Festival de Cannes 2015 : l’Afrique ne figurera pas au palmarès

En 2014, grâce à la présence de Run de l’Ivoirien Philippe Lacôte à la section officielle Un Certain Regard et surtout du fait que Timbuktu d’Abderrahmane Sissako soit en compétition, on avait pu penser que l’Afrique, même modestement, avait sa place en haut de l’affiche au festival de Cannes. D’autant que Timbuktu, avant d’être finalement de l’avis général le grand oublié du palmarès puis de connaître un succès public phénoménal en salles (près de 1,2 million de spectateurs en France à ce jour) et de triompher aux Césars, avait longtemps figuré parmi les favoris pour la palme d’or.

En 2015, la question du sort réservé au cinéma africain par le jury ne se posera pas : aucun long métrage africain n’est présent en compétition et aucun ne pourra donc prétendre figurer au palmarès. Pis : la section Un Certain Regard, qui a souvent abrité des films africains quand ils étaient absents de la compétition, ne permettra pas de voir cette année la moindre œuvre issue du continent.

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Oka de Souleymane Cissé en « séance spéciale »

Même chose pour les sélections présentant des courts métrages ou des films d’école (la Cinéfondation), lesquels seront cependant examinés par un jury présidé par un Africain, qui ne sera autre qu’Abderrahmane Sissako. Dans la sélection officielle, côté africain, ne figurera donc finalement, pour une « séance spéciale », souvent un lot de consolation, qu’un long métrage documentaire d’un ancien habitué de la compétition, le Malien Souleymane Cissé. Intitulé Oka, soit « Maison », ce film de l’auteur de Yeleen (prix spécial du jury à Cannes en 1987), dont on connaît encore mal le contenu, évoquerait la spéculation immobilière et les arnaques au Mali.

Dans les trois principales sections parallèles, la Quinzaine des réalisateurs, la Semaine de la critique et l’Acid, dont on connaît depuis ce mardi les programmes, la situation n’est guère meilleure. Le Marocain Nabil Ayouch, avec Much Loved sélectionné à la Quinzaine, un film de fiction sur trois prostituées de Marrakech, sera le seul à représenter le continent, totalement absent par ailleurs, même, là encore, au niveau des courts métrages. On regardera cependant avec intérêt, toujours à la Quinzaine, Dope, le film de clôture, réalisé par un Américain qui vit en Californie mais dont la famille est originaire du Nigeria. Et dont le héros, un dealer, est joué par un jeune également d’ascendance nigériane.

Aucune relève annoncée

Cela fait plus de vingt ans aujourd’hui, après la grande époque des films reconnus internationalement des réalisateurs Idrissa Ouedraogo, Souleymane Cissé, Mohammed Lakhdar Hamina et autres Sembene Ousmane ou Djibril Diop Mambety, que l’Afrique fait presque toujours pâle figure à Cannes – malgré la présence épisodique de films d’Abderrahmane Sissako ou de Mahamat-Saleh Haroun. De même dans tous les grands festivals autour de la planète.

L’année 2015, non seulement ne fera pas exception, mais apparaîtra même comme un très mauvais cru. Et aucune relève, comme le prouve l’absence des jeunes réalisateurs africains dans les sélections de courts métrages, ne semble aujourd’hui s’annoncer. La présence au jury de la compétition officielle de la chanteuse malienne Rokia Traoré ne devrait donc pas suffire pas à consoler ceux qui espèrent que le cinéma africain reviendra enfin un jour au premier plan.

source : Amadou Macki Bokoum

 

 

 

Le hip-hop entre au Panthéon

 

"Heroes prélude" de Rahdouane El Meddeb.

La danse, en voie de panthéonisation ? Pour la première fois, mardi 14 avril, un spectacle chorégraphique signé Radhouane El Meddeb investit le mausolée parisien. Exceptionnellement, la porte monumentale centrale en bronze, qui ne laisse passer que le président de la République, sera ouverte lors de la performance. Pas pour y introduire la foule mais pour offrir à la danse, qui évoluera sous la coupole, un décor live.

Ce coup d’éclat lance l’opération « Monuments en mouvement »,  pilotée par le Centre des monuments nationaux sous la direction de Philippe Bélaval. Parallèlement aux concerts et aux lectures de textes, avec la Comédie-Française, organisés régulièrement dans différents lieux, cette première édition se tiendra jusqu’au 15 septembre dans huit monuments français comme la place forte de Mont-Dauphin (Hautes-Alpes), le château de Châteaudun (Eure-et-Loir), ou la basilique Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Aux côtés de Radhouane El Meddeb, les chorégraphes Thomas Lebrun et Nathalie Pernette, ainsi que l’artiste de cirque Yoann Bourgeois, seront à l’affiche pour cette saison de danse inhabituelle.

Un acte militant

Connecter le grand patrimoine avec la danse contemporaine ne manque pas d’audace. Jouer une alliance inédite entre le prestige historique et ce geste plus discret, presque pudique, sonne même comme un acte militant. « J’aime la danse !, s’exclame Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux. J’ai confiance dans sa capacité d’exprimer l’indicible, plus peut-être que les autres arts, de créer des tensions inédites entre l’immobilité de la pierre et le mouvement en donnant de nouvelles dimensions au patrimoine monumental. Sans compter qu’il n’y a pas besoin de préparation intellectuelle, ni d’éducation pour la comprendre. Danser est un art authentiquement populaire ! »

Cette manifestation d’envergure donne une exposition maximale à la danse. Au Panthéon, la portée symbolique est d’autant plus forte. « Le choix de Radhouane El Meddeb s’inscrit entre la levée de masse républicaine du 11 janvier et l’hommage qui sera rendu le mercredi 27 mai à quatre grandes figures de la Résistance, insiste Philippe Bélaval. Sa réflexion autour du moment où l’être humain ordinaire prend la stature d’un exemple pour ses contemporains et la postérité, y trouvera une résonance singulière. »

Une écriture abstraite

C’est en visitant le Panthéon que Radhouane El Meddeb, artiste coproduit par le Centquatre, à Paris, a trouvé le titre de sa performance, Heroes, prélude. « J’ai évidemment très peur de ce lieu énorme et merveilleux, confie-t-il. Les dix danseurs urbains que j’ai rassemblés s’entraînent chaque jour à la dure sous la Nef du Centquatre. Leur travail est un acte de résistance. Ces jeunes-là sont des héros, ils le prouvent en défendant leur rêve et leur art. Ils sont par ailleurs à l’image de la France métissée d’aujourd’hui. » Pour ce chorégraphe tunisien, installé à Paris depuis 1996, cette proposition est « une énorme responsabilité ». Il ajoute en souriant : « Je me sens comblé, j’aime ce pays qui m’a beaucoup donné. »

Selon les monuments, chacun des chorégraphes adapte une pièce existante ou met au point un spectacle original. Pour le trophée d’Auguste à La Turbie (Alpes-Maritimes), ainsi que la place forte de Mont-Dauphin, le trampoliniste fervent des jeux de vertige, Yoann Bourgeois, va transplanter son spectacle-manifeste Cavale (2010). Entre les châteaux d’Azay-le-Rideau de Châteaudun (Indre-et-Loire) et le palais Jacques-Cœur, à Bourges (Cher), Thomas Lebrun, peu habitué aux spectacles in situ, a plusieurs fois arpenté les différents lieux. Il imagine une « pièce tout-terrain itinérante » pour douze danseurs, intitulée Où chaque souffle danse nos mémoires. « Je privilégie une écriture abstraite qui devra être interprétée au sens fort selon les espaces, chambre, chapelle ou cachot, précise le directeur du Centre chorégraphique national de Tours. Chorégraphier pour des monuments comme ceux-là est très impressionnant. On se sent tout petit mais ce n’est pas grave, c’est même plutôt agréable. Les faire vivre en restant humble me semble le bon rapport à mettre en place. On n’est pas dans le son et lumière” ! »

Passionnée de fantômes

Le souci pointilleux d’une inscription dansée ajustée tenaille les artistes invités. Lorsqu’elle a commencé à s’installer pendant de longues heures à l’abbaye de Cluny (Saône-et-Loire) et à la basilique Saint-Denis pour y visualiser son projet sur la figure du gisant, Nathalie Pernette, passionnée de fantômes et de cimetières depuis l’enfance, a vite su qu’elle devait réveiller les « morts » à petits coups secs et rapides. « Pour repérer un geste et avoir une chance de captiver le spectateur un minimum dans des contextes tout de même assez monstrueux, il faut des mouvements qui ne passent pas inaperçus, commente-t-elle. Ensuite, il s’agira de hanter les lieux en trouvant une sorte d’élasticité ectoplasmique. Evidemment, il faut respecter chaque endroit mais ne pas s’aplatir ou se glisser sous le tapis. » Figure du gisant est le premier volet d’un triptyque qui déclinera, toujours en lien avec la pierre et la statuaire, Figure du baiser et Figure de l’érosion, dont les créations sont prévues d’ici à 2017 dans le cadre des futures éditions de « Monuments en mouvement ».

« Monuments en mouvement ». Du 14 avril au 15 septembre. Au Panthéon, Heroes, prélude, de Radhouane El Meddeb. Le 14 et 15 avril, 19 heures, entrée libre. Réservation sur 104.fr. Pour les autres monuments, à partir de 5 €. Monuments-nationaux.fr

 

Tout changer pour que rien ne change : l’immonde politique en Guinée (par Amadou Sadjo Barry)

Quel constat peut-on tirer des crises actuelles (politique, économique, sociale et sanitaire) qui traversent la Guinée ? Tout simplement, qu’il domine une culture de l’inhumain, laquelle est produite par les structures sociales et une conception prédatrice de l’activité politique qui érige en mode de gouvernance l’irresponsabilité, l’injustice sociale, l’inégalité, la domination, l’enrichissement personnel. En effet, il serait simpliste de comprendre l’état inhumain de la Guinée comme le fait exclusif de cette conception de la politique, il faut y saisir la conséquence même de la nature de la société. C’est que les valeurs qui organisent les structures sociales ( je pense surtout à la famille, le groupe ethnique, l’école, etc.) guinéennes portent en germe des mécanismes de domination et de violence qui génèrent une culture de l’inhumain, c’est-à-dire une manière d’être qui nie la dignité humaine; qui produit un environnement hostile à l’épanouissement humain; qui érige en système l’immoralité comme moyen par excellence de gagner la vie; qui fait de l’irrationnel la norme d’organisation sociale; qui substitue aux exigences éthiques de la vie commune, la loi du « statut» de « la hiérarchie» et des « réseaux». Au fond, un mode d’être qui consiste à une perte de sens de l’humain. En ce sens, la culture de l’inhumain est plus que le nihilisme. Car, il ne s’agit plus d’une simple décadence des valeurs humaines. Fondamentalement, il s’agit au moyen d’un conditionnement social de tuer l’humain ou de faire de sa mort la finalité ultime du système sociopolitique. L’histoire de la culture politique guinéenne témoigne, derrière les grands discours qui l’ont porté, de cette mort de l’humain. Son cadre est le moteur même de la dynamique politique en Guinée.

Les valeurs de la structure sociale sont, dans leur grande majorité, contre l’humain. Tout d’abord, elles condamnent par principe la liberté individuelle. Conçu comme produit de la communauté, l’individu est tout entier pour cette dernière. La communauté détermine, autoritairement, l’individu. La structure familiale et ethnique nourrit en lui un esprit communautaire qui l’enferme et, par conséquent, lui rend hostile à l’altérité. La rigidité du système de parenté éduque à se vouer à la défense et à la promotion du bien parental (celui de la famille et de l’ethnie). La reproduction par l’individu de l’esprit communautaire, dans le domaine politique, conduit à gouverner pour soi et ses parents (politiquement, « parents » veut dire, en Guinée, ma famille, mes proches, mes amis, mes connaissances, mon réseau). C’est ainsi que le bien commun est mis, au moyen de l’exercice du pouvoir, au servie des biens parentaux. Cette possibilité inouïe d’enrichir ses parents au moyen du pouvoir politique fait de la conquête du ce dernier un enjeu de vie ou de mort. Perdant ainsi sa vocation essentielle, l’exercice du pouvoir devient une « lutte pour manger». Et dans cette lutte sans merci, tous les coups sont permis. Ni Dieu, ni les exigences morales, ni même le « l’innocence du Visage d’Autrui» ne constituent des limites. L’enjeu n’est pas moindre : manger pour vivre. Mais cette nécessité vitale érigée en un principe politique exige un préalable humain dramatique : le dépouillement de ce qui est humain au-dedans des protagonistes. Car « manger» sans limites, à tout prix, n’est pas humain. Il faut ne plus être humain pour pouvoir se livrer à une satisfaction sans limites de la faim. Or, celui qui s’est dépouillé de l’humain en lui peut-il voir l’homme hors de lui ?

De même, la conception substantielle et hiérarchique du rapport de l’individu à sa communauté scelle toute possibilité de contestation de la part de l’individu et justifie, au moyen d’un système normatif imposant, des pratiques d’injustice et d’inégalité que l’individu, par la force de l’habitude, considère comme normales. En effet, l’obéissance est une des vertus majeures qui organise le rapport entre l’individu et sa communauté. Elle se justifie par le statut de mineur dont jouit l’individu face à sa communauté, conçue, selon le système normatif, comme majeure. Étant mineur, donc irresponsable, il ne peut décider. On doit décider pour lui et la décision de la majorité, généralement incarnée en la personne de l’ainé de la communauté, s’impose comme légitime et plus responsable. Cette légitimité est fondée sur la souveraineté de la communauté, elle-même justifiée par le statut de mineur dont jouit l’individu. Toute contestation de part de ce dernier est comprise comme indélicate, inconvenante, contre les normes, donc immorale. Même lorsque l’obéissance entraîne des abus et des injustices, le statut souverain de la communauté reste légitime. Cette légitimité moralement justifiée produit des mécanismes de domination et d’injustice que l’individu, par le processus d’éducation qu’il reçoit, considère comme normaux : c’est ainsi que l’individu porte en lui, sans même le savoir, un déterminant autoritaire, qui sur le plan politique se traduit par la logique autoritaire des modes de gouvernance. La dictature du président n’est qu’une reproduction, de manière encore plus drastique, de l’autorité du chef de la communauté. Le président conçoit la société comme sa famille. Il n’est pas dans un rapport contractuel avec les citoyens, mais dans un rapport hiérarchique et statutaire : il est le chef et les autres sont ses subordonnés. Le rapport hiérarchique, fondé par le statut et non la loi, est substantiellement inégalitaire, tout le contraire du rapport contractuel. C’est ainsi qu’en Guinée, plus votre statut est élevé mieux vos actions sont légitimes : le président, fils et femme du président, le ministre, fils et femme de ministre, le père, le mari, l’enseignant, le religieux, l’officier, le douanier, le policier, le plus âgé, tous dominent légitimement, au nom du statut. Le dominé (la femme, l’enfant, l’individu, celui qui est loin des réseaux politiques) ne dispose d’aucun moyen légal de contestation, l’esprit communautaire ayant nourri en lui le ressentiment et la docilité. Le dominant, de son côté, ne tolère la contestation, percevant en elle une atteinte à son statut. Aux deux, une seule issue reste possible : la violence. Ce serait une erreur de voir dans cette violence l’effet d’une décadence sociale ou politique, elle constitue le mode éminent de la régulation sociale. C’est ce qu’est la société guinéenne : violente, dominante, inégalitaire, injuste, immonde, donc contraire à l’épanouissement humain. Donnons la parole à l’actuel président : « La situation en Guinée est très complexe parce que l’anarchie s’est installée pendant longtemps, le non-droit, l’absence du respect des droits civiques, il faut du temps. Quelqu’un qui est habitué à un certain comportement, à frapper le prisonnier, vous ne pouvez pas en un ou deux mois, le changer. » ( Alpha Condé, jeudi 26 mars, Guinéenews.) Sincérité du président ou constat d’un échec ?

Disons tout simplement ceci : les modes de gouvernance ne s’étant pas émancipés des structures sociales autoritaires arbitraires, il y a une hybridation entre le social et le politique : ils se nourrissent mutuellement. La structure sociale, par le système de valeur qu’elle entretient, conditionne et prédispose à la dictature, tandis que les modalités de gouvernance en s’appropriant cette dictature sociale la renforcent au moyen de la pauvreté qu’elle crée et du désordre qu’elle utilise comme moyen de gouvernance. Au fond, le sous-développement, marque réelle de la culture de l’inhumain, est une stratégie politique, en Guinée. Il vise au renforcement et à la consolidation du conditionnement social de la dictature. Ainsi se comprend aisément pourquoi après un demi-siècle d’indépendance, les conditions des vies des guinéens sont inhumaines. Le système de gouvernance reste le même, malgré que les chefs ont changé. De Sékou Touré à Alpha Condé, le système de gouvernance est resté imperturbable. Mais cette immobilité politique ne traduit qu’une immobilité sociale. La société guinéenne n’est ni complètement traditionnelle ni complètement moderne. Elle se trouve dans un entre-deux contradictoire, conflictuel, dans lequel l’humain n’y est plus. Un entre-deux qu’on pourrait qualifier suivant une certaine tradition philosophique d’état de nature. Par conséquent, contrairement à ce que fait miroiter certains leaders de l’opposition qui méprisent le gouvernement actuel, rappelons que la Guinée n’a jamais connu l’existence d’un État. Il n’y a jamais eu d’État de droit en Guinée. Le système de gouvernance en Guinée de 1958 à nos jours est contraire à toutes les théories de l’État et de la démocratie. Si on veut tout de même parler d’État en Guinée, parce qu’en Guinée existe un zèle pour les grandes notions, on pourrait le faire; mais, alors, il serait plus approprié de parler comme l’a si remarquablement fait J-F-Bayart (L’État en Afrique. La politique du Ventre), d’État de ventre. Dans la perspective du ventre, l’État se comprend comme l’outil par excellence qui sert à l’enrichissement personnel ainsi qu’à celui de son réseau parental. Il n’est dévolu à aucune vocation sociale, moins encore humaine. Son principe régulateur : manger. L’État du ventre est un État prédateur, voleur, criminel. Prédation, vole, criminalité sont les modes essentiels de son fonctionnement. Certains leaders de l’opposition actuelle ont été les membres actifs de ce système, bien qu’ils continuent, dans des symposiums consacrés à Lansana Conté, à honorer et à défendre l’héritage de l’ancien gouvernement. Comme s’il existait réellement une différence dans les modalités de gouvernance entre le régime actuel et le régime précédent.

La tragédie guinéenne est que l’opposition et le gouvernement, jouent dans un même système. C’est une lutte entre des personnes pour contrôler le système du ventre. Ce qui fait qu’on s’oppose moins au système qu’à la personne. La preuve : L’opposition n’est active que pour discuter des salaires des députés et des questions électorales. Les élections sont devenues un enjeu de démocratie. L’échec du système d’éducation, les conditions sanitaires déplorables, l’insalubrité rampante, les tragédies routières, la violence conjugale, les châtiments corporels administrés aux enfants, l’exploitation des femmes, la misérable condition des personnes atteintes de déficience physique et intellectuelle, les conditions misérables des travailleurs, la violence sociale, le chômage endémique, l’insécurité endémique, etc…toutes ces questions sont différées. On attend de prendre le pouvoir, disent les opposants. La seule logique de l’opposition étant de prendre le pouvoir, il est tout à fait normal qu’on fasse des élections l’enjeu essentiel de la démocratie. L’épidémie d’Ébola est révélatrice d’une incapacité des hommes politiques guinéens à penser le politique. Comme l’a résumé un des leaders de l’opposition, deux voies existent pour le changement: la rue (entendons la violence) et la communauté internationale. Cette logique de l’opposition fait d’elle le principal ennemi de métamorphoses sociales politiques nécessaires à l’avènement d’un État de droit plus favorable à l’humain. L’aveuglement de l’opposition est frappant : elle critique le régime actuel de violer l’État de droit. Cette critique suppose l’existence d’un État de droit. Alors que toute l’histoire politique de la guinée se comprend justement comme un État de non-droit. N’est-ce pas tromper la population, instrumentaliser l’ignorance grandissante du peuple à des fins politiques ? Pourquoi ne pas proposer une réflexion approfondie sur les conditions d’un État de droit; repenser l’organisation du pouvoir; repenser l’esprit communautaire des structures sociales; repenser les rapports de l’individu à sa communauté, les organiser pour protéger l’individu contre la dictature communautaire; réfléchir sur les manières d’assurer une représentativité politique des différentes régions; sur le type de régime politique qui serait approprié à la société. Au fond, penser l’homme.

De son côté, le gouvernement évoque, par la voix de son porte-parole, la conservation des acquis démocratiques. Quels sont-ils ? Difficile de le savoir. La réalité guinéenne atteste plutôt d’une permanence et d’une réappropriation de la politique du ventre, par l’actuel régime. C’est la démocratie du ventre, démocratie à la guinéenne. L’ironie est que le gouvernement parle de démocratie tandis que le président évoque l’anarchie, le non-droit. Cette contradiction révèle l’incohérence du discours politique guinéenne : on parle de démocratie dans une société de dictature. Du respect des principes de l’État de droit dans une société statutaire. Le discours politique veut greffer les principes de l’État de droit sur des réalités sociales foncièrement contraire au droit. C’est qu’est, bien évidemment, impossible, illogique et irrationnel. Cette irrationalité érigée en principe politique, parce que nourrissante, voilà les acquis de la démocratie guinéenne. Démocratie de misère ! Qui n’éduque plus; démocratie d’irresponsabilité, qui malgré un demi-siècle d’indépendance n’a pas les ressources matérielles et humaines pour répondre à des crises sanitaires. Démocratie d’ignorance, qui encourage le rejet de la pensée, la paresse intellectuelle, les discussions émotives et passionnelles. En Guinée, toute invitation à se remettre en question est perçue comme une menace. Jouant le jeu de la victime coloniale et l’innocence malsaine, nous cherchons toujours ailleurs le secours : en occident. Quelle ironie de l’histoire ! L’occident contre lequel nous avions voulu témoigner notre humanité; l’occident à qui nous voulions témoigner que nous étions des civilisés, voilà aujourd’hui que sans l’occident la Guinée n’est rien. Pour vivre dignement, se soigner dignement, étudier sérieusement, accoucher dans des conditions humaines, faire l’expérience de la liberté et du droit, savoir ce qu’un État, au fond pour être humainement, il faut partir pour l’occident. S’exiler est devenu désormais un moyen de conquérir son humanité.

En conclusion, il nous faut oser dire ce que nous sommes devenus : des inhumains. État inhumain, démocratie inhumaine. Tout en Guinée est contre humain. Cette inhumanité qui caractérise notre condition n’est pas le fait du régime actuel, elle est l’effet d’une culture. S’inscrivant dans une continuité, le régime actuel exhausse, par la politique du ventre, cette inhumanité. L’histoire de notre culture politique est une gestion consciente de l’inhumain. Il nous faut, donc, oser affronter l’horreur, faire face à nos contradictions. Cette audace exige une critique de toutes les valeurs qui structurent la vie sociale, une nouvelle conception du rapport de l’individu à la communauté, une conception du pouvoir qui l’émancipera des tendances personnelles, une dépersonnalisation de l’État, repenser l’organisation des partis politiques, s’émanciper de la responsabilité de la communauté internationale au profit d’une responsabilité nationale. Au fond, il faut à la logique du ventre substituer la logique de la raison. La voie sera longue et les sacrifices seront énormes. L’urgence en Guinée, ce ne sont pas les élections en 2015. L’urgence est rationnelle : penser les conditions d’un ordre politique juste et équitable capable de faire face à l’indéniable pluralité ethnique. En clair, la réflexion sur les conditions de possibilité d’un État de droit représente l’urgence la plus éminente.

Amadou Sadjo Barry

Professeur de Philosophie

Cégep de Saint-Hyacinthe

Québec, Canada

source : www.mediaguinee.com

 

Mbissine Thérèse Diop, les blessures de la première actrice africaine

Mbissine Thérèse Diop, dans son appartement à Paris. Crédits : Moussa Diop / Le Monde Afrique

« Quand la mémoire va ramasser du bois mort, elle rapporte le fagot qui lui plaît », écrivait le poète Birago Diop. La mémoire de Mbissine Thérèse Diop, la première actrice africaine dans un long-métrage, a choisi de rapporter un fagot composé de séquences du film de sa vie. La projection de la pellicule n’est pas bouchée par l’horizon de son appartement, rempli de souvenir, du boulevard Voltaire à Paris où elle est installée depuis 1977, date de son arrivée du Sénégal. Les images sur les murs de son salon illustrent en photos noir et blanc le film de cinquante ans de cinéma.

Elles immortalisent un tournage sur la mer noire à Sotchi pour Soleil noir (1971), un film sur la vie de Patrice Lumumba, une interview à Tachkent lors d’un festival de cinéma des pays de l’Est, un souvenir de jeunesse sur les marches de la place de l’indépendance de Dakar.

Puis elle s’arrête devant un beau portrait d’une jolie jeune fille au sourire discret. « J’étais plus agréable à regarder », précise Mbissine Thérèse Diop (elle ne veut pas donner son âge par coquetterie) en regardant l’affiche de La Noire de...

Diouana, la noire de Sembène

Réalisé par Ousmane Sembène, c’est le premier long-métrage d’un cinéaste d’Afrique noire. Mbissine Thérèse Diop y tient le rôle principal en interprétant le personnage de Diouana, une domestique embauchée à Dakar par une famille de coopérants français. Partie avec eux en France, Diouana est confrontée à la solitude, au racisme, à la maltraitance de ses patrons et finit par se suicider.

Le film remporte plusieurs distinctions dont le Prix Jean-Vigot, le Tanit d’or au Festival international de Carthage et le prix du meilleur réalisateur au Festival des arts nègres, tous en 1966. « Sembène ne m’a pas payé pour ce rôle », lâche-t-elle comme une grenade explosive dont les éclats écorchent la figure mythique d’un des pères du cinéma africain.

« C’est un film tourné avec un petit budget », éclaire Catherine Ruelle, spécialiste du cinéma africain. « Mais je ne lui en veux pas, reprend Mbissine Diop. Grâce à lui, j’ai pu tourner et avoir des cachets en Afrique, en Russie et en France ».

Lire aussi : Ils veulent ressusciter le cinéma à Bobo-Dioulasso

Sur ce pan du mur de sa vie, les rêves de Mbissine Diop s’émerveillent en la remplissant d’émotions qu’elle fige dans l’éternité à travers sa rencontre avec l’art. « Je ne suis pas allée vers le cinéma, rectifie-t-elle, c’est le cinéma qui est venu à moi ». Ousmane Sembène lui avait proposé le rôle après avoir vu sa photo dans une exposition d’un journaliste au bureau du cinéma de Dakar. Bien avant cet épisode, Mbissine Thérèse Diop était « attirée par le milieu de l’art ».

A la fin des années 1950, elle a vécu trois ans en Corse où elle faisait de la couture. De cet exode dû à la séparation de ses parents alors qu’elle était encore mineure, il lui reste le sobriquet de « La Corse ». Mais également une correspondance épistolaire avec Joséphine Baker et l’amour du cinéma.

Quand l’offre de Sembène s’est présentée, elle saisit sa chance en provoquant « la bénédiction de ses parents hésitants et méfiants » à l’égard du cinéma. L’essentiel du tournage se passe au Sénégal puis à Marseille où elle était doublée car Sembène n’avait pas les moyens de la faire voyager. Après avoir réalisé des courts-métrages et s’être formé au cinéma soviétique, Sembène « maîtrisait déjà tout sur le tournage ».

Femme blessée

Il filme de manière subtile la nudité de Mbissine Thérèse Diop. « Je portais un slip », tempère-t-elle encore cinquante ans après. Peu importe pour les tenants d’un conservatisme criant au scandale dans une société sénégalaise d’après indépendance où on ne faisait pas la différence entre l’actrice et le personnage interprété. Aussi bien dans sa famille que dans la rue, « certains ne voulaient plus de mon bonjour », se souvient-elle. « Mbissine Diop est une grande actrice et une formidable femme blessée à cause de ce rôle », note la spécialiste Catherine Ruelle.

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L’interprétation de Diouana réduite à la polémique sur sa nudité désole Mbissine Diop d’autant plus que le film dénonçait d’abord la condition des domestiques confrontées au racisme et à l’esclavage post-indépendance. « J’aimerais qu’on me montre une personne née avec la mention d’esclave sur son front », s’insurge-t-elle. L’égalité est au cœur de son rapport avec la religion en tant que fille d’une catholique et d’un musulman, Mbissine Diop a refusé de choisir entre les deux religions mais a foi en l’Afrique. « Comme le font les mères avec leurs enfants, si je pouvais porter l’Afrique sur mon dos, je le ferai ».

Présente à la naissance du Fespaco en 1969, Mbissine Thérèse Diop montre les photos des premières séances et rencontres avec les pères fondateurs du cinéma africain : le Nigérien Omarou Ganda, l’Ivoirien Désiré Ecaré, le Burkinabé Louis Thiombiano, le chanteur guinéen Sory Kandia Kouyaté et « son Ousmane Sembène ». « Savez-vous que le festival a failli avoir lieu à Bobo-Dioulaso ? », fait-elle mine de s’interroger.

Dans ce milieu d’hommes, elle est l’une des rares femmes africaines. Autant pour La Noire de que pour Emitaï (1971) réalisés par Sembène « qui ne voulait pas qu’elle tourne avec les autres cinéastes », selon Catherine Ruelle, Mbissine Diop n’a pourtant jamais été honoré par le Fespaco. « C’est plus un regret pour les gens que pour moi », sourit-elle.


Rap : Coely Mbueno, tout d'une grande

 

 

 

Cette jeune rappeuse a la même énergie inépuisable sur scène que dans la vie. Cette jeune rappeuse a la même énergie inépuisable sur scène que dans la vie. © Romée Braeckman/J.A.

C'est la sensation rap du moment en Belgique : une jeune Anversoise d'origine congolaise bourrée d'énergie.

"Je veux donner une nouvelle fraîcheur à la old school !" L'ambition de Coely lui permet déjà d'entamer un tour du monde pour faire entendre son mix de soul et de rap au-delà des frontières du plat pays, où elle est née le 5 janvier "mille neuf cent nonante-quatre".

En novembre 2014, son énergie séduisait le public de la salle parisienne La Bellevilloise. Le collectif organisateur de l'événement, Madmoizelles, qui met à l'affiche de jeunes talents prometteurs, a flashé sur cette artiste, "de la même trempe que la rappeuse américaine Akua Naru". "On avait repéré son clip "Ain't Chasing Pavements" sur internet, explique à Jeune Afrique Julien, le "Monsieur" du collectif.

De fil en aiguille s'est créée une relation, grâce à laquelle ce concert est devenu possible. Verdict : on n'a qu'une hâte, pouvoir la faire rejouer !" Ils ne sont pas les seuls, dans le milieu musical, à vanter les qualités de la rappeuse et à espérer l'avoir à l'affiche. C'est le cas de François Delaunay, codirecteur du Chabada, une salle de musiques actuelles à Angers.

Sa trajectoire ressemble à celle de bon nombre d'artistes auxquelles on la compare, comme Lauryn Hill à ses débuts.

"Coely a tous les atouts : un goût sûr et un entourage protecteur. Elle ira loin", assure-t-il. Sébastien Lascoux travaille, lui, pour Radio Néo, la première radio qui, fin 2013, a parlé de la rappeuse et en a diffusé les titres. "Son côté très anglo-saxon et son appétit musical sont assez surprenants pour une fille de son âge. On aime, on soutient !" explique cet observateur de la scène musicale belge, qu'il apprécie pour son inventivité.

Coely (son vrai prénom) semble ignorer ce nouveau statut de rappeuse à suivre. Détendue, en chemise bariolée et baskets, volontiers rieuse, elle a la même énergie inépuisable sur scène que dans la vie. "Je suis vraiment chanceuse de faire ce que je fais, oh yes !" dit-elle en mélangeant l'anglais et le français. Sa trajectoire ressemble à celle de bon nombre d'artistes auxquelles on la compare, comme Lauryn Hill à ses débuts.

Débuts à l'église

La musique est une histoire de famille, débutée à l'église, où elle ne va plus par manque de temps, mais qui reste "dans [son] coeur". "Je suis kimbanguiste. Ma mère dirigeait la chorale, j'ai commencé à y chanter vers 14 ans." À la même époque, elle tombe dans la marmite MTV, où mijotent séries et clips hip-hop américains. "C'était le devil ! [rires] J'ai commencé à imiter ce que je voyais ; je trouvais ça cool. De fil en aiguille, mon anglais s'est amélioré."

C'est presque sur un malentendu que sa carrière de MC a commencé. "J'allais toujours dans un centre pour les jeunes. Le rap n'était pas du tout mon truc, se souvient-elle. J'ai timidement rappé Moment for Life, de Nicki Minaj, dont j'aimais le thème, devant les autres : ils ont adoré !" Et la voilà embarquée avec le label Beatville, son "crew", avec qui elle crée sa première chanson.

Mais avant qu'elle puisse vivre sa passion de manière professionnelle, il leur a tous fallu convaincre l'un des piliers de sa vie : sa mère. Et de se remémorer, dans un rire, la visite à cette dernière pour la convaincre de sa destinée de chanteuse... Grand bien lui en a pris.

À peine bachelière, Coely fait l'ouverture du prestigieux festival belge Couleur Café en juin 2013. Un vertige la saisit, en revenant sur les deux années passées, vécues au gré de concerts donnés aux quatre coins du monde. La fan de fitness et de mode qui parle néerlandais, français, anglais et lingala surjoue-t-elle la carte de la tête bien faite et des pieds bien sur terre ?

Elle rêve d'une trajectoire à la Selah Sue ou à la Stromae, ses compatriotes à la stature internationale.

En mai 2014, les spectateurs qui ont assisté à sa prestation lors du festival Sakifo à La Réunion se souviennent comment elle a éclaté en sanglots avant de se lancer dans un set énergique. Chez Coely, l'émotion n'est jamais loin. Avec la même spontanéité, elle raconte son enfance et son adolescence anversoises, bercées par les stars congolaises comme M'Bilia Bel, Papa Wemba et Werrason, ou américaines telles Luther Vandross, Mariah Carey, Fat Joe ou Eve.

"J'ai dû grandir vite"

Le divorce de ses parents est le seul accroc que l'on découvre en fouillant sa - courte - biographie. Elle s'est constituée "[son] autre famille", cette équipe qu'elle a connue à l'âge de 16 ans. Son manager confirme son rôle de garde-fou : "Elle est jeune. On veille tous à ce que rien de ce qui lui arrive ne lui monte à la tête."

"Grâce à la musique, je vis tellement d'expériences. J'ai dû grandir vite", constate Coely, dont le credo reste pourtant "lentement mais sûrement". Ainsi son premier album "prévu pour 2015-2016", successeur de l'EP Raah The Soulful Yeah "ne sortira pas avant d'être parfait".

Malgré les tournées et le succès naissant, Coely réside toujours chez sa mère, "supercontente" de tout ce qui lui arrive. En attendant de rendre celle-ci encore plus fière "en se mariant selon la tradition congolaise", Coely rêve d'une trajectoire à la Selah Sue ou à la Stromae, ses compatriotes à la stature internationale. "Ce serait cool que le monde entier me connaisse !" dit-elle dans un éclat de rire final. C'est tout le mal qu'on lui souhaite. 

Jeune Afrique