Grande dame de la littérature française, première présidente du Comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage, Maryse Condé vient de publier ce qu'elle considère comme son dernier roman, Mets et merveilles. Africultures s'est associé à Altermondes, le magazine en kiosque des solidarités internationales pour publier le fruit de cette rencontre autour de la littérature, de l'identité et de la mémoire.
En publiant votre autobiographie, La vie sans fards (1), vous disiez que c'était votre dernier livre. Mets et merveilles, qui retrace également votre histoire, n'en serait donc qu'un chapitre supplémentaire ? Maryse Condé : À chaque fois on dit ça. Mais je crois que Mets et merveilles sera vraiment mon dernier livre. À la fin de La vie sans fards, je parle de mon mari. J'écris : "Grâce à lui je commencerai ma vie d'écrivain". On pouvait se demander quelle nouvelle vie j'allais mener après la rencontre avec mon mari. J'ai eu envie de parler de cette seconde vie qui ne ressemble en rien à la première, qui est différente.
Mets et merveilles se termine quand même sur une question : "Ainsi dans ce domaine non plus je n'aurais pas d'héritier ?".
M.C. : Personne n'a d'héritage. On le souhaite toujours mais nous n'avons jamais quelqu'un qui suit ce qu'on a été et qui serait tel qu'on voudrait qu'il soit. Je crois que les héritages sont des rêves, non des réalités.
Vous même, ne vous inscrivez-vous pas dans une continuité, dans un héritage ? M.C. : Pas tellement. Je n'ai pas de maître d'origine, ni père ni mère littéraire. Je me suis faite un peu toute seule et plutôt contre ceux que j'avais lus et que j'avais entendus. Je crois que c'est mieux ainsi. Essayer d'être soi-même.
Créer à partir de vous même, de vos envies, de vos rencontres, c'est ce que vous faites en littérature et… en cuisine. Tel est le propos de votre dernier livre. M.C. : Et ce n'est pas facile. Les gens n'apprécient pas les cuisines singulières. Ils aiment se retrouver en terrain connu, familier. Pour qu'ils acceptent une cuisine ou une littérature qui soit la vôtre, il y a donc un effort à faire, assez agréable, qui est celui de la création. En Guadeloupe, les plats se cuisinent selon des recettes issues de l'esclavage, avec un accompagnement précis. Les gens n'aiment pas qu'on prépare un plat un peu différent, en mettant des ingrédients inattendus. Faire par exemple un court-bouillon au cari en mettant des choses qu'on a envie de mettre, les gens ne l'acceptent pas.
Vous dites aussi avoir voulu aller à l'encontre de l'image commune selon laquelle une intellectuelle ne sait pas cuisiner. M.C. : Je voulais appeler ce livre La cuisinière et son double en référence à Antonin Artaud (2). Je voulais montrer le snobisme qui stigmatise la cuisinière : elle fait à manger, c'est une nourricière, c'est banal, c'est un peu vulgaire. Ce snobisme est une erreur. Le travail de création est identique, pour la cuisinière comme pour l'écrivain. Avec des mots ou avec des épices, avec des métaphores ou avec des saveurs, on cherche à créer quelque chose de satisfaisant, de riche. Les gens pensent que je ne sais faire que des oeufs durs et de la salade. Ils sont étonnés quand je cuisine un navarin, un tajine ou un cari. C'est une manière de casser l'image que je pourrais avoir mais qui n'est pas la mienne.
Vous écrivez : "Les gens qui ne bougent pas, ne voyagent pas, à mon avis, ne comprennent pas le monde autour d'eux". En quoi voyager a été nécessaire dans vos activités d'écriture et votre passion pour la cuisine ? M.C. : Un écrivain très connu rencontré chez Simone Gallimard, mon éditrice d'alors, m'avait demandé il y a très longtemps : "Pourquoi vous voyagez autant ? Estce que vous ne pourriez pas rester dans votre cabine de travail et avoir des idées ?". Pour beaucoup d'écrivains, voyager n'est pas indispensable, écrire est un voyage intérieur. Moi, j'ai toujours voulu rencontrer les autres, communiquer avec les gens les plus lointains. C'est une tendance qui m'est particulière. Ce n'est pas la seule. Il y a plusieurs façons de concevoir l'écriture, le roman, la littérature.
Pourtant, on le voit dans Mets et merveilles, vos voyages n'ont pas toujours été des moments de plaisir, notamment en Inde ou en Afrique du Sud. M.C. : C'était des expériences dures mais bénéfiques. Je crois qu'il fallait que j'aille dans des pays où le fait d'être femme était remis en question, où le fait d'être noir était problématisé, pour valoriser ce que j'étais et la couleur que je portais, qui n'était pas seulement un accident. J'ai découvert, en Inde, que la couleur signifiait quelque chose. Avant j'étais un peu superficielle, je ne voyais pas la profondeur de la couleur. En Inde, j'ai découvert que j'appartenais à un autre monde. J'ai aimé l'Inde, je l'aime toujours, mais j'ai appris que je n'étais pas Indienne malgré cette couleur de peau commune. La couleur en Afrique est un lien. Bien que les Indiens soient noirs comme vous, voire plus que vous, ils vous considèrent comme une étrangère. La couleur a un autre sens, une autre portée.
Vous dites que le rôle de la femme, de l'écrivaine noire serait finalement de transmettre la beauté de la différence. M.C. : Oui, je crois sincèrement que c'est un des rôles essentiels.
"Je voulais que mes oeuvres soient "révolutionnaires", parler d'un je qui soit un nous, [...] j'écrivais pour les autres." Quelle place a ce "nous" aujourd'hui dans votre démarche littéraire ? M.C. : Le "nous" n'existe pas. J'ai vécu aux États-Unis, j'ai essayé de me joindre à la communauté africaine-américaine. Échec. J'ai vécu en Afrique, j'ai essayé de me fondre dans la société africaine. Échec. Au fur et à mesure, j'ai compris que le "nous" n'existe pas. Que le "je" existe, avec une expérience personnelle, une histoire personnelle, un parcours personnel. Finalement, je suis arrivée à une forme d'individualisme résigné. Si, au départ, j'avais rêvé de me fondre dans d'autres sociétés, je comprends aujourd'hui que le "nous" n'existe pas. Que le "je" existe, avec une expérience personnelle, une histoire personnelle, un parcours personnel. Finalement, je suis arrivée à une forme d'individualisme résigné. Si, au départ, j'avais rêvé de me fondre dans d'autres sociétés, je comprends aujourd'hui qu'on est ce qu'on est : une personne, un individu. On dit des choses qui peut-être ne conviennent pas à tout le monde, mais qui parfois parlent au monde.
Vous êtes pourtant de celles qui se sont engagées dans la cause indépendantiste guadeloupéenne. M.C. : Oui, au début. Mais, petit à petit, j'ai commencé à reculer. Je crois que la Guadeloupe ne sera jamais indépendante, elle est aujourd'hui entrée dans le giron français. C'était un rêve de nos vingt ans, un très beau rêve, qui ne se réalisera jamais.
Vous ne croyez pas en un renouvellement de ces luttes ? M.C. : La moyenne d'âge des indépendantistes est de 70 ans. C'est donc un rêve de vieillards (rires). Le refus de l'exclusion, de la marginalisation, un désir de communiquer, de partager, d'être acceptés comme différents. Tout cela existe. Mais le désir que la Guadeloupe devienne un jour un État, il n'y a plus que nous, les vieux, qui y rêvons encore.
Vous avez été également la première présidente du Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage, créé en 2004, trois ans après la reconnaissance de l'esclavage et de la traite négrière comme crimes contre l'humanité. M.C. : Mes parents ne m'avaient jamais parlé d'esclavage et d'Afrique. C'est pourquoi j'ai voulu en être la première présidente. Pour rattraper un manque, pour corriger un vide. Mais je ne sais pas si j'étais la meilleure personne pour ce rôle. Je pense qu'il fallait peut-être plus de force, de foi, de solidité que je n'en ai eu. J'étais un peu trop occupée à apprendre, à comprendre, à tolérer. Je fais mon autocritique.
La question de l'Histoire traverse vos oeuvres, notamment dans la trilogie de Ségou (3). D'où vient cette préoccupation d'écrire l'Histoire tout en utilisant la fiction ? M.C. : Au départ, je voulais être historienne, étudier l'histoire. On n'est pas un être humain à part entière si on ne la connaît pas. Je crois que, si on accepte les mensonges, les mythes fabriqués dans le monde, surtout par la domination, on n'arrive pas à être libre dans sa tête. Que mes romans traduisent ce souci est donc normal.
L'appropriation de son histoire est une préoccupation qui traverse vos oeuvres et vos discours. M.C. : L'appropriation de son histoire et de celles des autres. Il faut connaître l'histoire de l'Afrique du Nord, du Népal, de l'Inde… pour mieux comprendre le monde et trouver sa place, là où il faut. Et votre place à vous où est-elle ?
Dans la préface de Mets et merveilles, vous écrivez : "Pour moi qui ai tant de mal à m'intégrer dans la littérature guadeloupéenne, dans la littérature africaine et africaine-américaine, la cuisine n'est elle pas une voie plus commode de séduction ?" M.C. : Est-ce qu'il faut séduire ? La littérature est un art de déplaire aussi, de laisser indifférent. Finalement ma place est là où je suis : simplement Maryse Condé.
Que peut la fiction que ne peut pas l'histoire ? M.C. : La fiction est plus séduisante. L'histoire est parfois un peu revêche, plus raide. On a besoin de rêver. Pour rêver il faut le roman. Il faut l'écrivain pour que des vérités deviennent encore plus séduisantes et indispensables. C'est une autre manière d'approcher, plus riche.
Vos oeuvres ne parlent pas seulement des Antilles. M.C. : On parle de soi. On parle des Antilles à travers soi. On parle de soi et des Antilles. Des Antilles et soi. On ne pourrait pas séparer l'une de l'autre.
Quelle est la nourriture littéraire actuelle de Maryse Condé ? M.C. : Maryse Condé, hélas, est malade et fatiguée. L'élément littéraire devient moins présent. Je rêve beaucoup mais j'écris peu. Il faut que je trouve un moyen de transmettre les rêves sans passer par l'écriture. Peut-être que la prochaine fois que je vous verrai, j'aurai trouvé une solution…
Quels sont ces rêves d'écriture qui vous traversent ? M.C. : J'ai entendu parler d'une jeune Martiniquaise qui a rêvé toute sa vie de devenir policière. Elle a fait des efforts, des études, elle est venue à Paris. À peine arrivée, elle a été tuée dans les attentats de Charlie Hebdo. Elle s'appelait Clarissa Jean-Philippe. Pour moi, c'est un destin "magnifique". C'est la preuve que la Guadeloupe et la Martinique sont maintenant dans le courant de la mondialisation. Nous souffrons et nous mourrons non plus des maux que nous connaissons déjà - colonisation, esclavage, etc. - mais parce que, sans nous y attendre, nous sommes mêlés à des conflits qui ne sont pas forcément les nôtres, qui ne nous concernent peutêtre qu'à moitié. Je repense alors à ma grand-mère, Victoire, née à Marie-Galante, et qui n'a pas quitté la Guadeloupe une seule fois de sa vie. Et je vois Clarissa Jean- Philippe, née en Martinique, qui meurt à Paris, accidentellement, dans un conflit de caricatures de prophètes. Il n'y a plus de destin particulier pour nous, les Antillais. Nous sommes ouverts à toutes les catastrophes du monde et nous souffrons de plaies que nous n'avons pas imaginées. C'est un peu effrayant mais peut-être est-ce la marche du monde qu'il faut accepter.
Dans Mets et merveilles vous écrivez : "D'où me venait cette image d'écrivaine rebelle, nomade, inconvenante ? [...] J'exposais seulement ma vérité. Mais peut-être c'est cela être rebelle ? Dire sa vérité envers et contre tout" M.C. : Pour moi, le mot rebelle désigne simplement quelqu'un qui veut être entendu selon ses propres termes, qui ne répète pas les mots à la mode, les mots approuvés, les mots appréciés, quelqu'un qui veut être soi-même. Dès lors, on vous qualifie de rebelle. Alors que vous cherchez seulement à vous exprimer de façon satisfaisante. Suis-je une rebelle ? Je ne sais pas. --
1 La vie sans fards, Maryse Condé, Éd. Jean-Claude Lattès, 2012. 2 Le Théâtre et son double est une série d'essais écrit par Antonin Artaud et publiée en 1938. 3 Ségou décrit le lent suicide de l'empire bambara ayant Ségou pour capitale, sur deux siècles allant de la période esclavagiste (XV IIIe siècle) jusqu'à l'arrivée des troupes coloniales françaises (fin du XIXe).
1 La vie sans fards, Maryse Condé, Éd. Jean-Claude Lattès, 2012. 2 Le Théâtre et son double est une série d'essais écrit par Antonin Artaud et publiée en 1938. 3 Ségou décrit le lent suicide de l'empire bambara ayant Ségou pour capitale, sur deux siècles allant de la période esclavagiste (XV IIIe siècle) jusqu'à l'arrivée des troupes coloniales françaises (fin du XIXe).
Diffusé sur Arte le 3 juillet, le documentaire "Trop noire pour être française ?" réalisé par Isabelle Boni-Claverie interroge le racisme plus ou moins ordinaire de la société française. En fil directeur, l'histoire des grands parents de la réalisatrice, l'un des premiers couples mixtes mariés en France.
L’histoire des grands-parents d’Isabelle Boni-Claverie est un conte moderne. Imagine-t-on l’histoire d’un Ivoirien, né en 1909 dans une grande famille de chefs, quittant Grand Bassam pour Bordeaux (France) à l’adolescence, étudiant au Collège Jésuite Saint-Paul d’Angoulême, puis à la fac de droit de Toulouse ? Imagine-t-on cet homme épousant une fille de Gaillac en 1937 – mais au milieu de la nuit par souci de « discrétion » ? Si la réalisatrice française a décidé de plonger dans sa propre histoire pour écrire et tourner le documentaire Trop noire pour être française ? (à voir sur Arte le 3 juillet à 23h10 ou quelques jours avant sur le site de Libération, qui a a lancé sur Twitter un appel à témoignages avec le hashtag #TuSaisQueTesNoirEnFranceQuand), c’est sans doute en raison de deux événements concomitants.
Enceinte, sans doute s’est-elle demandé dans quelle France son enfant à venir serait appelé à vivre. « Je me suis alors demandé dans quelle histoire familiale je m’inscrivais, dans quelle histoire j’inscrivais mes enfants, et des problématiques que je croyais avoir résolues sont réapparues avec les peurs que beaucoup de gens éprouvent, comme moi, pour leurs enfants. Avec l’envie qu’ils n’aient pas à subir ce que nous subissons », dit-elle. Surtout que les propos racistes tenus ouvertement sur France 2 par le parfumeur Jean-Paul Guerlain, le 15 octobre 2010, firent déborder le vase en venant lui rappeler, une fois de plus, que les idées les plus rances avaient encore droit de cité dans la « patrie des droits de l’homme ».
Expérience quotidienne de la « négritude »
Suivant le fil de la généalogie, Isabelle Boni-Claverie brosse dans son documentaire le portrait d’un pays qui n’a pas encore poussé la réflexion assez loin sur son histoire et où les erreurs du passé continuent de contaminer le présent. Pudique sur sa propre histoire – elle fut élevée par la sœur cadette de son père, la journaliste Danièle Boni, et par le mari de cette dernière, le juriste Georges Claverie, dans un milieu extrêmement protégé – la réalisatrice la met en perspective grâce à des interviews d’intellectuels comme Pap Ndiaye, Achille Mbembe ou Eric Fassin.
Qu’est-ce qu’être noir aujourd’hui en France ? Loin des grand discours des sociologues et des historiens, de simples citoyens noirs essaient aussi de trouver une réponse aux questions qu’elle se pose, face caméra, en racontant leurs expériences personnelles de la « négritude » – souvent édifiantes. Le quotidien des « 3 millions 300 mille » Noirs de France est ainsi mis en regard avec la perception générale qu’en ont ceux qui s’imaginent « français de souche », l’esprit modelé tant par les publicité racistes (Uncle Ben’s, Banania, Woolite, Skip…) que par les propos des politiques (Nicolas Sarkozy à Dakar…) ou les politiques d’affichage qui ne permettent en rien de réduire les inégalités raciales.
La persistance d’un racisme bien ancré dans les pensées apparaît notamment quand Isabelle Boni-Claverie, enquêtant sur son père, s’en va à la rencontre des dirigeants du Cercle anglais de Pau dont il fut membre. « S’il y avait un Noir qui valait le coup d’entrer au cercle… moi je le prendrais sans doute », déclare, hésitant, l’un d’eux, dont l’embarras et la gêne sautent aux yeux… Militant discrètement en faveur des quotas, le documentaire Trop noire pour être française ? est une missive sur la France d’aujourd’hui à laquelle il convient de prêter attention – comme il convenait de lire les Lettres persanes à l’époque de Montesquieu.
L’expression est lâchée. Savamment déconstruite, elle n’en demeure pas moins assumée. « Il faut toujours dire la vérité, être lucide et utiliser les mots qui s’imposent », a expliqué Manuel Valls sur le plateau du “Grand Rendez-Vous” Europe 1-iTélé-Le Monde, dimanche 28 juin, après avoir affirmé : « Nous ne pouvons pas perdre cette guerre parce que c’est au fond une guerre de civilisation. C’est notre société, notre civilisation, nos valeurs que nous défendons. »
En récupérant à son compte les mots employés deux fois par Nicolas Sarkozy, après les attentats de janvier et les événements survenus vendredi 26 juin à Saint-Quentin-Fallavier (Isère), le premier ministre ne s’est pas contenté de se contredire lui-même. Il a aussi franchi une nouvelle étape sémantique dans l’inflexion néoconservatrice de l’exécutif.
Manuel Valls en juin 2015.
Manuel Valls en janvier 2015.
L’expression a beau détonner dans la bouche d’un haut dirigeant socialiste, elle s’inscrit dans la droite lignée de la politique étrangère menée par François Hollande depuis trois ans. Le président, qui a engagé la France dans deux conflits armés, au Mali et en Centrafrique, et qui était prêt à le faire en Syrie, s'est lui aussi laissé aller à utiliser la phraséologie morale des néoconservateurs, se disant par exemple prêt à « punir » Bachar al-Assad et à « détruire » les terroristes dans le Sahel.
Pour autant, le chef de l'État se refuse encore à employer l’expression « islamo-fascisme »chérie par Manuel Valls et préfère parler de « guerre contre le terrorisme ». Si la France a « engagé une guerre contre le terrorisme », elle ne mène « pas une guerre contre une religion, pas une guerre contre l'islam », avait-il ainsi déclaré au mois de janvier, en réponse à Nicolas Sarkozy.
Directement inspirée du livre de l’Américain Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, l’expression « guerre de civilisation » était jusqu’alors réservée aux seuls “néocons” pour désigner les nouvelles oppositions « civilisationnelles » qui séparent, selon eux, l’Orient – pour ne pas dire l’islam – de l’Occident. Elle avait notamment été reprise, en septembre 2006, par le président américain George W. Bush pour justifier la guerre en Irak.
C'est désormais Manuel Valls qui la fait sienne, tout en prenant soin de démonter la théorie de Huntington. « Ce n’est pas une guerre entre l’Occident et l’Islam, mais une guerre au nom même des valeurs qui sont les nôtres et que nous partageons au-delà même de l’Europe », a-t-il précisé. Il n’empêche. Six mois après avoir critiqué Nicolas Sarkozy, le premier ministre se met à parler comme lui, ouvrant ainsi un boulevard à la droite, qui n’a pas tardé à moquer ce changement de discours.
Sur Twitter, les élus LR (ex-UMP) s’en sont donné à cœur joie, tout comme l’intellectuel médiatique Michel Onfray. Dans la foulée, le parti de la rue de Vaugirard a publié plusieurs communiqués sur le sujet. « Nous prenons acte de cette prise de conscience en dépit des postures morales bien vaines et politiciennes qui s’étaient manifestées lorsque Nicolas Sarkozy avait ainsi caractérisé le combat se déroulant désormais sur le sol français », s’est ainsi réjoui le député Éric Ciotti. « Le premier ministre Manuel Valls reconnaît enfin que nous sommes dans une guerre de civilisation. Il était plus que temps que la gauche accepte de mettre des mots justes sur ce que nous dénonçons depuis des mois », a enchaîné le sénateur Alain Joyandet.
À droite, rares sont les élus à ne pas s’être gargarisés de ce retournement de situation. Certains, comme la députée Valérie Pécresse, ont repris Manuel Valls en expliquant que son expression n’était pas « exacte ». « Ce que nous vivons c'est une guerre, c'est une guerre qui est mondiale, c'est une guerre de la barbarie contre la civilisation, a-t-elle indiqué au “Grand Jury” RTL-Le Figaro-LCI. Je ne considère pas que Daech soit une civilisation, je considère que Daech c'est la barbarie. » L’eurodéputée Michèle Alliot-Marie et le député Daniel Fasquelle, également trésorier de LR, sont même allés plus loin, dénonçant une « surenchère » dont leur propre parti n’est pas exempt.
C’est évidemment à gauche que le plus de rames ont été sorties pour justifier les propos du premier ministre. Toute la journée de dimanche, les membres du gouvernement ont donné dans l’explication de texte. « Ce n'est pas une guerre de l'Orient contre l'Occident, d'ailleurs Manuel Valls a parfaitement expliqué ce qu'il voulait dire par ce mot qui a suscité à tort un certain nombre de polémiques », a indiqué Ségolène Royal sur iTélé, bientôt rejointe par Bernard Cazeneuve, qui a insisté sur l’emploi du singulier « civilisation ». « Ce n’est pas une guerre de civilisation au pluriel, c’est une guerre entre la civilisation humaine et la barbarie », a assuré le ministre de l’intérieur sur Europe 1, reprenant mot pour mot Valérie Pécresse.
Si le premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis a lui aussi volé au secours de Manuel Valls, d’autres ont préféré prendre leurs distances avec ce dernier. C’est le cas de Martine Aubry, mais aussi du vice-président du conseil régional d’Île-de-France, Julien Dray, pour qui « il y a des raccourcis idéologiques auxquels il faut faire très attention ». « Il n'y a pas de “guerre de civilisation”. Je ne partage pas cette vision héritée de George W. Bush », a également tweeté le député “frondeur” Pascal Cherki, suivi sur ce point par… le vice-président du FN, Florian Philippot, qui s’en est expliqué sur France 3 : « Ça, c'est la rhétorique qui a autorisé la guerre en Irak, celle de George Bush, une catastrophe. »
Bien décidé à ne rien céder à la droite sur le terrain des valeurs, le premier ministre se met donc à parler comme elle. De la même façon que l’UMP a opéré, à partir du quinquennat de Nicolas Sarkozy, un glissement sémantique et idéologique vers l’extrême droite, Manuel Valls s’en va braconner sur les terres de l’opposition. Comme il le fait depuis plusieurs mois déjà, le chef de l’exécutif continue à surjouer l’autorité et à réduire la politique à un slogan de communication. Il y a eu « l’intérêt des Français », la « rupture », le « nous prenons nos responsabilités ». Il y a désormais la « guerre de civilisation ». Quant à la ligne idéologique, elle attendra un peu. L’heure est à la stratégie.
C'était il y a cinquante ans. Le 19 juin 1965, le président Ahmed Ben Bella était renversé par des membres de son propre gouvernement. À la manœuvre, celui qu'il prévoyait d'éliminer : le ministre de la Défense, Houari Boumédiène. Retour sur cette nuit ou l'histoire algérienne a basculé.
Un coup d’État en préparation ? Non, un tissu de rumeurs. Quand, ce mercredi 16 juin 1965, un ami du président Ahmed Ben Bella, 48 ans, tente de le prévenir de l’imminence d’un putsch, il hausse les épaules. « Ce ne sont pas des marionnettes comme cela qui sont capables de faire un coup d’État », répond-il. On ne se méfie jamais assez des marionnettes. Trois jours après la prophétie de son visiteur du soir, le premier président de l’Algérie indépendante est destitué par un pronunciamiento conduit par Houari Boumédiène, vice-président et ministre de la Défense. Sans avoir été jugé, Ben Bella sera détenu dans le plus grand secret pendant près de quinze ans puis assigné à résidence, avant d’être libéré, en 1981. Ironie du sort, ce chef historique de la révolution a été trahi par ses propres alliés, qui l’avaient hissé au pouvoir en septembre 1962. Le colonel Boumédiène avait donc vu juste, lui qui, deux ans avant de renverser ce président élu en septembre 1963, résumait ainsi sa politique à l’égard de Ben Bella : « Nous le soutiendrons tant qu’il sera utile à l’Algérie. Le jour où il cessera de rendre service, il ne nous faudra pas plus de deux heures pour le renverser. » Quels événements ont convaincu Boumédiène que cette heure était venue ? Retour en arrière.
Un an après son arrivée au pouvoir, Ben Bella souhaite asseoir davantage son emprise sur les appareils de l’État et sur la société. C’est que ce marxiste-léniniste ne souffre alors pas la moindre contestation. Ses ex-compagnons de la lutte armée, qui s’opposaient à son régime autocrate, ont été laminés. Mohamed Boudiaf, avec lequel il a été emprisonné en France ? Déporté dans le Sud, condamné à mort en 1964, avant d’être contraint à l’exil, au Maroc. Hocine Aït Ahmed, fondateur du parti d’opposition Front des forces socialistes (FFS) ? Jeté en prison pour avoir lancé un mouvement de sédition dans les montagnes de Kabylie. Krim Belkacem, l’autre héros de l’indépendance et grand négociateur des accords d’Évian ? Poussé vers l’exil en France. Le colonel Mohamed Chaabani, qui contrôlait les départements du Sud ? Exécuté le 3 septembre 1964 après un procès expéditif pour « haute trahison ». Quand des officiers de l’armée le supplient d’épargner sa vie, Ben Bella lui refuse la grâce. « Je vous ai dit : “Exécutez-le cette nuit”, répond-il à Saïd Abid, commandant de la Ire région militaire. Je t’interdis de me contacter une autre fois. »
Une fois ses opposants écartés un à un, Ben Bella se penche sur le cas de ses alliés. Le président se méfie tout particulièrement de Boumédiène, ce colonel austère et taiseux qui exerce une influence considérable sur certains ministres de son gouvernement. « Il dirige l’armée comme un monarque », se plaint-il un jour auprès de Gamal Abdel Nasser, le raïs égyptien. La méfiance entre les deux hommes n’est pas nouvelle. En avril 1963, dans sa résidence de la villa Joly, sur les hauteurs d’Alger, le président présente ainsi Boumédiène à un journaliste égyptien : « Voici l’homme qui prépare des complots contre moi. » Avant de s’adresser au colonel : « Comment vont les intrigues ? » « Très bien, merci », répond-il avec un sang-froid désarmant.
Déjà président et chef du gouvernement, chef suprême des forces armées, ministre des Finances, de l’Intérieur, de l’Information ainsi que patron du parti unique, le Front de libération nationale (FLN), Ben Bella veut désormais récupérer le ministère des Affaires étrangères, dirigé par Abdelaziz Bouteflika. Depuis plusieurs mois, les rapports entre ces deux-là sont devenus exécrables. Le président soupçonne son jeune ministre de pratiquer une diplomatie parallèle. « Il n’en fait qu’à sa tête, maugrée Ben Bella. Lorsque je veux voir un ambassadeur, je dois passer par lui ! » Bouteflika, lui, vitupère contre ce chef d’État passé sous influence de Nasser et de Fathi al-Dib, patron des services secrets égyptiens.
Mai 1965. Le président convoque son ministre à la villa Joly. L’entretien est tendu. « Je crois que dans l’intérêt du pays, de nos rapports personnels et de l’avenir de la nation, tu ferais bien de démissionner. Réfléchis », lui annonce Ben Bella. Réplique de Bouteflika : « Et toi aussi, réfléchis… » Au sortir de l’audience, ce dernier consulte Chérif Belkacem, un de ses camarades du « clan d’Oujda » (groupe politico-militaire composé de membres du FLN, formé durant la guerre d’Algérie). « Rentre chez toi et reste tranquille », lui conseille-t-il. Tahar Zbiri, chef d’état-major de l’armée, lui fait la même suggestion : « Reste à ta place et laisse Ben Bella ordonner à la police de te déloger. »
Au Caire, où il participe à une réunion des chefs de gouvernement arabes, Houari Boumédiène est aussitôt alerté sur les intentions de Ben Bella. « Ne faites rien, ordonne-t-il. J’arrive. » À Alger, la bande du clan d’Oujda se réunit au domicile du colonel. Les reproches fusent et la conjuration prend forme. « Nous lui avons offert le pouvoir sur un plateau d’argent et maintenant il veut nous exclure », tempête Kaïd Ahmed, fraîchement renvoyé de son ministère du Tourisme. « Ben Bella va tous nous éliminer ! » prévient Boumédiène. Décision est donc prise de l’écarter avant qu’il n’arrive à ses fins. « C’était son coup d’État ou le nôtre, confie un participant de ces conclaves. Il n’était pas question d’hésiter. »
Début juin. Les conjurés, rejoints par les commandants des régions militaires, enchaînent les réunions secrètes sous la férule de Boumédiène. Ils discutent de la date du putsch et du modus operandi. Le temps presse car, le 29 juin, le chef d’État algérien doit présider en grande pompe la conférence afro-asiatique à Alger. Le destituer après qu’il a paradé avec les chefs d’État d’Afrique et d’Asie est un exercice périlleux. L’opinion internationale et les puissances étrangères refuseraient de reconnaître la légitimité de nouveaux dirigeants arrivés au pouvoir à coups de baïonnettes. Bouteflika suggère d’agir avant la tenue de ce sommet puis de faire la tournée des ambassades étrangères pour justifier le coup de force. Plan adopté.
Quid de la date ? Le président est attendu le 17 juin à Oran pour assister au match de football Algérie-Brésil. Grand amateur du ballon rond, qu’il pratiqua à un haut niveau – il a porté le maillot de l’Olympique de Marseille lors de la saison 1939-1940 -, Ben Bella ne saurait rater l’événement. Un des factieux suggère donc de le kidnapper dans l’enceinte du stade, à la fin de la rencontre. Mais Bouteflika craint qu’un enlèvement au milieu d’une foule de 60 000 personnes et en présence de la presse nationale et étrangère ne débouche sur des affrontements et sur un bain de sang. L’idéal, conseille-t-il, est de l’arrêter chez lui.
Le plan validé, il reste à donner un nom à la nouvelle instance appelée à remplacer son régime. Ce sera le « Conseil de la révolution ». « Nous voulions un nom propre à l’Algérie et qui mît fin à l’autocratie de Ben Bella », écrira dans ses mémoires Tahar Zbiri. Très vite, ces bruits de bottes parviennent aux oreilles du président. « Prends les devants, Boumédiène et sa clique ont compris qu’ils seront éliminés, le prévient un fidèle. Ils sont décidés à agir. » Mais l’intéressé y accorde peu de crédit.
Vendredi 18 juin. Ben Bella reçoit au Palais du peuple les membres du gouvernement et les hauts gradés de l’armée. Le soir, à 21 heures, il convoque Houari Boumédiène à la villa Joly, évoque la réunion du bureau politique du FLN prévue le lendemain et le remaniement ministériel. Il s’en prend à certains ministres, affirme vouloir remplacer Bouteflika et envisage de nommer des technocrates dans son nouvel exécutif. Bref, il veut faire le ménage. Boumédiène s’y oppose. Les deux hommes se séparent, plus que jamais brouillés.
Le colonel regagne alors ses bureaux au ministère de la Défense pour un dernier briefing avant de déclencher l’opération. Il donne ses consignes : l’arrestation de Ben Bella devra se dérouler en moins de deux heures et sans effusion de sang. Dans le cas où il réussirait à s’échapper, l’armée prendra d’assaut toute ambassade qui lui offrirait l’asile. Celle du Maroc, située près de la résidence du chef de l’État algérien, est particulièrement surveillée. Bien qu’en froid avec le Palais royal depuis la guerre des sables de 1963, Ben Bella n’oublie pas ses origines marocaines. Puis Houari Boumédiène se tourne vers Tahar Zbiri : « Il faut que ce soit toi qui l’arrêtes ! »
Minuit. Les chars de l’armée prennent position autour de la capitale. Les rares Algérois témoins de la scène pensent qu’il s’agit encore du tournage du film La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo. À la villa Joly, des officiers de l’armée algérienne, complices de l’opération et au fait du mot de passe de la soirée, prennent la relève de la garde rapprochée du président. Le samedi 19 juin, à 1 heure du matin, Tahar Zbiri et ses hommes montent les escaliers qui mènent à l’appartement du président, au cinquième étage de la villa. Ben Bella est réveillé par des coups frappés contre sa porte et la voix du chef d’état-major de l’armée : « Si Ahmed, tu n’es plus président. Nous avons constitué un Conseil de la révolution. Tu dois nous suivre. Il ne t’arrivera rien. » Le président s’habille et descend au rez-de-chaussée. Menottes aux poignets, il monte dans une Jeep pour rejoindre le sous-sol d’une villa à Hydra, sur les hauteurs d’Alger. Il y restera des mois avant d’être évacué vers un autre lieu de détention. On ne se méfie jamais assez des marionnettes.
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HASSAN II : « LE MOMENT QUI A SCELLÉ LE SORT DE BEN BELLA »
C ‘ est le roi Hassan II qui raconte la scène dans un livre d’entretiens avec l’écrivain Éric Laurent, paru en 1993. Elle se passe au Caire, en janvier 1964, lors d’un sommet de la Ligue arabe. Ben Bella et le roi du Maroc, en froid depuis la guerre des sables de 1963, se rencontrent sous les auspices de Gamal Abdel Nasser. L’entrevue se déroule dans la suite du président algérien, à l’hôtel Hilton. Celui-ci arrive en compagnie de son vice-président et ministre de la Défense, Houari Boumédiène. Devant la porte, Ben Bella se retourne vers ce dernier : « Toi tu n’entres pas. C’est mon appartement. » Hassan II raconte encore : « Nasser hoche la tête d’un mouvement approbateur, l’air de dire: « Oui, il n’a rien à faire ici. » Je crois que ce jour-là le sort de Ben Bella a été scellé. En entendant ces mots, Boumédiène a terriblement pâli, et j’ai compris qu’il n’oublierait jamais cette humiliation.»
Une fois de plus, Wole Soyinka a lancé un appel destiné à tous les hommes de bonne volonté, leur exhortant de se montrer plus incisifs, plus « fondamentalistes » pour mieux « défendre la liberté et la vie attaquées partout par les terroristes et les djihadistes ».
L’unique lauréat du prix Nobel de littérature de toute l’Afrique noire arbore le front plissé des mauvais jours. La scène se passe à l’université de Bayreuth (Allemagne) qui a accueilli, du 3 au 6 juin, la 41e conférence annuelle de ALA (African Literature Association).
Pas facile de tenir, à 80 ans passés, son rôle de figure intellectuelle africaine planétaire, de se renouveler tout en continuant à sillonner le monde pour prêcher la bonne parole. Mais voilà, le natif d’Abeokuta a maintes ressources et Shango – Dieu du tonnerre, de la foudre et de la justice – pour Orisha.
Guerrier à la crinière léonine
De toute la longue cérémonie d’inauguration, c’est sa courte et tonique intervention qui sera commentée et reprise dans les conversations. Ce n’est pas la première fois que le guerrier à la crinière léonine montre du doigt le fondamentalisme, ou plus exactement, le djihadisme se disant musulman. En revanche, c’est la première fois que la plus ancienne et la plus importante association des spécialistes des littératures africaines tient son congrès en Europe et le choix de Bayreuth n’est pas un hasard.
Depuis sa fondation, cette association professionnelle affiche un esprit combatif sur le plan universitaire mais également sur le terrain politique, en dénonçant hier l’apartheid ou en venant en aide aux écrivains poursuivis par les régimes dictatoriaux à l’instar de Ngugi Wa Thiong’o, Nuruddin Farah ou Jack Mapanja. Si la dernière édition qui se tint à Johannesburg sondait le nouveau monde issu des décombres de l’apartheid, l’accent est placé cette année sur la conjecture comme le signale l’intitulé du thème général African Futures & Beyond, Visions in Transition.
Le timing est parfait, à l’heure où le plus grand des pays africains amorce une transition démocratique qui ne passe inaperçue. Les défis sont énormes, l’attente aussi. Une semaine plus tôt, la nouvelle administration du président Muhammadu Buhari a pris ses fonctions. C’est toute l’intelligentsia nigériane qui surveille les premiers pas de l’ex-général qui avait emprisonné en 1984, le trublion Fela pour trafic de devises. Autre temps, autres méthodes.
L’ombre de Boko Haram sur Bayreuth
Plus de 300 chercheurs, de tous les continents, ont fait le déplacement. Il est plaisant de noter que le contingent africain (Nigéria, Kenya, Cameroun notamment) s’étoffe au fil des années. Les universitaires côtoient les artistes venus en nombre, de l’écrivain et éditeur kényan Binyavanga Wainaina à la chanteuse ivoirienne Gnahore Dobet en passant par le cinéaste camerounais Jean-Pierre Bekolo qui présente au public Les Choses et les mots de Mudimbe, un documentaire retraçant la vie et l’œuvre du grand philosophe congolais de l’université Duke en Caroline du Nord.
Petite ville estudiantine, Bayreuth recèle une multitude de musées, de salles d’opéra et autres institutions culturelles. Les arts africains y ont leur centre névralgique : Iwalewa Haus, une fondation privée travaillant en étroite collaboration avec le département d’études africaines de l’université de la ville. Pour se faire une idée précise des thèmes abordés ou scénarios ébauchés, il reste à parcourir les 320 pages du catalogue qui offre un résumé des communications.
Pour inspirer les jeunes pousses en provenance du continent qui prendront la relève demain, citons trois sujets pour l’exemple : Les romans carcéraux de Ken Saro-Wiwa, par Chinyere Nwahunanya (Abia State University, Nigeria), Afrique et Caraïbe : mémoires postcoloniales et représentations transcontinentales, par Landry-Wilfrid Miampika (Universidad d’Alcalà, Espagne) et Voir l’avenir en vidéo : expertise et émergence de Nollywood, par Matthew H. Brown (University of Wisconsin-Madison, EU). La 42e edition se tiendra à Atlanta en avril 2016 et labourera le vaste champ de la justice et de la dignité humaine – une nécessité absolue en ces temps d’égarement et d’indifférence.
Abdourahman A. Waberi est né en 1965 dans l’actuelle République de Djibouti, il vit entre Paris et les États-Unis où il a enseigné les littératures francophones aux Claremont Colleges (Californie). Il est aujourd’hui professeur à George Washington University. Auteur entre autres de « Aux États-Unis d’Afrique » (JCLattès, 2006), il vient de publier « La Divine Chanson » (Zulma, 2015).