Livres : les incontournables de la rentrée littéraire afro

Yasmina Khadra, Alain Mabanckou, Boualem Sansal, Toni Morrison... et bien d'autres nous donnent rendez-vous en septembre pour la rentrée littéraire française. À cette occasion, "Jeune Afrique" vous présente en avant-première les dix romans à ne pas manquer. Bonne lecture !

Les têtes d’affiche

La Dernière Nuit du Raïs, de Yasmina Khadra

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« Syrte, District 2 Nuit du 19 au 20 octobre 2011 Quand j’étais enfant, il arrivait à mon oncle maternel de m’emmener dans le désert. Pour lui, plus qu’un retour aux sources, cette excursion était un ablution de l’esprit. J’étais trop jeune pour comprendre ce qu’il cherchait à m’inculquer, mais j’adorais l’écouter. Mon oncle était un poète sans gloire et sans prétention, un Bédouin pathétique d’humilité qui ne demandait qu’à dresser sa tente à l’ombre d’un rocher et tendre l’oreille au vent surfant sur le sable, aussi furtif qu’une ombre. »

Ainsi commence La Dernière Nuit du Raïs, de Yasmina Khadra. « Plongée vertigineuse dans la tête d’un tyran sanguinaire et mégalomane », selon son éditeur, ce nouveau roman de l’écrivain algérien évoque la chute de Kadhafi. Narrateur de sa propre folie, « le roi des rois d’Afrique » revient, par flash-back, sur son destin extraordinaire, véritablement romanesque. Lors du Salon du livre de Bilbao, Yasmina Khadra s’est expliqué : « Les plus grands écrivains se seraient intéressés à Kadhafi. Tolstoï aurait aimé, Homère ou Shakespeare aussi. Rabelais aurait écrit une trilogie Pantagruel, Gargantua et Kadhafi ! » La Dernière Nuit du Raïs paraîtra simultanément en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Turquie, au Portugal et en Pologne.

La Dernière Nuit du Raïs, de Yasmina Khadra, éd. Julliard, 216 pages, 18 euros, à paraître le 20 août.

Petit Piment, d’Alain Mabanckou

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« Tout avait débuté à cette époque où, adolescent, je m’interrogeais sur le nom que m’avait attribué Papa Moupelo, le prêtre de l’orphelinat de Loango : Tokumisa Nzambe po Mose yamoyindo abotami namboka ya Batkoko. Ce long patronyme signifie en lingala « Rendons grâce à Dieu, le Moïse noir est né sur la terre des ancêtres », et il est encore gravé sur mon acte de naissance… »

Ainsi commence Petit Piment, d’Alain Mabanckou. Pour son onzième roman, le prix Renaudot 2006 renoue avec la verve imagée et cocasse de Verre cassé et Mémoires de porc-épic. Petit Piment, c’est l’histoire d’un Gavroche congolais, orphelin de Pointe-Noire qui s’échappe de l’institution où il a été placé à sa naissance. Et doit apprendre à survivre parmi les gamins des rues. Le salut viendra de Maman Fiat 500, maquerelle généreuse, et de ses « bordèles » qui le protègeront… jusqu’à l’opération « Pointe-Noire sans putes zaïroises » voulue par les autorités. La vie de Petit Piment, vagabond que l’on avait découvert dans Demain, j’aurai vingt ans, bascule alors, son esprit s’égare. Mais est-il si fou qu’il y paraît ?

Petit Piment, d’Alain Mabanckou, éd. du Seuil, 288 pages, 18,50 euros, à paraître le 20 août.

2084, La fin du monde, de Boualem Sansal

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« Ati avait perdu le sommeil. L’angoisse le saisissait de plus en plus tôt, à l’extinction des feux et avant même, lorsque le crépuscule déployait son voile blafard et que les malades, fatigués de leur longue journée d’errance, de chambrées en couloirs et de couloirs en terrasses, commençaient à regagner leurs lits en traînant les pieds, en se lançant de pauvres vœux de bonheur pour la traversée nocturne. Certains ne seraient pas là demain. Yölah est grand et juste, il donne et reprend à son gré. »

Ainsi commence 2084, de Boualem Sansal, fiction-hommage à George Orwell. Le « récit se déroule dans un futur lointain dans un univers lointain » ironise l’écrivain algérien, en Abistan immense empire qui tire son nom du prophète Abi, « délégué » de Yölah sur terre. Un empire où la pensée est bannie, où la religion est omniprésente et impose ses dogmes à tous. Aucune échappatoire n’est possible. Aucune ? Pas si sûr. Ati, un esprit curieux indépendant découvre l’existence d’un peuple de renégats, qui vit sans le recours à la religion. Un roman puissant sur les dérives du radicalisme religieux. Une lecture acerbe de la montée de la puissance des fous de dieu qui sévissent en Afrique, au Moyen-Orient et qui tend désormais ses tentacules en Europe ? N’ayez crainte, avertit sarcastiquement Boualem Sansal, tout n’est que « pure invention ». « Dormez tranquilles, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle. »

2084, La fin du monde, de Boualem Sansal, éd. Gallimard, 288 pages, 19,50 euros, à paraître le 20 août.

Délivrances, de Toni Morrison

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« Ce n’est pas de ma faute. Donc vous ne pouvez pas vous en prendre à moi. La cause, ce n’st pas moi et je n’ai aucune idée de la façon dont c’est arrivé. Il n’a pas fallu plus d’une heure après qu’ils l’avaient tirée d’entre mes jambes pour se rendre compte que quelque chose n’allait pas. Vraiment pas. Elle m’a fait peur, tellement elle était noire. »

Ainsi commence Délivrances, le 11e roman de la romancière africaine-américaine Toni Morrison. Prix Nobel de littérature en 1993, l’auteur de Love et de L’oeil le plus bleu ne cesse d’explorer les questions de peau sans jamais s’autoriser une quelconque simplification. L’histoire de la superbe Bride, née trop noire, sera sans aucun doute l’une des sensations de cette rentrée littéraire.

Délivrances, de Toni Morrison, traduction de l’anglais (États-Unis) de Christine Laferrière, Christian Bourgois, 202 pages, 18 euros, à paraître le 20 août.

Fils du Shéol, d’Anouar Benmalek

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« Si les gardes ont pris la peine de nous compter, c’est que nous sommes importants, que nous comptons. Parce que morts, eh, nous ne servons plus à rien. Alors là, il doit y avoir une erreur. »

Ainsi commence Fils du Shéol, le nouveau roman de l’écrivain marocain Anouar Benmalek, auteur notamment des Amants désunis en 1998. Texte ambitieux, Fils du Shéol remonte le cours des génocides et relie la barbarie nazie aux exactions commises par les troupes coloniales allemandes dans leurs territoires du Sud-Ouest africain (l’actuelle Namibie), rappelant l’extermination des peuples Hereros et Namas planifiée par le général Lothar Von Trotha.

Fils du Shéol, d’Anouar Benmalek,  éd. Calmann-Lévy, 418 pages, 20 euros,  à paraître le 19 août.

Madame St-Clair, reine de Harlem, de Raphaël Confiant

« J’ai toujours su qu’un jour Madame Queen (Queenie pour les intimes) s’évaporerait. Que Stéphanie St-Clair se soustrairait à la vue du monde. Il ne s’agirait ni de subite disparition, ni de fuite éperdue, ni même de s’échapper-descendre dans la folie douce (celle que d’aucuns, dans ma Martinique natale, attribuent à la fourmi-manioc), mais d’une manière d’effacement. »

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Ainsi commence le nouveau roman du Martiniquais Raphaël Confiant, Madame St-Clair, Reine de Harlem, qui nous conte l’histoire de Stéphanie St-Clair (1886-1969), une chef de gang ayant dirigé plusieurs entreprises criminelles à Harlem, résistant un temps à la mafia avant de s’y soumettre. Originaire de la Martinique, elle était connue) à New York sous le nom de « Queenie », « petite reine ».

Madame St-Clair, reine de Harlem, de Raphaël Confiant, éd. Mercure de France, 338 pages, 19,50 euros, à paraître le 3 septembre.

Tous nos noms, de Dinaw Mengestu

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« La première fois que nous nous sommes rencontrés à l’université, Isaac et moi, nous faisions comme si le campus et les rues de la capitale nous étaient aussi familiers que les chemins de terre des villages où nous avions grandi et où nous vivions encore quelques mois plus tôt. »

Ainsi commence le troisième roman de l’écrivain d’origine éthiopienne Dinaw Mengestu. Après Les belles choses que porte le ciel et Ce qu’on peut lire dans l’air, Tous nos noms vient confirmer le talent du jeune auteur pour exprimer avec subtilité toute la complexité des sentiments humains. Ici, deux histoire se mêlent, à un océan et quelques mois de distance. D’un côté, en Ouganda, l’amitié entre deux jeunes hommes, Isaac et Isaac. De l’autre, aux États-Unis, l’amour entre Isaac et Helen. Entre ? Tous les gouffres, les enfers et les bonheurs de liens indéfectibles.

Tous nos noms, de Dinaw Mengestu, traduction de l’anglais (États-Unis) de Michèle Albaret-Maatsch, éd. Albin Michel, 338 pages, 21,50 euros, à paraître le 20 août.

Les surprises…

 Les Transparents, d’Ondjaki

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« – dis-moi quelle est la couleur du feu… l’Aveugle parlait la tête tournée vers la main du garçon qui le soutenait en le tenant par le bras, tous les deux, effrayés, tentaient d’échapper aux énormes langues de feu qui montaient du sol vers le ciel de Luanda »

Ainsi commencent Les Transparents, quatrième roman de l’écrivain angolais Ondjaki, récompensé par le Prix Saramago 2013 et dont les éditions Métailié publient la traduction française. Ce récit surprenant évoque le quotidien des habitants d’un « immeuble mystérieux, décati, pauvre, à travers lequel la vie promenait sa célébration » et où une eau régénératrice s’échappe des canalisations du premier étage. On y croise Amarelinha, une brodeuse de perles dont s’entiche le MarchandDeCoquillages. Paizinho, le laveur de voitures à la recherche de sa mère dont il a été séparé lors de la guerre. Le CamaradeMuet qui épluche des pommes de terre en écoutant des vinyles de jazz. On y rencontre aussi un ministre, un facteur, un journaliste, des contrôleurs douteux, un voleur maladroit, une marchande de poisson grillé, un homme à la tumeur mal placée, un père de famille nostalgique en train de devenir transparent… Dans une veine poétique créole forte et séduisante, où l’imagination cocasse le dispute à l’ironie tranquille, où la narration chahute la ponctuation, Ndalu de Almeida, de son vrai nom, décrit un Angola contemporain détruit par des appétits voraces mais où la saudade d’un passé autre résiste. Un roman puissant à l’écriture superbe, emplie de couleurs et de sensations douces et vives.

Les Transparents, d’Ondjaki, traduit du portugais (Angola) par Danielle Schramm, éd. Métailié, 368 pages, 21 euros, à paraître le 20 août.

Octobre, de Zoë Wicomb

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« Mercia Murray est une femme de cinquante-deux ans qui vient d’être quittée. Nous le savons, et elle aussi d’ailleurs, cette situation pour le moins banale équivaut à une forme de mort. Mais voilà une métaphore qui ne sert pas à grand-chose. En dépit de tout ce vide, son cœur est en mille morceaux et elle verse un nombre incalculable de larmes. »

Ainsi commence Octobre, le nouveau roman de la Sud-Africaine Zoë Wicomb. Traversé par les questions du racisme et du déracinement, le livre raconte un retour au pays, et plus particulièrement à Kliprand, dans le Namaqualand, région où est née l’auteur en 1948. Un texte dense qui multiplie les aller-retour temporels et géographiques.

Octobre, de Zoë Wicomb, traduction de l’anglais (Afrique du Sud) d’Edtih Soonckindt, éd. Mercure de France, 290 pages, 23 euros, à paraître le 10 septembre.

Vauxhall, de Gabriel Gbadamosi

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« Elle avait le front en accordéon contre le trottoir. Elle a essayé de s’agripper au câble en tombant », a dit quelqu’un. J’ai levé les yeux vers le poteau télégraphique, ses câbles en spirale étaient connectés à toutes les maisons de la rue, au-dessus de nos têtes. »

Ainsi commence le premier roman du poète, dramaturge et essayiste Gabriel Gbadamosi, Vauxhall. Fils d’un père nigérian musulman et d’une mère irlandaise catholique, l’écrivain raconte une enfance en bord de Tamise dans une famille métisse, étrangère, où la richesse n’a rien à voir avec le chèque qui vient ou ne vient pas en fin de moi. Un texte salué par le prix Tibor jones Pageturner.

Vauxhall, de Gabriel Gbadamosi, traduction de l’anglais d’Elisabeth Gilles, Editions Zoé, 370 pages, 22 euros, à paraître le 22 août.

Jeune Afrique

Les « Y’en a marre » sèment l’espoir dans les banlieues oubliées de Dakar

Des enfants jouent au basket à Dalifort, une banlieue déshéritée de Dakar, coincée entre l'océan et l'Autoroute de l'Avenir, en juillet 2015. Crédits : LAURENCE CARAMEL    

Arrivé aux Parcelles assainies, la boulangerie Mandela qui se préparait à livrer les croissants chauds pour la rupture du jeune du ramadan confirma que le taxi roulait dans la bonne direction. Tourner à gauche puis compter deux dos d’âne. Le sable remplaça le bitume et la voiture s’arrêta, au milieu de quelques moutons, devant un étroit bâtiment à la façade recouverte de carreaux blanc salle de bain.

« C’est ici que tout a commencé » : dans ce petit salon transformé en salle de réunion. Fadel Barro, ancien locataire du lieu et l’un des fondateurs du mouvement « Y' en a marre », né en 2011 pour protester contre les coupures répétées d’électricité, ne résiste pas au plaisir de faire ce détour par la petite histoire en montrant les murs tapissés de photos, mémoire des heures de gloire : une rencontre avec Barack Obama aux Etats-Unis, des manifestations et des « initiatives citoyennes » qui ont fait la marque de fabrique de cette jeunesse engagée en exigeant par exemple des élus qu’ils rendent des comptes devant les populations.

Un cliché aussi pris dans l’appartement en juillet 2012 avec Laurent Fabius, venu « écouter le cœur du Sénégal battre », selon les mots du ministre des affaires étrangères français. Et puis « Les dix commandements de l’esprit Y’en a marre » placardés en plusieurs endroits pour rappeler au visiteur les valeurs sur lesquelles se fonde le « nouveau type de Sénégalais » que le mouvement veut faire émerger après avoir contribué à chasser le président Abdoulaye Wade du pouvoir en 2012.

Lire aussi : Au Sénégal, la société civile rêve d’une grande coalition

Quelques jours auparavant, les « Y’en a marristes » sont remontés au front en organisant, dans le centre de la capitale, une conférence de presse avec d’autres organisations comme Citoyen vigilant, pour dénoncer, à nouveau, les délestages importants dont souffrent la banlieue et les quartiers pauvres de Dakar.

« Nous n’avons pas de programme, nous sommes nés dans la spontanéité mais chaque fois que le pays est en danger, que des citoyens nous interpellent, nous répondons présents », explique l’ex-journaliste, avec son éternel bonnet de laine vissé sur la tête. Hommage au héros de la lutte de libération de la Guinée-Bissau contre le colonisateur portugais, Amilcar Cabral.

Sans programme mais avec un idéal : donner à chacun l’envie de prendre son destin en main et de faire pleinement valoir ses droits de citoyens. Chaque mardi, le QG des Parcelles assainies ouvre ses portes à qui veut. Etudiants privés de bourse, ouvriers victimes de la délocalisation des emplois des opérateurs téléphoniques…

   
Fadel Barro (en bleu) avec d'autres membres de Y'en a marre, au siège du mouvement à Dakar. Crédits : ©  REUTERS    

Avec ses amis rappeurs, Fadel Barro a su capter l’attention des médias et la générosité de quelques donateurs comme l’ONG Oxfam et la Fondation Osiwa qui assurent le paiement des loyers, les factures d’électricité et la connexion internet du siège dakarois et des quatorze antennes régionales. Quitte à susciter la jalousie et les critiques d’organisations plus anciennes renvoyées dans l’ombre.

Mais la petite flamme des Y’en a marre, au-delà du verbe brillant des slams, se nourrit de « noyaux d’initiatives » qui rassemblent quelques jeunes autour d’un projet et des emplois. A Thiès, une société de gardiennage et un atelier de fabrication de craies. A Saint-Louis, une unité d’ostréiculture et un jardin maraîcher…

« Nous disons aux jeunes qu’ils doivent rester au Sénégal pour construire leur avenir et celui du pays. Sans rien attendre des politiques. Le changement viendra de nous-même », affirme celui qui croit aussi à la nécessité de fédérer les mouvements citoyens à l’échelle du continent. Même si la prison s’invite parfois au rendez-vous comme en République démocratique du Congo en mars.

« Je ne veux plus être le bidonville, je veux être le centre-ville » Demba Diop, jardinier bénévole à Guédiawaye

Quelques kilomètres seulement séparent Parcelles assainies de Guédiawaye. Assez pour glisser d’un banal quartier populaire à un ghetto de chômage et de violence. « Je ne veux plus être le bidonville, je veux être le centre-ville », lance Demba Diop pour dire avec ses mots la blessure de l’exclusion.

Une vingtaine d’années, dégingandé, gamelle d’eau à la main, il veille sur un carré de jardin planté sur un ancien dépotoir. « La rue n’est pas un tas d’ordures ». Au-dessus de sa tête, sur un grand mur blanc inscrit en graffiti coloré, le slogan annonce le programme de ces « volontaires verts » qui ont entrepris de reconquérir les espaces abandonnés pour en faire des lieux de fierté avec des bancs pour prendre le café ou des balançoires pour amuser les enfants. Ici, on ne croit pas à la fatalité.

Le centre de hip-hop fondé par quelques rappeurs est devenu le moteur du quartier. Il propose à des jeunes déscolarisés, souvent délinquants ou ex-taulards, de venir se former aux métiers de la scène, à devenir DJ, technicien du son… ou jardinier. « Depuis l’indépendance du pays, les politiques n’ont rien fait pour nous. Ils ne pensent qu’à s’enrichir et à privilégier leurs proches. La population changera le pays, pas la politique », jette la voix chargée de colère, Malick Sarr, vice-président de l’association Guédiawaye-Hip Hop.

Le hip-hop comme planche de salut. Des portraits de Thomas Sankara, de Che Guevara et des citations de Frantz Fanon pour horizon. « Il n’y a pas de destin forclos, il n’y a que des responsabilités désertées » est-il écrit en lettres noires sur la grande scène qui accueille les apprentis rappeurs du quartier.

« Le hip-hop est né dans la rue, c’est un outil d’émancipation citoyenne qui redonne de l’espoir à des gosses pauvres qui ont quitté l’école trop tôt », poursuit Malal Tall alias Fou malade, cofondateur de Y’en a marre avec Fadel Barro. Le pari a en tout cas séduit l’Union européenne qui finance en partie le centre de réinsertion.

Dans la rue reverdie, où l’on se fait des checks et des signes de la main, le rappeur Al Massi distribue gratuitement du café et parle de ses almassaints, de jeunes « convertis » rentrés dans le droit chemin.

« L’émergence du Sénégal ? Pour nous, c’est juste un mot. Macky Sall, comme les autres, nous a laissés en rade », le rappeur Pidi-Nef

Pidi-Nef aussi est un rescapé. Des conneries en série dont il préfère ne pas trop parler, la prison, les gangs et les amis morts. Il dit qu’il vient de Dalifort comme s’il venait de nulle part. Les pavés ne sont arrivés qu’il y a peu de temps dans la principale rue de la commune, la « 20 mètres de large », qui n’en fait en réalité pas plus de cinq.

Ailleurs, il n’y a que du sable, des maisons brinquebalantes régulièrement envahies par les inondations. Partout un sentiment d’abandon.

Dalifort s’étend le long de l’autoroute de l’Avenir qui reliera Dakar à la ville nouvelle de Diamniadio, en construction 50 km plus au sud, vitrine du Plan Sénégal Emergent. « L’émergence du Sénégal ? Pour nous, c’est juste un mot. Macky Sall, comme les autres, nous a laissés en rade ».

   
Le groupe de rap Fuk N Kuk dans son magasin du quartier de Dalifort, juillet 2015 Crédits : Laurence Caramel    

Pidi-Nef et de ses copains du groupe Fuk N Kuk ont un autre plan. Il s’appelle Wosu wul : il n’est jamais trop tard en wolof. « Nous sommes là pour conscientiser les jeunes et leur montrer qu’on peut devenir quelqu’un en partant de rien, explique Mansour Mballo alias Free, professeur d’anglais de profession. Dalifort est un quartier d’où l’on part lorsqu’on réussit, nous nous restons. C’est notre mission. »

En face du terrain de basket où viennent jouer les enfants, Fuk N Kuk a ouvert un minuscule magasin où se vendent des bonnets d’Amilcar Cabral, des albums et quelques tee-shirts. « Le savoir est une arme », dit l’un deux. Les notables en boubou y croisent des « voyous ». Les rappeurs parlent de leur prochain album dont l’un des titres s’appellera : Revenir.

Mode : les créateurs africains courtisent les hommes (Vidéo)

Mémorial ACTe en Guadeloupe : les racines de la mémoire de l’esclavage

 

Lieu culturel et de recherche généalogique, le centre voulu par Jacques Chirac se penche sur le passé pour mieux regarder l'avenir. Et permettre aux Antillais de se construire en repensant la créolité.

Rien ne résiste aux racines des figuiers maudits. Patiemment, inexorablement, elles enserrent les murs de ce qu’il reste de l’ancienne vinaigrerie Darboussier, sur le morne Mémoire, étranglant jusqu’au souvenir de ce que fut la plus grande unité sucrière des Petites Antilles.

D’ici, à l’ombre des arbres, le regard embrasse la baie de Pointe-à-Pitre, détaille les grues du port de la pointe Jarry et s’évade vers l’horizon au rythme du va-et-vient des navires. Mais bien plus près, au bout d’une longue passerelle courbe, se dresse depuis quelques mois un élégant bâtiment dont l’aluminium scintille sous le soleil. Le Mémorial ACTe (Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage) a ouvert ses portes au public le 7 juillet. Il a été officiellement inauguré le 10 mai 2015 par le président François Hollande. La symbolique des figuiers maudits a inspiré les architectes guadeloupéens (Agence BMC, Atelier Doré-Marton), qui ont imaginé une vaste boîte noire surmontée d’une élégante résille d’argent pour dire le souvenir des victimes de l’esclavage sans renier l’avenir.

Pas un « lamentarium » tourné vers le passé, mais d’un lieu de « résurrection » et de « métamorphose »

Envisagé dès 1998 par le président Jacques Chirac, qui avait demandé à l’écrivain Édouard Glissant d’en imaginer les fondements, le Mémorial ACTe est l’aboutissement d’un interminable processus politique qui connaîtra sans doute encore de nombreux rebondissements. Pour l’heure, l’outil est prometteur, et son contenu actuel ouvre des pistes encourageantes. Comme le soulignent le président de Région Victorin Lurel et le maire de Pointe-à-Pitre, Jacques Bangou, il ne s’agit pas d’un « lamentarium » tourné vers le passé, mais d’un lieu de « résurrection » et de « métamorphose » visant à bâtir « une société guadeloupéenne tournée vers l’avenir ».

« J’ai la faiblesse de croire que cette pierre-là aura une âme et contribuera à pacifier les cœurs et les esprits », déclare – emphatique – Victorin Lurel. « Nous y cultiverons tous les ferments de la mémoire », surenchérit Jacques Bangou. Dans le bel écrin construit en bord de mer, quelques graines ont déjà été semées.

Se mettre au clair avec l’histoire des esclavagismes

Bien sûr, la mémoire des victimes de la traite y est considérée avec l’attention et le respect qu’il fallait, mais les concepteurs de l’exposition permanente ont tenu à faire appel à des créateurs contemporains pour répondre aux traumas de l’Histoire. Ainsi le plasticien camerounais Pascale Marthine Tayou a-til dressé son Arbre de l’oubli au cœur même du mémorial, un arbre qui peut rappeler ce que le déporté africain devait abandonner quand il était enfermé dans le ventre du navire négrier mais qui peut aussi renvoyer à tout ce qu’il emportait avec lui malgré le dénuement imposé. Les calebasses qui pendent de ses branches sont autant de promesses de semences et de renaissance…

Focalisant les regards en raison de son envergure internationale, le Mémorial ACTe semble appelé à devenir le passage obligé de tous ceux qui souhaitent se mettre au clair avec l’histoire générale des esclavagismes. Mais pour en savoir plus sur le crime tel qu’il fut perpétré par la France dans ses territoires d’outre-mer et plus précisément en Guadeloupe, il faut s’aventurer à la recherche d’autres vestiges affleurant ici et là, épargnés par les racines des figuiers maudits. Un document intitulé « La route de l’esclave. Traces-mémoires en Guadeloupe » et présenté par le conseil général invite ainsi à un parcours à travers Grande-Terre et Basse-Terre à la redécouverte de ces stigmates indélébiles qui continuent de modeler le présent des Guadeloupéens. « Ceci non pas par passéisme, mais précisément au nom du présent, écrit Jacques Gillot, président du conseil général. Notre identité est cela : un héritage et ce que nous faisons pour le convertir en dépassement lucide. »

Mais qu’importait, après tout, puisqu’on ne reconnaissait alors aucune humanité à ces êtres importés d’Afrique ?

Végétation luxuriante, ciel bleu, mer céruléenne, les témoignages de l’enfer se cachent sous les clichés prisés des tour-opérateurs. Les habitations Beausoleil, Néron, Roussel-Trianon, Vanibel, la Grivelière, la Mahaudière pourraient être vues comme de petits paradis si elles n’avaient été les lieux d’une exploitation sans merci pour produire, comme le dit l’historien Frédéric Régent, « des denrées superflues comme le sucre, le tabac, le cacao, le café, l’indigo ». Là, les esclaves étaient exploités sans vergogne, battus et torturés selon le bon vouloir de leurs maîtres. Le cachot d’esclave de l’habitation Belmont, un réduit voûté de 4 m2, rappelle ainsi de quel côté penchait la balance de l’injustice pour les 214 esclaves qui y travaillaient.

Mais qu’importait, après tout, puisqu’on ne reconnaissait alors aucune humanité à ces êtres importés d’Afrique ? Sur la commune de Petit-Canal demeure une volée de cinquante-quatre marches que les nouveaux prisonniers, tout juste débarqués de l’exténuante traversée du « passage du milieu », devaient gravir avant d’être vendus comme autant d’objets. Au-dessus, le monument à l’abolition de l’esclavage, sorte de cloche sous laquelle serait enterré tout le « matériel de souffrance » ayant servi à contraindre les captifs. Un peu plus loin, une ancienne prison destinée aux plus récalcitrants, aujourd’hui dévorée par les racines d’un gigantesque figuier – comme si la nature s’acharnait jour après jour à effacer les stigmates de l’inhumanité.

Hommes de gloire

Avec une certaine fierté, la Guadeloupe exhibe aussi ses moments et ses hommes de gloire. Le commissaire de la République Victor Hugues n’est pas oublié, qui fut ici chargé d’appliquer le décret du 4 février 1794 prononçant la (première) abolition de l’esclavage dans les territoires français. Victor Schœlcher, à l’origine de la seconde abolition, en 1848, a lui son musée à Pointe-à-Pitre depuis 1887, mais c’est peut-être Louis Delgrès qui mérite le plus l’attention. Peu connu en métropole, ce « libre de couleur » incarne la résistance aux troupes envoyées par Bonaparte en 1802 pour rétablir l’esclavage. Encerclés par les hommes du général Antoine Richepance dans le fort Saint-Charles, Delgrès et les siens gagnèrent les hauteurs du Matouba, se réfugièrent dans l’habitation Danglemont… où ils se firent sauter à l’explosif plutôt que de se rendre. La forteresse du XVIIe siècle construite pour défendre la rade de Basse-Terre s’appelle aujourd’hui fort Delgrès.

Cet effort de la Guadeloupe pour retrouver la mémoire est relativement récent. « Pour beaucoup, l’esclavage fut longtemps un gros mot, car il n’est pas facile d’imaginer qu’on est descendant d’esclave, explique Serge Romana, président du Comité marche du 23 mai 1998 (CM98). Pour l’immense majorité d’entre eux, le passé et l’avenir se résument dans une maxime populaire : ‘Yè sé on kouyon, dèmen sé on tèbè’ (‘hier est un imbécile, demain est un idiot”). Ce que nous cherchons, ce sont des outils pour renverser cette honte. »

Une honte que le temps n’a pas effacée, pour la bonne et simple raison que l’abolition de l’esclavage en 1848 n’a pas mis fin à l’exploitation, en particulier dans la culture de la canne à sucre. Comme la fin de l’apartheid n’a pas mis fin aux inégalités économiques en Afrique du Sud. Ce n’est pas tout à fait un hasard si, dans son discours d’inauguration du MémorialACTe, Victorin Lurel a osé une comparaison identique: «Nous devons penser et refermer les blessures de l’Histoire dans une démarche de vérité et réconciliation comme le firent Nelson Mandela et Desmond Tutu. »

Pour Serge Romana, il est difficile de s’imaginer enfants de survivants. « L’absence de cohérence de la mémoire de l’origine conduit inévitablement à l’errance identitaire, annonce des dérives extrémistes et contribue à l’immense difficulté de construire et de partager un projet commun », écrit-il. Depuis les débuts, même le Mémorial ACTe provoque polémique sur polémique. Le jour de son inauguration, le secrétaire général de l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe écrivait dans France-Antilles : « La loi de 1849 a évalué l’argent perdu par les propriétaires d’esclaves et a laissé les nègres dans la mendicité et la pauvreté. Victor Schœlcher a imposé de trouver du travail aux anciens maîtres. Nous sommes toujours aujourd’hui dans la même situation. Pourquoi ? Parce que M. Hollande est totalement opposé aux restitutions et aux réparations. »

Dans le même journal, Luc Reinette (Comité international des peuples noirs) lui répondait : « [Le Mémorial ACTe] est un instrument qui va permettre la déconstruction du système mental colonialiste. C’est très important que nous redevenions nous-même à travers lui. »

Redevenir soi-même, l’expression n’est pas innocente. Il ne s’agit ni d’ignorer ni de magnifier mais d’accepter que tous les esclaves ne furent pas des résistants et d’élargir encore la notion de créolité. Coauteur de l’excellent Libres et sans fers. Paroles d’esclaves français (voir Jeune Afrique. no 2835), Frédéric Régent y travaille : « Moi, je suis descendant d’esclaves et descendant de propriétaire d’esclaves, comme le président de Région. L’un des modes de réparation, c’est de faire de l’histoire. » Sur le plan individuel, cela s’appelle de la généalogie. Le Mémorial ACTe compte bien s’y atteler en proposant « un centre de recherches généalogiques où les familles antillaises pourront consulter des fonds d’archives publiques et privées, ainsi que des actes d’état civil ».

En 1848, les anciens esclaves sont devenus des citoyens français […], dès ce moment, il a fallu leur donner un nom de famille puisqu’ils n’en avaient pas

Grâce à la richesse des archives françaises, ce travail est possible pour la plupart des communes guadeloupéennes, et les historiens ont commencé à défricher le terrain depuis 2006. « En 1848, les anciens esclaves sont devenus des citoyens français, raconte Serge Romana. Dès ce moment, il a fallu leur donner un nom de famille puisqu’ils n’en avaient pas. En Guadeloupe et en Martinique, il a fallu nommer 153 000 personnes, dont 87 000 Guadeloupéens. Dans certaines habitations, on nommait jusqu’à 100 personnes par jour ! L’opération a duré jusqu’en 1867, près de vingt ans. »

Nom, prénom, matricule, âge à la nomination, lieu de naissance, nom de la mère et des enfants, ce sont quelque 1,5 million de données qui sont désormais accessibles. Sur la commune des Abymes, trois grands livres noirs présentent au public les 1 425 noms des esclaves affranchis sur les lieux après 1848. Des noms créés selon l’humeur d’officiers d’état civil qui rivalisaient de fantaisie et de cruauté envers ceux qui accédaient à la liberté. Si le matricule no 1406 devient Parfaite Faipar, si le matricule no 4783 devient Civilisé Civily, voilà au milieu de la liste une femme sans matricule qui fut nommée avec mépris Négresse Ungratiful.

Renommer ces ancêtres victimes d’un crime contre l’humanité, voilà sans doute la première étape de cette « révolution mémorielle » voulue par le CM98 et dont le Mémorial ACTe et la Route de l’esclave se veulent les instruments. Le chemin à parcourir reste long, encombré de ruines indistinctes où s’enchevêtrent les racines des figuiers maudits.

Nicolas Michel
Jeune Afrique

Mort de l'acteur Omar Sharif (Le Monde Vidéo)

                         L'acteur Omar Sharif en 2009, lors de la présentation de son dernier film, "Disparadme", à Aviles, en Espagne. © Eloy Alonso / Reuters / REUTERS

Omar Sharif, acteur égyptien célèbre notamment pour ses rôles dans Lawrence d’Arabie et Le Docteur Jivago, est mort à l’âge de 83 ans, a annoncé la BBC, citant sa famille.

De son vrai nom Michel Demitri Chalhoub, Omar Sharif est né à Alexandrie en 1932 dans une famille d’origine libanaise, qui travaille dans le commerce de bois précieux. Dans une interview donnée au Monde en 2004, celui qui a connu un succès précoce se disait né « sous une bonne étoile ».

De Jivago à Gengis Khan

Eduqué au Victoria College, l’école chic d’Egypte, Omar Sharif y a côtoyé « les fils de toutes les familles influentes du monde arabe, comme le roi Hussein de Jordanie ». A 21 ans, tout juste sorti de l’université, il est repéré par Youssef Chahine, qui le fait débuter dans Ciel d’enfer face à la grande actrice égyptienne Faten Hamama, qu’il épouse la même année, mais dont il divorcera par la suite, après avoir eu un fils, Tarek. Le film est sélectionné pour le Festival de Cannes de 1954 et le jeune Egyptien se retrouve vedette exotique sur la Croisette. Il devient immédiatement une star du cinéma égyptien, alors florissant, et le symbole de l’Egypte nassérienne.

Le succès international avec « Lawrence d’Arabie »

Mais c’est David Lean qui fera de lui un acteur de dimension internationale. Un hasard, confiait l’acteur à Libération en 2001, alors que la réalisateur du Pont de la rivière Kwaï cherchait un acteur arabe parlant l'anglais :

« Si je parle anglais, c'est parce que ma mère, qui voulait que je sois le plus beau, trouvait que j'étais trop gros lorsque j'étais enfant. Alors, elle m'a envoyé en pensionnat à l'école anglaise, parce qu'on y mangeait mal.»

En 1962, le réalisateur britannique lui confie le rôle d’Ali Ibn El-Kharish dans Lawrence d’Arabie, aux côtés de Peter O’Toole. Son interprétation lui vaudra un Golden Globe du meilleur second rôle, et un contrat avec la Columbia, le premier du genre pour une star arabe. Après son installation aux Etats-Unis, David Lean le fait jouer en 1965 Docteur Jivago, pour lequel il obtiendra un nouveau Golden Globe, celui de meilleur acteur.

Il incarnera par la suite aussi bien Genghis Khan que Che Guevara et jouera dans des films aussi différents que Mayerling (1968) de Terence Young, ou Les Possédés d'Andrzej Wajda (1988).

Il n’avait pas hésité non plus à tourner, en pleine guerre des Six jours, Funny girl, de William Wyler, avec Barbra Streisand (1968), où il campait un juif de la diaspora soutenant Israël. Une performance qui lui avait valu une interdiction de séjour en Egypte, levée seulement en 1977.

« Esclave d'une passion »

Après un Lion d'Or au Festival de Venise, en 2003, pour l'ensemble de sa carrière, il reçoit le César 2004 du meilleur acteur pour Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran de François Dupeyron. Il y interprète un vieil épicier arabe qui se lie d'amitié avec un jeune garçon juif.

Son caractère colérique l'a amené devant la justice, notamment en 2003 pour un coup de tête à un policier au casino d'Enghien-Les-Bains et, en 2007, pour avoir agressé à Los Angeles un voiturier qui refusait son billet de 20 euros et réclamait des dollars.

Par ailleurs champion de bridge international, Omar Sharif était propriétaire d'une importante écurie de chevaux de course. Habitué des casinos, il dira en 2006 avoir arrêté de jouer « pour ne plus être esclave d'une passion », à l'exception du cinéma. Il était également l’ambassadeur du journal Tiercé Magazine, pour lequel il a joué dans plusieurs publicités télévisées.

Ses dernières années ont été marquées par la maladie.

Le Monde