Francophonie. Qui pour succéder à Abdou Diouf ?

  • Abdou Diouf en visite à l'Elysée, le 20 novembre. | EPA

Au menu du 15e sommet de la Francophonie ce week-end à Dakar, la succession d'Abdou Diouf, la situation des femmes et des jeunes. En coulisses, Ebola et le Burkina Faso.

 Les chefs d'Etat doivent désigner ce week-end à Dakar le successeur d'Abdou Diouf, à la tête de l'Organisation internationale de la Francophonie.

L'OIF compte 57 Etats membres et 20 pays observateurs pour 274 millions de locuteurs à travers le monde. Cinq candidats sont en lice lors de ce sommet. En coulisses, les dossiers Ebola et le Burkina Faso s'ajouteront au menu.

Avec le départ d'Abdou Diouf, une page se tourne

« Il n'y a pas de candidat qui s'impose pour succéder à cette personnalité exceptionnelle », résume un responsable gouvernemental français sous couvert d'anonymat.

« L'après-Diouf est une vraie page blanche. Tout peut arriver, y compris une candidature de dernière minute », renchérit une source proche de l'OIF.

Sous la férule pendant douze ans de l'ex-président sénégalais, l'OIF, jusqu'alors connue pour ses missions de coopération dans le développement et de soutien à la langue française, a gagné en poids politique. Grâce notamment à la diplomatie d'influence pratiquée dans les crises africaines par M. Diouf auprès de ses anciens pairs.

Ses réseaux tissés avec les instances internationales, de la Banque mondiale à l'ONU, ont aussi fait du secrétaire général un incontournable relais entre les pays du Nord et du Sud.

Un budget qui stagne

Mais l'OIF, lancée en 1970 avec l'ambition d'être un « Commonwealth à la française », doit continuer à prouver sa valeur ajoutée, à l'heure où la crise économique dans les pays du Nord pousse les gouvernements à restreindre leurs financements.

Le budget annuel de l'OIF (84 millions d'euros) patine et la France, premier bailleur devant le Canada et la Belgique, a diminué de 20% son financement cette année.

Lire : Les mots de la Francophonie

Pas de candidat favori

De l'avis général, aucun candidat au secrétariat général ne dispose du carnet d'adresses ni du charisme d'Abdou Diouf pour donner du poids à l'OIF.

La Canadienne d'origine haïtienne Michaelle Jean, 57 ans, ex-gouverneure générale, semble toutefois avoir une longueur d'avance sur ses concurrents, grâce à une active campagne pour une stratégie économique de la francophonie, en particulier en Afrique où vivront 85% des 700 millions de francophones d'ici 2050.

Mais certains rejettent sa candidature. « Un secrétaire général non africain pourrait être perçu comme une défaite diplomatique africaine », souligne un diplomate du continent.

Une règle non écrite veut que le secrétaire général soit issu d'un pays du Sud - certains estiment même qu'il doit rester une chasse gardée africaine - et que l'administrateur (actuellement le Québécois Clément Duhaime) vienne du Nord.

Du coup, certains militent pour l'ancien président burundais Pierre Buyoya (1987-1993, 1996-2003), seul ex-chef d'Etat en lice, en dépit de son passé d'ancien putschiste.

En lice aussi l'ex-Premier ministre mauricien, Jean-Claude De Lestrac, secrétaire général de la Commission de l'Océan indien, l'écrivain et actuel ambassadeur du Congo à Paris Henri Lopes, et l'Equato-Guinéen Agustin Nze Nfumu.

Ils seront départagés au terme de discussions à huis clos, sans vote.

Parmi les éventuelles surprises de dernière minute, le nom de Jack Lang, ancien ministre français de la Culture aujourd'hui à la tête de l'Institut du monde arabe à Paris, a circulé dans certains médias.

Les femmes et les jeunes au coeur du débat

A l'affiche du 15e sommet, les femmes et les jeunes seront au menu des débats. « La jeunesse est un dossier chaud en Afrique, comme l'a montré la situation au Burkina Faso: les jeunes urbanisés sans emploi sont une bombe à retardement », souligne une source proche de l'OIF, basée à Paris.

En coulisses, les dossiers Ebola et Burkina Faso

En coulisses, le changement de régime à Ouagadougou sera de toutes les discussions.

En poste depuis 1987, Blaise Compaoré a été contraint de quitter le pouvoir fin octobre sous la pression de la rue et de l'armée après avoir annoncé un projet de révision constitutionnelle destiné à lui permettre de briguer un nouveau mandat. Cet épisode inédit a laissé songeur plus d'un chef d'Etat africain.

La communauté internationale, qui avait menacé le pays de sanctions si le président intérimaire était un militaire, s'interroge sur la marge de manoeuvre de l'ex-diplomate nommé à sa tête, Michel Kafando, face au lieutenant-colonel Isaac Zida, qui reste l'homme fort du pays.

Le sommet abordera aussi l'épidémie d'Ebola qui touche deux pays francophones, la Guinée et le Mali.

A Dakar, des opposants au sommet font déjà entendre leurs voix. « L'OIF est une organisation qui ne sert qu'à asseoir la diplomatie française au niveau international et n'est pas acceptable », a ainsi dénoncé Malick Noël Seck, coordinateur du collectif « Front contre la Francophonie ».

 
 
Ouest France

Sommet de Dakar : à quoi sert la Francophonie au juste ?

 
 
 
 
Dakar est en effervescence. Ce 29 novembre s’ouvre le XVe sommet de la Francophonie qui réunit 77 pays et près de 40 chefs d’Etat et de gouvernement. De plus en plus, l’instance s’affirme comme une force politique. Mais pêche sur l’adoption d’un grand projet qui pourrait susciter l’adhésion populaire. Et même après deux rencontres organisées à Dakar, les populations restent bouche bée sur la quintessence de la Francophonie. 
 
Lancée au lendemain de la décolonisation par quatre pères fondateurs, le sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Tunisien Habib Bourguiba, le Nigérien Hamani Diori et le Cambodgien Norodom Sihanouk, la Francophonie, qui réunit ceux qui ont le français en partage, s’est fixée comme objectif, selon sa charte, d’aider à l’instauration de la démocratie, à favoriser la paix,  soutenir les droits de l’homme et renforcer la coopération en vue de favoriser l’essor économique. « La francophonie, comme institution, a été crée en 1970 à Niamey et portait le nom d’Agence de coopération culturelle et technique (Actt) et est devenu Organisation intergouvernemental de la francophonie en 1998 et en 2005 Organisation internationale de la francophonie (Oif) qui regroupe 77 pays et de gouvernement. Il y a une diversité de pays qui n’ont pas forcement le français comme langue de base comme le Qatar, la Roumanie, Guinée Equatoriale mais qui en font partie », a expliqué Maguèye Touré, Directeur de la Francophonie.
 
Mais à quoi peut bien nous servir la Francophonie dans un contexte de mondialisation ou de plus en plus les africains se ruent vers l’anglais ? Au-delà de la boutade selon laquelle une manifestation de cette envergure ne sert en réalité qu’à choisir avant tout l’endroit où devra se tenir le prochain sommet, que peut-on réellement espérer de cet objectif de défense et de promotion de la langue française qui rassemble 274 millions de locuteurs répartis dans les cinq continents.
 
« L’Oif est considéré actuellement comme 2e organisation la plus importante au monde après les Nations-Unies, justifie Maguèye Touré. C’est une multinationale et comme disait l’autre, toutes les multinationales sont un mal nécessaire.  Tout le monde critique par exemple les Nations-Unies, mais on est content qu’il existe ». Il explique que l’Oif intervient dans tous les pays traversés par des guerres ou crises postélectoraux. Depuis l’avènement d’Abdou Diouf au secrétariat général de l’organisation, la francophonie a changé. «Elle a pris une très grande dimension politique avec l’élection  de deux politiques, Butros Butros Ghali et Abdou Diouf. Et depuis, que ce soit au Mali, Madagascar ou récemment au Burkina, l’Oif intervient dans tous les conflits de la sous-région, souligne-t-il. Il y a une réelle diplomatie d’influence qu’exerce la francophonie. »
 
Avec son statut d’ancien chef d’Etat, ses réseaux, son influence en Afrique et son indication personnelle, Diouf a transformé la francophonie en véritable appareil  politique. Et a démontré qu’elle pouvait être un interlocuteur valable et un véritable instrument de médiation. Au cours de son magistère, il est parvenu à apaiser les tensions avec l’ancien président sud africain Thabo Mbeki et le français Pierre André Wiltzer, à  dénouer une crise institutionnelle aux Comores, à prendre part en Côte d’Ivoire aux accords de Marcoussi en 2006 et dans la crise postélectorale en 2010, en Haïti au lendemain du séisme pour tenter de calmer les esprits, au Burkina Faso quand le feu couvait avec la Mauritanie qui l’a accusé d’avoir fomenté un coup d’Etat à Nouakchott, et plus récemment au Mali ou encore au Burkina Faso pour permettre une transition réussie. Selon le Directeur de la francophonie, les médiations sont nombreuses, seulement, elles ne sont pas médiatisées à outrance.
 
En termes de gain économique, Maguèye Touré, estime « qu’on ne peut pas le mesurer de manière immédiate. Mais avec les délégations des 77 pays,  il y pas moins de 4000 à 5000 personnes que nous allons loger dans des hôtels, des sociétés de location de voiture et  de restauration  qui vont être sollicités ». Le tourisme ne s’en portera que mieux. Mais pour le membre de l’organisation, le bon point de la Francophonie c’est surtout la notoriété que le Sénégal, organisateur pour la deuxième fois du sommet, va gagner. « Il y avait beaucoup de pays qui avaient postulé mais le Sénégal a été choisi. Cela montre que notre pays jouit d’un certain respect de cette institution, juge-t-il. Et on aura une exposition mondiale médiatique qu’on ne peut pas quantifier ». Et rien que pour cela, pense-t-il, le pari de l’organisation est gagné.
 
seneweb

 

« Exhibit B », une évocation des « zoos humains » qui scandalise

 

"Exhibit B", de Brett Bailey au Festival d'Avignon, le 11 juillet 2013.

Une femme, dite la « Vénus noire », tournant sur un podium, exhibée aux regards comme un phénomène de foire. Une « odalisque » assise nue sur le lit de la chambre d’un officier français à Brazzaville, chaîne au cou. Une autre femme, tenant dans ses mains un panier rempli des mains coupées par le colonisateur belge aux esclaves qui ne rapportaient pas leur quota de latex…

Depuis 2010, l’artiste sud-africain, blanc de peau, Brett Bailey, à la fois metteur en scène et plasticien, présente dans toute l’Europe Exhibit B, une série de douze tableaux-performances représentant des scènes issues de l’histoire coloniale et postcoloniale. Troublante, dérangeante, l’œuvre l’est d’autant plus que les performeurs noirs présents dans ces tableaux vivants mettent le spectateur/visiteur (blanc, en grande majorité) en position de voyeur : obligé de regarder en face une histoire coloniale encore mal digérée. Mais obligé, aussi, de regarder ces performeurs noirs (amateurs, et recrutés localement) comme leurs ancêtres l’ont été dans les « zoos humains » et les foires jusqu’au début du XXe siècle.

Lire aussi : Brett Bailey, Africa remix

L'artiste sud-africain Brett Bailey à Montreuil-sous-Bois, le 17 novembre 2014.

Depuis quatre ans, l’installation a été présentée un peu partout en Europe, à Vienne (Autriche), à Bruxelles, à Avignon (Le Monde du 15 juillet 2013), à Paris (au 104, en novembre 2013), sans faire l’objet de polémiques. Partout elle a été un choc émotionnel. Le public n’avait – à juste titre – pas le moindre doute sur le sens du message délivré par l’artiste quant à l’idéologie colonialiste.

Mais à Berlin, déjà, en octobre 2012, certaines formations d’extrême-gauche se sont émues de la position dans laquelle se retrouvaient les performeurs. La controverse a véritablement commencé quand Exhibit B est arrivé au Royaume-Uni, au Festival d’Edimbourg en août, puis à Londres, où l’installation devait être présentée au Barbican Centre en septembre, et où elle a été déprogrammée à la suite de pressions accusant l’œuvre de racisme.

"Exhibit B", de Brett Bailey au Festival d'Avignon, le 11 juillet 2013.

Une pétition pour interdire l’œuvre

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La suite : Le Monde

 

Fabienne Darge
Journaliste au Monde

L'Afrique du Sud dans l'objectif 1/4 : saisir Johannesburg (Dossier Médiapart)

Il y a un an, mourait Nelson Mandela. A l'occasion d'une série de documentaires diffusés sur Arte, nous vous proposons de croiser l'histoire de l'Afrique du Sud à travers les regards de photographes engagés. Premier court film signé Nathalie Masduraud et Valérie Urréa : Johannesburg avec Guy Tillim (né en 1962) et Thandile Zwelibanzi (né en 1987).

Un an après la mort de Nelson Mandela, Arte diffuse ce dimanche 30 novembre à 17h35, le documentaire de Nathalie Masduraud et Valérie Urréa Afrique du Sud, portraits chromatiques, un film qui prend le parti de l'engagement des photoreporters pour écrire une histoire du pays de l'apartheid et mener une réflexion sur le pouvoir de l’image. A cette occasion, Mediapart sort de ses archives quatre courts films, réalisées par les mêmes auteures, proposant sept regards de photographes sur la ville, la violence, le chez-soi et l'identité.

Dès la fin de l'apartheid, en 1991, Johannesburg a attiré ceux que le pays avait auparavant bannis. Aujourd'hui peuplée de 4,5 millions d'habitants (dont plus d'un tiers de sans-emploi), la capitale économique sud-africaine enchaîne les plans de rénovation urbaine, portée par l'ambition de son maire, Parks Tau, d'en faire « le New York de l'Afrique ». Ce film croise l'histoire et le regard de deux photographes : d'une part, Guy Tillim, qui s'est installé à Hillbrow, autrefois quartier blanc résidentiel où résidait sa grand-mère, aujourd’hui ghetto noir au cœur de la métropole ; d'autre part, Thandile Zwelibanzi qui, en saisissant le portrait de vendeurs à la sauvette, « s'approprie avec eux des lieux où durant l'apartheid, ils ne pouvaient pas vivre ».

Lire aussi

Guy Tillim, livre Jo'burg (parution en 2005, tirage épuisé). Dans les années 1980, alors âgé d'à peine 20 ans, Guy Tillim comprend que la photographie peut être un moyen de lutter contre le gouffre racial que le régime ségrégationniste a creusé dans son pays. Peu après la fin de l'apartheid, il s'installe durant cinq mois à Hillbrow, ex-quartier blanc où vivait sa grand-mère et devenu l'un des plus durs de Johannesburg. Dans ces immeubles délabrés, il réussit à vaincre les réticences des habitants pour entrer dans certains appartements et saisir la violence aujourd'hui encore à l'œuvre. Lire aussi ici, sur le site de la galerie qui le représente au Cap.

Thandile Zwelibanzi, série Still Existences. Thandile Zwelibanzi est né en 1987, quatre ans avant la fin de l'apartheid. Petit, il était fasciné par la ville qu'il voyait de loin. Sa série sur les vendeurs à la sauvette l'amène au cœur de la capitale, là où les Noirs disparaissent encore à l'arrivée de la police. Dans ce « chaos », qui est aussi « mouvement » dans la ville, dans l'Histoire.
Lire aussi ici, une interview du photographe sur le site Mahala
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  • Cette série de quatre films, produite par Axe Sud et Arte, s'inscrit dans le cadre d'un projet transmédia dont le temps fort est la diffusion dimanche 30 novembre à 17h35 du documentaire de 52 minutes, Afrique du Sud, portraits chromatiques (écrit et réalisé par Nathalie Masduraud et Valérie Urréa), qui raconte l’histoire contemporaine de l’Afrique du Sud à travers l’objectif des principaux photographes documentaires de ce pays. Quarante ans d’histoire vécue et documentée par des hommes et des femmes engagés. 
  • Par ailleurs, Arte diffusera samedi 29 novembre à 11h35, Nelson Mandela, le réconciliateur, et le mardi 9 décembre à 23h45  Afrique du Sud, génération post-apartheid.
  • (Suite à Médiapart)

 

 

Sa Majesté le sexe

 

 
Porcelaine melon articulée (Chine, vers 1900). Longueur 60 mm, largeur 48 mm.

On s’en doutait : depuis la reine Victoria, l’Angleterre a ­con­quis quelques libertés en matière de sexualité. «  Undress your mind  » (« Déshabillez votre ­esprit »), enjoignent ces temps-ci des affiches apposées dans tous les couloirs du métro de Londres. Elles conduisent les curieux vers l’exposition intitulée «  The Institute of Sexology. Undress Your Mind  » (« L’institut de sexologie. Déshabillez votre ­esprit »), qui vient d’ouvrir, pour un an, à la Wellcome Collection. Là, un immeuble 1930 aussi colossal que méconnu, à deux pas de la gare de Saint Pancras, abrite les collections d’objets et de documents sur le thème du corps humain amassés par Henry Wellcome, le fondateur, en 1880, d’un laboratoire pharmaceutique. Celui-ci est aujourd’hui intégré dans le géant britannique GlaxoSmithKline.

Autant dire qu’au-delà de son marketing aguicheur, cette manifestation n’est pas spécialement tournée vers la gaudriole. De fait, il est rare de voir dans un tel lieu autant de visiteurs – l’entrée est gratuite – penchés ­silencieusement et pensivement sur des vitrines et de longs cartels explicatifs. Le fascinant bric-à-brac sexuel réuni là auraitpourtant de quoi provoquer instantanément l’arrêt cardiaque chez les persécuteurs d’Oscar Wilde et autres agents de la répression d’une libre sexualité.

Sexes étrusques en terre cuite

De l’antique poterie péruvienne représentant un squelette se masturbant jusqu’au ­« vibromasseur mécanique » en chrome et acajou du début du XXe siècle, en passant par les suggestives miniatures chinoises et ­indiennes et les sexes étrusques en terre cuite, l’universalité et la prégnance de la ­représentation de la sexualité et le culte qui lui est voué dans toutes les civilisations sont amplement illustrés.

L’extraordinaire accumulation de pièces érotiques – faïences, gravures, miniatures, machines, etc. – accumulée par Henry Wellcome, homme d’affaires, philanthrope et collectionneur, déploie ici tout son sens. Sa vie durant, le père du Wellcome Trust, fondation désormais consacrée à la recherche biomédicale, a rassemblé quelque 125 000 objets relatifs à la médecine et au corps humain, aujourd’hui exposés à la Wellcome Collection elle-même et au Science ­Museum de Londres. Au-delà de la médecine, les émissaires du riche industriel, envoyés sur tous les continents, ont rapporté toutes sortes d’objets chargés d’histoire : une momie péruvienne, des cheveux de roi, des lames de guillotine usagées ou une brosse à dents de Napoléon. Ces fonds hétéroclites ont déjà donné lieu dans le passé à des expositions sur des thèmes revendiqués comme « controversés, inconfortables ou tabous », tels que le cerveau dans l’art, la mort ou la science des ­rêves. La sexualité, comme on le comprend en parcourant «  The Institute of Sexology. ­Undress Your Mind  », était loin d’être exclue de l’insatiable curiosité d’Henry Wellcome.

«Accumulateur d’orgone », qui est censé stimuler la libido.

Le clou de ce très pédagogique parcours est sans conteste l’«  accumulateur d’orgone  », sorte de cabine individuelle tapissée intérieurement de métal, imaginée par le psychanalyste Wilhelm Reich et censée procurer à son occupant une intense stimulation de sa ­libido, mais aussi guérir le cancer, grâce à l’accumulation d’«  énergie cosmique  ». L’objet fut en vogue chez certains intellectuels dans l’Amérique d’après-guerre, avant que Reich ne fût traité d’escroc, condamné et jeté en prison où il mourut. Ironie de l’histoire, les livres de ce militant du marxisme et de la révolution sexuelle, qui avait échappé au nazisme, furent brûlés dans le contexte du maccarthysme.

La conquête de la liberté sexuelle

L’objectif affirmé par les concepteurs de cet événement n’est pas de juxtaposer des objets réputés scandaleux. Il consiste à décrire les chemins tortueux empruntés par la civilisation occidentale vers la reconnaissance du rôle central de la sexualité et de la pluralité des pratiques sexuelles. Et à mettre en scène les combats des héros de cette conquête, depuis Sigmund Freud jusqu’aux sexologues William Masters et Virginia Johnson, en passant par Alfred Kinsey, auteur des fameux rapports sur le comportement sexuel, en 1948 et 1953. Même si le contexte historique, social, culturel et religieux de leurs travaux est trop peu explicité, l’incroyable pluralisme des approches, mêlant anthropologie, sociologie, psychologie, médecine, est illustré de façon passionnante. De même que le lien entre les travaux de ces intellectuels et scientifiques, leurs engagements politiques et sociaux, et parfois les questionnements sur leur vie sexuelle.

«  Pour légitimer l’étude de la sexualité, les précurseurs ont délibérément abordé une approche sérieuse : ils ont cherché à en faire une discipline scientifique », explique Honor Beddard, conservatrice à la Wellcome Collection. Avant même que le mot « sexologie » ne soit inventé, les motivations des pionniers n’étaient pas nécessairement tournées vers une quelconque libération. Certains cherchaient à guérir ce qu’ils considéraient comme des perversions, d’autres à soigner des maladies. D’autres encore, il est vrai, luttaient pour libérer des désirs réprimés ou ­lever des tabous. Richard von Krafft-Ebing, un psychiatre autrichien du XIXe siècle, collectionne les cartes postales coquines représentant des cas de «  déviance  » tout en considérant l’activité sexuelle non reproductive comme une perversion. A l’inverse, le psychologue britannique Henry Havelock Ellis part en guerre contre l’hypocrisie en demandant à ses amis d’écrire leur vie sexuelle (qu’il transcrit ensuite avec force graphiques) et théorise l’homosexualité comme une pratique ­naturelle. Leur point commun se réduit au fait de considérer le sexe comme un objet légitime de recherche.

Recherches médicales

Les chemins empruntés n’étaient pas toujours sans risques, comme en témoigne le saccage dont fut victime le 6 mai 1933, trois mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, l’Institut pour les sciences sexuelles, fondé à Berlin par Magnus Hirschfeld, médecin juif et homosexuel. La bibliothèque fut incendiée et Hirschfeld, qui affirmait, sur une base de recherches médicales, que l’homosexualité était une identité sexuelle alternative et non une déviation, dut s’exiler.

Photographie coloriée par le psychiatre Richard von Krafft-Ebing, pionnier de l'étude systématique de la déviation sexuelle.

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A suivre, Le Monde ..