La « douceur angevine », regrettée par Du Bellay, natif de Liré (Maine-et-Loire), lors de son exil romain, ne soulage sans doute pas Garba Touré, originaire de Diré, dans le nord du Mali, de la nostalgie du fleuve Niger. Mais à Angers et dans la salle du Chabada, où le guitariste et les trois autres membres du groupe Songhoy Blues étaient en résidence, début mars, avant de donner un concert, l’ambiance ne donne pas trop le mal du pays.
Comme le rappelait sur scène le chanteur Aliou Touré, quarante années de jumelage lient Angers et Bamako. Une complicité encouragée depuis vingt ans par le Chabada, qui accueille régulièrement la fine fleur des espoirs musicaux maliens.
Révélation des dernières Transmusicales de Rennes, le quatuor réchauffe le club angevin en alternant électricité rocailleuse, danses fluides et ballades mélancoliques. Aliou Touré rappelle que chaque chanson possède son message et que ce « blues songhaï », du nom de leur ethnie du nord du Mali, témoigne de leur histoire. Celle d’une « Music in Exile » (nom de leur album), née de la fuite de leur région natale, provoquée par l’irruption, en 2012, de groupes islamistes armés diabolisant, entre autres, la pratique musicale.
«Les premiers groupes rebelles à entrer dans Diré ont été ceux du MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad), qui n’avaient rien contre les musiciens, se souvient Garba Touré qui, comme ses comparses, se partageait alors entre musique et études universitaires. Mais les islamistes de Ansar Dine les ont ensuite chassés, imposant l’interdiction de fumer, de boire de l’alcool, de jouer de la musique… Je ne fume pas, je ne bois pas, mais comment imaginer un monde sans musique ?»
Garba prend la direction du sud, pour une vie de réfugié, à Bamako. Il y recroise Omar et Aliou, à qui d’autres « déplacés » proposent un jour d’animer un mariage. « On a constitué le groupe à cette occasion, se rappelle le chanteur. On s’est dit qu’on pouvait à la fois apaiser la souffrance des gens en les distrayant, et donner des points de vue, provoquer des débats.»
Coup d’accélérateur
Les Songhoy Blues prennent leurs habitudes dans des clubs de Bamako où ils donnent des concerts mélangeant chansons originales et répertoire populaire. Jusqu’au miraculeux coup d’accélérateur d’Africa Express. Collectif piloté, entre autres, par l’Anglais Damon Albarn, leader de Blur et de Gorillaz, Africa Express milite pour des échanges entre musiciens occidentaux et africains. En 2013, la troupe (Albarn, Brian Eno, le rappeur Ghostpoet, Nick Zinner…) débarque à Bamako pour une action de solidarité avec les musiciens maliens.
Emissaire du collectif et familier de la scène locale, le Français Marc-Antoine Moreau a repéré des artistes et groupes qu’il invite pour une journée d’enregistrements et de collaborations à la Maison des jeunes de la ville. Parmi eux, les Songhoy Blues. «C’est une des premières fois que je voyais un vrai groupe de rock africain », s’enthousiasme celui qui est devenu leur manager. Un coup de foudre partagé par l’Américain Nick Zinner qui accepte de réaliser leur premier album.
A l’écoute de Music in Exile, on se demande si les guitares hérissées de Sougour ou Irganda ne doivent pas leurs distorsions au New-yorkais. «Nick nous a fait profiter de son expérience des studios, insiste Garba Touré, mais il n’a pas touché à notre musique. » Leur musique, ces Songhaï la veulent enracinée dans l’héritage du guitariste pionnier Ali Farka Touré (1939-2006) et sa façon d’entremêler influences américaines et traditions du nord du Mali, considéré comme le berceau originel du blues. D’une sensualité urbaine, leurs chansons doivent aussi beaucoup au takamba, autre style nord-malien à la fluidité hypnotique.
Heureux de voir leur exil se transformer en aventure internationale, les Songhoy Blues s’inquiètent cependant pour leur pays. «Certaines demandes du MNLA me paraissent justes, comme la revendication de Tombouctou, dit Aliou Touré. D’autres moins, comme l’autonomie de l’Azawad.La priorité est que les enfants retournent à l’école et mangent à leur faim. »
Music in Exile de Songhoy Blues, 1 CD Transgressive records/PIAS.
Laetitia Bourgeois, chanteuse du duo FM Laeti. Mélanie Elbaz
Difficile de revenir sur la terre de son enfance sans offrir à ses proches la musique de ses racines. Laetitia Bourgeois, chanteuse du duo FM Laeti, en a fait l’expérience en novembre 2014. Elle venait de publier son deuxième album, For the Music, entre soul et pop, et elle était pressée de présenter son nouveau répertoire (qu’elle proposera les 23 et 24 mars à La Boule noire, à Paris).
La musique qu’elle compose avec François-Marie (FM) Dru marie les influences d’une adolescence passée au Canada, de ses études aux Etats-Unis et de sa vie de costumière pour le cinéma à Paris où elle a écumé les jams de jazz, des bœufs organisés dans les caves des cafés de Pigalle. Mais à Pointe-à-Pitre, terre de ses ancêtres, où elle est invitée à jouer pour l’arrivée de la Route du rhum, sa famille guadeloupéenne ne l’entend pas de cette oreille. Sa tante insiste : « Il faut que tu joues ta chanson Coco[une ballade créole de son précédent album]. Tu vas beaucoup décevoir les gens si tu ne le fais pas. »
Des tropiques au froid polaire
Le bassiste qui remplace au pied levé leur musicien attitré, Christophe « Disco » Minck, ne connaît pas le morceau. Peu importe, il l’apprend. Et le public sur la place de la Victoire lui en est reconnaissant : il continue à danser, malgré les averses, sur sa chanson Wanna Dance, digne des Supremes.
Laetitia Bourgeois, dit Laeti, est née aux Abymes, en Guadeloupe, d’un père batteur dans le groupe zouk Dissonance et d’une mère administratrice d’une école de musique. Après le divorce de ses parents, elle emménage avec ses sœurs à Vancouver, où sa mère s’est remariée à un professeur de musique canadien. Des températures tropicales, elle passe au froid polaire. Sa vie scolaire y est rythmée par ses vingt heures de danse hebdomadaires et la chorale du conservatoire local. « Ma grand-mère guadeloupéenne me disait toujours au téléphone qu’elle ne viendrait jamais me rendre visite dans un pays où il faut plus d’une heure le matin pour démarrer sa voiture », rit-elle encore.
A l’âge adulte, elle choisit un climat tempéré : Paris. Elle y rencontre FM, fils d’un couple de publicitaires qui, comme elle, a suivi des études de musique, dans une université américaine. Ensemble, ils composent des chansons qui puisent dans le jazz et la soul américaine. Mais la Caraïbe n’est jamais très loin : ses sonorités s’entendent sur Tell Mea Story, Rock Matata ou The Cove, récit d’un naufrage sur les côtes jamaïcaines.
Les FM Laeti prétendent faire de la musicothérapie, jouer de la musique pour « faire du bien aux cœurs et aux corps » comme Kassav' chantait Zouk la sé sel médikaman nou ni (le zouk, c’est notre seul médicament). Tenaces, les racines antillaises.
FM Laeti, les 23 et 24 mars à La Boule noire, 120, boulevard Rochechouart, Paris 18e. For the Music, 1CD Pigalle/Sony Music.
Roger Hanin en 2005, dans Navarro. - PUGNET FRANCOIS/TF1/SIPA
L'acteur Roger Hanin, célèbre commissaire Navarro à l'écran et beau-frère de François Mitterrand, est mort mercredi matin d'une détresse respiratoire à l'âge de 89 ans, selon son entourage.
«Il est mort ce matin vers 10 heures à l'hôpital Georges Pompidou à Paris d'une détresse respiratoire», a dit à l'AFP son ami le réalisateur Alexandre Arcady. Roger Hanin «était hospitalisé depuis plusieurs jours», a précisé le réalisateur avec lequel Roger Hanin avait tourné Le Grand Pardon.
Des millions de téléspectateurs pour «Navarro»
Comédien et beau-frère de François Mitterrand, Roger Hanin avait acquis ses galons d'acteur populaire de premier plan en tenant sur TF1 le rôle du célèbre commissaire Navarro pendant plus de 100 épisodes. Il s'était marié en 1959 avec la productrice de cinéma et télévision Christine Gouze-Renal, morte en 2002, soeur de Danielle Mitterrand, devenant le beau-frère du président avec qui il fut intime. Depuis le premier épisode de Navarro, en octobre 1989, des millions de téléspectateurs ont suivi les aventures de ce commissaire divisionnaire incorruptible qui tentait de faire régner l'ordre.
Pour Navarro, Roger Hanin (nom de jeune fille de sa mère) a obtenu le 7 d'Or du meilleur comédien en 1990. Il avait annoncé le 1er novembre 2008, à 83 ans, qu'il mettait un terme à sa carrière d'acteur, sans «amertume, ni nostalgie».
Au cinéma, avec Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Georges Lautner...
Né Roger Lévy le 20 octobre 1925 à Alger, il entame des études de pharmacie avant de faire de la figuration dans un petit film. Enthousiasmé, il s'inscrit au cours d'art dramatique avec René Simon et Michel Vitold. Il va tourner près d'une centaine de films, son imposante stature lui valant d'être cantonné dans des rôles de durs.
L'acteur se fait un nom avec la série des Gorille et du Tigre et joue beaucoup de seconds rôles avec des réalisateurs tels que Luchino Visconti dans Rocco et ses frères (1959), Jules Dassin dans Celui qui doit mourir (1957), ainsi qu'avec Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Georges Lautner ou Edouard Molinaro.
Le succès du « Grand Pardon »
En 1978, Alexandre Arcady lui propose le rôle d'un pied-noir qui, après les événements en Algérie, revient en France. Avec Le coup de Sirocco, Roger Hanin devient l'ambassadeur d'une catégorie de Français. Grâce à Arcady, il connaît de nouveau le succès dans Le grand pardon (1981). Il a lui-même dirigé également des films, comme Le protecteur ou Train d'enfer.
Roger Hanin a également beaucoup joué (Othello, Macbeth, Lucrèce Borgia, Henri IV etc) et mis en scène au théâtre. Il a fondé en 1977 le festival de théâtre Pau, qu'il abandonne en 2005. Depuis 1983, il a écrit une dizaine de romans qui ont trouvé leur public comme L'ours en lambeaux, L'horizon, Les sanglots dans la tête ou Loin de Kharkov.
Il a voté Nicolas Sarkozy en 2007
Déçu par les socialistes et se disant communiste, il avait néanmoins voté Nicolas Sarkozy en 2007.
En 2013, il était entré en conflit avec Danielle Mitterrand : il avait demandé en justice le remboursement de quelque 300.000 euros prêtés à l'épouse de l'ancien président pour payer la caution de son fils Jean-Christophe dans l'affaire de l'Angolagate. Il avait été débouté en 2014.
Son dernier film en date, American Sniper, s’annonce comme le plus grand succès de sa carrière, avec près de 300 millions de dollars de recettes sur le marché américain. A 84 ans, Clint Eastwood a réussi à faire un film commercial sur un épisode dont les Américains n’ont plus envie d’entendre parler : la guerre en Irak. Basé sur la véritable histoire du soldat d’élite Chris Kyle, dont le tableau de chasse s’élève à plus de 255 Irakiens, le film est porté aux nues par le camp « patriotique » qui avait soutenu l’invasion de 2003. La mort du « sniper », abattu à 38 ans par un soldat atteint de stress post-traumatique, a donné une aura à celui que ses camarades appelaient déjà « Légende » de son vivant.
Clint Eastwood vit à Tehama, un domaine privé situé sur les hauteurs de Carmel, villégiature huppée de Californie du Nord. Il reçoit au club-house du golf, près du Pacifique. Accessible, disponible, il parle aussi bien des Oscars (quatre nominations pour American Sniper), que de l’absence de femmes metteurs en scène à Hollywood ou des trois agneaux qui viennent de naître au Mission Ranch, la propriété qu’il a sauvée des promoteurs immobiliers. Le metteur en scène assure que son film a des aspects anti-guerre. Les critiques lui reprochent de glorifier le soldat Kyle, sinon la guerre. Et d’éviter la question des responsabilités de ceux qui l’ont engagée.
Quand on se lance dans un film, on ne sait jamais comment ça va tourner. A la fin, la seule chose que l’on puisse dire est : cela correspond à ce que je voulais faire. Il n’y a pas de règles, et je crois qu’il n’y a pas non plus d’experts capables de prédire ce qui va plaire ou pas. Ce qui m’a attiré dans cette histoire est que ce n’est pas seulement l’histoire d’un guerrier. Il y a aussi un aspect anti-guerre. Le scénario autorise le doute : sur le bien-fondé de notre présence en Irak et sur le fait de risquer des vies. J’aime bien avoir différents points de vue dans une histoire. Les gens peuvent en retirer ce qu’ils veulent.
Pourquoi ce film résonne-t-il autant actuellement ?
Ce qui joue probablement, c’est l’inquiétude dans le monde entier par rapport au terrorisme, y compris les événements récents à Paris. Les gens réalisent que le monde est de plus en plus dangereux. Le gouvernement américain, à commencer par le président, se fait des illusions. Ils ont l’air de penser que c’est juste un accident, un petit groupe de gens. Mais ils sont plus nombreux qu’ils ne le pensent.
Il y a eu pas mal de films sur la guerre en Irak ou en Afghanistan. Mais c’était seulement sur la guerre. Ici, ce n’est pas seulement un film de guerre. C’est aussi sur la famille du soldat, ses doutes, l’angoisse de ne jamais savoir s’il va revenir ou pas. Quand on tourne une histoire de guerre, c’est toujours spectaculaire. Combattre entraîne des émotions intenses. Ce film montre les deux aspects : la bataille, et la difficulté de revenir à la maison voir la famille, les enfants… Ce sont ces conflits intérieurs qui rendent les histoires intéressantes. Pas les histoires où les personnages sont héroïques de la première à la dernière minute.
Le film a relancé l’affrontement entre le camp anti-guerre et les « patriotes » qui défendent les actions de Chris Kyle, le sniper aux 255 morts irakiens. La virulence des réactions ne montre-t-elle pas que les leçons de la guerre n’ont pas été tirées aux Etats-Unis ?
Je n’étais pas un grand partisan de la guerre en Irak. A l’époque, je me disais, « Saddam Hussein est un type horrible mais il y a tellement de pays qui sont dirigés par un bad guy : on sait quand on commence mais quand est-ce qu’on s’arrête ? » C’était pareil pour l’Afghanistan : les Britanniques ont essayé d’intervenir il y a longtemps et ils n’ont pas réussi. Les Russes l’ont tenté pendant dix ans, et ça n’a pas marché non plus. Et eux, ils avaient moins de problèmes d’accès que nous, qui avons dû payer un pays qui ne nous aime pas comme le Pakistan 1 milliard de dollars par an pour transiter par son territoire. Tout cela n’a pas de sens.
Et maintenant ? Est-ce que la guerre en valait la peine ?
Si c’est pour y aller pendant peu de temps et se retirer aussitôt pour faire autre chose, c’est sacrifier beaucoup de vies pour pas grand-chose. Il me semble qu’il y a toujours des gens qui sont pour et des gens qui sont contre. Même pendant la seconde guerre mondiale, beaucoup de gens étaient opposés à ce que les Etats-Unis se mêlent d’aller aider l’Europe puisque, nous, nous vivons ici. C’était une vision simpliste. Il y a un grand retour de bâton maintenant aux Etats-Unis par rapport à la guerre. Les gens sont préoccupés par le fait que les soldats de retour du conflit ne sont pas bien traités ou sont mal soignés ou incompris. Dans le film, Bradley Cooper voit les gens qui regardent le sport à la télé, et il se dit : « Il y a une guerre là-bas et tout le monde s’en fiche. » Ce n’est pas que les gens s’en fichent délibérément, mais ils sont occupés ; la guerre dure depuis trop longtemps.
Chris Kyle est rentré d’Irak en 2009. La semaine dernière, Barack Obama a demandé au Congrès l’autorisation de recourir à la force contre l’Etat islamique. Voilà les Etats-Unis de retour en Irak. A quoi ont servi les faits d’armes du sniper ?
J’apprécie les hommes et les femmes qui sont volontaires pour aller faire ce travail. J’espère juste qu’ils ne sont pas exposés au danger pour des raisons de politique politicienne ou d’ambitions personnelles.
Les critiques vous reprochent de glorifier le tireur sans aborder la question des responsabilités. Qui les envoie ces soldats ?
Je ne sais pas qui les envoie. Je ne blâme personne. Chacun pense qu’il agit pour des raisons humanitaires. J’ai toujours eu des doutes sur l’idée d’apporter la démocratie dans les autres pays. Ce n’est peut-être pas le système qu’ils veulent ou qui leur convient. Je ne pense pas que nous devrions prendre des décisions pour le monde entier. J’ai toujours penché du côté libertarien : pour un gouvernement plus petit et qui laisse les gens en paix.
Sienna Miller dans le rôle de Taya, l'épouse de Chris Kyle, dans « American Sniper », de Clint Eastwood. WARNER BROS./KEITH BERNSTEIN
Avez-vous rencontré Chris Kyle, le sniper, avant sa mort ?
Non. J’étais en train de lire le livre, quand j’ai reçu un coup de fil de Greg Silverman (l’un des directeurs de la Warner), qui m’a demandé si je connaissais l’histoire et si ça m’intéressait de la tourner. Un an après la mort de Chris Kyle, je suis allée rencontrer sa femme Taya. Je n’arrivais pas à trouver d’actrice pour jouer son rôle. Mme Kyle nous a beaucoup aidés. Elle a ouvert les placards, montré les affaires militaires qui appartenaient à Chris. Elle a même donné ses casquettes à Bradley Cooper. Quand je suis rentré, j’ai choisi Sienna Miller. Elle m’a paru avoir la même énergie.
Sur Iwo Jima, vous aviez choisi de présenter aussi le versant japonais de la guerre. C’est quelque chose auquel vous avez pensé pour l’Irak ?
Dans Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima, j’ai essayé de montrer ce que c’est que d’être l’homme de la rue à qui l’on dit d’aller quelque part et de défendre un endroit dont il ne connaît rien – et dont il n’a strictement rien à faire. Ce serait envisageable de raconter la guerre côté irakien. Mais dans ce film-ci, ça s’y prêterait mal. C’est l’histoire de Chris Kyle. Cela dit, j’ai essayé de ne pas faire de Mustafa (le sniper syrien, contrepartie de l’Américain), un personnage repoussant ou cruel. Sa femme est très belle. Il a un enfant.
Dans son livre, Chris Kyle ne consacre que trois lignes à Mustafa. Vous en avez fait un rival.
Nous avons eu d’autres sources que le livre pour le film. Taya, les parents de Chris pour les scènes d’enfance. Il y avait un type qui était vraiment surnommé « Le Boucher ». Et il y avait vraiment un sniper qui était censé être très performant et qui s’appelait Mustafa. Est-ce que Chris est entré en compétition avec lui ? Je ne sais pas. Mais il est vrai qu’il l’a tué et à 1,6 km de distance. L’aspect personnel, c’est pour les besoins de l’histoire.
Quel est le rôle de l’épouse de Chris ? Elle lui demande de revenir au foyer mais elle n’a pas l’air de comprendre d’où il doit réussir à revenir.
Elle comprend, dans une certaine mesure. Elle lui dit : « Tu en as fait assez. C’est le tour des suivants. » Même chose quand il va à l’hôpital voir son camarade Biggles, qui a été blessé au visage. Chris dit : « Je vais y retourner, je vais démolir ces types. » Biggles lui dit : « Non, tu as fait ta part ». Mais lui, il répond : « Non, non, il faut que je le fasse. Tu es mon frère. » Bradley Cooper a un tel regard, que le camarade préfère laisser tomber. Est-ce que Chris croit qu’il doit absolument y retourner – et c’est une conviction mal placée – ou n’est-il pas en réalité obsédé ? Je crois que Chris Kyle est devenu obsédé. Il voulait protéger ses camarades, mais qui sait ? Il se peut aussi qu’il aimait tuer tout simplement. Il pratiquait la chasse, la tuerie légalisée. Le jeu le plus intéressant au monde serait de chasser non pas l’animal mais un autre humain… C’est le genre de questions que j’aime laisser ouvertes. Les gens peuvent remplir les blancs avec la réponse qui leur convient. Ce n’est pas un film où on s’assied, et c’est à prendre ou à laisser. Vous pouvez en faire ce que vous voulez. C’est pour cela que les gens sortent avec des tas d’opinions très différentes. Cela le rend plus intéressant.
Bradley Cooper et Clint Eastwood sur le tournage d’« American Sniper ». WARNER BROS./KEITH BERNSTEIN
Avez-vous connu la guerre ?
J’ai été appelé en 1951 pour aller en Corée. J’avais 21 ans. Avant d’être envoyé sur place, je suis allé voir mes parents, qui habitaient Seattle à l’époque. Au retour, j’ai pris un avion militaire qui a eu un problème mécanique. On s’est écrasés en mer au large de San Francisco. Le pilote croyait que je m’étais noyé, et moi pareil pour lui. Il y a eu quelques heures un peu difficiles… Mais le lendemain, j’ai réussi à toucher terre et j’ai fait de l’auto-stop pour rentrer à la base, à Fort Ord, juste à côté d’ici. La marine m’a demandé de rester là, en attendant de témoigner sur l’accident. En attendant, j’ai été affecté à la piscine. J’enseignais la natation et les techniques de survie en mer. Finalement je ne suis jamais parti en Corée. Et je me suis dit que si j’arrivais un jour à gagner quelques dollars, je m’installerais ici à Carmel.
Comment interprétez vous la mort de Chris Kyle, tué par un autre soldat souffrant de syndrome post-traumatique ?
Je me suis beaucoup posé la question : qu’est-ce que je fais avec la fin de l’histoire ? Est-ce que je montre comment il a été tué, et c’est une terrible façon de conclure ? Ou est-ce que je termine sur l’ironie qui veut « qu’aucune bonne action ne reste impunie »,comme dit le proverbe ? Kyle aidait les soldats blessés à essayer de surmonter leur stress post-traumatique en les amenant au stand de tir, et à travers la camaraderie à remonter leur estime de soi. C’était aussi pour lui un moyen de se soigner lui-même. L’une de mes scènes favorites, c’est celle avec le psychiatre. Celui-ci lui demande s’il y a des choses qu’il regrette d’avoir faites en Irak. Chris répond qu’il regrette seulement de ne pas avoir pu sauver plus de camarades. Mais il y a un silence, et dans son expression, on voit que le psychiatre a touché une corde sensible. Ce sont des éléments comme ceux-là qui font que le film n’est pas juste un film de guerre avec des tonnes de fusillades et d’aspects techniques.
Quel est votre film de guerre favori ?
J’ai grandi en regardant des films d’action. Quand j’étais petit, mon père m’a emmené voir Sergent York (1941). C’était un sniper de la première guerre mondiale. Un chasseur de dindes de l’Arkansas ou de je ne sais où et un excellent tireur. Howard Hawks en avait fait un film. Il y a aussi un petit film de Samuel Fuller sur la guerre de Corée, appelé Steel Helmet (1951). Et plus récemment le Hurt Locker, de Kathryn Bigelow.
Quel est votre prochain film ?
Aucun ! Je me suis promis de prendre six mois sans travailler. J’ai fait deux films cette année : Jersey Boys, et celui-ci. Ma fille vient d’avoir 18 ans. Le dernier jour du tournage, je me suis dit : « Le pire qui pourrait m’arriver maintenant, c’est que quelqu’un m’apporte un scénario qui soit vraiment bon. » Cela fait soixante-deux ans ou soixante-trois ans, peu importe, que je suis dans l’industrie cinématographique, quarante-cinq ans que je fais de la mise en scène. Peut-être trop longtemps aux yeux de certains, mais ça m’est égal.
Visite d'Oxmo Puccino, ambassadeur de l'Unicef, à l'école nationale de Pernier à Pétionville (Haïti). MICHAEL ZUMSTEIN / UNICEF
« Oxmo Puccino, 40 ans, rappeur pendant longtemps, aujourd’hui “poétiseur” et ambassadeur de l’Unicef. » Voila comment se présente le Parisien le 16 janvier, à Port-au-Prince, devant une assemblée d’adolescents haïtiens. L’artiste a forgé ce néologisme, « poétiseur », contraction de poète et de synthétiseur, pour parler de son métier de conteur, d’écrivain, de chansonnier. Avec le trompettiste Ibrahim Maalouf, il joue à la Philharmonie de Paris, du 5 au 8 février, leur adaptation d’Alice au pays des merveilles, créée en 2011 au Festival d’Ile-de-France.
Trois semaines plus tôt, il est en Haïti pour sa troisième mission sur le terrain avec l’ONG qu’il a rejointe en 2009. Port-au-Prince est alors en ébullition. Il n’y a plus de gouvernement, des manifestants demandent la démission du président Michel Martelly, et l’ONU a fait passer son niveau de sécurité à trois sur une échelle de cinq. Cinq ans après le tremblement de terre qui a coûté la vie à 220 000 personnes, le pays est encore fébrile.
Oxmo Puccino est là, notamment, pour constater les résultats obtenus contre la malnutrition et aider à la scolarisation des enfants. Marié à une Guadeloupéenne, avec qui il est parent d’une petite fille de 6 ans, le rappeur vient souvent dans l’île voisine des Caraïbes. Mais à Haïti, c’est un peu le Mali de ses parents qu’il retrouve : «C’est la même ambiance dans les rues, la même misère, mais ce n’est pas comparable, ce ne sont pas les mêmes raisons, pas les mêmes histoires, confie l’artiste, qui n’a connu le pays où il est né et qu’il a quitté à l’âge d’un an qu’après un premier voyage, à l’aube de ses 30 ans. En Afrique, il y a une triste constance, alors que Haïti est marquée par des dates dramatiques, climatiques, cataclysmiques. C’est comme si chaque tragédie était un nouveau départ à zéro. »
Devenus les domestiques des adultes qui les ont accueillis
Parce que ce vendredi-là est troublé par des manifestations dans Port-au-Prince, une dizaine d’adolescents repérés par quatre ONG se sont déplacés dans les locaux de l’Unicef à Pétionville pour présenter à Oxmo Puccino leur lobbying auprès des parlementaires. Les jeunes, âgés de 13 ans à 19 ans, font du porte-à-porte dans leurs quartiers pour promouvoir les droits des enfants, recueillir leurs doléances… Devant l’artiste, ils énumèrent la longue liste des maltraitances dans leurs établissements scolaires, publics et privés, racontent les copains qui ne vont pas à l’école parce que, orphelins, ils sont devenus les domestiques des adultes qui les ont accueillis. Le rappeur est sonné, assommé : « C’est un long monologue. A la première difficulté énoncée, j’ai compris que leur situation était insoluble. Il va falloir des générations. C’est aussi ce que j’ai appris avec l’Unicef. Il y a des problèmes qu’on ne peut résoudre qu’avec de l’argent ou de la bonne volonté. »
Ces jeunes Haïtiens rappellent à Oxmo Puccino ceux avec lesquels il travaille lors d’ateliers d’écriture, dans les lycées du 19e arrondissement de Paris où il a grandi : « Ce sont des adolescents formés par Internet, par la télévision. Ils ne croient plus en rien, n’ont plus de modèle… » Avec Courte Echelle, l’association de ses deux frères, basketteur professionnel et entrepreneur, il a animé, cette année, un atelier d’écriture au lycée Armand-Carrel sur les relations hommes-femmes : « Quand j’ai lu leur premier texte, j’étais catastrophé. Pour les filles, les hommes étaient tous des salauds. Pour les garçons, les femmes étaient toutes des michetonneuses, qui ne pensent qu’à l’argent. Je leur ai dit : “C’est trop tôt pour être désespérés. Si vous continuez comme ça, vous êtes foutus.” J’essaie de leur faire comprendre que le langage les représente bien plus qu’ils ne le pensent : “Il ne faut pas vous étonner de ne recevoir que de la noirceur quand vous parlez gris. Si vous voulez un peu de lumière, commencez par en mettre dans vos mots.” »
« Ecoutez, essayez de comprendre »
L’auteur de L’Enfant seul, L’amour est mort ou de 365 Jours – textes qu’il déclame sur scène aujourd’hui en trio acoustique – dit « avoir été sauvé » par ses rencontres, l’éducation de ses parents, son père serrurier et sa mère auxiliaire de vie… Et par cette expression, le rap, qu’il pratique depuis plus de vingt ans et qui lui a fait découvrir la littérature de Chester Himes, de Donald Goines. « On ne fait pas assez attention au rap qu’écoutent les jeunes, déplore l’artiste. Il n’y a pas meilleur indicateur. Si vous vous plaignez du rap qu’écoutent vos ados, discutez avec eux : pourquoi l’aiment-ils alors que, vous, il vous dérange ? Essayez de comprendre ce qui se passe dans leur tête, c’est vital. »
Dans le 4 x 4 qui l’emmène d’un camp de déplacés à une des écoles reconstruites par l’Unicef, la radio crache les dernières infos sur les attentats français de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Oxmo Puccino n’a pas voulu réagir publiquement à ces événements : « Il faut davantage penser dans ces moments-là que parler. Je me méfie des réactions sous le coup de l’émotion. Ça demande du recul. Ranger sa part de chagrin, mettre son ego de côté, oublier ses propres malheurs. Se poser la question de “Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?”. Cultiver sa lumière, coûte que coûte. L’enjeu n’est même plus de rendre le monde meilleur, mais qu’il devienne moins pire. »
Oxmo Puccino s’intéresse désormais à d’autres formes d’écriture : les longs-métrages, le théâtre, les romans, les nouvelles, les séries télé. « Ecrire une chanson, je le fais en dix minutes, aujourd’hui », prétend-il. A Port-au-Prince, il en fait la démonstration après voir fait la connaissance d’Elvire Durozeau, la soixantaine joyeuse, qui raconte comment elle a accueilli sept enfants en plus des trois qu’elle a eus avec son mari médecin. Directrice d’un orphelinat à 22 ans, elle l’a quitté pour prendre en charge des prématurés, des filles-mères et leurs bébés. Dans la foulée de leur rencontre, Oxmo Puccino écrit : « Mme Durozeau n’aime pas l’orphelinat, bien que les enfants y coupent leur faim par portion de grumeaux avec un peu de sauce, des bananes et des œufs, trois fois par semaine. Les enfants mangent mais ne sont pas nourris, alors Madame Durozeau est partie : “Des bébés ne doivent pas être affamés d’amour sinon ils ne sourient plus.” »
Le rappeur se dit moins décontenancé par les enfants que par les adolescents, dont la désespérance l’attriste. Un désenchantement qui ne guette pas, cependant, la centaine de chanceux, âgés de 9 à 19 ans, et de toutes origines sociales, qui l’entoureront à la Philharmonie. La moitié d’entre eux chante dans les chœurs de la Maîtrise de Radio France, l’autre joue dans l’orchestre des jeunes du Conservatoire de Paris, menés par la baguette magique d’Ibrahim Maalouf.
En concert (avec Ibrahim Maalouf) du 5 au 8 février, à 20 heures, à la Philharmonie de Paris, 211, avenue Jean Jaurès, Paris 19e. Le 30 mai au Zénith de Paris.
Stéphanie Binet (Port-au-Prince (Haïti), envoyée spéciale) Journaliste au Monde