Ahmed Tidjane Cissé : mémoire d’outre-tombe !

 

Ahmed Tidjane Cissé : mémoire d’outre-tombe !
 

La disparition du ministre de la Culture Ahmed Tidjane Cissé continue de faire couler de la salive tant et si bien que le dramaturge a consacré sa vie et ses efforts à Alpha Condé et au RPG.

Seulement, la maladie qui l’a rongé, les funérailles qui ont suivi – vendredi 16 janvier 2015 – ont mis à nue le sentiment d’abandon. Ni le gouvernement, ni même Alpha Condé, encore moins le RPG que M. Cissé a servis ne se sont réellement impliqués pour magnifier, soutenir l’ex-ministre.

Ce fut une honte.

Parti à Paris avec seulement 3000 euros en poche, le ministre malade a été soigné comme indigent pour 64 000 euros par l’Assistance Publique. Alpha n’a pas mis la main à la poche comme cela se doit, pour tenter de sauver ce qui pouvait l’être. Durant ses séjours intempestifs dans l’Hexagone, le Président n’a pas non plus daigné appeler son collaborateur et compagnon de route pour s’enquérir de son état de santé!

Ceci nous rappelle le même sort que l’ingrat Alpha Condé a réservé au grand militant Dielimandian Dioubaté (Ex Sécrétaire Fédéral de Kankan), qui avec d’autres lui a donné la Haute Guinée sur un plateau. C’est le lieu de rappeler que le vieux Diélémandian a été assisté à Paris par feu Julien Condé à Sarcelles. Une quête fut organisée à l’époque pour lui trouver un billet retour « négocié » afin de lui permettre de retourner mourir dans la dignité auprès des siens à Kankan.

Alpha Condé est moralement très pauvre et cet homme n’en vaut pas la peine.

Vous êtes prévenu!

Nous y reviendrons

Reçu de Jeanne Fofana, www.kababachir.com

Au Bénin, la fondation Zinsou fête ses dix ans

 

Le musée dédié à l'art contemporain de la fondation Zinsou à Ouidah, au Bénin. Crédits : Charles Placide Tossou / AFP

Dans son danshiki (tissu tissé de trois pièces) qu’il arbore en bon garant de la tradition yoruba, Romuald Hazoumè est béat. Il est, à l’instar de Marie-Cécile Zinsou, présidente de la Fondation Zinsou et fille de l’économiste franco-béninois Lionel Zinsou, la vedette de cette soirée à laquelle a été convié un public de mécènes, de diplomates, d’artistes et de personnalités publiques ou politiques.

Ce samedi 6 juin est célébré le dixième anniversaire de l’institution culturelle à but non lucratif portée sur les fonts baptismaux en 2005. A l’époque, il n’existait aucune structure dédiée à l’art contemporain au Bénin. Quelques artistes jouissant déjà d’une notoriété en Occident et présents dans les collections de grands musées étaient exposés au Centre culturel français. Pour Romuald Hazoumè, « cela n’était pas suffisant. Mais il faut quand même remercier les Français ».

Pari risqué

Le projet d’ouvrir une fondation privée dédiée à l’art contemporain a été pour les créateurs l’opportunité de se faire connaître dans leur pays. Cependant certains avaient tôt fait de voir en l’ouverture d’une telle structure dans un pays pauvre préoccupé par le chômage, la sécurité alimentaire, l’accès à l’eau potable ou la stabilité énergétique, un pari risqué. « Au début de la fondation, les gens ne voyaient pas l’intérêt. Ils n’étaient pas sûrs que cela serve à quelque chose. La question qui revenait systématiquement, c’était : Pourquoi une fondation d’art contemporain en Afrique ? Les artistes ne savaient pas ce que cela allait donner puisque moi, j’avais 21 ans et n’avais jamais fait d’expositions », raconte Marie-Cécile Zinsou.

Lire aussi : Au Bénin, un musée d'art contemporain s'ouvre à Ouidah

Le premier soutien est donc venu de Romuald Hazoumè. « Il est le premier artiste à nous avoir fait confiance. Alors on s’était donné rendez-vous dix ans plus tard. Le temps est vite passé. Lui a eu un parcours assez incroyable ces dix dernières années. Nous, nous existons toujours », ajoute, enthousiaste Marie-Cécile Zinsou. En novembre 2013, la fondation a ouvert un musée à Ouidah, ville symbole de l’histoire de l’esclavage, en passe d’être classée par l’Unesco, pour exposer les œuvres acquises par la famille Zinsou, dont plusieurs stars africaines : Cyprien Tokoudagba, Samuel Fosso, Malick Sidibé, Seydou Keïta, Chéri Samba, entre autres.

Outre les activités dédiées à l’art contemporain, la fondation a ouvert deux mini-bibliothèques dans des quartiers de Cotonou qui n’en disposaient pas pour permettre aux écoliers d’avoir un accès aux livres et d’aiguiser leur goût pour la lecture. Cette activité n’était pas prévue au départ. « Les bibliothèques sont arrivées comme une surprise dans le parcours. Mais c’est aussi cela la fondation. C’est de s’adapter au public et de répondre à des besoins dans un secteur de culture et d’éducation », estime la présidente.

« Nous avons des expositions partout dans le monde, mais on rêvait surtout que nos pièces soient aussi vues dans notre pays », poursuit Romuald Hazoumè, connu pour son style singulier. L’artiste utilise des bidons issus du trafic de l’essence de contrebande pour représenter le peuple pauvre dans ses œuvres.

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La fondation Zinsou lui rend une nouvelle fois hommage en présentant ses œuvres dans une exposition éponyme « Romuald Hazoumè - Arè ». Il aborde cette fois des thématiques très politiques, avec des représentations du peuple martyrisé par les gouvernants. Il rend aussi hommage à un symbole de la culture yoruba, le culte Egoun (réincarnation du mort) dont la profondeur des connaissances est réservée aux seuls initiés.

L’application Wakpon

Le temps fort de la soirée a été le lancement de l’application Wakpon, qui veut dire en langue fongbé « vient voir ». Disponible gratuitement en ligne, pour Android ou IOS, elle fonctionne grâce à des images « magiques » (des motifs de pagne en mosaïque) auxquelles ont été associées des œuvres de différents artistes. Une fois ouverte sur l’écran d’une tablette ou d’un smartphone, l’application remplace l’image magique exposée au mur ou imprimée sur papier par des œuvres d’artistes majeurs qui y sont virtuellement associées.

Cette technologie de réalité augmentée, conçue par le Franco-Béninois Pierrick Chabi, permettra à des personnes qui ne peuvent pas avoir accès au musée de voir les œuvres à distance.

Tout en donnant le temps aux invités médusés de s’approprier cette application 100 % made in Africa, Romuald Hazoumè, Marie-Cécile Zinsou et les 63 employés de la fondation se sont fixés encore un nouveau rendez-vous, dans dix ans.


OC Ukeje, valeur montante du cinéma de Nollywood

L'acteur nigérian OC Ukeje.
L'acteur nigérian OC Ukeje. Crédits :

En cette soirée d’ouverture de la Nollywood week, jeudi 4 juin, la salle du cinéma L’Arlequin de Paris est remplie de spectateurs curieux de découvrir les dernières productions made in Nigeria. Ils ne seront pas déçus. Ce festival dont c’est la 3e édition a pour ambition de présenter le « meilleur du cinéma nigérian ».

A l’écran, Gone Too Far de Destiny Ekaragha, comédie britannique sur un frère élevé à Londres refusant d’accueillir comme il se doit son frère débarqué du Nigeria, fait vibrer la salle. Cris, fous rires, applaudissements, ce premier long-métrage coproduit par le British Film Institute fait mouche grâce à des répliques percutantes sur la guerre des Noirs (Caribéens face aux Africains) en Angleterre et une interprétation de choc.

Lire aussi : Londres, une première marche pour Nollywood

Car en première ligne figure un homme fraîchement débarqué du Nigeria : Okechukwu Ukeje, plus communément appelé OC Ukeje. En termes de business, OC Ukeje est considéré par le Daily Independent comme l’un des acteurs les plus rentables du Nigeria : ses apparitions dans des films qui ont fait un tabac au box-office en ont fait un acteur « bankable ».

OC Ukeje, qui a brisé plus d’un cœur en annonçant il y a huit mois son mariage avec sa petite amie installée au Canada, n’en finit pas de remporter des prix. De Meilleur espoir masculin à l’African movie awards en 2008 pour White Waters d’Izu Ojukwu à Meilleur acteur au Nollywood Movie Awards en 2013 pour ses prestations dans Hoodrush de Dimeji Ajibola, Alan Poza de Charles Novia et Confusion Na Wa de Kenneth Gyang.

« Les yeux tournés vers les Oscars »

De quoi rêve-t-il encore? « J’ai les yeux tournés vers les Oscars, confie-t-il. L’objectif est de travailler dur et d’entrer dans des cercles me permettant d’être reconnu pour avoir joué dans un film qui m’aura mené jusque-là ».

L’acteur Chiwetel Ejiofor a certes remporté une statuette en 2014 pour 12 Years A Slave, OC Ukeje considère que pour l’instant « aucun Nigérian né au Nigeria n’a percé aux Etats-Unis, mais plutôt des Nigérians venant du Royaume-Uni ». Il aimerait tourner avec Martin Scorsese et Quentin Tarantino ainsi qu’avec Skin Omotoso, son compatriote nigérian basé en Afrique du Sud.

Né en 1981 à Lagos d’un père traiteur et d’une mère fonctionnaire au ministère de la santé , OC Ukeje est le benjamin d’une famille de trois enfants parmi lesquels, seul son frère aîné a épousé une carrière artistique en devenant peintre.

Souhaitant au départ étudier la médecine, OC Ukeje passe finalement une licence en sciences de la mer durant laquelle il découvre le théâtre. « C’est en troisième année que je me suis dit vouloir être acteur pour le restant de ma vie ».

Ambassadeur de son pays à travers le cinéma

De 2001 à 2007, cet admirateur de Denzel Washington, Leonardo DiCaprio et Cate Blanchett, enchaîne les pièces de théâtre. Sa famille le soutient. « Je me souviens d’une fois où je devais aller jouer à Londres en plein milieu d’un semestre. Ma mère m’a dit : je ne te dirai pas de ne pas y aller tant que tu sais ce que tu as à faire ».

Après son passage des planches aux écrans, OC Ukeje s’étonne d’attirer l’attention du public : « La première fois que j’ai signé un autographe, je me suis dit : C’est ridicule puis, comme la personne insistait, je me suis demandé : Qu’est ce que je suis censé écrire ? » Profitant aujourd’hui de sa notoriété, OC Ukeje s’exporte dans d’autres pays tels que l’Afrique du Sud (Ayanda de Sara Blecher) et le Ghana (Love or Something Like That de Shirley Frimpong-Manso), tout en gardant un œil sur le Kenya, ce pays « qui a un marché ». Ambassadeur de son pays à travers le cinéma, OC Ukeje apprend le français et souhaite promouvoir « l’idée que tout est possible : un Nigérian peut être honnête, responsable et désiré ». Comme lui.


John Akomfrah : des bateaux négriers aux noyés de Lampedusa

 

John Akomfrah, le 5 août 2013 à Beverly Hills en Californie.
John Akomfrah, le 5 août 2013 à Beverly Hills en Californie. Crédits : FREDERIC J. BROWN / AFP

Le cinéaste John Akomfrah nous reçoit dans son bureau perché dans le quartier métissé de Dalston, à l’est de Londres. Si le district est aujourd’hui en pleine gentrification, tel n’était pas le cas en 1982, lorsqu’il y a rejoint des bataillons d’émigrés. Sur sa vie au Ghana, il restera elliptique. Né en 1957, l’année de l’indépendance, dans une famille d’activistes politiques engagés dans le mouvement anticolonial CPP, il quitte précipitamment le pays avec sa mère en 1966, après le coup d’état militaire. Quatre ans plus tôt, son père s’était tué dans un mystérieux accident de voiture.

Pour l’enfant Akomfrah, pas le temps de s’attarder sur cette mort subite ni regretter l’Arcadie perdue. « Je ne pouvais pas être nostalgique car j’avais fort à faire à être noir en Grande-Bretagne », confie-t-il. La société britannique était alors verrouillée, le racisme rampant. « Dans les années 1970, quand vous étiez le seul noir dans un magasin, tout le monde vous regardait bizarrement comme si vous alliez voler quelque chose, poursuit-il. Pourtant, on nous prétendait qu’il n’y avait pas de discrimination. Même nos parents n’y croyaient pas. Ils étaient venus avec leurs utopies et ils ne pouvaient imaginer que tous les rouages de la société nous bloquaient. »

L’art comme moyen de se battre

John Akomfrah adhère à plusieurs organisations, dont le New Cross Massacre Action Committeee mené par le poète caribéen John La Rose. Sit-in, agit-prop, débats, il connaît par cœur le manuel du parfait militant. Mais, contrairement à ses camarades, il n’a pas la rage. Plutôt que de se battre avec les poings, John Akomfrah choisit une autre arme plus percutante : l’art. Il y trouve un espace de liberté ainsi que des modèles.

 « J’ai dû apprendre à être noir, à être à l’aise avec ma négritude en lisant les écrits d’autres artistes » 

C’est dans le film expérimental qu’il trouve son périmètre d’intervention. En 1982, il cofonde Black Audio Film, un collectif qui auscultera l’identité noire en tournant le dos aux canons esthétiques en vigueur. Très vite le groupe trouve son matériau de prédilection, l’archive. « L’archive n’est pas neutre, souligne Akomfrah. Plusieurs mémoires, officielles et non officielles y coexistent. Il faut se battre avec pour en extirper ce qui vous ressemble et ce qui n’a rien à voir avec vous. »

Lire aussi : La censure secoue la Biennale de Venise

La critique sera partagée devant leurs productions mêlant textes et images. Les artistes noirs américains trouveront leurs œuvres trop érudites, voire hermétiques. L’écrivain Salman Rushdie laminera leur film Handsworth Songs. Qu’importe ! En quinze ans, le collectif donnera ses lettres de noblesse à l’essai cinématographique, influençant durablement des générations de plasticiens.

Une fresque vertigineuse

Le groupe éclate en 1997, mais John Akomfrah poursuit son travail avec deux complices de la première heure, Lina Gopaul et David Lawson. Avec sa société de production Smoking Dogs, il développe des formats ambitieux comme le triptyque qui donne à Vertigo Sea sa narration éclatée. L’idée de cette fresque vertigineuse, où le sublime le dispute à l’effroi, lui est venue en revoyant des images de migrants chahutés par la mer.

« La mer est un espace d’amnésie. C’est un bon alibi, on peut jeter par-dessus bord des esclaves ou laisser des migrants mourir. Combien d’Africains sont morts en chemin vers l’Europe ? On ne le saura jamais. »

Et d’ajouter :

« Il y a aujourd’hui beaucoup moins d’empathie qu’à l’époque des boat people vietnamiens. Je suis sidéré quand j’entends la journaliste britannique Katie Hopkins traiter les immigrés africains de cafards. Moi, je me reconnais dans ces pauvres gens. J’ai eu juste la chance de pouvoir partir dans de meilleures conditions. Je me dois de dire quelque chose à leur sujet. »

A leur sujet, et à celui de leurs ancêtres. Aussi décide-t-il de faire coexister différentes temporalités, des bateaux négriers aux noyés de Lampedusa. Pour cela, il s’immerge dans les archives du British Film Institute et de la BBC : 500 heures de visionnage, sept mois de montage. Avec un écueil, trouver le cut final. « J’ai traité ça comme une improvisation de jazz, indique-t-il. Une fois que vous avez fait toutes les permutations possibles, il n’y a plus rien à dire. Il faut arrêter. Il ne faut pas lasser la forme. » Akomfrah sait éviter la redite, et ce n’est pas la moindre de ses qualités.

Biennale de Venise, jusqu’au 22 novembre, www.labiennale.org

Le Monde

Le panafricanisme créatif de Cheikh Lô

 

Cheikh Lô à Keur Massar dans la banlieue de Dakar, en février.
Cheikh Lô à Keur Massar dans la banlieue de Dakar, en février. Crédits : YOURI LENQUETTE

Cheikh Lô, c’est une élégance, un éclair de bizarrerie dans une musique assez codée : celle du Sénégal, pays qui fait figure d’îlot de sérénité dans une Afrique traversée de combats fratricides. Taillé comme un fil au vent, le chanteur à la voix gracile s’enveloppe de dreadlocks qui n’ont rien de jamaïcain, mais ont à voir avec son appartenance aux Baye Fall, branche de la confrérie des mourides – fondée par Amadou Bamba – bien antérieure à l’apparition du rastafarisme caribéen.

Cheikh Lô, 60 ans, a bâti sa maison familiale à Keur Massar, banlieue dakaroise enveloppée de poussière sahélienne, à l’entrée de la presqu’île du Cap-Vert qui abrite la métropole africaine. A Keur Massar circulent des bus bariolés, des taxis collectifs bondés, des chevaux trottinants et des motos qui slaloment entre étals de légumes et marchandes en boubou. « Cheikh » n’y est pas un inconnu, il y est considéré. Valeur sûre, sans les apparats de la célébrité. Il est salué par de jeunes hommes aussi longilignes que lui, en Nike et égrenant des chapelets maures. Lui porte des tuniques brodées, un manteau redingote en coton tissé sur un jean à déchirures calculées. Et des baskets à motif pop art.

« Nangadef », ça va, en wolof : le Sénégal de Cheikh Lô est là, vivant, ironique. C’est celui des bals nourris au mbalax, le rythme typique des Wolof ; c’est aussi celui du rap made in Dakar, que Cheikh Lô le moderniste, et pourtant chanteur issu de la tradition des orchestres des années 1970, porte au pinacle. De ce creuset contestataire est né, par exemple, le parodique « Journal rappé », présenté sur YouTube par un duo percutant, Xuman et Keyti. Tout y passe, l’ex-président Wade et son fils Karim, condamné en mars à six ans d’emprisonnement pour « enrichissement illicite », ou la difficulté des transports en commun, avec proposition d’une application Pousseul ma tok, style Uber pour les taxis clando, souvent délabrés.

Ray-Ban antitimidité

Tout ce décor nourrit la réflexion de Cheikh Lô et préside au pittoresque de Balbalou, cinquième album officiel de l’énergumène, sourire large et profil aigu, arrondi par des Ray-Ban antitimidité. En wolof et en bambara, Cheikh Lô s’insurge d’une voix haute et flûtée contre les chefs d’Etat africains, grands pourvoyeurs de coups d’Etat (Doyal Naniou, avec la Malienne Oumou Sangaré). Avec un brin de provocation, le Dakarois oppose les contraires, l’eau, le feu, comme métaphores des aléas de la vie quotidienne (Balbalou, « bavarder », avec Ibrahim Maalouf à la trompette).

Balbalou a été produit par le musicien Andreas Unge et enregistré en Suède pour partie. C’est dans ce Nord lointain que Cheikh Lô croise par hasard l’accordéoniste français Fixi, comparse, en 2013, du chanteur de reggae jamaïcain Winston McAnuff. Ils s’apprécient et s’allient avec la chanteuse brésilienne basée à Paris, Flavia Coelho. Ensemble, ils créent Degg Gui (« la vérité »), titre à la mélodie imparable, tout en grâce, en voix filée, et où l’accordéon s’insinue dans une exploration outre-Atlantique – terrain connu pour le Sénégalais qui avait enregistré pour l’album Lamp Fall, en 2006, à Salvador de Bahia avec le groupe de percussionnistes afro Ilê Aiyê.

Enfant d’un panafricanisme créatif

A ses débuts, Cheikh Lô était batteur. Il est né en 1955 dans la deuxième ville du Burkina Faso, Bobo Dioulasso. Son père, « un Toucouleur », était bijoutier, eut quatre femmes et onze enfants. Sa mère, « une Sérère, comme le président Senghor », n’eut qu’un fils, lui, le gâta et scella ainsi sa différence. Cheikh Lô débute au sein de l’orchestre Volta Jazz. L’ensemble, un des meilleurs d’Afrique de l’Ouest de l’après-indépendance, revisite la chanson cubaine, les classiques du Congolais Tabu Ley Rochereau. Ils sont douze, derrière le saxophoniste et chanteur Moustapha Maïga, tous d’âges, d’ethnies, de nationalités différentes, « sénégalais, burkinabé, guinéen, béninois… », s’enthousiasme Cheikh Lô, enfant d’un panafricanisme créatif.

Il grandit dans le quartier d’Accart Ville « en écoutant le bruit du train » et en en reproduisant le rythme sur sa table d’écolier. Il découvre les congas et les timbales. « A 13 ans, je chantais des covers de tubes occidentaux, en m’accompagnant avec une petite guitare sèche, ou à la batterie. » Son idole, Moustapha Maïga, passe le voir d’un coup de Mobylette, « le bassiste aussi, et on jouait El Manisero », standard cubain. Le soir, c’est concert au Normandie Bar. Il est remplaçant. Le batteur attitré est jaloux : « Il disait : “Il est dangereux là, le petit Sénégalais.” Mais moi, j’ai toujours pensé que jouer, ce n’était pas se battre. » Mais il lui pique la place.

Revenu à Dakar en 1978 pour travailler à la Société des transports du Cap-Vert (Sotrac), passé par la Côte-d’Ivoire, il vit à Paris à la fin des années 1980 l’expérience décalée de batteur de studio avec passage chez Papa Wemba, et disques enregistrés chez Syllart Records. Il passe à la guitare et découvre le reggae jamaïcain, mais surtout le funk, qu’il mélange aux rythmiques sénégalaises du mbalax ou au high-life ghanéen. En 1989, il joue avec Youssou N’Dour, puis enregistre sa première cassette audio, Doxandeme (« immigrants »), résumé de l’expérience d’un Sénégalais à l’étranger : « C’était dur et j’avais besoin d’avoir une croyance profonde dans ma religion. »

Aficionado de longue date, propagandiste de l’excellente technique vocale de Cheikh Lô, Youssou N’Dour produit, en 1995, l’album Ne La Thiass sur son label dakarois Jojoli, distribué par World Circuit, la maison de disques de Nick Gold. Il y en aura un second, Bambay Gueej (1998), avant rupture avec le parrain de la pop sénégalaise. Resté chez World Circuit, il publie ensuite Lamp Fall (2006) et Jamm (2010), qui inclut les talents du batteur historique de l’afro-beat nigérian, Tony Allen, longtemps comparse de Fela Kuti.

Les fondements humanistes de l’islam

La maison de Cheikh Lô a été construite à la moyen-orientale, avec salons, fauteuils kitsch, escalier en colimaçon. On y mange le riz au poisson dans un plat collectif, à côté des bouilloires à thé. Notre hôte porte un large collier de cuir tressé, rempart au mauvais œil, aux mauvaises langues, aux mauvais regards. Il est père de famille et doit protéger les siens « comme la lionne le lionceau ». Il entretient une foi éclairée dans Cheikh Ibrahima Fall (1858-1930), le guide des Baye Fall. « Travaille comme si tu ne devais jamais mourir et prie Dieu comme si tu devais mourir demain », disait celui qui a imposé les n’djajne (les dreadlocks) comme symboles d’ardeur à la tâche – « Il n’avait pas de temps à consacrer à la coiffure », précise Cheikh Lô.

Il y a une abbaye chrétienne à Keur Moussa, fondée en 1961 par des bénédictins de Solesmes. « Les moines de Keur Moussa ont créé une kora en s’inspirant de celles des griots mandingues – un instrument né au nord de la Guinée », explique Cheikh Lô, qui n’en joue pas. En 1963, le Père Dominique Catta fut chargé, tout en restant fidèle à l’héritage grégorien, de composer une musique liturgique inspirée de la musique africaine. L’histoire réjouit Cheikh Lô, « adepte de la spiritualité et des fondements humanistes de l’islam », dit-il.

Balbalou, de Cheikh Lô.1 CD Chapter Two/Wagram.


Le Monde