Aimé Césaire : « Il est bien plus difficile d’être un homme libre que d’être un esclave »

A l’occasion de la disparition d’Aimé Césaire, nous publions cette interview recueillie par notre ami Khalid Chraibi, en avril 1965 à Paris, à l’occasion de la création, au théâtre de l’Odéon de Paris, de la pièce d’Aimé Césaire « La Tragédie du Roi Christophe », dans une mise en scène de Jean Marie Serreau. Cette pièce avait précédemment été présentée à Berlin, Venise, Salzburg, Vienne et Bruxelles. La pensée du grand poète et dramaturge qu’était Aimé Césaire est toujours d’actualité sur de nombreuses questions qui nous intéressent aujourd’hui.

 
 
 
 

A l’occasion de la disparition d’Aimé Césaire, nous publions cette interview recueillie par notre ami Khalid Chraibi, en avril 1965 à Paris, à l’occasion de la création, au théâtre de l’Odéon de Paris, de la pièce d’Aimé Césaire « La Tragédie du Roi Christophe », dans une mise en scène de Jean Marie Serreau. Cette pièce avait précédemment été présentée à Berlin, Venise, Salzburg, Vienne et Bruxelles. La pensée du grand poète et dramaturge qu’était Aimé Césaire est toujours d’actualité sur de nombreuses questions qui nous intéressent aujourd’hui.

La Tragédie du Roi Christophe, malgré les scènes de détente quila parsèment, est une pièce extrêmement dure. Historiquement, elle retrace un épisode authentique de l’Histoire d’Haïti, mais souvent, on a l’impression que, par-delà Haïti, c’est à l’Afrique moderne que le
Roi Christophe s’adresse. Que représente pour vous cette pièce ?

Tout d’abord, je désire insister sur le fait que la
tragédie du Roi Christophe représente un épisode authentique de l’Histoire d’Haïti. En France, beaucoup de gens m’interrogent sur le Roi et croient que c’est une histoire imaginaire. Il n’en est rien. Nous avons une documentation extrêmement détaillée sur le règne du Roi
Christophe, les ruines de la Citadelle qu’il a construite pourcommémorer à tout jamais la libération d’Haïti existent encore.

La pièce respecte scrupuleusement l’histoire, les événements, au point que beaucoup de mots prononcés par Christophe sont historiques, parfois rapportés tels quels. C’est donc une pièce haïtienne, Antillaise avant tout. J’ai même essayé de donner à la langue française cette couleur antillaise, à la fois dans le vocabulaire et la syntaxe. Cette atmosphère authentique, on la retrouve aussi dans une certaine emphase, très caractéristique de la vie politique haïtienne.

Cela, pour mettre en garde contre les analogies trop rapides. Mais, il est clair que par-delà Haïti, le Roi Christophe de ma pièce s’adresse à l’Afrique(indirectement, si vous voulez). J’ai été frappé moi-même,
et si j’ai choisi ce sujet, c’est pour cela, par l’intérêt que l’épisode du Roi Christophe présente, et les analogies qui existent entre les problèmes qu’il eut à résoudre et ceux auxquels doivent faire face les pays sous-développés.

Aucune analogie n’est totale, mais en fait le Roi Christophe, c’est un peu l’homme d’Etat aux prises avec les problèmes de l’indépendance réalisée, quand il faut édifier l’Etat : c’est à ce moment-là que se présentent les grands problèmes : liberté, démocratie ou autocratie, les relations entre le « leader » et le « peuple », le grave problème du choix des idéologies, le problème de la différentiation en classes sociales de la population. Le Roi Christophe est aux prises avec tout cela, et dramatiquement, il échoue, car il n’est pas préparé à cela... Il est un esclave révolté, un homme de sang et d’orgueil, mais malgré ses bonnes intentions, il échoue.

Je ne cache pas, dans ma pièce, ses faiblesses ni ses ridicules, mais ne le condamne pas, car par-delà son ridicule, il y a l’amour qu’il porte à son « peuple » (je n’aime pas ce terme, mais il n’y en a pas d’autre !), et l’orgueil collectif qu’il veut rendre à ses concitoyens
humiliés par la colonisation. Son aventure est tragique : il s’isole, un fossé se creuse entre lui et la population, et il se retrouve seul. Or, c’est là le problème de la condition de l’homme politique dans les pays sous-développés, et en Afrique particulièrement. Je n’ai pas
voulu faire une pièce didactique, dont l’objet essentiel serait « d’enseigner », ... ce qui ne signifie pas non plus qu’on ne puisse pas en tirer la leçon.

On me demande souvent : « Etes-vous Christophien ou non ? » . La réponse n’est pas simple. Je suis choqué par toute une série d’attitudes du Roi Christophe, qui a un côté « nouveau riche », un côté « Monsieur Jourdain ». Et puis, par les moyens extrêmement brutaux, le côté « despote » du personnage qui ne peut avoir mon
approbation. Mais le Roi Christophe n’est pas un héros, c’est un homme, dans toute sa complexité, et c’est cela qui est dramatique, pathétique. L’originalité de ma pièce, c’est de montrer l’aspect multiple des gens. On peut ne vouloir voir dans le Roi Christophe que son ridicule, ces ducs de la Marmelade qu’il nomme à sa « Cour », et
dire : « Eh bien, voyez les nègres ! ». Ce que j’ai voulu faire, c’est expliquer ces singeries humainement, et on s’aperçoit alors qu’il y a une démarche qui ne manque pas de pathétique ni de grandeur. En fin de compte, c’est ce côté pathétique, « grand », qui émerge le plus.

Le Roi Christophe est un esclave, et ses démarches sont maladroites, ridicules parfois, mais attendrissantes. Ces démarches, je les comprends. Et il y a surtout la tragédie de l’homme qui dit : « On nous vola nos noms ». Car, moi-même, mon nom, qu’a-t-il d’authentique par rapport à moi ?

Ce que j’ai voulu, c’est, par-delà le ridicule, retrouver et expliquer la démarche humaine. Car, il est très facile de se moquer des Haïtiens qui ont de « drôles de noms », tous ces Toussaint, etc., mais il ne faut pas oublier que ces noms, ces sobriquets (Trou Bonbon, Tape-à-l’œil...) ce sont les Français qui les ont donnés aux Antillais.

Vous parlez du Roi Christophe avec respect pour sa souffrance, mais avec amour aussi, bien qu’il soit le « tyran ». A ce sujet, un des personnages de votre pièce dit, et cela explique le drame du Roi Christophe : « L’Histoire pour passer n’a parfois qu’une voie. Et tous
l’empruntent... si bien que celles de la liberté et de l’esclavage se confondraient. » Cette affirmation est très grave, à notre époque caractérisée par le « mythe du Chef ». Voudriez-vous, pour éviter tout malentendu, nous expliquer plus en détail votre pensée ?

Le problème de la mystique du Chef est en effet
extrêmement grave. Lénine, c’est aussi le chef, si vous voulez. Mais il ne faut pas de malentendu : Christophe échoue ; et c’est parce qu’il a pris la mystique du chef, qu’il s’est isolé, qu’il n’a pas suffisamment tenu compte de son peuple, qu’il échoue. Parce qu’il ne manifeste pas de « compréhension », comme dit un des personnages.
Pourquoi alors la pièce est-elle un hymne à Christophe ? C’est parce que, malgré toutes ses erreurs, ses faiblesses, c’est un homme qui a voulu la grandeur de son peuple, qui a voulu réhabiliter sa race, parce qu’il était porté, dans ses actes, par une grandiose aspiration
à la dignité.

C’est un homme très ambigu, mais très important en ce qu’il constitue une articulation historique : c’est un homme de transition. Je n’ai pas voulu simplifier, j’ai voulu montrer les choses dans leur ambiguïté. Lénine lui aussi, qui comprenait cet aspect ambigu des hommes, a parlé en termes élogieux de certains hommes de l’Histoire
qui étaient de grands féodaux, mais qui étaient aussi des libérateurs de leur peuple.

En dehors du côté politique du Roi Christophe, il y a le côté humain : c’est le problème de l’homme seul, de l’action, du tragique de la condition humaine. Mais il y a aussi le côté religieux et métaphysique, qui ne ressort pas à la lecture de la pièce, mais que j’ai accusé à la représentation sur scène : il y a l’existence d’une
lutte secrète. Remarquez le couple Christophe-Hugonin. Tout le monde y voit un côté shakespearien : roi et bouffon. Mais plus profondément, il faudrait partir d’un côté africain. Christophe, l’homme dur, est la
représentation du Dieu « SHANGO », le grand « Dieu du ciel » de la mythologie du Dahomey, du Brésil et de Haïti. C’est le « tonnerre », Dieu très violent, mais bienfaisant et rajeunisseur : il est l’orage, qui est violent, mais qui féconde la terre en apportant la pluie
bienfaisante. Extraordinairement, Shango est le seul Dieu de la mythologie qui se tue : il se pend.

L’autre aspect des choses est représenté dans cette mythologie par un Dieu-clown, que les Anglais appellent « trickster » (qui joue des tours), incarné dans la pièce par le « bouffon » Hugonin. C’est un Dieu malin qui, sous son caractère ironique, représente l’autre aspect, complémentaire, des choses. C’est la lutte de l’esprit
ironique contre l’esprit sérieux. Or, Christophe s’est suicidé, et Hugonin devient fou. Le « bouffon » qui devient fou, c’est cela la tragédie, aussi, dans son horreur.

Vous avez écrit, en introduction à votre pièce :« Les pays coloniaux conquièrent leur indépendance, là est l’épopée.L’indépendance conquise, ici commence la tragédie. » Voudriez-vous nous commenter cette pensée ?

Effectivement, la lutte pour l’indépendance est glorieuse, magnifique. Mais, je dirais que c’est « relativement facile ». Qu’on ne se méprenne pas sur ma pensée. La lutte pour l’indépendance coûte beaucoup de sang et de larmes, c’est un acte héroïque, mais c’est « facile » comparé aux problèmes qu’il faut résoudre, une fois l’indépendance conquise. La lutte est épique, mais
avec du courage et de l’enthousiasme, c’est réalisable. C’est l’épopée. Après l’indépendance, c’est la tragédie. Car, c’est à ce moment-là, et les gens devraient s’en rendre compte, que la lutte difficile commence, que la lutte pour la libération prend son sens. A ce moment-là, on lutte pour soi-même, il n’y a plus d’alibi possible,
l’homme est aux prises avec lui-même.

C’est là le côté le plus viril de la lutte, mais aussi le plus dur.Car l’esclave, à la limite, n’a pas de responsabilités :théoriquement, il se contente de faire le travail qu’on lui ordonne de faire, de manger et de dormir.

Naturellement, il est bien plus difficile d’être un homme libre que d’être un esclave. Mais toute la dignité de l’homme vient de ce qu’il préfère la liberté difficile à l’esclavage et la soumission faciles. C’est de cela que les pays nouvellement indépendants doivent prendre
conscience, c’est de cela que le Roi Christophe a pris conscience... Sekou Touré a très bien exprimé cela en répondant au Général de Gaulle : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans
l’esclavage. »


Votre œuvre, l’une des plus profondément originales du Tiers Monde et des temps modernes d’une manière générale, trouve son inspiration la plus puissante dans les racines les plus « authentiques » de Haïti et de sa culture, mais c’est en même temps une œuvre extrêmement difficile et élaborée du point de vue artistique. C’est l’un des points les plus délicats de l’art contemporain du Tiers Monde : l’art doit-il d’abord chercher à être accessible au grand public, ou bien l’artiste doit-il faire son travail « en artiste », sans faire de concessions aux contingences de
son époque ?

Votre question est extrêmement intéressante, et soulève un problème très important. Je vais essayer d’y répondre. Tout d’abord, bien que mon œuvre soit « haïtienne », je suis Martiniquais, non Haïtien. Mais je suis « Antillais » surtout (les Antilles englobant Haïti, la Martinique, etc. Haïti m’a intéressé parce qu’elle a l’histoire la plus mouvementée, la plus passionnante, la plus glorieuse, la plus malheureuse aussi. Savez-vous que Haïti est la première colonie noire à s’être battue pour son indépendance puis, une fois son indépendance conquise, à prendre le régime de république ? Cela se passait à la fin du 18è s. Et pourtant, actuellement, le peuple haïtien est l’un des peuples les plus malheureux, à cause de la
situation que vous connaissez. J’ai été fasciné par Haïti, parce que c’est une sorte « d’œil grossissant » pour toutes les Antilles, et pour l’Afrique aussi, et en étudiant l’histoire d’ Haïti, on pourrait avoir une idée de tous les problèmes du Tiers-Monde.

En ce qui concerne votre question sur l’œuvre « difficile », c’est un problème esthétique extrêmement important. Difficile ? Vous dirais-je qu’à mon avis, cela n’est pas entièrement, totalement vrai ? En ce qui
concerne mon œuvre, en particulier mon recueil de poèmes « Cahier d’un retour au pays natal », je dois vous dire que ce qui m’a toujours frappé, c’est que malgré leur caractère de prime abord « ésotérique », mes lecteurs les plus compréhensifs sont des gens du peuple. Il y a
des milliers d’Africains qui connaissent par cœur de grands extraits du « Cahier d’un retour... », et pourtant c’est une œuvre difficile. Les hommes de culture française, occidentale, sont ceux qui parlent le
plus de la difficulté de mon œuvre. Cette œuvre rejoint, par ses démarches, les démarches de la pensée dite « primitive ».

Des gens disent : « c’est du surréalisme ». Mais alors, beaucoup de paysans africains font du surréalisme sans le savoir, car la pensée africaine n’est pas analytique, sa démarche est synthétique, analogique et métaphorique. C’est cela le « surréalisme ». Le surréalisme est opposé à la tendance analytique occidentale, mais est conforme à la pensée africaine. Vous avez l’exemple de cet Africain,
Amos Tutola, homme du peuple qui était concierge dans un hôtel, et qui s’est mis à écrire des œuvres d’une poésie et d’une fraîcheur extraordinaires, toutes en métaphores. S’il était sorti de l’université, on aurait dit : « c’est un surréaliste ». Le développement de la culture occidentale s’est fait au détriment du sens de l’image, et on est très surpris de voir combien mon œuvre,dite difficile par les intellectuels, est relative.

Mais il y a un problème malgré tout, et c’est pour cela que, depuis quelque temps, je me suis dirigé vers l’art théâtral. Pour moi, le théâtre est le moyen de sortir de la contradiction que vous signalez, et de mettre la poésie à la portée des masses, de « donner à voir » comme dirait Eluard. Le théâtre, c’est la mise à la portée du peuple
de la poésie.

Le théâtre est très important dans nos pays sous-développés, il y a dans ces pays une faim de théâtre. Car ce sont des pays quis’interrogent. Autrefois, ils étaient soumis à une domination étrangère, ils subissaient leur sort. Maintenant, ce sont eux qui forgent leur destinée, et mettent en question, et le théâtre est la mise en question de la vie par elle-même. Avec l’indépendance, le
Tiers-Monde est arrivé à l’âge où l’on s’interroge sur soi-même, et c’est là l’âge du théâtre.

Arthur Miller a écrit : « L’art se doit de témoigner sous peine de tomber dans l’artifice et la complaisance. Quand je parle de l’art en tant que témoin, c’est simplement pour lui rendre sa fonction première, qui est d’ouvrir les yeux à la vie et non pas de procurer un
faux réconfort. » Cela, c’est le thème de « l’art engagé », un des thèmes les plus discutés du Tiers-Monde. Quels commentaires feriez-vous à propos de cette citation ?

Je suis tout à fait d’accord avec cette phrase de Miller et, à ma manière, je considère que je témoigne. Le Roi Christophe est un témoignage. « Ouvrir les yeux à la vie », comme dit Miller, c’est ce que je disais tout à l’heure : « la vie qui prend conscience d’elle-même et fait prendre conscience (par le théâtre). » Je suis rigoureusement « engagé » et ne conçois pas qu’un artiste du Tiers-Monde ne soit pas engagé. Cela ne signifie pas que l’engagement permet d’éviter les problèmes esthétiques qui se posent à l’artiste, mais l’engagement est nécessaire. Je ne conçois même pas que nous ne puissions pas l’être. Je ne conçois pas que l’artiste puisse rester un spectateur indifférent, refusant de prendre une option.

Mais, attention à la notion d’engagement : engagement ne signifie pas pour l’artiste être engagé dans un parti politique, avoir sa carte de membre, et son numéro. Etre engagé, cela signifie, pour l’artiste, être inséré dans son contexte social, être la chair du peuple, vivre
les problèmes de son pays avec intensité, et en rendre témoignage. Pour citer un maghrébin, Kateb Yacine par exemple est un hommeabsolument représentatif. Son œuvre reflète les souffrances du peuple algérien qui lutte pour la libération, elle porte témoignage. C’est cela l’engagement. Toute œuvre d’art, d’ailleurs, à condition d’être profonde, porte témoignage, et elle ne le peut que si elle estvraiment vécue, sous-tendue par tout le drame intérieur de l’écrivain,qui résulte de l’engagement. Kateb Yacine, c’est l’Algérie.

Ce qu’il faut distinguer, c’est les niveaux de l’engagement. L’engagement politique est un niveau. Mais ce n’est pas le seul niveau. Le deuxième niveau est celui de l’engagement de l’écrivain, et cet engagement est plus fort encore. Il faut fixer l’engagement de l’écrivain à son propre niveau. Si cela n’était pas vrai, alors
Dostoïevski ne serait pas un artiste engagé, à cause de ses attitudes politiques. Et pourtant, Dostoïevski est un artiste engagé, qui porte témoignage, parce que nul n’a exprimé de manière aussi profonde la réalité du peuple russe.

Je lutte là contre une conception trop primaire et schématique del’engagement, et contre la littérature des « mots d’ordre », la littérature « dirigée » qu’on a pu voir naître dans certains pays.L’artiste doit être suffisamment engagé dans sa situation pour vivre dramatiquement à lui tout seul les problèmes de son peuple. Dans cette
optique, Kateb Yacine porte tout le drame du peuple algérien, tout comme Kafka portait le drame du peuple juif. C’est cela l’art engagé.

Propos recueillis par Khalid Chraibi

 

Il était une fois Le Petit musée de Fifi Niane, la BICIGUI, Ebola, voilà..

Dans le cadre du partenariat entre la Banque pour le commerce et l’industrie de Guinée (Bicigui) et le Petit musée de Guinée, la deuxième édition du trophée Protecteur des arts et de la culture doté du prix ‘‘Bicigui, amie des arts’’, avec pour thème : ‘‘Tous unis contre Ebola’’ a été lancé  mardi 9 décembre au siège de ladite banque à Almamya dans la commune de Kaloum.

Outre la délégation gouvernementale conduite par le Premier ministre, la cérémonie a connu la présence des Ambassadeurs de France et d’Allemagne, ainsi que plusieurs mordus de l’art et de la culture

Né de la volonté de fédérer les efforts des artistes guinéens dans la lutte contre ce fléau pour ainsi permettre d’amplifier le message de sensibilisation nationale contre l’épidémie d’Ebola. Le centre  photographique comme outil de transmission d’un message est tout à fait pertinent, évalue le concours  à sa juste valeur  le vice-président du jury, M. André Pontana avant de  mettre un accent particulier sur l’importance d’une image comme vecteur visuel de communication, de constitution et de persuasion.

Le Premier ministre, Mohamed Saïd Fofana a tout d’abord remercié les organisateurs de cet évènement pour ainsi contribuer aux efforts du gouvernement et de ses partenaires dans la lutte contre la fièvre virale qui sévit au pays depuis près d’un an.

Il a ensuite remercié et félicité les artistes photographes pour leur implication à cette lutte. Car, dit-il, la photo en dit plus que le discours. C’est pourquoi, Mohamed Saïd Fofana exhorte les autres secteurs de la vie nationale à se lever comme  il a été déjà le cas pour qu’ensemble, ‘’on puisse démontrer l’opinion nationale et internationale que nous sommes capables de regarder ce virus en face et lui déclarer la guerre ensemble’’.

Le thème ‘’Tous unis contre Ebola’’ est d’actualité, a indiqué Abdoulaye Sow, responsable de communication et qualité de la Bicigui. Il mobilise tout le peuple et les partenaires pour vaincre à  jamais ce fléau.

Basé sur le concept art et dynamisme social en Guinée,  le thème de cette 2e édition  se veut encore plus original et en adéquation avec la mobilisation contre l’épidémie Ebola.

Pour Fifi Tamsir Niane, directrice du Petit musée de Guinée, la photographie est l’expression d’une vision d’actualité dans un contexte de crise. Celle-ci , explique-t-elle, se manifeste par le choix du cadre intègre, du graphisme ; et transmet un message.

Pour l’édition cette année, plus de deux cents photos produites par un ensemble de 50 photographes amateurs et professionnels de Conakry et de l’intérieur du pays sont en lice. ‘’Les œuvres des lauréats seront exposées dans des villes de l’intérieur du pays, et hors des frontières guinéennes en vue de  montrer  qu’avec Ebola, nous réussissons à nous battre et à vivre du quotidien’’, a renchéri Fifi Tamsir Niane.

Présente en Guinée depuis novembre 1985, la Bicigui est le premier réseau bancaire avec  plus  de 26 agences à travers le pays, 320 collaborateurs offrant des services de qualité aux institutionnels, professionnels, entreprises publiques et privées et des particuliers.  Elle est active dans l’accomplissement et l’accompagnement de projets sociaux ayant un impact dans l’amélioration des conditions de vie des populations guinéennes. Ce qui,  à coup sûr, fait d’elle, une véritable banque citoyenne œuvrant en Guinée.

Elle entend également être reconnue comme acteur majeur dans l’accompagnement de l’art et de la culture en Guinée.

Sidy BAH, pour VisionGuinee.Info

Face au djihadisme, la force de l'art

Avec " Timbuktu ", Abderrahmane Sissako signe le premier film qui prend la mesure des horreurs perpétrées au nom de l'islam radical


L'extension du domaine djihadiste depuis une quinzaine d'années met à mal l'idée qu'on se fait de l'humanité. On a, à ce titre, longtemps attendu le film qui prendrait la mesure artistique – et non seulement sociologique, politique ou spectaculaire – de ce phénomène des confins. L'œuvre qui remplirait la gageure de faire esthétiquement exister une manifestation aussi peu soucieuse, elle, des représentations de l'humanité.

Vieux dilemme de l'art confronté à la monstruosité. Comment la saisir sans la trahir ou se trahir soi-même ? Comment la restituer sans s'y abîmer ? Comment la transmettre sans l'édulcorer ? Peu d'œuvres y seront parvenues, quel que soit le nom dont le crime se pare devant l'Histoire  : la loi dans Antigone (Sophocle), la guerre dans Les Désastres de la guerre (Goya) ou Guernica (Picasso), le génocide dans Shoah (Claude Lanzmann) ou S21 (Rithy Panh), l'humiliation dans Chronique d'une disparition (Elia Suleiman).

Ce grand film de l'horreur djihadiste, le voici donc sur les écrans avec Timbuktu, d'Abderrahmane Sissako. Un mot de l'auteur. Mauritanien d'origine, élevé au Mali, formé au cinéma en Union soviétique, installé à Paris, Sissako n'accroche que quatre longs-métrages – La Vie sur terre (1998), En attendant le bonheur (2002), Bamako (2006) et Timbuktu (2014) – à une carrière inaugurée en  1989. Quand on sait l'immense talent qui est le sien, un constat aussi parcimonieux fait enrager. Le côté positif, c'est que chacun de ses films est comme le concentré d'un long mûrissement qui infuse dans votre tête de manière inoubliable. Cela tient à la manière qu'a Sissako de filmer le monde, nouant image et récit en une cristalline dentelle tendue au-dessus de l'abîme. Déchirante force de ce cinéma, qui tient dans sa fragilité. Terrassante beauté de ce cinéma, qui tient dans sa précarité. Il en va ainsi de Timbuktu, qui ajoute à une exceptionnelle qualité artistique les résonances funestes de l'actualité.

Intelligence et beauté

Nous sommes à Tombouctou, au Mali. Selon toute vraisemblance, l'action se déroule entre l'été 2012 et le début de l'année 2013, période durant laquelle une coalition de groupes salafistes (AQMI, Ansar Eddine…) s'empare du Nord-Mali et par conséquent de la "  Perle du désert  ", Tombouctou. Ces forces y ont supplanté le MNLA, mouvement insurrectionnel touareg qui avait pris la ville en avril, et en seront elles-mêmes chassées par les armées française et malienne en janvier  2013. Ces quelques mois auront permis aux islamistes radicaux d'imposer la charia, de brûler les mausolées des saints et des manuscrits précieux, de faire régner la terreur et de se livrer aux pires exactions au nom de la foi.

Le metteur en scène nous expose à cet état d'exception par deux voies parallèles qui finissent par se croiser tragiquement. La mainmise des islamistes sur la ville telle un grand éteignoir. Le destin d'une lumineuse famille touareg vivant à ses abords, dont l'homme sera condamné à mort pour avoir tué accidentellement un pêcheur. Et voilà tout. Le reste n'est qu'intelligence et beauté. Intelligence de la représentation des bourreaux, moins diabolisés (ce qui reviendrait à dire divinisés) que remis à leur place d'hommes. Grotesques, cyniques, hypocrites. Sourds et aveugles au mal qu'ils commettent.

Le fanatisme comme registre terrifiant de la bêtise. Et la bêtise comme intarissable et universelle source d'humour : l'ex-rappeur belge qui ramène au gag tous ses essais de vidéo propagande ; l'homme au mégaphone qui tourne en ville, égrenant tant et si bien les interdits qu'il ne sait plus quoi interdire  ; le croyant qui clope en cachette  ; le groupe de djihadistes français qui s'écharpent sur Zidane ou Messi. Mais, sous l'humour, l'horreur tapie vous saute à la gorge lorsqu'on fouette au sang une jeune femme surprise à chanter, lorsqu'on lapide un couple coupable d'on ne sait quoi, lorsqu'on tue avec le sentiment du devoir un père de famille innocent.

Face à ce cloaque de l'idiotie et de la terreur rayonne la beauté de ceux qu'on écrase et qui résistent par l'esprit  : Kidane et Satima, ce couple touareg à la dignité et à la grâce éclatantes, qui regarde la tête haute ses oppresseurs, cette possédée vaudou qui insulte les empêcheurs de tourner en rond, ces adolescents qui jouent un match de foot sans ballon, cet imam qui rappelle courageusement les valeurs de tolérance de l'islam.

On reprochera à tort au réalisateur ce qui pourrait apparaître comme un manichéisme. L'enjeu plastique du film recouvre sa dimension morale  : les bourreaux sont laids parce qu'ils ne savent rien faire d'autre qu'insulter et détruire la beauté du monde et des hommes. Les victimes sont belles parce qu'elles sont la protestation vivante, incarnée, contre cet assèchement délibéré, sans doute désespéré, de la vie. Voyez la séquence d'ouverture, qui dit tout. Travelling latéral sur une gazelle qui vole silencieusement au-dessus de la terre, puis le son éclate sur ses poursuivants armés qui vocifèrent et la visent depuis des trucks lourdement équipés.

De quel côté vous rangez-vous ? Sans grands discours, l'affaire se joue physiquement, pour l'essentiel au niveau du cadre. Légitime est ce qui contribue à le rendre habitable, harmonieux, partageable. Illégitime est ce qui l'obstrue, le force, lui fait violence. C'est tout simple. Dans un film qui tend à ce point vers la douceur et l'équilibre, les brutes s'excluent d'elles-mêmes du paysage. Le Dieu du cinéma les vomit. Il bénit en revanche Sissako, qui fait exploser dans ce film à tableaux couleur de sable tout un bouquet de réminiscences. Sergio Leone (duel au soleil en plan lointain), Jacques Tati (mégaphone crachotant des consignes incompréhensibles), Djibril Diop Mambety (le motard masqué et vengeur), Jean Rouch (la sorcière au poulet du fleuve Niger). Autant d'esprits tutélaires qui éclairent là où le monde s'enténèbre.

Jacques Mandelbaum

Film franco-mauritanien d'Abderrahmane Sissako. Avec Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki, Abel Jafri, Fatoumata Diawara, Hichem Yacoubi (1  h  37).

© Le Monde

 

 

On n’arrête pas de voler la mort de Steve Biko

 Lettre de Johannesburg.C’était une de ces nuits capables d’obscurcir les journées, dans la monotonie de l’oppression raciale. En 1977, l’Afrique du Sud est un pays où la mort, elle aussi, a une couleur. L’année précédente, une insurrection a éclaté à Soweto. C’est la seule bonne nouvelle. Depuis quelque temps, le mouvement de lutte contre l’apartheid a été aplati par une répression sauvage. La plupart des leaders de l’ANC sont en exil ou en prison.
Steve Biko en 1977.

Derrière le feu qui reprend à Soweto, il y a les idées d’un homme. Il s’appelle Steve Biko. Il a créé le mouvement du Black Consciousness. Il redonne envie de lutter, d’être digne. Il n’est certes pas le philosophe parfait, mais il est séduisant, d’une élégance intellectuelle qui attire le respect. La police le hait. On l’a arrêté le 18 août. Depuis, il a été mis au secret et on le bat. Cela dure depuis des jours. En cette nuit de septembre, il agonise, nu, menotté, sur le plateau arrière d’une Land Rover de la police qui parcourt tranquillement les 1 200 km de route entre Port Elizabeth, sur la côte sud du pays, et Pretoria.

Unité particulièrement brutale

A l’arrivée, on le jette à même le sol d’une autre cellule. Le 12 septembre, c’est fini. Les autorités annoncent que le détenu est mort des suites d’une grève de la faim. Toujours ce culot ricanant, ce « foutage de gueule » comme un dernier coup. Plus tard, les policiers qui l’ont battu à mort seront, bien entendu, innocentés.

Et de l’autopsie pratiquée par un groupe de médecins, on n’entendra plus parler. Donald Woods, un journaliste blanc, ami de Biko, va se faufiler à l’intérieur de la morgue juste après, et prend un cliché du corps. Le visage déformé du leader du Black Consciousness deviendra l’une des images fortes de la répression sud-africaine. Mais de rapport, point.

La dépouille de Steve Biko, assassiné en 1977 par la police sud-africaine à force de tortures et de passage à tabac.

Avec le temps, on a fini par apprendre l’essentiel de ce qu’a enduré Steve Biko après son arrestation. Xolela Mangcu, universitaire et auteur, a résumé ses derniers jours dans une biographie*. Ce n’est pas beau à lire, mais c’est la vérité et, à tout prendre, une chose à ne pas perdre de vue pour qui juge l’Afrique du Sud aujourd’hui en oubliant que ces faits ne remontent pas à la dernière glaciation.

A Port Elizabeth où il avait été transféré, Steve Biko a échoué au Sanlam Building, où opérait une unité particulièrement spéciale, particulièrement brutale, des services de police. Il a été sommé de rester debout, quoi qu’il advînt.

Il était nu, déjà. Il va le rester des jours et des jours. On le passe à tabac chaque fois qu’il s’effondre. Un policier a l’idée de l’accrocher par ses menottes, par les mains et les pieds, à la grille de la cellule. Ainsi restait-il enfin debout, comme on le lui avait ordonné.

Après ces multiples mauvais traitements, de quoi est-il décédé, à la fin ? La question touche à l’histoire de l’Afrique du Sud, à l’intimité de la famille Biko, et aussi à l’éventualité de poursuites, un jour, des policiers survivants. L’absence de rapport d’autopsie, à cet égard, constituait donc un triple manque.

Ceci jusqu’au 1er décembre, lorsque la maison de vente aux enchères sud-africaine Westgate Walding annonce par surprise sur son catalogue en ligne la mise à l’encan du lot 101 : ce rapport, deux pièces jointes et un autre rapport d’autopsie concernant un autre martyr de l’époque, Ahmed Timol, défenestré par la police.

Hémorragie cérébrale

Une heure avant qu’elle ait lieu, une action du fils de Steve, Nkosinathi Biko, devant la Haute Cour de Johannesburg, bloque la vente in extremis. Reste à comprendre d’où sort ce document. A-t-il été volé récemment dans les archives de l’université de Witwatersrand où l’autopsie avait été menée, comme l’affirme Nkosinathi Biko ? Il semble plutôt qu’il ait été caché dès l’origine par l’un des médecins ayant participé à l’examen post mortem. Le texte est signé du docteur Sydney Neville Proctor, notamment la partie relative à l’état du cerveau de Steve Biko, mort sans doute d’une hémorragie cérébrale. Mais c’est un autre médecin qui a subtilisé l’original ou établi une copie.

Le docteur Jonathan Gluckman avait été choisi par la famille Biko pour figurer dans l’équipe représentant le corps médical lors de l’autopsie. Il avait alors reçu des menaces de mort. Effrayé, il n’aurait pas diffusé le rapport de 43 pages tapé sur du papier vert pâle. Il aurait même eu peur de le conserver, préférant le confier à sa secrétaire de l’époque, une certaine Maureen Steele, pour qu’elle le cache. Avant de l’oublier. Mme Steele est décédée récemment. Ce sont ses enfants qui en ont hérité et décidé de mettre le document aux enchères. Prix de départ 70 000 rands (5 000 euros). Le rapport, dont les héritiers Steele affirment qu’il s’agit d’une « copie », est toujours entre les mains de la maison d’enchères. Nkosinathi Biko, qui préside la Fondation Steve-Biko, leur a donné jusqu’au 8 décembre pour le confier à son organisme, dédié à la mémoire de son père mais aussi à l’édification générale, et à présenter leurs excuses pour s’être mis sur le chemin de l’Histoire de leur pays, motivés par des raisons mercantiles.

* Biko, A Biography, Trafelberg, 2012 (non traduit).


Afrique du Sud : la deuxième mort de Mandela

La nouvelle mode à Jo'burg : se faire tatouer le portrait de Madiba. © Gianluigi Guercia/AFP

Il y a un an, le 5 décembre, disparaissait l'icône de la lutte antiapartheid. Au-delà de l'image pieuse du combattant de la liberté, que reste-t-il de son héritage politique et moral ?

Les prophètes de malheur se sont trompés. Lourdement. Avec un an de recul, force est de constater que la mort de Nelson Mandela n'a déclenché ni les violences de masse ni les bouleversements politiques que certains esprits chagrins prédisaient à l'Afrique du Sud. Après ce moment de recueillement national que furent ses funérailles, la vie a repris son cours, paisible malgré les difficultés.

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Et le pays a prouvé que ses fondations étaient beaucoup plus solides que d'aucuns l'imaginaient. Certes, ses problèmes et ses injustices, intrinsèquement liées à son système, demeurent profondément enracinés. Trop, en tout cas, pour qu'un seul homme, fût-il le grand Madiba, puisse les résoudre comme par enchantement.

Cet homme providentiel appartient désormais à l'Histoire. Celle, légendaire, de la lutte triomphante contre le régime de l'apartheid. C'est un "symbole", un "Jésus noir", une "icône", comme le disent souvent ses compatriotes. Autant de dithyrambes qui relèvent davantage de la croyance en un mythe fondateur que de l'admiration raisonnée pour l'homme d'action exceptionnel qu'il a été.

Son image a donc été omniprésente ce 5 décembre, jour de commémoration de sa mort, à l'occasion de laquelle les autorités avaient demandé aux Sud-Africains d'arborer des tee-shirts à son effigie. À Johannesburg, aujourd'hui, la mode est au tatouage de son portrait. "Pour ne pas l'oublier", répondent ceux qui l'"ont dans la peau". Craindraient-ils que cela n'arrive ?

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Tel un Che Guevara, dont le mythe mondial perdure bien des années après sa mort, la figure de Mandela est devenue un emblème. Car l'Afrique du Sud se réveille doucement - et avec la gueule de bois - de la grande fête arrosée d'espoir que furent les années 1990, lorsque l'on pensait assister à la naissance d'une nouvelle nation Arc-en-Ciel. Les inégalités ne cessent de se creuser, la croissance est lente, le chômage n'a jamais été aussi massif et la construction d'une société unie, transcendant les couleurs de peau, progresse très lentement... quand elle ne donne pas des signes de recul.

Une Afrique du Sud du chacun pour soi

La publication du "Baromètre de la réconciliation", un sondage que l'Institut pour la justice et la réconciliation réalise chaque année (et paru cette fois la veille de l'anniversaire de la mort de Mandela), a fait l'effet d'une douche froide. Car ce rapport, qui mesure depuis une décennie l'évolution des relations entre Sud-Africains, montre que ces derniers semblent avoir perdu l'envie de se mélanger. Le désir de bâtir "une Afrique du Sud unie à partir de tous ses groupes", qui recueillait 72,9 % d'approbation en 2003, n'enthousiasme plus que 55 % des personnes interrogées en 2013. Et cette chute s'est accélérée depuis trois ans.

Le sentiment d'être "avant tout sud-africain" ? Il régresse lui aussi. Certes, les sondés qui côtoient des compatriotes issus d'une communauté différente de la leur et disent se sentir en confiance avec eux sont de plus en plus nombreux. Cette évolution est néanmoins surtout sensible dans les milieux les plus aisés... et ne signifie pas forcément qu'ils en ont davantage envie. Ainsi, seuls 20,1 % des Noirs souhaitent être plus souvent en contact avec les autres groupes (contre 31,2 % en 2003). Une idée qui séduit seulement 11,7 % des Blancs (contre 15,9 % il y a dix ans).

Dérive d'une certaine élite

Et que dire du leader de cette Afrique du Sud du chacun pour soi ! Jacob Zuma est presque aussi universellement méprisé que Mandela était admiré. Il l'est évidemment de la droite blanche et des partis libéraux centristes, comme l'Alliance démocratique, la principale formation d'opposition. Mais également - c'est relativement nouveau - de la gauche noire, incarnée par Winnie Madikizela-Mandela, ex-épouse de Mandela, qui n'en finit plus de revendiquer son nom, et Julius Malema le trublion, dont le parti, Combattants pour la liberté économique (EEF), ne perd jamais une occasion de perturber les apparitions du président à l'Assemblée nationale.

Ces protestataires - qui ne sont pas eux-mêmes exempts de tout reproche - dénoncent avant tout la dérive d'une certaine élite du Congrès national africain (ANC, le parti de Mandela), qui profite de son pouvoir pour s'arroger des privilèges, comme l'immense résidence de Jacob Zuma dans son village de Nkandla, rénovée de fond en comble à grands coups d'investissements publics.

Contre toutes ces dérives, Mandela n'aura finalement pas pu faire grand-chose, à supposer qu'il en ait véritablement eu conscience. Retiré de la vie publique depuis 2004, il avait progressivement perdu sa lucidité. Et comme Graça Machel, sa dernière épouse, l'a révélé au quotidien britannique The Guardian, certaines nouvelles lui étaient épargnées. "Cela faisait quelques années que je protégeais Madiba. Je ne voulais pas qu'il soit au courant de tout ce qui se passait parce que cela l'aurait attristé. Il en aurait souffert, alors qu'il n'aurait pas pu faire grand-chose", a-t-elle expliqué. Le mythe Mandela était bel et bien détaché de la réalité sud-africaine depuis plusieurs années.

Par Pierre Boisselet

Jeune Afrique