Cannes 2015 : où est l'Afrique ?

 

On lit un peu partout que l'Afrique sera quasi-absente au festival de Cannes cette année. Mais de quelle Afrique parle-t-on ?

Avec l'ajout en dernière minute de Lamb de l'Ethiopien Yared Zeleke dans la sélection officielle (section Un certain regard), les cinématographies africaines sont bien présentes dans la plus prestigieuse sélection du monde, l'événement rassemblant la plus grande concentration de journalistes de la planète pour un festival de cinéma. C'était cela l'angoisse : l'absence du continent, son invisibilité, et très vite aussi son rejet, le manque de reconnaissance de sa valeur.

C'est le point sensible. Après avoir un film presque chaque année en compétition officielle, l'Afrique noire en avait été absente durant treize ans jusqu'à ce qu'Un homme qui crie de Mahamat Saleh-Haroun n'y obtienne le prix du jury en 2010. Quant à l'Afrique du Nord, elle n'y était pas non plus durant cette période, en dehors de Rachid Bouchareb avec Indigènes en 2006, dont les quatre acteurs principaux avaient reçu collectivement le prix d'interprétation, et Hors-la-loi en 2010. Depuis, bon an mal an, les cinématographies africaines sont présentes. L'époque est cependant révolue où le ministère français des Affaires étrangères faisait pression sur le festival pour qu'un film qu'il finançait soit en compétition. Pourquoi d'ailleurs une sélection qui recherche l'excellence devrait-elle obligatoirement représenter les cinq continents si aucun film ne s'impose pour l'un ou pour l'autre ? D'autant que, sauf exceptions, la compétition groupe plutôt un gros lot de cinéastes confirmés tandis que la sélection Un certain regard accueille les découvertes. Le secret et le succès soigneusement entretenu de la sélection cannoise est un savant équilibre entre des films d'auteur parfois exigeants (qu'on se souvienne de la palme d'or attribuée en 2010 à Uncle Boonmee du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul) et d'autres qui tablent sur la magie du cinéma pour un large public. Elle est également attentive à représenter le plus possible des pays différents, ou du moins à ne pas surreprésenter l'un ou l'autre, et notamment la France. La création de la sélection Un certain regard en 1978 a permis de présenter davantage d'œuvres audacieuses ou originales et d'auteurs moins connus. Avec la Semaine de la critique crée en 1962 par le Syndicat français de la critique de cinéma (réservée aux 1ers et 2èmes films) et la Quinzaine des réalisateurs crée en 1969 par la Société des réalisateurs de films, mais aussi avec la programmation ACID créée en 1993 par l'Association pour le cinéma indépendant et sa diffusion, un grand nombre de films sont maintenant projetés à Cannes, qui n'obtiennent pas tous la visibilité espérée.

La relative absence de l'Afrique dans les sélections cannoises correspond aussi à la crise progressive du cinéma d'auteur africain du fait de la baisse des subventions internationales. A la faveur du numérique, le Continent a commencé à produire beaucoup de films mais leurs faibles budgets et les carences des structures de formation les destinent davantage à un public local. Force est de constater que peu nombreux sont les cinéastes qui s'imposent sur le plan international.

Il est clair de toute façon que tout choix entraîne des frustrations, voire des rancœurs. Chaque année a son lot de rancune ou d'incompréhension, qui rebondira avec le palmarès : les sélectionneurs sont vite traités de misogynes (pas assez de films de femmes), d'intellos (trop de films d'auteur), ou d'ethnocentrés (pas assez de films du Sud). C'est bien sûr ce dernier point qui nous intéresse ici. Il est vrai que, soit parce que trop concurrencés soit par manque de reconnaissance, des films de grande qualité n'ont pas franchi la barre ou n'ont été qu'en séance spéciale hors-compétition, bien moins suivie. Ce fut le cas de Bamako d'Abderrahmane Sissako, qui rencontra par contre un franc succès en salles (195 444 entrées en France en 2006). Sa revanche fut prise avec la sélection en compétition de Timbuktu en 2014, qui fut absent au palmarès mais remporta 7 Césars et en est à 1,2 million d'entrées en France, pulvérisant le meilleur score d'un film africain détenu par Le Destin de Youssef Chahine (619 669 entrées).

Ethnocentrisme ? Les sélections cannoises n'appliquent pas le principe qui finit par s'imposer au Fonds Sud Cinéma (devenu en 2012 l'Aide aux cinémas du monde, ouverte au monde entier) d'une diversité d'origine dans le comité décisionnaire, après que les créateurs du Sud aient fait valoir que des têtes européennes pouvaient difficilement comprendre les imaginaires véhiculés et défendus par les scénarios. C'est dommage. Cela leur éviterait de mettre de côté des films pour ce qu'elles appellent des "maladresses" alors même que leur poids humain et politique les transcende si l'on veut bien entrevoir leur pertinence dans les autres continents et partant pour le monde d'aujourd'hui. La concurrence effrénée à laquelle se livrent les sélections (particulièrement aigue entre la Semaine et la Quinzaine) n'arrange pas les choses : le trop-plein de films fait qu'à Cannes, il faut des films marquants pour obtenir des articles de presse et être reconnu comme un tremplin pour le devenir du film.

Le choix de certains films fait parfois pâlir, comme l'affection qu'eût la sélection Un certain regard pour des visions humanitaires, spectaculaires ou passéistes de l'Afrique, de plus sans intérêt esthétique aucun, tant il est vrai que dès qu'on parle d'Afrique, c'est le sujet qui importe et non plus son traitement. Les pires furent en 2000 Je rêvais de l'Afrique de Hugh Hudson (Etats-Unis) et en 2009 L'Armée silencieuse de Jean Van de Velde (Belgique). Le critique Jean-Michel Frodon notait après la présentation de Delwende (Burkina Faso, 2005) : "J'ai été choqué par le présentateur du film de Pierre Yaméogo qui disait : "J'espère que vous serez plus nombreux l'année prochaine". Pierre Yaméogo est une personne, il n'est pas plusieurs. Un critique de cinéma regarde chaque film comme une œuvre d'art : le regard et le geste singulier d'une personne permettant au film de prendre forme, sans ça on parle communication ou propagande mais pas cinéma." (1)

Ainsi donc et bien logiquement, Cannes n'échappe pas à l'ethnocentrisme occidental, aux réductions et préjugés, et l'on peut penser que la visibilité de l'Afrique en est minorée. Mais au-delà de cet état de fait que l'on se doit de combattre et faire évoluer par une vigilance et une pression permanentes, rien ne sert de tomber dans la victimisation, comme si les "films africains" étaient systématiquement rejetés. C'est faux : toutes les sélections cherchent à ce que le Continent soit représenté mais ne trouvent que rarement les films qui s'imposent à eux face aux autres bijoux, vu que c'est quand même la crème du cinéma mondial qui essaye de monter les différentes marches. Ce procès de victime ressasse et réenchante volontiers les mythes du "genre cinéma africain" dont le critique et universitaire états-unien Ken Harrow avait dressé la liste :

1. Le film africain corrige les fausses représentations de l'Histoire ;

2. Le film africain est important pour contrer Hollywood et les fausses représentations de l'Afrique dans les médias de masse ;

3. Le film africain représente la société africaine, le peuple africain, la culture africaine ;

4. Le film africain devrait être le lieu de la vérité ;

5. Le film africain est africain. (2)

Comme le dit Achille Mbembe, "l'identité africaine n'existe pas en tant que substance. Elle se constitue, dans des formes variées, à travers une série de pratiques". (3) Dans Le Complot d'Aristote (Cameroun, 1996), qui met directement en cause "le cinéma africain", Jean-Pierre Bekolo suggérait qu'on ne touche pas un public en se coupant du monde, en se réfugiant dans la filiation, la généalogie ou l'héritage. Tout le travail d'Africultures est centré sur l'appréhension de l'apport des expressions culturelles africaines contemporaines lorsqu'elles ne tombent pas dans la fixation identitaire. Leur apport est justement leur capacité à embrasser le monde dans tous les sens du terme : en parler comme de s'y mêler et de l'aimer. Elles sont fortes de l'expérience historique des peuples d'Afrique, tragique mais riche du déplacement et de la confrontation à l'Autre. Cette expérience, nombre de films tentent d'en rendre compte car elle importe au monde d'aujourd'hui.

Si l'un ne remplace pas l'autre, au sens où un regard de proximité est davantage susceptible de mieux comprendre ce qui anime un peuple, la reconnaissance de l'apport de l'Afrique et des problématiques liées ne se logent en effet pas forcément que dans les films réalisés par des cinéastes d'ascendance africaine, ni seulement dans les films tournés sur le Continent. Car cette expérience fait aussi partie de l'expérience mondiale : ceux qui sont venus d'Afrique ont modifié leur société d'accueil ou bien continuent de la titiller. De métissages en tous sens, physiques et culturels, émergent de nouveaux modes d'êtres et de voir le monde, qui imprègnent nombre de films d'origines diverses. Des millions d'Africains furent déplacés de force, d'autres ont ensuite désiré le voyage : de nouveaux imaginaires se sont développés et continuent de naître, dont le cinéma se fait l'écho. L'enjeu reste alors de rendre compte de ces imaginaires en leur donnant la parole plutôt que d'en faire de confortables clichés.

Si les sélectionneurs cannois sont très blancs, les jurys sont métissés : pour cette édition 2015, la chanteuse Rokya Traoré est au jury longs métrages et Abderrahmane Sissako préside le jury des courts métrages et de la Cinéfondation. On connaît leur sensibilité : ils ne manqueront pas de poser avec finesse ces questions à leurs jurys.

Bien sûr, le premier film éthiopien en sélection officielle, Lamb de Yared Zeleke, est un événement. Il traite du stratagème d'un enfant de 9 ans pour sauver sa brebis préférée des envies que fait naître la disette alentour. Son scénario a été développé à la Cinéfondation, une résidence bien accompagnée qui comporte deux sessions d'une durée de quatre mois et demi : c'est du sérieux. Philippe Lacôte en avait profité pour Run qui avait été présenté à Un certain regard en 2014. Certains crieront au formatage, mais ce serait dénier et mépriser la puissance créatrice de ces réalisateurs sélectionnés sur un projet déjà bien élaboré.

La présence en séance spéciale hors compétition d'un documentaire du célèbre Malien Souleymane Cissé, O Ka (Notre maison), consacré à quatre femmes sommées par la justice de quitter la maison qui appartient à leur famille depuis plusieurs générations, est un nouvel hommage à celui qui a monté les marches lorsqu'il arrivait encore à trouver les moyens de réaliser de grands films de cinéma. Le film rebondit sur ces faits arrivés à sa famille en 2008 pour aborder la situation actuelle du Mali. Le festival avait déjà présenté dans les mêmes conditions Min Yé (Dis moi qui tu es), premier long métrage de fiction qu'il ait réalisé en numérique.

Seul autre réalisateur d'Afrique en sélection, Nabil Ayouch retrouve Cannes après Les Chevaux de Dieu qui avait remporté en 2012 le prix Un certain regard (que Sembène Ousmane avait eu en 2004 pour Moolaadé) et le prix de la Fipresci (presse internationale). Il est cette fois à la Quinzaine des réalisateurs avec Much Loved, où Noha, Randa, Soukaina et Hlima sont des prostituées de Marrakech. On imagine que le Maroc aurait rêvé d'une autre image pour le pays, mais comme le disait Merzak Allouache, "un cinéaste ne travaille pas pour l'Office du tourisme". C'est au contraire en rendant à ceux qui en sont privés la dignité de leur image que l'on fait avancer l'humanité car, si le cinéma montre les exclus dans tout leur éclat, le spectateur est confronté à cette intolérable exclusion et prend conscience qu'elle menace sa propre appartenance à l'humanité.

Même problématique pour le film de clôture de la Quinzaine, Dope, réalisé par Rick Famuyiwa, Américain d'ascendance nigériane, où un jeune ado branché californien tombe dans le milieu de la drogue. La Quinzaine montrera aussi Fatima, de Philippe Faucon, qui a passé son enfance en Algérie et au Maroc. Le film est tourné à Lyon et porte sur la question de l'accès égalitaire à l'éducation pour les enfants d'émigrés en France. La Semaine de Critique n'est pas en reste, qui montre un film de Jonas Carpignano, de père italien et de mère africaine-américaine. Mediterranea est issu de sa rencontre avec une immigrée burkinabée et raconte son parcours pour arriver en Italie et ce qui se passe ensuite. Le film de clôture y sera La Vie en grand de Mathieu Vadepied, qui était chef opérateur sur Intouchables, avec les mêmes producteurs. Le récit est centré sur Adama, 14 ans, qui vit seul avec sa mère à Bondy, et va dealer avec le jeune Mamadou pour changer le cours de leur destin tout tracé d'enfants d'immigrés…

On cherche à atteindre un centre et une fois dans ce centre, il faut encore franchir les cercles successifs des exclusions : ces histoires d'immigration sont des plongées dans l'épineuse question de l'égalité et du vivre ensemble, laquelle ne peut progresser qu'en élaborant des possibles, d'où l'importance de la fiction. Le réel est l'ancrage, mais pour être des gestes de cinéma, ces films doivent composer avec autre chose que le simple présent. C'est ce que Sembène Ousmane disait à Jean Rouch : "dans le domaine du cinéma, il ne suffit pas de voir, il faut analyser. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui est avant et après ce que l'on voit. Ce qui me déplaît dans l'ethnographie, excuse-moi, c'est qu'il ne suffit pas de dire qu'un homme que l'on voit marche, il faut savoir d'où il vient, où il va…" Et lorsque Rouch lui demandait pourquoi il n'aimait pas "ses films purement ethnographiques, ceux dans lesquels on montre, par exemple, la vie traditionnelle", Sembène lui répondait : "Parce qu'on y montre, on y campe une réalité mais sans en voir l'évolution. Ce que je leur reproche, comme je le reproche aux africanistes, c'est de nous regarder comme des insectes…" (4)

Voilà l'enjeu : élaborer des possibles demande de capter la vie dans ce qu'elle porte du passé et de l'avenir. A cet égard, la sélection ACID a choisi un remarquable documentaire d'Anna Roussillon, Je suis le peuple, qui partage les réactions d'une famille paysanne de Louxor durant la révolution égyptienne et depuis. Tourné sur la durée, montrant les évolutions et les contradictions, le souci de l'avenir comme le poids du passé, le film met en exergue dans une magnifique écoute le degré de conscience des plus pauvres et c'est sans doute en cela que, même si les cinématographies africaines sont peu représentées cette année, l'apport de l'Afrique sera présent sur la Croisette.

1. cf. [article n°3855].
2. Cf. [article n°9464].
3. Achille Mbembe, A propos des écritures africaines de soi, bulletin du Codesria 1, 2000, Dakar.
4. Confrontation organisée en 1965 par Albert Cervoni, publiée dans le numéro 1033 de la revue France Nouvelle, août 1965. Cf. [http://www.derives.tv/Tu-nous-regardes-]
.

1. cf. [article n°3855].
2. Cf. [article n°9464].
3. Achille Mbembe, A propos des écritures africaines de soi, bulletin du Codesria 1, 2000, Dakar.
4. Confrontation organisée en 1965 par Albert Cervoni, publiée dans le numéro 1033 de la revue France Nouvelle, août 1965. Cf. [http://www.derives.tv/Tu-nous-regardes-]
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Olivier Barlet

Africultures

Les universités africaines voient l’avenir en MOOC

 
Des étudiants utilisent des ordinateurs dans un établissement du Cap ( Afrique du Sud) grâce à un accès gratuit au wifi. Crédits : © Mike Hutchings / Reuters / REUTERS

Imaginez : avec juste un peu d’argent, il sera bientôt possible de louer un bout de terrain dans un village égyptien, d’y installer une douzaine d’ordinateurs reliés à un Internet haut débit, d’embaucher un enseignant local comme facilitateur et d’inviter tous ceux qui en ont envie à prendre un cours en ligne (sous-titré en arabe) avec les meilleurs professeurs du monde. Souleymane Bachir Diagne, philosophe sénégalais et professeur à l’université américaine de Columbia, aime citer cette vision utopique proposée par le chroniqueur du New York Times, Thomas Friedman, en 2013. Non parce qu’il y souscrit aveuglement, mais parce qu’il voit dans la révolution numérique une promesse réaliste pour l’Afrique.

Invité à prononcer le discours inaugural de la Conférence sur les enjeux du numérique pour l’enseignement supérieur en Afrique, organisé les 6 et 7 mai par l’Unesco (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) à Paris, l’intellectuel diplômé de Normale Sup a résumé ainsi ses espoirs : « L’Afrique va devoir faire face au doublement de sa population. Le rythme auquel elle pourra construire des infrastructures et former des enseignants sera toujours en retard sur l’afflux croissant de nouveaux étudiants. Les MOOC sont une innovation technologique dont elle doit se préparer à tirer profit pour répondre au double défi de l’explosion de la demande et de l’inégalité d’accès à l’enseignement. »

MOOC pour Massive Open Online Course que les francophones ont traduit par Clom (Cours en ligne ouverts et massifs). Ces quatre lettres ont en quelques années bouleverser le paysage de l’accès à la connaissance, décloisonnant les frontières entre les établissements les plus élitistes et l’éducation de masse. Pourquoi l’Afrique s’en priverait-elle ? « Le cours magistral de Harvard sur la justice a été suivi par un millier d’étudiants aux Etats-Unis. Converti en MOOC pour la Corée du Sud et la Chine, il a déjà reçu 20 millions de visites », donne en exemple Souleymane Bachir Diagne. Les problèmes de l’éducation supérieure en Afrique résolus en un clic ?

Une bouée de sauvetage pour des systèmes en crise

Crises économiques, plans d’ajustement structurel et priorité donnée à l’enseignement de base dans le cadre des Objectifs du Millénaire pour le développement : tout depuis quinze ans contribue à faire de l’enseignement supérieur le parent pauvre des systèmes éducatifs africains. Manque d’infrastructures, manque d’enseignants, fuite des chercheurs à l’étranger où ils trouvent des laboratoires qui leur donnent de vrais moyens de travailler…

Dans le même temps, les bacheliers viennent frapper de plus en plus nombreux aux portes des universités. Sur le continent, le nombre d’étudiants est passé de 200 000 en 1970 à 5 millions en 2014 et les effectifs continuent de progresser de 9 % par an, deux fois plus vite que dans le reste du monde. L’université Cheikh Anta Diop de Dakar accueille 80 000 élèves pour 50 000 places. « Quand on se trouve en situation où les étudiants écoutent par la fenêtre ou dans des conditions épouvantables, il serait préférable qu’ils puissent suivre des cours en ligne », poursuit le philosophe.

Lire aussi : « Le développement de l’Afrique ne peut pas être dissocié de celui du numérique »

Pour faire face à cet afflux, les établissements privés se multiplient en creusant les inégalités entre les fils et filles de bonnes familles qui ont les moyens de s’offrir les meilleures formations et les autres. « En Côte d’Ivoire, il existe cinq universités publiques pour 38 privées et 134 écoles privées d’enseignement supérieur », dénombre Denise Houphouët-Boigny, ambassadrice de la Côte d’Ivoire auprès de l’Unesco.

Ça coince sur la bande passante

Avant d’être ébloui par le cours en ligne sur « l’introduction aux probabilités » donné par Sylvie Méléard (Ecole polytechnique) ou celui sur « l’économie de la monnaie » de Perry Mehrling (Université de Columbia), encore faut-il avoir de l’électricité et du réseau.

« La plupart des étudiants n’ont pas les moyens de s’équiper. J’ai touché à mon premier ordinateur à l’université et à chaque fois qu’il y avait une coupure d’électricité, le cours sautait », témoigne le Sénégalais Abass Sagna, aujourd’hui jeune maître de conférences à l’Université de Paris-Evry en redoutant que « les Africains ne mettent la charrue avant les bœufs » en misant trop sur les MOOC.

« Au Mali et en Côte d’Ivoire, les universités ne parviennent à satisfaire que 10 % de leurs besoins d’accès à Internet. C’est un peu mieux au Burkina Faso », reconnaît Seydou Sissouma, commissaire pour le développement humain de l’UMOA (Union monétaire ouest-africaine) en jugeant urgent d’organiser une négociation avec les opérateurs pour faire baisser les cours d’accès au réseau. L’UMOA soutient le développement des TIC (technologies de l’information et de la télécommunication) dans huit universités de la région. 2000 ordinateurs vont être installés sur chacun des campus et 16 km de fibres optiques tirés pour compléter les maillons manquants du réseau et élargir la bande passante.

Partout sur le continent, les projets numériques se multiplient. « L’Université virtuelle africaine (UVA) a été créée en 1997, rappelle Odette Fokapu-Bouquet, de l’institut universitaire de technologie de Compiègne. Il existe des campus numériques dans tous les pays. Le Cameroun et le Sénégal ont leurs universités virtuelles et la Côte d’Ivoire s’y prépare ». Pour quel enseignement ?

Des MOOC africains ou du prêt à consommer importé ?

« Les enseignants africains ne doivent pas se transformer en simples répétiteurs de cours donnés par de prestigieux étrangers », avertit Souleymane Bachir Diagne en défendant l’idée d’une production de MOOC africains. « L’Afrique doit montrer ce qu’elle sait faire. » Etre écrasé par cette excellence virtuelle : cette perspective effraie la plupart des universitaires du continent. Pionnier enthousiaste de l’utilisation du numérique dans l’enseignement, le professeur de médecine Albert-Marc Benhamou tient à rassurer : « 1000 MOOC sur la santé ne feront pas un médecin. Le numérique permet de faire des choses extraordinaires mais la relation pédagogique avec les enseignants demeure fondamentale. Il ne faut pas les déposséder de leur rôle de transmission. »

Dans les universités, les chefs d’établissements doivent gérer les réticences. Cette mise en concurrence avec les stars étrangères alimente déjà la grogne. « La plupart des enseignants font preuve de résistance. Ils ont peur d’être dépossédés de leur pouvoir et qu’on réduise leurs heures de cours », témoigne Ramata Bakayoko-Ly, la présidente de l’Université Houphouët-Boigny de Cocody. « 5 % des enseignants sont prêts à foncer, 5 % ne voudront jamais, et il en reste 90 % à motiver », résume le Togolais Komlavi Francisco Seddoh, ancien directeur de la division de l’enseignement supérieur à l’Unesco.

Lire aussi : Les Moocs : massifs, ouverts et africains

Plusieurs projets de coopération internationale ont été lancés pour que les enseignants Africains ne subissent pas en témoins passifs ce « tsunami numérique ».

En 2014, l’agence universitaire de la francophonie (AUF) a financé la création de six MOOC made in Africa. L’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne a de son côté créé un programme « MOOC pour l’Afrique » à travers lequel elle propose aux universités de développer leurs propres contenus. Burkina Faso, Cameroun, Sénégal, Tanzanie et Côte d’Ivoire en ont déjà bénéficié.

Gratuit, vraiment ?

La révolution numérique offre le rêve d’une éducation haut de gamme et ouverte à tous. Mais, comme le souligne, Faouzia Messaoudi, ancienne responsable du laboratoire national des ressources numériques de l’Education nationale au Maroc, « la majorité des MOOC émanent d’établissements privés ou de grandes universités publiques étrangères ». Peut-on sérieusement croire que ces établissements qui vendent leurs formations pour certaines d’entre elles à prix d’or, se convertissent à la gratuité pour aider l’Afrique ? Derrière l’euphorie, c’est bien là le non-dit. « En réalité, dans la plupart des cas, l’étudiant doit payer pour faire certifier qu’il a suivi avec succès le cours dispensé. L’enseignement à distance est un énorme marché et si les Etats ne s’impliquent pas pour le réguler, il y a de gros risques que le rêve s’envole en fumée. »

Sur les pas de la Mamaya (suite et fin)

Dans la première partie de nos recherches sur les pas de la Mamaya, nous avons suivi le fil de l’histoire de la ville de Kankan pour bien situer les lecteurs sur les origines de cette danse. La suite de nos investigations est consacrée à la symbolique musicale de la Mamaya. En plus du spectacle impressionnant et majestueux qu’offrent les danseurs et danseuses, la Mamaya combine la gestuelle et une symphonie musicale originale. Les pas de danses sont cadencés au rythme d’un air entraînant qui ne laisse personne indifférent.

Selon l’ethnomusicologue Eric Charry, dans Mande Music: Traditional and Modern Music of the Maninka and Mandika of Western Africa, la ligne rythmique du chant Mamaya serait issue de celle de ‘’ Diaoura’’. Cet air est un chant d’origine malienne de la région de Kita.

A l’origine, c’est un rythme de danse champêtre créé au djembé puis adapté au balafon et à a Kora. Aujourd’hui encore, ce chant est très souvent joué, avec un accompagnement au djembé et au dundun, et c’est un favori des guitaristes acoustiques du Mali. Diaoura était joué surtout lors des réjouissances champêtres en l’honneur des notables cultivateurs.

Comme la Mamaya (auquel il a légué effectivement l’essentiel de son motif musical), Diaoura reste aujourd’hui un chant très souvent interprété en Afrique de l’Ouest, au rythme solennel, traditionnellement interprété dans les cérémonies de ‘’ Sumun’’, sorte de ‘’conversation musicale’’ à longue durée, occasion de prouesse stylistiques des griots.

Pour bien comprendre la symbolique musicale de la Mamaya, nous sommes basés sur la narration du Professeur Lansiné Kaba dans son ouvrage Cheikh Mouhammad Chérif et son Temps. Dans le chapitre Arts et société au temps de Cheikh Mohammad, le sous chapitre Sidi-dou, symbole de l’ « Ecole de Kankan » les explications sont édifiantes et fourmillent de détails. Jugez –en : ‘’…Tous les membres de la famille Dioubaté (Sidi-dou), hommes et femmes, furent des musiciens de talents. Dans le répertoire mandingue moderne, rares furent les compositions à égaler l’originalité et la popularité de Mamaya que N’Fa –Sidi aurait créé et que ses fils ont popularisé dans les années 1940. Cette composition symbolisa l’âge d’or des groupes d’âge, en somme la civilisation populaire de Kankan. Plus qu’une pièce musicale ou un spectacle dansant, Mamaya symbolisait l’ambiance de gaieté qui caractérisa les années 1940. Il dénotait la volonté des jeunes de fêter la vie, selon leur goût vestimentaire et musical, mais dans les normes de la société. C’est pourquoi, l’orchestration et la mélodie en étaient conventionnelles et le style de danse, bien que recherché et galant, révélait un certain conformisme social. L’originalité de la Mamaya résidait dans son caractère à la fois conventionnel et moderne, offrant à tous la possibilité de jouer un instrument de musique et de prétendre à la célébrité, sans considération de naissance ou de statut.

Selon la coutume des célébrations en pays musulmans, la fête commençait après la seconde prière de l’après-midi quand les rayons porteurs de chaleur caniculaire perdaient de leur intensité mordante. Les musiciens et les jeunes gens se rassemblaient au carrefour Sidiméla pour Kabada et au carrefour de Chérifoula pour Timbo et Salamaninn-da. Au fil des ans, pour marquer le passage à la modernité, le tambourin à deux faces (taman) fut remplacé par la batterie de jazz avec cymbales que maîtrisèrent N’Fa-Amadou-oulen Koyita, Alimoun Diané et Madi Kéra. Avec ces instruments d’importation, il ne s’agissait plus d’être né dans une famille de musiciens héréditaires pour jouer d’un instrument ! Un autre changement, les hommes avec une canne à la main, les femmes tenant un mouchoir, tous vêtus de leurs beaux vêtements de Bazin, dansaient ensemble en ronde devant l’orchestre dont le cœur des femmes chantait les mérites de chacun, l’un après l’autre. C’est pourquoi la composition Mamaya apparaît comme la plus longue du répertoire mandingue et sa mélodie rivalise de beauté avec les grands airs épiques.

Des artistes comme Djéli Sory Kouyaté, Babadjan Kaba, Djanka Diabaté et Ami Koïta ont interprété avec brio cet air célèbre. Avec une mention spéciale au vidéo clip réalisé par Justin Morel Junior avec la chanteuse malienne Ami Koïta. Un vrai régal images et sons produits par l’imagination fertile de l’auteur. On ne se lasse jamais de visionner ce chef d’œuvre musical et chorégraphique.

Pour conclure, il apparaît la nécessité d’intégrer la Mamaya dans le répertoire de notre patrimoine culturel. Bien que venue du Mali, la Mamaya a été mise en valeur par les ressortissants de Kankan. Au fil des ans, la célébration de cette danse est devenue un rite socio culturel qui mérite une bien meilleure attention de la part de nos décideurs. Pourquoi pas un projet intégré d’éco tourisme pour développer la ville de Kankan ?

                                                                                                           Thierno Saïdou Diakité

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Avec le "Son" Mort de Ben E. King, légende du R’n’B

 

Ben E. King (à droite) avec Solomon Burke, en 2007.

Ancien membre du groupe vocal The Drifters, premier interprète et co-compositeur avec Jerry Leiber (1933-2011) et Mike Stoller de la chanson Stand By Me, devenue, depuis sa parution début 1961, un classique de la soul music, le chanteur Ben E. King, de son vrai nom Benjamin Earl Nelson, est mort jeudi 30 avril, à l’âge de 76 ans, dans le New Jersey, de causes naturelles, a précisé, vendredi 1er mai, son porte-parole.

Débuts à l’église

Comme beaucoup d’interprètes de soul music, Benjamin Earl Nelson, né le 23 septembre 1938, à Henderson (Caroline du Nord), fit ses débuts à l’église, dans une formation de gospel. A l’âge de 14 ans, ses parents s’étant installé à New York, dans le quartier de Harlem, il rejoint The Four B’s, un groupe de doo-wop, ce genre issu du rhythm’n’blues, caractérisé par l’emploi de phrases vocales en harmonies (généralement avec deux voix de ténor, dont l’un plus particulièrement chargé des notes hautes, un baryton et une basse), le plus souvent sur un répertoire de romances. Un apprentissage qui le mène à devenir professionnel au sein de The Five Crows.

C’est ce groupe qui attira, à l’été 1958, l’attention de George McKinley Treadwell (1918-1967), manager de la formation The Drifters, fondée en 1953 par le chanteur Clyde McPhatter (1932-1972). Ce dernier avait quitté à la fin de l’automne 1954 sa formation après les succès des chansons Money Honey et Honey Honey, et vendu à Treadwell la « marque » The Drifters, dont le personnel changeait régulièrement. En 1958, il ne reste d’ailleurs plus un membre de la formation d’origine – dont certains monteront par la suite un Original Drifters concurrent. Suite à un différend avec le groupe, Treadwell propose aux Five Crows, réduit à quatre voix, de devenir les nouveaux Drifters.

 Avec The Drifters, puis en solo

Ben E. King, qui n’a pas encore pris ce nom d’artiste, devient la voix principale des Drifters. Le groupe enregistrera avec lui et pour la compagnie Atlantic quelques-uns de ses plus grands succès : There Goes My Baby, Dance With Me, This Magic Moments et Save The Last Dance for Me. Ces deux dernières deviennent numéro 1 des ventes en 1959, ce que les Drifters n’avaient pas connu depuis un moment, co-écrites par Doc Pomus (1925-1991) et Mort Shuman (1936-1991). Au printemps 1960, après un désaccord financier entre Treadwell et le manager de Ben E. King, qui entend faire fructifier pour son poulain le succès retrouvé des Drifters, Ben E. King quitte le groupe.

Pour Atlantic, il est désormais temps de mettre en avant Ben E. King. C’est sous ce nom, avec Leiber et Stoller à la production et une chanson écrite par Leiber et Phil Spector, que Ben E. King enregistre son premier titre en artiste solo. La chanson, Spanish Harlem, paraît début décembre 1960. Si elle ne grimpe pas totalement au sommet des ventes à ce moment-là, elle va prendre le statut de classique avec les années.

 Le slow ultime

La suite fait passer Ben E. King au stade supérieur. C’est Stand By Me, qu’il avait commencé à travailler du temps des Drifters et qui va trouver avec l’aide et les arrangements de Leiber et Stoller toute sa saveur. Un ostinato à la basse, un triangle en contretemps, un frottement sur une percussion, puis la voix de Ben E. King, presque plaintive (« When the night has come / And the land is dark »), les cordes de l’orchestre, les chœurs ensuite. Cette ballade magistrale, poignante et intense dans sa montée orchestrale, devient le slow ultime à sa sortie début 1961.

Dans les années qui suivent, Ben E. King enregistrera encore plusieurs chansons de belle facture et des succès comme Ecstasy et Don’t Play That Song (You Lied) en 1962, I Who Have Nothing, en 1963, What is Soul ?, qui l’éloigne du répertoire des romances pour une approche plus énergique en 1966, ou Tears, Tears, Tears, en 1967. Mais rien qui n’atteigne la reconnaissance mondiale et l’impact émotionnel de Stand By Me.

La vogue disco des années 1970 donnera encore un succès à Ben E. King, avec la chanson Supernatural Thing, numéro 5 aux Etats-Unis. Ensuite, après avoir quasiment cessé d’enregistrer dans les années 1980, il reprendra une activité plus fournie lors de concerts, par le biais de la nostalgie pour la soul music des années 1960. Son répertoire sans surprise mêlant les chansons des Drifters et ses succès.

 
 

Ministère de la Culture et du Patrimoine Historique : à quand le prochain locataire ?

 

Près de trois mois après la disparition d’Ahmed Tidjani Cissé ex ministre de la Culture et du Patrimoine Historique, ce département attend toujours son prochain locataire. Une situation qui confirme le constat fait par maints observateurs sur la place qu’occupe la culture dans l’agenda de nos gouvernants. Avec le recul, il est loisible de constater que dans notre pays s’est instauré une certaine culture de la médiocrité et de l’opportunisme, surtout en ce qui concerne les fonctions dans l’administration centrale. On ne tient plus compte des critères de compétence et d’excellence. Le patriotisme et l’engagement au service du pays sont relégués au second plan. Cet état de fait conduit  à croire que n’importe qui peut prétendre à être ministre ou haut fonctionnaire. Pour enfin sauver le pays de cette perversion intellectuelle et morale, il y a lieu de procéder à une remise en ordre dans notre administration. Surtout en ce qui concerne la fonction ministérielle. Même si cette fonction semble être politique dans une certaine mesure, le critère de compétence n’est pas à exclure. Bien qu’il soit le plus souvent un homme du sérail politique, le ministre doit être avant tout un technocrate bien au fait du département ou du secteur qui lui est confié.

                     Quel profil pour le prochain ministre de la culture ?


Le prochain ministre de la culture de notre pays devra être un homme  (ou femme) très ouvert(e). Il nous faut une sorte de Jack Lang pour véritablement booster le secteur de la culture chez nous. L’ouverture d’esprit s’explique par le fait que contrairement à l’idée couramment  répandue ici, qui présente une approche très réductrice de la culture, ce secteur est complexe. A l’instar de nombreux secteurs d’activité, la culture peut rapporter gros à condition qu’elle soit gérée avec un esprit novateur. On devrait parler de plus en plus des industries culturelles à implanter aux quatre coins du pays. 
Le prochain locataire du ministère de la culture mettra un point d’honneur à convaincre le gouvernement, afin que la culture reprenne sa place d’antan. Dans les années soixante -dix, notre pays par le biais de la culture et du sport était une figure de proue dans la sous-région et sur le continent. C’est en fait le véritable challenge à relever pour celui de nos compatriotes, qui bénéficiera de la confiance du chef de l’Etat. Aujourd’hui, il est superflu de démontrer l’importance de la culture pour un pays.
En effet, les stratégies de développement durable retiennent un grand nombre de facteurs, tels que les besoins exprimés par les populations ciblées, et leur environnement économique, social, et même politique. La prise en considération de ces éléments est essentielle pour la conduite de tout type de programme de développement durable. Mais dans quelle mesure la culture est-elle prise en compte ? Quel degré d’attention devrait être accordé à la culture du pays, afin que les programmes de développement durable soit réellement efficaces. Telle est la problématique de la culture chez nous. Une problématique, qui attend toujours son dénouement.

TSD