L'enfer est à eux

Le dernier jour de Bouna Traoré et Zyed Benna

 

Ce jour-là, la porte du terrain vague donnant sur la centrale EDF n'était pas cadenassée. | DIANE GRIMONET

Cet article a été publié pour la première fois le 7 décembre 2005.

Dans leur souvenir, c'était à peu près l'heure de "Malcolm" sur M6, au plus tard celle de "Nous ne sommes pas des anges", sur Canal+. Bref, il était autour de midi. Ce jeudi 27 octobre, dans l'appartement des Traoré, Bouna sort de la douche. Le garçon de 15 ans s'est levé tard, comme ses frères et soeurs, comme tous les enfants de la cité qui borde le centre commercial du Chêne-Pointu, à Clichy-sous-Bois, au bout du bout du "9-3".

Clichy s'éveille. C'est l'époque des vacances scolaires, celles de la Toussaint — ici on dit plutôt "les vacances d'automne". La journée est longue jusqu'à la "coupure" du jeûne du ramadan, le soir en famille. Alors les "petits", comme Bouna, les "moyens" et les "grands" — ceux qui, jusqu'à 22 ou 23 ans, vivent toujours chez les parents — font durer la grasse matinée. Ils jouent à la PlayStation, regardent Trace TV, Equipe TV ou des DivX — des films piratés. "Pour faire perdre le temps", comme ils disent.

Bouna Traoré, yeux doux comme ses frères, est un beau gosse fin, agile et coquet. Ce jour-là, comme chaque matin, il s'enduit le visage de Topicrème, un produit pour peaux sèches, donne un coup de fer sur son jogging. Comme son grand frère Siyakha, il porte un petit diamant à l'oreille. Et il n'est pas peu fier de son "contour" — le must, la coiffure "renoi" branchée. On se fait raser à mi-tête par le coiffeur de Sevran — "c'est là-bas qu'ils coupent bien" — ou chez cet homme de la cité qui manie bien les ciseaux et coupe à l'amitié, au domicile et à la débrouille.

Sans bruit, Bouna nettoie et chausse ses Nike Shox bleu et blanc. Sans bruit, parce que son père, éboueur à la Ville de Paris, est rentré du travail à 6 heures du matin, après une heure de RER plus un bus, le 601. Pour les enfants, la seule contrainte de la journée, c'est de rejoindre la maison à 18 heures pétantes, pour "couper" le ramadan. A tour de rôle, on se dévoue pour aller faire des "petites courses" au Franprix du Chêne-Pointu — 3 euros en moyenne au panier de la ménagère — ou au Lidl de Montfermeil, plus loin, mais moins cher. Ce jour-là, c'est Siyakha Traoré, le grand de 24 ans, qui fait les courses. A chaque pas, il croise des amis. Un "tcheck", le poing de l'un contre celui de l'autre. "Tranquille ?" — "Tranquille."

Après sa douche, Bouna quitte la "pama", sa cité, pour remonter quelques mètres plus haut vers le Chêne-Pointu. Ici, l'histoire locale, même celle des années 1960, est oubliée. Ni les petits ni les grands ne savent expliquer que "pama" veut dire "parc de la mairie". Seul, sans doute, M. le maire sait que le Chêne-Pointu fut, en son temps, un petit "Lourdes" où l'on se rendait en pèlerinage. En 1212, trois riches marchands angevins, attaqués et liés à un chêne alors qu'ils se rendaient à la capitale par la forêt de Bondy, furent délivrés par des anges. Trois hommes sauvés des brigands. Un vrai miracle.

A Clichy-sous-Bois, le temps ne s'écoule pas comme partout. Les vacances ne vident jamais le Chêne-Pointu ; au contraire, elles le remplissent. Pour un Calvin, 14 ans, parti ce mois d'octobre en vacances "à Sartrouville, dans le 7-8", combien d'autres ne quittent jamais la Seine-Saint-Denis ? Ce 27 octobre, le petit frère de Bouna, lui aussi, est absent. Il est si habile au ballon rond qu'il a été envoyé en "détection" au Havre. Comme dit un copain de classe : "La moitié de Clichy, elle est forte au foot, parce qu'il y a rien d'autre à y faire."

Il fait beau. Tout le monde traîne dehors, c'est-à-dire tous les garçons. Allers-retours entre le centre commercial, ses vitrines d'aquarium opaques, ses néons jaunasses, sa boucherie halal, son marchand de journaux-PMU et, heureusement, l'Internet de la boutique Box — "l'antigalère", disent les petits.

Retour au pied des tours, à Rabelais, "là où tout le monde se positionne", 20 mètres plus loin. "Si on ne trouve pas les potes dehors, on les appelle chez eux" avec le portable, outil indispensable dès qu'on a "à gérer" une "chneck", une "femeu", une copine. C'est quand commencent les problèmes de filles et de recharges SFR que, dans la cité, on devient un "moyen".

Rabelais, c'est là qu'habite Zyed Benna, 17 ans, petit dernier d'une famille tunisienne de six enfants. Le père lui aussi est éboueur de la Ville de Paris. Il est sévère. Il n'a pas apprécié que le nom de son fils traîne dans une histoire de vélo volé. Zyed n'est arrivé en France qu'en 2001, il peine dans sa classe de troisième, mais c'est un "mec tracé", expliquent ses copains, "trop stock", trop fort. Pour preuve, son surnom : "lance-pierre". De mémoire d'habitant du Chêne-Pointu, il était le seul capable de lancer un marron jusqu'au 16e étage de la tour. Ses copains ont immortalisé l'exploit avec une caméra.

Ce 27 octobre, c'est l'heure des "Feux de l'amour". Il est largement temps de sortir. Au Chêne-Pointu, on n'aime pas rester dans les T3. Le samedi ou le dimanche, les grands sont toujours là pour emmener les petits en voiture au Flunch ou au cinéma de Rosny II, leur apprendre à conduire les quads. "Pour faire passer l'heure", en ce jour de semaine, Bouna, bon footeux "très technique", propose un tournoi au stade de Livry-Gargan, ville limitrophe, mais bien plus riche que Clichy et son stade "plein de pierres et tout pourri". Il y a là Sofiane, le pote au scooter, Aristide, David, Martin, Bruno, Yahya, tous âgés de 14 ou 15 ans, copains de cité ou de ballon. Suit aussi Muhittin Altun, le Kurde, 17 ans, le seul qui ne parle pas bien le français, quoique mieux que son père, ouvrier en bâtiment. Ils aiment le zouk, le rap français et américain comme 50 Cents, Sniper, Psy 4 de la rime, "et même parfois des variétés françaises. Bouna chantait 'Allumer le feu' de Johnny Hallyday", disent-ils.

Peu après 17 heures, les gamins quittent le stade. Petit crochet par un chantier où la région Ile-de-France construit des logements sociaux ? De sa fenêtre, l'employé d'un funérarium tout proche a en tout cas l'impression qu'un des gamins fait le guet. Voudraient-ils chiper quelque chose dans le cabanon de chantier ? La police est prévenue. Dix minutes plus tard, une première voiture de la brigade anticriminalité (BAC) s'arrête à proximité. Les gamins s'enfuient comme une volée de moineaux. "Cours ! Cours !", crie l'un d'eux en apercevant derrière lui un policier en civil, flash-ball à la main. "On doit pas courir, on n'a rien fait", tente David. En vain.

Courir, chez eux, c'est déjà un réflexe. "Quand il y a quelqu'un qui court, on est obligé de courir. L'autre jour, quelqu'un est arrivé en courant dans la cité, eh bien, tout le monde est parti dans tous les sens", raconte Joe, 16 ans. "Comment la police elle nous traite, les petits, ça les effraie", argumente Mehmet Dogan, le "cousin" de Muhittin. "Ils voient que les keufs ils nous tutoient, qu'ils nous vannent, qu'ils y vont au culot, à l'audace, qu'ils nous traitent d'espèces de kekes." En chœur, les petits assurent qu'on ne les aime pas. "Les policiers viennent du Raincy ou de Livry, là où il y a des Français. Quand ils viennent ici, ils nous disent : 'Mets-toi contre la voiture, bouffon', et après ils disent que c'est nous les malpolis. Même si on n'a rien, rien fait, ils nous traitent de petits pédés."

Dans leur tête, tout en courant, les petits font leurs comptes. Ils ne prennent leurs papiers d'identité que pour les grandes occasions : la Foire du trône, les courses à Chelles ou à Clignancourt, quand les grands frères les emmènent acheter "des hauts et des jeans fashion".

"Nos parents, ils ont eu tellement de mal à les avoir, ces papiers, qu'ils en prennent soin", explique Siyakha Traore. "Les petits, ça perd tout." Ils sont donc bien cachés dans l'attaché-case du papa, dans la chambre ou dans le sac de la maman. Seules traînent dans la cuisine les cartes "Famille nombreuse" ou celles du collège.

Se faire attraper un jour de ramadan n'est pas une bonne idée. Qu'ils passent entre une et quatre heures au poste, ils seront de toute façon en retard pour l'iftar. "J'avais faim. En plus on avait joué au foot et on était assoiffés. Je ne voulais pas perdre de temps", dit Yahya. Pendant le ramadan, enfin, on ne doit pas commettre de bêtises. "Même si on est innocents, les parents ils nous disent : 'Pourquoi ils t'ont attrapé si t'as rien fait ?'", explique un ami de Bouna. En courant, Zyed lâche tout haut : "Si les 'civils' m'attrapent, mon père il m'envoie au bled, en Tunisie." Un cauchemar. Ils s'amusent bien dans la cité. "Bouna, tellement il jouait, il prêtait même pas attention aux repas. Sa mère lui disait : 'T'as mangé ? Bouna, t'as mangé ?'", raconte son frère.

La petite bande remonte le "parc des amoureux", traverse sans regarder la rue qui sépare Livry-Gargan de Clichy, et entre par une porte ouverte, tatouée d'affiches "non" au référendum, dans un terrain municipal en friche où les Gitans du coin viennent pique-niquer aux beaux jours.

C'est là, semble-t-il, que les policiers arrêtent Harouna et Sofiane, qui courent le moins vite. Zyed, premier au cross à l'école, Bouna et Muhittin gagnent, au bas du terrain vague, un mur de béton orné de tags et couronné de fils barbelés, qu'ils longent jusqu'au cimetière.

Une seconde équipe de policiers, prévenue par talkie-walkie, a pris place derrière les tombes. La nuit est là. On entend aboyer les chiens des pavillons de Livry-Gargan. Sauts, courte échelle, voilà les trois amis, "le Noir, l'Arabe et le Turc", soupirent leurs copains, derrière les 3 mètres de l'enceinte de la centrale EDF. Ils ne regardent pas les têtes de mort sur l'avertissement placardé : "L'électricité, c'est plus fort que toi." Plutôt que de monter sur une des échelles et de s'allonger sur le toit d'un des bâtiments, ils choisissent d'escalader les 4 mètres du transformateur, à l'abri des regards. C'est très haut. Mais, comme dit Joe, "avec la peur on peut tout faire". Ils y restent une bonne demi-heure.

A 18 h 12, Bouna ou Zyed ont sans doute un geste maladroit. Un arc électrique se forme entre eux. Tous trois sont soulevés de terre par une décharge de 20 000 volts. Au Chêne-Pointu, la télé de Moussa, 15 ans, s'arrête net sur sa série. "On comprenait pas." Au commissariat de Livry-Gargan, le brigadier Sébastien M., qui s'applique à expliquer dans son rapport qu'aucune dégradation n'a été commise sur le chantier, avant de rendre les autres mineurs arrêtés à leurs parents, est tout à coup plongé dans l'obscurité. "J'ai constaté qu'aucun fusible n'était désenclenché. La coupure ne venait pas du commissariat, a-t-il confié sur procès-verbal. Le courant est revenu cinq minutes après, j'ai pu faire mon rapport."

Comment Muhittin, brûlé par quelque 2 000 degrés, la peau collée à ses vêtements, mais vivant, trouve-t-il alors la force de revenir au Chêne-Pointu et de retrouver le grand frère de Bouna ? "C'est un guerrier", répondent en hommage ses copains. Le jeune Kurde, juste capable d'articuler les deux prénoms de ses amis, entraîne une dizaine de garçons sur le terrain vague. Et de répéter : "On s'est fait courser, on s'est fait courser."

Sans geindre, il montre de son index la direction à suivre, mais, arrivé devant la centrale, il détourne les yeux à l'opposé, cache son visage en pleurs sous son autre bras. "Je me disais : mais c'est quel endroit ici ? Jamais, même pendant mon enfance, je n'étais venu là, raconte Siyakha. Plus on avançait, plus on sentait une chaleur de malade, plus Muhittin il était triste." "Bouna ! Zyed !", crie la bande.

Mais personne ne répond. Les minutes deviennent des heures, la rumeur se répand. "On a attendu, tellement attendu. Plus qu'à l'ANPE. On a même dû battre les records du consulat", raconte son frère. La mère de Bouna "fait tomber des larmes", son père se frappe la tête contre le mur de la centrale. Ils sont morts, c'est certain.

Les baskets de Zyed, "des Converse toutes neuves, noir et gris", ont été carbonisées. Comme les Nike Shox de Bouna. Mais ses Adidas sont restées quelques jours dans l'entrée du T3, avant de s'en aller avec lui pour l'enterrement au bled, en Mauritanie. Avant le voyage, Siyakha Traoré a demandé à voir le corps à l'Institut médico-légal. L'histoire qu'il raconte ressemble à une scène du réalisateur Jean-Claude Brisseau. Une belle dame très douce l'a prévenu que, quand il ouvrirait la porte, son petit frère serait là, à gauche, en entrant. Il l'a aperçu tout de suite, Bouna, "une tache noire — sa figure — dans tous ces draps blancs".

Les brûlures avaient gonflé son pauvre visage, bleu, rose, noir. Mais sa coiffure, ce dégradé qu'il s'était fait dessiner une semaine plus tôt, pour être beau pour l'Aïd, était intacte. Siyakha Traoré n'a vu que ça, la "chevelure" de l'ange, son seul réconfort. "Son contour, son dégradé, c'est les seuls endroits qui n'ont pas été touchés."

Ariane Chemin

Le Monde

André Glucksmann : " C'est l'enfermement national qui est suicidaire "

Alors que des intellectuels français se crispent sur la question identitaire, le philosophe reprend le flambeau de l'esprit des Lumières et invite l'Europe à accepter la mondialisation des migrations

Toujours mû par cette "  rage d'enfant  " qui ne l'a jamais quitté, le philosophe André Glucksmann vient de publier Voltaire contre-attaque (Robert Laffont, 216 pages, 21  euros). Un plaidoyer pour réactiver l'universalisme des Lumières contre "  la fièvre identitaire  " européenne et la politique transformée en un "  art réactionnaire  ". Une invitation à lever les "  clôtures  " géographiques  ou culturelles d'un Vieux Continent qui peine encore à reconnaître comme un progrès la libre circulation des hommes et des idées. Entretien avec un intempestif "  droit-de-l'hommiste  ".

Deux cent cinquante ans après Voltaire, faut-il à nouveau "  écraser l'infâme  "  ?

Il a toujours fallu résister à l'infamie. Preuve par le XXe  siècle, Auschwitz, Hiroshima, le goulag et le génocide des Tutsi. Le XXIe ne s'annonce pas joyeux. La barbarie, comme le bon sens chez Descartes, est la chose du monde la mieux partagée. Rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. Les tyrans laïques sont aussi redoutables que les religieux. Ils ne font que troquer "  Dieu  " par d'autres idoles, le "  prolétariat  ", la "  race  ", la "  nation  ". Voltaire souligne  : ce sont les noces du pouvoir des armes et du pouvoir sur les âmes qui définissent l'infamie. Derrière son "  Mahomet  "et l'inquisiteur, il y a foule. Il doute de la primauté d'un " bien commun " et d'une "  volonté générale  ", qui peuvent conduire à la terreur.

Vos convictions interventionnistes ne sont-elles pas ébranlées par le chaos géopolitique du Proche et du Moyen-Orient  ? La guerre n'a-t-elle pas fabriqué des terroristes en série  ?

Qui a fabriqué quoi  ? La tyrannie est mère du terrorisme. Prenons la Syrie, l'attentisme des démocraties face à la cruauté de Bachar Al-Assad, et à celle de son parrain Vladimir Poutine, a permis à l'Etat Islamique et l'annexion de la Crimée, puis la guerre en Ukraine. La cécité face au mal, ce que l'écrivain autrichien Hermann Broch - 1886-1951 - nomme le " crime d'indifférence  ", est la condition suffisante et nécessaire pour que le crime prospère. Candide ou (entendez " contre ") l'optimisme, ouvrage proscrit du panthéon de la grande philosophie pour cause de légèreté, nous ouvre un chemin de lucidité face aux dangers présents.

Votre "  éloge du mendiant  " s'oppose-t-il à la "  fièvre identitaire  "  française ?

Oui. Quelque 20  000 Roms empêcheraient 60  millions de Français de respirer  ! Beau symptôme de neurasthénie. La France vit son identité comme malheureuse, elle choisit la fermeture. Les intellectuels des Lumières tablaient sur l'ouverture, parcouraient l'Europe et le monde, inventaient le cosmopolitisme, comme le fit Emmanuel Kant. C'est le recroquevillement sur soi qui est suicidaire. Rien ne sert de retourner à un passé qui n'a du reste jamais existé. La France a toujours été une terre d'immigration, de mélanges et sa culture ouverte sur l'Europe. La recherche éperdue de racines brouillées est une maladie du XIXe  siècle, elle a conduit aux pires catastrophes. Les philosophes d'alors (Hegel, Fichte, Marx), qui restent les inspirateurs du mood dominant, construisaient de beaux systèmes hors réalité, Pangloss était roi. La grande littérature – française, russe, Pouchkine n'est pas Poutine – échappait à l'enfermement national. Optimisme et pessimisme sont les deux faces infertiles du désarroi européen actuel, auquel s'opposent la liberté, l'énergie et le rire de Candide.

propos recueillis par Nicolas Truong

© Le Monde

Le Noir se vend bien, tant pis pour le manioc !

 

 

L'oeil de Glez. L'oeil de Glez. © Damien Glez

En pleine polémique européenne sur l’immigration, Daxe Dabré n’a pas honte de publier le livre "Je suis noir : j'ai honte...". Aiguillon salutaire dans le débat ou ramassis de clichés ?

Les Européens, singulièrement les Français, vivent dans la crainte de deux vagues qu’ils ont tendance à considérer comme un tsunami jumelé : un raz-de-marée incontrôlable de migrants clandestins et une déferlante de malades d’Ebola. La première angoisse est nourrie par une cohabitation tendue dans la jungle de Calais et par les passages en force plus ou moins réussis de migrants, à Melilla ou Lampedusa. La seconde phobie est alimentée par la compréhensible dramatisation des médias, quand bien même le paludisme tue bien plus que la fièvre hémorragique. Bien plus mais ailleurs…

>> Lire aussi : Plus de 3 000 migrants ont péri en Méditerranée depuis début 2014

Rien d’étonnant, donc, que "Le suicide français" d'Éric Zemmour fasse un tabac en librairie. Qu’importe les approximations de ce journaliste au positionnement politique rare. Sa mélancolie alarmiste et ses airs de Nosferatu s’insinuent dans l’esprit de la ménagère de moins de cinquante ans. Faudra-t-il attendre que la fiction humanise l’immigré, le film "Samba" d’Eric Toledano et Olivier Nakache grimant l’un des "Français préféré des Français" en sans-papiers ? L’infusion des idées de Zemmour n’a-t-elle pas déjà gagné, si l’on ne réalise qu’après coup avoir écrit qu’il fallait "humaniser" des humains ?

Le personnage incarné par Omar Sy est le prototype de l’immigré subsaharien. Est-ce la couleur de peau du comédien qui est "raccord" avec le personnage ou est-ce sa famille sénégalo-mauritanienne qui l’homologue dans un rôle qui devrait être militant ? Pas sûr que l’identité africaine soit garante des meilleurs mémoires en défense des sans-papiers.

>> Lire aussi notre interview d'Omar Sy : "Je ne suis pas un acteur noir"

Bien sûr, le reggaeman Zêdess mettait les pieds dans le plat éditorial de l’auteur du “suicide français” en chantant "Tests ADN / Tests de la haine / Avec des journalistes comme Eric Zemmour, la France décomplexée a encore de beaux jours". Bien sûr, le rappeur Youssoupha fut traîné devant les tribunaux par le même journaliste, en 2009, pour "menaces de crimes et injures publiques". Mais l’Africain "moyen", exempté de posture médiatique, soutient-il ses émigrés illégaux ? Peu, si l’on considère, parmi les Africains résidants en Afrique, ceux qui ne sont pas directement concernés par les transferts d’argent d’un parent "diaspo". Il n’existe pas de sondages d’envergure sur la question, mais la quasi-absence d’articles sur l’émigration meurtrière, dans la presse africaine, traduit sans doute le manque d’intérêt des lecteurs pour ces thèmes ; voire un certain agacement, face à ce qui est parfois considéré comme un lâche abandon du continent.

Écartelés, les expatriés africains seraient vus comme des Africains en France et des Français en Afrique.

Depuis quelques jours, un Africain de France essaie de creuser son sillon dans cette tourbe "zemmourienne" de l’édition française. Résident de la ville de Steenwerck, dans le Nord-Pas-de-Calais, Daxe Dabré publie "Je suis noir : j'ai honte...". Burkinabè d’origine, arrivé en Picardie à l’âge de 16 ans, il témoigne aujourd’hui des difficultés des immigrés en France. Dans les interviews qu’il accorde, l’auteur enfile les poncifs comme des perles. C’est une foule aussi naïve que massive qui l’aurait accompagné à l’aéroport de Ouagadougou. Si la France lui était présentée comme un évident "paradis" par son milieu d’origine, des "pizzas immangeables" lui auraient donné un avant-goût de l’enfer. "Choqué", il n’aurait jamais imaginé l’existence des escalators, la présence de racistes ou la culture de maïs en France.

Le sport – en particulier le baske t– serait le moyen privilégié de l’intégration. Écartelés, les expatriés africains seraient vus comme des Africains en France et des Français en Afrique. Monsieur Dabré entend-il combattre les stéréotypes avec d’autres stéréotypes ? Dans une interview accordée à la “Voie du Nord”, il raconte qu’on lui demanda un jour s’il pouvait "ramener une griffe de lion" ou "parler africain". Dans le genre "clichés réducteurs", pas de quoi fouetter un… lion.

C’est au nom du déminage des tabous que le "procureur" Daxe Dabré aurait choisi, pour son ouvrage, un titre si cru. N’est-ce pas aussi le caractère racoleur de ladite titraille qui a garanti à cet auteur méconnu neuf réponses positives des dix maisons d'édition contactées ? "Je suis noir : j'ai honte..." n’est peut-être qu’un titre, comme "je suis noir et je n'aime pas le manioc" de Gaston Kelman, mais avec la finesse en moins. Et comme "Vive le Pen !" n’était censé être qu’un titre pour son auteur Robert Ménard. Juste avant que celui-ci ne soit soutenu, aux élections municipales, par le rassemblement politique des Le Pen. 

Par Damien Glez

Jeune Afrique

NB : le titre est de www.nouvellerepubliquedeguinee.net

 

Théâtre : Étienne Minoungou sur le ring avec Muhammad Ali

 

 

Les 29 et 30 octobre et le 2 novembre 2014 à Ouagadougou-Nord, quartier Gounghin, à Bougsemtenga Les 29 et 30 octobre et le 2 novembre 2014 à Ouagadougou-Nord, quartier Gounghin, à Bougsemtenga © D.R.

Pour Étienne Minoungou, le directeur des Récréâtrales, qui se tiennent du 25 octobre au 2 novembre à Ouagadougou, l'art est un combat. Sur scène, il incarne le plus africain des boxeurs américains, Muhammad Ali.

"Je fais de la politique parce que c'est mon métier d'être comédien et de l'être fort, scande Étienne Minoungou. Je ne joue pas, je saigne. J'enseigne. Je fais saigner." Dans un décor minimaliste, le comédien burkinabè, en costume sombre et pieds nus sur scène, distribue les coups dans M'appel Mohamed Ali, une pièce écrite par le Congolais Dieudonné Niangouna et mise en scène par le Burkinabè Jean-Baptiste Hamado Tiemtoré, présentée à Ouagadougou dans le cadre du festival des Récréâtrales (dont Jeune Afrique est partenaire), qui se tient du 25 octobre au 2 novembre.

Le texte est dense, éruptif, sans concession. Il raconte de manière impulsive le combat que mènent aujourd'hui les comédiens africains pour faire vivre leur art, à travers le parcours allégorique du légendaire boxeur africain-américain.

>> Voir aussi notre vidéo "Muhammad Ali contre Geroge Foreman, retour sur le combat du siècle"

"Traverser la vie de Mohamed Ali pour raconter des choses d'aujourd'hui, c'est jouissif. Il a poussé l'art de boxer à la limite de l'engagement", commente Étienne Minoungou. "Engagement", il n'a que ce mot à la bouche. "Le théâtre doit être engagé et politique, sinon, il n'est pas, affirme-t-il. Un artiste ne peut avoir la parole anecdotique."

M'appel Mohamed Ali, c'est l'histoire d'une rencontre. Celle d'Étienne Minoungou, qui se considère comme le fils spirituel de Jean-Pierre Guingané, l'un des pionniers du théâtre au Burkina Faso, et de celui qui se revendique du dramaturge congolais Sony Labou Tansi, Dieudonné Niangouna.

Fasciné par la figure de Muhammad Ali, l'auteur burkinabè veut jouer ce personnage sur les planches. À une seule condition : que son "frère", le sanguin Niangouna, couche sa hargne sur le papier. "Un auteur écrit toujours pour lui-même mais Dieudonné a écrit ce texte en pensant à ma gueule", explique Minoungou. Il faut dire que cette gueule, ces traits durs, ce regard vif lui donnent un curieux air d'Ali.

Sur scène, Minoungou, en sueur, s'exalte et hausse la voix, n'hésite pas à apostropher le public, à plonger son regard sombre et vif, presque accusateur, dans les yeux des spectateurs en dénonçant l'esclavage, la colonisation, la suprématie blanche autoproclamée. "Quand on arrive à mi-vie, quand on a vécu des choses dans sa chair, on se sent légitime pour surgir au milieu de ses semblables et dire ce qu'on a sur le coeur", explique Minoungou d'une voix calme qui tranche avec son jeu de comédien.

Minoungou rêve de créer une coalition panafricaine pour la culture

À 46 ans, le Burkinabè a passé plus de la moitié de sa vie sur les planches, à créer, jouer et observer. Après des études de sociologie à l'université de Ouagadougou et un capes de lettres, il décide de se consacrer entièrement au théâtre. Il fait ses armes dans la troupe de son mentor, Jean-Pierre Guingané, alors directeur du théâtre de la Fraternité réputé pour son théâtre de sensibilisation. Puis il crée la compagnie Falinga en 2000, avant de fonder les "premières résidences d'écriture et de création théâtrales panafricaines", les Récréâtrales, en 2002.

Le projet, ambitieux, fait de lui le penseur du renouveau dramatique de son pays. Mais le dramaturge n'en oublie pas ses prédécesseurs, comme Guingané, Prosper Compaoré et Amadou Bourou, qui ont enraciné le théâtre dans la culture burkinabè grâce aux festivals et aux institutions qu'ils ont mis en place, comme le Centre de formation et de recherche en arts vivants (Cefrav).

Depuis douze ans, plus d'une centaine d'artistes - auteurs, metteurs en scène, comédiens, techniciens, scénographes - viennent en résidence à Ouagadougou pour créer et jouer ensemble, se regarder et se critiquer. "Le théâtre est un lieu de discussion sociale, pas un lieu de verticalité entre ceux qui savent et ceux qui doivent donner à ceux qui ne savent pas", décrit Étienne Minoungou d'un ton didactique.

Pour fuir l'élitisme d'un art vivant qui peut paraître inaccessible aux yeux du plus grand nombre, Minoungou a eu l'idée d'investir un quartier de la capitale, Gounghin, et d'entrer dans les cours familiales pour "monter du théâtre professionnel". Depuis 2008, les artistes en résidence répètent à l'envi chez M. et Mme Bazié ou encore chez les Nikiema.

"Le théâtre africain ne peut pas être un théâtre de création pour aller ailleurs. Il doit s'enraciner dans une communauté, non pas par démagogie mais par véritable recherche d'un sens." Ce théâtre, qui se veut exigeant, ne s'isole pas pour autant. Plusieurs créations sont allées à Avignon, Cologne, Bruxelles, Paris, Limoges, comme M'appel Mohamed Ali, programmé à l'occasion du festival des Francophonies en Limousin, ainsi que dans des capitales africaines.

Aujourd'hui, Minoungou partage sa vie entre Paris et Bruxelles, mais son énergie créatrice reste à Ouagadougou, où il a le sentiment d'un devoir à accomplir. Déplorant le manque d'engagement et d'investissement des autorités politiques africaines dans les arts du spectacle, il rêve de créer une "coalition panafricaine pour la culture" et de mettre un terme à la dépendance du continent vis-à-vis des financements internationaux. "Le théâtre que nous faisons emprunte tellement aux autres qu'il ne nous ressemble pas", regrette-t-il. Minoungou est prêt à "faire du lobbying" dans son pays et à encourager ses homologues africains à faire de même pour "lutter contre l'adversité". Avec un seul credo : "Artistes du monde, unissez-vous !"

Bienvenue chez les ouagalais!

Avec, entre autres, une pièce inédite du dramaturge ivoirien Koffi Kwahulé (L'Odeur des arbres), une conception chorégraphique du Burkinabè Serge-Aimé Coulibaly (Nuit blanche à Ouagadougou), un texte du Togolais Gustave Akakpo mis en scène par le Burkinabè Aristide Tarnagda (À petites pierres), ou encore La Rue Princesse, de Massidi Adiatou et Jenny Mezile, fort appréciée lors du dernier Marché des arts et du spectacle d'Abidjan... les familles du quartier Bougsemtenga impliquées dans la réussite des Récréâtrales s'apprêtent à accueillir chez elles, du 25 octobre au 2 novembre, une douzaine de spectacles, une quarantaine de programmateurs internationaux et... près de 60 000 festivaliers.

>>> Lire aussi: Burkina Faso: ouverture du 10e festival Ciné droit libre à Ouagadougou

Jeune Afrique

Le virus de la bêtise coloniale

 

Comment un vaccin dangereux a été impunément administré à des Africains, entre 1948 et 1960. C’est « Le Médicament qui devait sauver l’Afrique », remarquable enquête de l’historien de la médecine Guillaume Lachenal (photo: une mission de médecins français en Afrique, début du XXe siècle).

Contrairement à ce qu’affirme le dicton, le ridicule tue – autant que la bêtise. Simplement, ce sont les autres qui en meurent. La preuve par la Lomidine, médicament présumé miraculeux, qui fut injecté massivement, à l’époque coloniale, aux populations africaines. S’il y eut miracle, il tient au nombre, relativement peu élevé, des victimes, décédées dans d’atroces souffrances à la suite de ces injections. C’est l’incroyable et méconnu scandale que retrace Le Médicament qui devait sauver l’Afrique, essai féroce et solidement documenté de l’historien de la médecine Guillaume Lachenal.

De Londres à Brazzaville, de Gribi, dans l’est du Cameroun, au laboratoire parisien de la Specia (une branche de Rhône-Poulenc), le lecteur suit, pas à pas, l’épopée meurtrière de ce produit pharmaceutique, censé débarrasser les colonies françaises (mais aussi belges et portugaises) de la maladie du sommeil. Il faudra attendre le milieu des années 1960 – et la vague des indépendances – pour que la piqûre « qui fait trop mal », comme le chantaient des villageois camerounais, soit enfin abandonnée.

Ceux qui ont lu le roman de Paule Constant C’est fort la France ! (Gallimard, 2012) ont déjà une petite idée des méfaits de la Lomidine. A sa lecture, le jeune chercheur a d’ailleurs cru, un moment, que la romancière lui avait volé son idée… Les deux livres sont pourtant fort différents. L’ouvrage de Guillaume Lachenal s’attache à reconstituer, travail d’archives et interviews à la clé, les errances d’une médecine « impériale », sûre de son fait jusqu’à l’aveuglement. Loin de prévenir la maladie, les piqûres de Lomidine entraînent en effet, dans certains cas, une « infection bactérienne évoluant en gangrène gazeuse ». Il faudra pourtant des dizaines de morts (et des centaines de mutilés), avant que ces campagnes répétées, fruit de la « bêtise coloniale », soient stoppées.

HEUREUSEMENT, LA SCIENCE VEILLE…

Tout commence à Londres, où le chimiste Arthur Ewins réussit, en 1937, à synthétiser le composé MB800, molécule qui sera renommée « Pentamidine », avant de recevoir, en décembre 1946, le visa du ministère français de la santé sous le nom de « Lomidine ». Le contexte historique s’y prête. Durant la seconde guerre mondiale, le Congo belge, l’Afrique équatoriale française (AEF), le Cameroun et la Guinée ont été les plus gros exportateurs de latex sauvage, le caoutchouc. Or, sa récolte en forêt, relève Guillaume Lachenal, offre « des conditions idéales à l’explosion épidémique de la trypanosomiase », nom scientifique de la maladie du sommeil, transmise par la mouche tsé-tsé. Fragilisée, l’Afrique des années 1940 est décrite, en prime, comme « sous-peuplée ». Alors même que l’Europe, sortie exsangue de la guerre, a besoin de bras ? Heureusement, la Science veille…

En février 1948, une « Conférence africaine sur la tsé-tsé et la trypanosomiase » réunit, à Brazzaville, des spécialistes français, belges, britanniques, sud-africains et portugais. Une posologie standard est adoptée, afin « d’étendre l’application des méthodes de prophylaxie chimique dans les territoires africains où sévit l’endémie sommeilleuse ». C’est ainsi, souligne l’auteur, qu’est lancé « le premier programme international de médecine de masse en Afrique ».

Qu’il s’agisse de Léon Launoy, professeur à la faculté de pharmacie de Paris, du docteur Marcel Vaucel, directeur du service de santé aux colonies ou de Gaston Muraz, inspecteur du corps de santé colonial, les notables de la médecine coloniale en prennent tous pour leur grade. Ne se sont-ils pas fait les chantres – aussi naïfs qu’intéressés – de cette médecine « merveilleuse », devenue l’emblème des « magnifiques victoires ­ sanitaires de notre civilisation » ? La première alerte, donnée en 1954, ne suscite ni inquiétude ni curiosité. Vingt-huit morts ont pourtant été dénombrés.

Ce n’est qu’à la fin du récit, habilement construit, que le lecteur découvre le « pot aux roses » et comprend pourquoi la Lomidine a été d’une si capricieuse efficacité. « L’irrationalité et l’ignorance dont on accusait (…) les Africains », de plus en plus méfiants, « tendaient en fait un miroir à la bêtise enthousiaste et amnésique des médecins », conclut l’auteur. Le livre de Guillaume Lachenal (qui a analysé, dans Le Monde du 22 octobre, en quoi l’épidémie du virus Ebola s’inscrit dans une histoire sanitaire aussi longue que chargée), frappe fort et loin. Il innove : non pas du fait de ses coups de griffe, mais parce qu’il prend la stupidité des hommes de pouvoir – ici, les scientifiques et les médecins coloniaux – comme une donnée de l’histoire. Gustave Flaubert, père de Bouvard et Pécuchet, n’en finit pas d’être ­copié.

Le Médicament qui devait sauver l’Afrique. Un scandale pharmaceutique aux colonies, de Guillaume Lachenal, La Découverte, « Les Empêcheurs de penser en rond », 288 p., 18 €.