir le deuxième volume de leur histoire fantastico-mafieuse, Twelve Reasons to Die II. Pas désarçonné pour autant, Adrian Younge, qui porte avec élégance les costumes trois pièces en tweed, garde le sourire.

Matériel analogique

Son ascension a commencé avec son travail sur la bande originale de Black Dynamite, une comédie noire réalisée par Scott Sanders, en 2009, puis avec ses rééditions des Delfonics. Sollicité par RZA, il se met à composer pour le meilleur MC du Wu-Tang Clan, Ghostface Killah. Jay-Z l’embauche puis viennent taper à sa porte les Soul Mischief et Kendrick Lamar qui participe aussi au disque de Bilal. Adrian Younge a une particularité : il ne travaille qu’avec du matériel analogique utilisé dans les studios de 1968 à 1973.

A 18 ans, quand il commence à composer des morceaux hip-hop, il se rend vite compte que les échantillons qu’il emprunte sont bien meilleurs que ses productions ou celles de ses collègues. De parents nés en Guyane britannique et émigrés à Los Angeles avant sa naissance, le tout jeune étudiant en sciences politiques et en droit s’achète alors un Fender Rhodes, une basse acoustique, une batterie et s’entraîne « jusqu’à ce qu’il en sorte quelque chose de bon à enregistrer ». Il enseigne le droit dans une école des métiers du spectacle puis devient disquaire.

Caverne d’Ali Baba

Quand Adrian Younge accorde des entretiens en dehors des Etats-Unis, c’est d’ailleurs toujours à côté d’un magasin de disques. Il profite de ses voyages pour dénicher des perles, qu’il vend dans son magasin The Artform Studio, dans le quartier de Downtown, soigneusement étiquetées, la plupart du temps scellées, preuve que le vinyle n’est pas rayé. Ses bacs de 33-tours et de 45-tours, sa collection de livres musicaux et de tourne-disques, qui envahissaient leur domicile, empiètent sur le salon de coiffure de sa femme, reléguée dans l’arrière-salle, avec sa pleine complicité : « Quand la crise a frappé, en 2008, confie la dame, je lui ai dit qu’il serait temps qu’il fasse quelque chose de ses disques. »

Bien lui en a pris. Le magasin est une caverne d’Ali Baba pour les passionnés, des DJs aguerris à l’art de fouiner, de creuser dans les bacs de vinyles aux novices. Adrian Younge a ainsi pris la peine d’inscrire sur un autocollant le groupe de rap qui s’est inspiré de tel ou tel album – Death of Autotune, de Jay Z, qui a, par exemple, samplé le In The Space, de Janko Nilovic. Les prix des vinyles sont élevés mais l’ancien professeur de droit applique ce qu’il enseignait à ses étudiants : « Les gens sont prêts à payer beaucoup d’argent pour du contenu. Notre monde est bouleversé car on peut télécharger gratuitement beaucoup de musique… Cela a révolutionné l’industrie du disque. Les gens arrivent à saturation. La seule chose qui nous sauvera, c’est la qualité de notre contenu. »

 



Sénégal : le célèbre tambour major Doudou Ndiaye Rose est mort (Vidéo)

 

Classé  "trésor humain vivant" par l'Unesco, le percussionniste Doudou Ndiaye Rose est mort mercredi à Dakar à l'âge de 85 ans.

Le Sénégal pleure l’un de ses prodiges. Le célèbre maître tambour sénégalais Doudou Ndiaye Rose est décédé mercredi 19 août à Dakar à l’âge de 85 ans, a-t-on appris auprès de sa famille et d’une association sénégalaise.

« Aujourd’hui, nous avons perdu notre père, notre ami, un grand homme, Doudou Ndiaye Rose », a déclaré l’un de ses neveux, le chanteur Doudou Ndiaye Mbengue.

Selon Aboubacar Demba Cissokho, de l’Association de la presse culturelle au Sénégal, l’artiste est décédé dans un hôpital dakarois. Il y avait été admis à la suite d’un malaise.

Le site Mondomix consacrait en 2009 un portrait au musicien sénégalais :


 

Dans un paysage hostile, Lussas se réinvente

"Little Go Girls", d'Eliane de Latour, raconte l'univers de jeunes prostituées à Abidjan.

En wolof, langue d’Afrique de l’Ouest, tënk est le fait d’énoncer une pensée claire et concise. Aux Etats généraux du film documentaire de Lussas, dont la 27e édition a lieu du 16 au 22 août, « tënk » désigne les rencontres professionnelles lors desquelles un ou une cinéaste présente son projet à des producteurs et à des diffuseurs – le pitch, en anglais.

Tënk sera aussi le nom donné à la plate-forme de documentaires de création sur abonnement que lance l’équipe du festival dans un climat d’effervescence. La campagne de financement participatif est officiellement ouverte depuis le 16 août (sur le site Internet Ulule.com/tenk), et sera close le 12 octobre, en vue d’un démarrage au printemps 2016 : « Tënk donnera accès à une sélection permanente de quatre-vingts documentaires, soigneusement éditorialisés, comme lorsque votre libraire vous conseille un ouvrage. Et neuf nouveaux films seront disponibles chaque semaine », résume Jean-Marie Barbe, pilier de Lussas et initiateur d’un programme de développement du documentaire africain (Africadoc).

Nous sommes dans la maison de ses parents, une ancienne épicerie située dans la rue principale du village, qui accueille désormais l’équipe de Tënk, des salles de montage, des sociétés de production, de distribution… Claire Simon passe la tête : la cinéaste est en train de filmer l’épopée de la plate-forme Tënk – elle présente à Lussas son dernier film, Le Bois dont les rêves sont faits. Posé sur un plateau de l’Ardèche, Lussas est un village cinéma qui œuvre toute l’année à la création de documentaires d’auteurs.

Films singuliers, non formatés

Mais le paysage est devenu hostile, et Lussas se réinvente. Au début des années 2000, en effet, les télévisions (chaînes publiques, Arte…) coproduisaient les deux tiers des films qui étaient présentés à Lussas et dans d’autres festivals pointus. Aujourd’hui, on les compte sur les doigts d’une main. Ce sont des télévisions locales, pour la plupart (Vosges Télévision…), qui ont pris le relais de la diffusion. La présence d’un diffuseur crée un soutien public. La plupart de ces documentaires d’auteur tournent en orbite dans les festivals. Certains sortent en salles, mais qui les voit, à part les passionnés ? C’est dans ce contexte difficile que les professionnels ont signé une tribune intitulée « Nous sommes le documentaire », publiée dans Le Monde du 13 mars.

Lire aussi : France Télévisions doit donner plus de place aux documentaires d’auteurs

Lussas ne veut pas finir en peau de chagrin. « La lune de miel entre le documentaire d’auteur et les chaînes de télévisions a duré jusqu’à la fin des années 1990. Aujourd’hui, le divorce est consommé. Plutôt que de nous lamenter, nous lançons la toute première plate-forme consacrée aux documentaires de création, pour défendre des films aussi forts sur la forme que sur le fond. La forme, c’est une vision du monde », insiste Jean-Marie Barbe.

A cet égard, le pari de l’originalité formelle est tenu à Lussas, avec une forte présence de réalisatrices : Anouk Dominguez-Degen et son film expérimental, issu d’archives familiales tournées en super-8, Histoires maternelles ; Laetitia Carton et son documentaire très attendu dédié à un ami malentendant, J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd. Citons aussi, du côté de la gent masculine, le film fleuve (334 minutes !) d’Abbas Fahdel, Homeland (Irak année zéro), qui scrute l’avant et l’après-guerre et occupation américaine, en 2003. Ou encore Contre-pouvoirs, de Malek Bensmaïl, une plongée dans le quotidien du journal algérien El Watan.

Parfois, ces films singuliers, non formatés, font débat à l’issue des projections et sur les terrasses des cafés. C’est le cas de Little Go Girls, fruit de plusieurs années d’enquête de l’anthropologue et cinéaste Eliane de Latour, qui sortira en salles le 6 janvier 2016. Auteure de Bronx-Barbès (2000), sélectionné au Festival de Locarno, en Suisse, la réalisatrice explore ici l’univers de jeunes prostituées, les « go » du ghetto de Bel-Air, à Abidjan. Plutôt que de livrer toutes les clés sur ces filles qui se vendent pour 1,50 euro, Eliane de Latour choisit une approche esthétique radicale : celle du silence. Le spectateur est confronté avant tout à des images. Le film est construit en trois parties, lesquelles suivent chronologiquement le travail mené entre 2009 et 2013.

« Sortir du regard occidental »

D’abord un montage de photographies réalisées dans le ghetto : les filles attendent le client, saisissantes de beauté. Puis une succession de courtes vidéos qui montrent le quotidien de chacune d’elles, où les gestes s’apparentent à un ballet chorégraphique.

Un climat de confiance s’est établi entre les « go » et la cinéaste, et celle-ci a tout loisir d’entrer dans leur vie, sans aucun voyeurisme – on ne verra jamais une passe. Enfin, la dernière partie est une sorte de huis clos à la Casa, un appartement loué par la cinéaste, à Abidjan, en vue d’aider les jeunes femmes à sortir de la prostitution.

« Dans ce film, je demande aux spectateurs de sortir de leur regard occidental. Il ne s’agit pas de proxénétisme. Les filles ne sont pas que victimes. Paradoxalement, elles font ce détour au dernier degré de la prostitution pour retrouver une certaine autonomie. Certaines sont issues de familles où le poids de l’islam les étouffait. Et la beauté les réhumanise. »

La cinéaste a pu s’exprimer pendant une heure devant des bibliothécaires un peu sceptiques, au lendemain de la projection. Ce temps laissé aux échanges, c’est aussi la marque de fabrique de

Lussas.



La cuisine africaine, nouvelle tendance ?

 

   
Crème brûlée à la mangue.         Crédits : Afro-cooking.com    

« L’idée d’un poulet yassa basquaise a l’air génial. Mais ça n’existe pas. Soit vous faites un poulet yassa, soit vous faites un poulet basquaise. » Loïc Dablé est inflexible lorsqu’il s’agit de parler de cuisine africaine. Pour ce jeune restaurateur franco-ivoirien de 30 ans, membre du jury de l’émission Star chef sur la chaîne panafricaine Télé Sud, le respect de l’authenticité des recettes est une condition essentielle pour débarrasser la cuisine d’Afrique subsaharienne des clichés dont elle souffre en Occident. Loïc Dablé a un objectif : créer une haute gastronomie typiquement africaine. Il ouvrira son premier restaurant en octobre prochain à Paris. « Ce sera un message pour montrer qu’on peut bien faire avec nos produits, et ce, à deux pas des Champs-Elysées », lance-t-il fièrement.

 

Aïcha Ballo, 33 ans, est, quant à elle, aux commandes de Golden Gourmet depuis 2011. Pour toucher un public « plus cosmopolite », la restauratrice a rebaptisé son enseigne. L’ancienne adresse, Afro Gourmet, « était trop communautaire ». Parmi ses clients : le Consulat de l’Angola, l’Ambassade du Burkina Faso ou encore SOS Racisme. Un panel large, pour un chiffre d’affaires de 80 000 euros réalisé en 2013. « Nous sommes dans une phase de renaissance de la cuisine afro, estime la franco-ivoirienne. Un peu comme avec le wax [tissu du pagne africain]. Tout le monde veut s’y mettre. »

Ces entrepreneurs de la diaspora veulent mettre en lumière « la richesse et la qualité de la nourriture du pays ». Les spécialités d’Afrique de l’Ouest, comme le poulet yassa, l’aloco, le thiéboudiènne, ou encore le bissap sortent ainsi désormais des cuisines familiales pour figurer sur le menu des restaurants. A côté des adresses chics, d’autres initiatives voient le jour.

Lire aussi : Tchop et Yamo, un fast-food à la sauce camerounaise

Black Spoon, le bus itinérant de Fati Niang et la chaîne de restauration rapide Afrik’N’Fusion sont les success story les plus emblématiques du genre. Ces deux concepts fast-food suscitent un grand intérêt du public. Les promoteurs d’Afrik’N’Fusion, par exemple, indiquent enregistrer depuis le lancement du concept, en 2012, un chiffre d’affaires annuel de plus de 2 millions d’euros.

Pour accompagner ce mouvement, et face à l’absence de documentation sur le sujet, un magazine trimestriel, Afro Cooking, a vu le jour en mars 2015, tiré à 10 000 exemplaires et distribué gratuitement. L’idée est aussi de « jauger l’opinion du public », confie Koffi Modeste, son directeur de la publication, qui estime qu’« il y a un besoin de représentation de la gastronomie afro-créole ».

S’agit-il donc simplement d’une tendance qui pourrait retomber à tout moment ? « Il ne faut pas trop s’emballer, admet le chef Loïc Dablé. La gastronomie afro en est encore à un stade embryonnaire. Nous devons continuer à monter des concepts intelligents, vrais et authentiques pour que cela fonctionne. Je pense que dans vingt ou trente ans, on arrivera à se situer au même niveau que la cuisine asiatique en France. »