Esclavage en Mauritanie : Une question (de) complexe… et seule la lutte libère

Jamais une question n’a été aussi polémique, aussi équivoque et aussi mitigée que celle de l’esclavage en Mauritanie. C’est une histoire de complexes qui s’enchevêtrent au point qu’en parler suscite souvent un tapage assourdissant qui la confine dans un océan de considérations aussi subjectives les unes que les autres.

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Hratin, vers 1936 (Photo d’archives)

A ce jour, le traitement de la question n’a jamais, que je sache, englobé tous ses aspects et se limite essentiellement à la réduire à une histoire de traitements dégradants qu’auraient subi une importante communauté nationale d’anciens esclaves redevenus Harratines et dont les corollaires (pauvreté, ignorance, exclusion, marginalisation, stigmatisation et autres) maintiennent beaucoup d’entre eux dans une situation d’existence particulièrement difficile.

Or, il est évident que malgré l’importance de l’aspect économique, la réhabilitation psychologique et morale reste un substitut important dans la refondation générale de la personnalité de l’ancien esclave dont le principal problème est l’inexistence dans sa communauté d’un modèle auquel il pourrait le cas échéant s’identifier. L’affaire est dans la tête.

La déconstruction des clichés et des perceptions aussi bien chez l’ancien esclave que chez son maître est une opération nécessaire sans laquelle la liberté recherchée ne serait que de façade. La liberté physique, dans le sens de la séparation avec le maître et l’indépendance économique, ne suffisent pas. La preuve. Combien d’esclaves roulent aujourd’hui en V8 et habitent les villas les plus cossues des grandes villes du pays.

Combien occupent ou ont occupé les plus hautes responsabilités nationales? Combien enseignent dans les plus illustres universités nationales et mêmes internationales? Sont-ils véritablement libres ? Libérés, voudrai-je dire, de leurs complexes et de leur perception d’eux-mêmes et de leurs cousins ? Seule la lutte libère. L’opulence permet de se cacher dans la société.

De faire comme l’ancien maître. Mais elle ne permet pas de faire taire le bruit infernal qui fulmine dans la tête. C’est pour cette raison que certains anciens esclaves sont soit dans le déni de l’esclavage soit dans une tentative désespérée de s’éloigner au maximum de tout ce qui leur rappelle leur ancien statut. Pour cela, c’est inéluctable, c’est toujours la volonté de s’identifier aux maîtres en essayant de paraître exactement comme eux…en tout. A tous ces complexes grégaires et ataviques, à cette inconscience préjudiciable, à cette démission grave de ce qu’on peut appeler pompeusement l’élite Harratine, l’Etat est dans une confusion totale. D’une question sociale qui devrait interpeller toute la nation, la problématique de l’esclavage qui soit dit en passant a constitué un véritable handicap économique pour le pays a été politisée à outrance. Par tout le monde. Fond de commerce. Programme politique. Thème de surenchère. Galvaudage. Manipulation internationale.

Bref, de fil en aiguille la problématique n’a servi que d’un terrain de discorde sur l’aire duquel les « politicards » de tout acabit échafaudent leurs discours selon les circonstances. Jamais depuis les indépendances à nos jours, l’Etat mauritanien n’a jamais reconnu l’existence de l’esclavage. Pourtant, un arsenal juridique impressionnant est mis en place pour le combattre.

La Constitution de 1959 le fustige. L’ordonnance de 1981 l’abolit. La loi de 2007 en voie d’être améliorée le criminalise. Les amendements constitutionnels issus du dialogue de novembre 2011 l’élève au grade de crime contre l’humanité. Une feuille de route déclinée en 29 points devrait permettre de l’éradiquer définitivement. Des programmes et des institutions ont été mis en place pour le combattre. Commissariat des droits de l’homme. Programme pour l’Eradication des Séquelles de l’Esclavage. Agence Tadamoun avec ses treize milliards et poussière. Puis le dernier né : Le Centre National de Documentation et de Recherches sur les Droits de l’Homme. Théoriquement. Ça va. Même si chaque fois qu’il a l’occasion, le président Mohamed Ould Abdel Aziz nie l’existence de l’esclavage et traite ceux qui en parlent de gens de mauvaise foi qui cherchent à nuire au pays.

Sur le terrain, les choses sont totalement différentes. D’abord, les milliards (vers la trentaine) de toutes les institutions chargées de combattre le phénomène ne profitent pas beaucoup ou même pas à ceux qu’ils sont censés être destinés (esclaves des villes et des campements et anciens esclaves des villes et des adwabas). Quasiment tout l’argent va dans les frais de mission, location de luxueuses maisons pour abriter les sièges de ces institutions, achat de voitures et de gros bureaux, organisations de rencontres inutiles pour permettre à des Harratines du pouvoir de proférer des insanités et des contrevérités, organisation de caravanes afin que des « fabrications » gagnent de l’argent à raison de deux cents cinquante mille par wilaya contre la profération de mensonges et de calomnies à l’encontre des véritables défenseurs des droits humains.

Sur le plan légal, les tribunaux font preuve d’une réticence notoire dans l’application des lois. Les magistrats se complaisent ou à requalifier les faits avérés d’esclavage en travail de mineur ou non rémunéré quand la victime est majeure. Et quand la situation d’esclavage est impossible à dissimuler, les magistrats n’éprouvent aucune gêne à mettre le criminel en contrôle judiciaire ou de le faire bénéficier d’une liberté provisoire ou conditionnelle.

Ce n’est pas un hasard si depuis son adoption il y a huit ans, la loi criminalisant l’esclavage n’a été appliquée qu’une seule fois dans l’affaire Yarg et Saïd dont le maître Ahmedou Ould Hassine n’a écopé que de deux ans avant d’être libéré quelques mois après. Et que des centaines de dossiers sont pendants depuis plusieurs années devant les juridictions nationales. Administrativement et sécuritairement, seules quelques rares autorités sentent la responsabilité de traiter valablement les cas d’esclavage qui leur sont signalés. Finalement, l’esclavage est devenu un complexe pour tout le monde : Pour les anciens esclaves, pour les anciens maîtres et pour l’Etat. Une véritable affaire de complexes. Visiblement.

Sneiba El Kory (Le Calame)

L’«art classique » africain se vend bien

Art africain, beau comme le "noir" ?
Parlez-vous d’art tribal, d’art primitif ou d’arts premiers ? Pour Pierre Loos, 66 ans, directeur de la galerie Ambre Congo, c’est un « art primordial ». Issu de la génération des marchands-aventuriers qui a construit la réputation du Sablon, à Bruxelles, il a lancé en 1983 un « petit événement convivial entre amis marchands du quartier », qui s’est structuré en association, a pris le nom de Brussels non-european art fair (Bruneaf) et fête cette année ses 25 ans.

Cette association a fédéré la Baaf (The Brussels ancient art fair, dédiée à l'archéologie, 13e édition cette année) et l'AAB (Asian Art in Brussels, spécialisée en arts asiatiques, 3e édition), rassemblant, sur 4 jours, plus de 100 marchands venus du monde entier, dont 48 pour l'art africain. C'est la plus importante manifestation du genre, avec Parcours des mondes, à Paris.

Nouvelles générations

Son nouveau président depuis deux ans, Didier Claes, spécialisé dans les arts d'Afrique centrale, en a été vice-président pendant 8 ans. Métis belgo-congolais, né à Kinshasa, il est l’un des très rares marchands d’origine africaine. Quadragénaire, il est resté attaché au Sablon mais casse les codes. Il a lancé l’expression « art classique », moins connotée, travaille avec des galeries d’art contemporain et a invité la Fundaçao Dokolo, basée à Luanda, au sein de la superbe exposition, « Uzuri wa Dunia » (« beautés du monde » en swahili), qui a rassemblé 130 chefs-d'œuvre dans l'ancienne nonciature de la ville. A nouvelle génération de marchands, nouvelle génération de collectionneurs.

Lire aussi : L’Afrique à Venise (3) : sombres et majestueux « futurs » d’Okwui Enwezor

« Il y a 20 ans, c'était plutôt des hommes de 60 ans, issus de professions libérales, des médecins, des professeurs. Aujourd'hui, il y a plus de quarantenaires, des businessmen, self-made-men, traders », explique Didier Claes.

Quant aux prix glanés dans les différentes galeries, ils varient selon la rareté, la traçabilité, l’état de l’objet. Ainsi, Roger Bourahimou vend ses pièces « rares et atypiques d’Afrique centrale » entre 1 500 et 200 000 euros. Chez Dori et Daniel Rotenberg de la galerie Jacaranda, basée à New-York et spécialisée dans l'art d'Afrique du Sud, cet appui-tête tsonga est à 5 500 euros et ce rare knobkerrie (bâton) avec un conteneur de tabac à priser à 20 000 euros.

Chez Joaquin Pecci, un masque luba (emblématique, il a été choisi comme logo de la Bruneaf) est à 16 000 euros. Et les prix vont d’un fétiche téké conique, à 7 000 euros, jusqu’à un masque suku à 35 000 euros. Chez Didier Claes, le choix est épuré – peu de pièces mais toutes de très grande qualité, comme ces poteries mangbetu, du nord de la RDC, à 12 000 euros pièce. Une étonnante statue songye – les objets songye sont particulièrement prisés par les collectionneurs belges - suintante (enduite d'huile), possédant des cauris et une patine, objet de protection, à 120 000 euros. Ou encore une des « icônes » de l'art classique africain : un masque punu du Gabon à 180 000 euros.

Les caractéristiques qui font une bonne pièce, voire un chef-d'œuvre ? Elle doit avoir servi, être répertoriée (c'est-à-dire que son découvreur est connu) et authentique, les faux pullulant comme les clous des fétiches kongo. « Derrière l'achat, il faut qu'il y ait une connaissance, une émotion, un désir », explique Pierre Loos, nostalgique. Car, depuis quelques années, les prix flambent dans les maisons de ventes. Les ventes publiques attirent ce qu’il appelle « les collectionneurs opportunistes », prêts à mettre des sommes folles pour acheter des objets de prestige. Les collectionneurs d'art moderne et contemporain, qui commencent à s'intéresser au marché, font aussi grimper les prix.

Des ventes-record

« L'objectif d'une vente, c'est d'atteindre un record. Plus les prix sont élevés, mieux on vend, je ne crache pas dans la soupe. Mais il faut un marché juste. Car si les prix sont trop hauts, les marchands ne peuvent plus acheter, fait savoir Didier Claes. Certains prix n'ont plus aucun sens. Il m'arrive d'acheter les invendus, qui peuvent être de très bonnes pièces, comme ce fétiche Kongo surestimé à 80 000 euros, que je vends à 45 000. Idem pour ce masque Kwele du Gabon, qui est à 350 000 euros chez moi alors qu'il est souvent mis à prix à 500 000 sans cette qualité et cette traçabilité. »

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En décembre 2014, Sotheby's Paris a réalisé 12 millions d'euros au cours d'une vente d'art africain et océanien. Dont 6,2 millions d'euros pour la vente de la collection d’art classique du Belge Alexis Bonew. Ce dernier, qui commença sa « quête » dans les années 60, était notamment tombé amoureux d'un masque lega noir, aux yeux de kaolin, qu'il n'exposera qu'une seule fois.

Inflexible à toutes les propositions de vente, il disait être « assez tenté de ne pas vendre car celui qui vend est perdant, quel que soit le montant ». Qu'aurait-il dit à la suite de cette vente ? Son très cher masque Muminia Lega, estimé entre 200 000 et 300 000 euros, est parti à 3,569 millions, devenant ainsi le deuxième masque africain le plus cher vendu au monde.

Alors qu'Artcurial a décidé d'instituer l'art classique comme département permanent, Christie's s'apprête à vendre, le 23 juin prochain, une figure de reliquaire kota du Gabon, entre 6 et 9 millions d'euros. Encore un record en perspective. « Je suis soulagé », conclut Pierre Loos. « Un chef-d'oeuvre mondial d'une culture ancestrale valait jusqu'à présent mille fois moins cher qu'un tableau qui a 100 ans. Avouez que ce n'était pas très normal. »

Edelweiss Vieira

Le Monde


Appel à films : Festilag 2015, Abidjan Date limite d'inscription et de réception des copies : 31 juillet 2015.juin 2015

 

Naky Sy Savané

Appel à contributions / candidatures

La 4ème édition du Festival International du film des Lacs et Lagunes (Festilag) se déroulera du 24 au 28 novembre 2015 à Abidjan et Grand-Bassam (Côte d'Ivoire). Quatre prix seront attribués (avec éventuellement des Mentions spéciales).
 
1.) Peut participer :
- tout film dont la réalisatrice ou le réalisateur est de nationalité africaine ou dont les parents sont d'une nationalité d'un des 54 pays d'Afrique ou bien dont le film traite d'un aspect d'Afrique.
- tout film dont la réalisatrice ou le réalisateur est de la nationalité de l'un des pays partenaires internationaux du festival : pays de l'union européenne, Corée, Chine, Inde, Canada, USA, Brésil..
2.) Les films peuvent être de fiction, documentaire ou d'animation, en pellicule ou vidéo.
3.) Durée des films est libre (court, moyen ou long métrage).
4.) Année de production : libre.
5.) Langue originale : qu'importe (langues africaines ou d'autres origines), à condition qu'il existe une copie sous-titrée en français.
6.) Toutes les copies des films et documentaires présentés, qu'ils soient ou non sélectionnés, feront partie des Archives du Festival International du film des Lagunes, et ne seront pas renvoyées.
7.) Date limite d'inscription et de RECEPTION des copies : 31 juillet 2015, à minuit.
 
Les Grand prix
1) Le Grand prix de la Diversité Culturelle doté par l'OIF au Meilleur Long Métrage.
2) Le Prix des Lagunes du Meilleur Documentaire.
3) Le Prix des Lagunes du Meilleur Court Métrage.
4) Le Prix Lagoonwood du meilleur film ivoirien
 
Inscription :
Envoi DVD du film synopsis Affiche ou photo un e-mail à l'adresse suivante :
Festival International du film des Lagunes
28 BP 1193 ABIDJAN 28 - Côte d'Ivoire
Tél/Fax :00(225) 07 44 08 19 / 47 03 66 55 -
France : 00(33) 4 91 08 49 39/ 00 (33) 6 59 36 03 27 / 00(33) 07 51 56 11 47
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ÉQUIPE
Présidente du festival : Naky Sy Savané (photo)
Délégué général du festival : Kélétigui Coulibaly.
 

Edité par Thierno I. Dia
Images Francophones

 

Photo : Naky Sy Savané, Présidente du Festuval
Crédit : DR

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Le Béninois Georges Adéagbo à l’honneur à la foire d’art contemporain de Bâle

"Les artistes et l'écriture!..." de Georges Adéagbo

Georges Adéagbo a beau jouir d’un « solo show » – une exposition personnelle – à la Foire de Bâle, Mecque de l’art contemporain qui se tient jusqu’au 21 juin, il ne semble guère impressionné. Sans doute parce que ce sexagénaire béninois, qui expose simultanément au Moderna Museet de Stockholm, n’a plus rien à prouver. Il ne se voit d’ailleurs pas en artiste mais en arbitre qui « doit départager qui a tort, qui a raison ». A l’écouter, d’autres qualificatifs viennent à l’esprit : conteur, anthropologue, archiviste…

Rien ne prédisposait ce natif de Cotonou à se retrouver un jour à la Foire de Bâle. A 14 ans, Adéagbo est impatient. Il se rêve en entrepreneur indépendant. Il fera finalement des études de droit en Côte d’Ivoire avant de migrer en 1967 en France. Quand son père décède deux ans plus tard, il est stagiaire chez Péchiney. On le presse de rentrer. C’est à lui, l’aîné de onze enfants, qu’incombe la tâche de gérer la famille. Il n’en a guère envie et ajourne son retour.

« Tu devras souffrir d’abord »

C’est alors qu’apparaissent de curieux symptômes : cauchemars répétés, sensations d’étranglement, irascibilité. « Ma famille a eu recours à la magie et à la sorcellerie pour me faire revenir », affirme-t-il. De guerre lasse, il retourne au bercail en 1971. Il ne pensait rester qu’un mois, le temps de mettre de l’ordre dans les affaires paternelles. Mais sa famille lui confisque son passeport. Le voilà crucifié sur place. « Mon père m’avait prévenu quand j’étais petit : tu auras une belle vie, mais tu devras souffrir d’abord ». Et quelle souffrance : durant vingt ans, il essuiera les brimades et quolibets de son entourage.

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Muré dans son monde intérieur, il se met à collecter des objets abandonnés dans les rues. Parallèlement il noircit des carnets entiers d’écrits philosophiques. Son entourage le prend pour un fou, le fait interner et vide régulièrement sa chambre des reliques accumulées. Adéagbo s’enfonce dans une solitude que viendra rompre en 1993 Jean-Michel Rousset, alors collaborateur du curateur français André Magnin.

L’année suivante, il expose à la Saline royale d’Arc-et-Sénans. En 1999, c’est la consécration : il expose à la Biennale de Venise et rencontre le curateur Stephan Köhler. Trois ans plus tard il participe à la Documenta de Cassel orchestrée par Okwui Enwezor.

Sa méthode n’a guère changé, même si la présentation est aujourd’hui plus soignée, conforme aux codes de l’art conceptuel. Adéagbo reste un glaneur, qui se saisit des éléments clés des sociétés qu’il croise pour construire « un libre langage ».

Glissements et courts-circuits

Cette collecte est agencée de manière aussi subjective que précise. Rien n’est laissé au hasard dans ses combinaisons à multiples fonds mêlant objets trouvés, coupures de journaux, livres et écrits personnels.

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Construites en rhizome, ses installations tressent d’étonnantes analogies, creusent un dialogue souterrain entre sa culture africaine et celles des pays où il est invité à exposer. Observateur implacable de la marche du monde, Adéagbo pointe les constantes de l’Histoire à coup de glissements et courts-circuits.

L’œuvre « Les artistes et l’écriture !… », présentée par la galerie Wien Lukatsch à la Foire de Bâle, tisse ainsi des parallèles entre la guerre du Biafra, la Saint-Barthélemy et la Shoah. Critique envers le sentiment de supériorité des Européens, Adéagbo l’est tout autant à l’égard de ses compatriotes.

Dans mon pays les gens passent leur temps à attendre. Ils ne prennent pas l’initiative. Ils pensent à l’argent qui viendrait d’ailleurs, mais pas à ce qu’ils pourraient eux-mêmes faire. Il faut arrêter de se poser en victime. Il faut créer pour se libérer.
Le Monde

Gangbé, l’afrobeat de l’intégration africaine

 

 
Le Gangbé Brass Band. Crédits : DR

Le documentaire Gangbé !, réalisé par le Suisse Arnaud Robert, raconte l’histoire de dix musiciens béninois qui composent le plus grand orchestre d’Afrique marchant vers Lagos, l’épicentre de l’afrobeat. Cette musique très populaire dans les années 1970 est liée à cette mégalopole du Nigeria. Et c’est elle, cette capitale mondiale du rythme aux percussions spéciales, créé par le grand Fela Kuti, que le Gangbé Brass Band veut conquérir.

Le documentaire nous plonge dans le quotidien de ces hommes reconnus mondialement et pourtant d’une simplicité déconcertante. A Cotonou (Bénin), ils préparent humblement, avec les moyens qui sont les leurs, un concert qu’ils donneront, en compagnie de Fémi Kuti, fils aîné de Fela. Ils pourront alors réaliser leur rêve : se produire à la grande célébration du créateur de l’afrobeat, la Félabration. Le tout se jouera dans le grand temple du funk africain, l’Africa Shrine.

Le Gangbé Brass Band joue dans le monde entier, notamment en Occident où il est très souvent invité pour des festivals. Le film montre pourtant que leurs moyens sont dérisoires. Je pense par exemple à cette scène très drôle où le saxophoniste du groupe se fait rafistoler son instrument de musique chez un voisin de quartier qui utilisera, ni plus ni moins, de la mousse de caoutchouc…

L'affiche de "Gangbé !" Crédits : DR

Avant leur départ pour Lagos, la grande ville de toutes les contradictions, les musiciens Gangbé tiennent à faire des sacrifices traditionnels et surtout, à recevoir des bénédictions de leurs aînés. Il en résulte des scènes d’une rare beauté. Au-delà de la qualité indéniable de ce documentaire, j’ai été frappé par leur incroyable périple entre le Bénin et le Nigeria, deux pays pourtant voisins. La frontière entre le Benin et son grand voisin, le Nigeria, semble infranchissable. Que de postes de police à traverser et (certainement) de pots-de-vin à verser…

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux accords tripartites de libre-échange signés cette semaine à Charm el-Cheikh, en Égypte, par trois zones économiques africaines : la Comesa, la SADC et le CEA. Ces accords permettront à terme, aux pays signataires (26 pays pour un ensemble de 625 millions d’habitants et plus de 900 milliards d’euros de PIB), de créer un marché commun. Je voudrais même espérer que de telles initiatives puissent s’étendre, à l’avenir, sur l’ensemble du continent.

Cela permettra, entre autres, de (re)créer, par le bas, une nouvelle Union africaine. Mais la libre circulation des personnes suivra-t-elle le pas du libre-échange des biens et des services, pour une meilleure intégration du continent ? Comment comprendre qu’il soit encore si difficile, malgré les protocoles d’accords de libre circulation de biens et des personnes en zone Cedeao, pour un Béninois de se rendre au Nigeria ? Comment expliquer qu’il soit pratiquement plus facile pour le Gangbé Brass Band de se rendre un peu partout dans le monde, notamment en Occident, que d’aller chez son frère voisin, le Nigeria ? La force de ce documentaire n’est pas seulement de montrer une des facettes, et pas des moindres, de la richesse culturelle africaine, mais également de donner à réfléchir sur l’urgence d’une intégration africaine.

C’est indispensable pour une Afrique forte culturellement, politiquement et surtout économiquement. Lorsque ces barrières de toutes sortes tomberont, les cultures africaines pourront davantage s’exporter à l’intérieur même du continent. J’espère que Gangbé ! trouvera sa place : pas seulement sur les écrans occidentaux, mais aussi et surtout dans les salles de cinéma africaines. Du moins dans celles qui survivent encore.