Prix Sakharov: la récompense de Denis Mukwege, l'homme qui répare les femmes en RDC

Denis Mukwege, à qui vient d'être attribué le prix Sakharov, est un héros des droits des femmes au Congo

En 2013, il avait été pressenti pour recevoir le prix Nobel de la paix. Mais c’est une autre distinction qui lui a été décernée, le prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits. Cette année encore, le nom du docteur Denis Mukwege a longuement été évoqué comme un possible lauréat du prix Nobel de la paix. Depuis, on sait qui a été distingué.

Le prix Sakharov des droits de l’homme attribué à ce gynécologue congolais, engagé depuis une quinzaine d’années à soigner des femmes victimes de violences sexuelles perpétrées par des groupes armés en République démocratique du Congo, ne peut pas être vu comme un lot de consolation. Parce qu’il est décerné par le Parlement européen, il est le symbole d’une reconnaissance mondiale du travail de cet acteur de premier plan dans la résolution des conflits en Afrique.

Son Sakharov ne peut pas être un Nobel de consolation, car il récompense à la fois son engagement en faveur de la paix, son combat pour les droits humains et sa détermination à redonner espoir aux populations ravagées par les conflits au Kivu, notamment les femmes. Enfin, ce prix, qui s’ajoute à tant d’autres distinctions reçues par le Dr Mukwege depuis que la communauté internationale a ouvert les yeux sur la situation dans l’est de la République démocratique du Congo, est un hommage à tous ceux qui se battent en Afrique et partout dans le monde pour promouvoir la liberté d’expression et une certaine indépendance d’esprit.

Le Dr Denis Mukwege en 2012 /REUTERS

Denis Mukwege «répare les femmes» de son pays au péril de sa vie. Il a échappé de justesse à une tentative d’assassinat  en 2012, vraisemblablement parce que son engagement dérange, parce qu’il est un «témoin gênant» de ce qui se passe dans l’Est de la RDC, pour reprendre les termes de la journaliste belge Colette Braeckman, auteure d’un ouvrage sur le médecin et  sur l’hôpital de Panzi qu’il a ouvert au Congo.

«Au cas où il aurait archivé les témoignages de toutes les femmes violées, mutilées qui se sont présentés à lui, il aurait là un volumineux dossier dans lequel la justice internationale pourrait certainement puiser des indications et des témoignages. Rien que pour cela, tous les chefs de guerre de la région auraient intérêt à le voir disparaître ou se taire ou partir en exil», nous expliquait Colette Braeckman en 2013.

Et c’est ce qui avait fini par se produire: il a été un temps contraint à l’exil en Belgique depuis cette tentative d’assassinat. Pourtant, malgré ces menaces, malgré la distance, l’hôpital de Panzi, près de Bukavu, continue de vivre et Denis Mukwege veut poursuivre son combat et mobiliser davantage de soutiens pour aider les femmes de son pays. Un plaidoyer que l’on retrouve dans Panzi, un livre de témoignages paru en début de cette année, dans lequel il relate l’histoire qui a vu près de 40.000 femmes, victimes de viol de guerre, êtres «réparées» en RDC.

Le prix Sakharov a été créé en 1988 en l’honneur du scientifique et dissident soviétique Andreï Sakharov. Et, encore une fois, que Denis Mukwege le reçoive aujourd’hui a tout sens: son engagement auprès des femmes meurtries est une forme de dissidence, une forme d’indignation contre les horreurs de la guerre et ceux qui la provoquent et l’alimentent.

Raoul Mbog

Raoul Mbog

Raoul Mbog est journaliste à Slate Afrique. Il s'intéresse principalement aux thématiques liées aux mutations sociales et culturelles et aux questions d'identité et de genre en Afrique.

Ses derniers articles: La récompense de l'homme qui répare les femmes  Rien ne justifie que seuls quatre Africains aient reçu le Nobel de littérature depuis 1901  Les infirmiers libériens qui traitent Ebola menacent d'entrer en grève 

 
 

Quand les héroïnes de banlieue tiennent le haut de l’affiche

Dominé par un regard masculin, le film « de banlieue » bouge sous le coup d’une déflagration nommée Bande de filles (sortie le 22 octobre), la troisième réalisation de Céline Sciamma. Dans ce récit d’émancipation féminine, nous suivons l’itinéraire complexe de Marieme, une lycéenne de 16 ans qui se lie d’amitié avec trois filles affranchies. A leur contact, elle se libère de ses entraves. Interprété par quatre actrices noires dans les rôles principaux, le film marque une rupture avec les conventions d’un genre où les identités masculines tiennent le haut de l’affiche. Là où leur sexe et la couleur de leur peau les ont longtemps condamnés à l’invisibilité, Céline Sciamma donne à ses héroïnes un corps, une parole et un imaginaire.

L'affiche du film "Bande de filles", de Céline Sciamma, avec Mariétou Touré, Lindsay Karamoh, Karidja Touré et Assa Sylla. | DR

L’a-t-elle fait en réaction aux codes édictés par un genre, né officiellement en 1995 avec La Haine, de Mathieu Kassovitz ? Elle argumente : « Mon film ne s’est pas construit “contre” mais “pour”. C’est une subtilité qui a son importance. L’idée était de ne regarder que mes héroïnes, de leur faire toute la place à un endroit où elles n’en ont aucune. Mon film est post-banlieues telles qu’on les a représentées depuis vingt ou trente ans. Je suis d’abord spectatrice des énergies de groupe dans l’espace public, de la façon dont les filles se l’approprient. A chaque fois que je les croise, il y a quelque chose qui est de l’ordre de la fascination, de l’empathie. Et évidemment, ça se double très vite d’une réflexion sur le fait que ce sont des invisibles. Comment va-t-on les déplier dans ce qui n’est pas une théorisation mais une incarnation de tous leurs contrastes ? C’était le projet de mon film. »

PRISE DE CONSCIENCE D’UN ÉCHEC URBANISTIQUE ET SOCIÉTAL

Totalement absente de l’univers viril filmé par Kassovitz, l’ostracisation dont les filles de banlieue font l’objet au cinéma renverrait-elle à celle qu’elles subissent dans leur milieu, où elles n’existent qu’à la marge ? L’hypothèse est à nuancer. Entre 1982 et 1994, des films à l’économie modeste, tournés par des réalisateurs débutants, souvent eux-mêmes issus de la banlieue, consacrent la jeunesse masculine des cités HLM. Ces « documents » sont toutefois traversés par des présences féminines : des mères ou des épouses, garantes d’un équilibre vacillant. On pense, à ce titre, au Thé au harem d’Archimède (1985), de Medhi Charef, situé dans la cité des 4000 à La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Ce film, né comme les autres à la faveur de la prise de conscience d’un échec urbanistique et sociétal et d’un métissage croissant, reconduit une histoire difficile de la post-colonisation.

Cette marginalisation s’estompe plus franchement au milieu des années 1990. Les femmes occupent une place importante dans Douce France de Malik Chibane, qui sort en 1995, au moment de l’avènement du « banlieue-film ». Le genre va faire florès avec, entre autres productions emblématiques, Krim de Ahmed Bouchaala (1995), Etat des lieux de Jean-François Richet (1995), Petits Frères de Jacques Doillon (1999) ou encore Cour interdite de Djamel Ouahab (1999). Malik Chibane est le premier réalisateur à faire le portrait de femmes. Il leur trace une trajectoire romanesque et traite ouvertement de la question du voile et de l’émancipation. Une approche qu’on retrouve dans l’ensemble de sa trilogie urbaine, qui compte aussi Hexagone (1994) et Voisins, voisines (2005).

FILM FÉMINISTE DE VENGEANCE ET D’AMITIÉ

Mais c’est vraiment dans les années 2000 que les lignes bougent de façon notoire. Les fictions sur la périphérie s’organisent dorénavant autour de destins féminins – dans Voyous, voyelles (2000), de Serge Meynard, et surtout dans L’Esquive (2004), d’Abdellatif Kechiche, qui va faire date. Les filles maîtrisent la langue, le jeu de la séduction (un marivaudage moderne) et, par là même, leur environnement. Les voici même dotées d’un corps. Comme dans Samia (2000), de Philippe Faucon, où des jeunes filles d’origine maghrébine, issues des quartiers nord de Marseille, se baignent en bikini en compagnie de garçons, ouvrant une brèche transgressive et sensuelle. Dans son essai intitulé Le Cinéma de banlieue : un genre instable (Mise au Point, mars 2012), la chercheuse en cinéma Carole Milleliri souligne que «la place nouvelle accordée aux femmes apparaît comme l’activation d’un élément sémantique jusqu’à présent secondaire dans l’identité d’un genre. (…) Les films de banlieue des années 2000 montreraient les cités, non plus seulement comme des espaces d’oppression (même si elles ne cessent pas de l’être), mais aussi comme le terreau d’une possible émancipation culturelle et sociale. »

C’est ce qui est à l’œuvre dans La Squale de Fabrice Genestal (2000), qui achève de reconfigurer le genre en le déplaçant sur le terrain d’une lutte contre un ordre patriarcal, dynamité par une Salomé noire des temps modernes. Film féministe de vengeance et d’amitié, il entretient avec Bande de filles un horizon d’attente similaire, en accordant aux jeunes femmes le droit d’être violentes, de disposer de leur corps et d’en jouir. En jouant tout à la fois avec les codes de la virilité et ceux d’une féminité affichée.

« On me reproche de styliser la banlieue. Ce qui veut dire qu’il n’y aurait qu’une seule façon de la filmer pour ne pas la trahir »
Céline Sciamma, cinéaste

Affublée des oripeaux masculins (veste et pantalon de jogging) qui visent à neutraliser une féminité à fleur de peau, l’héroïne de La Squale se transforme à mesure qu’elle accomplit sa vengeance. Chez Céline Sciamma, Merieme se métamorphose également. Lors d’un rite de passage, elle devient « Vic » et son apparence oscille dès lors entre la dissimulation de sa féminité sous des vêtements masculins et son exposition agressive. Céline Sciamma entend à son tour déminer les assignations, en réinvestissant précisément les archétypes : « Mon héroïne éprouve les identités qui sont à sa disposition dans la banlieue. Des identités qui sont archétypales. Elle les vit à chaque fois pleinement, comme des hypothèses d’elle-même, avec une féminité plus offensive ou une virilité accommodante et confortable, qui lui permet d’avoir de la tranquillité. »

Cet effacement du corps féminin, dans l’espace de la périphérie, est rendu nécessaire par l’hostilité d’un milieu que contrôlent les hommes et la crainte de la « mauvaise réputation ». Cette dialectique agitait précisément l’édifiant documentaire Les Roses noires, réalisé par Hélène Milano en 2012. Celle-ci donnait la parole exclusivement à des filles des quartiers nord de Marseille et de la Seine-Saint-Denis. C’est à ces jeunes femmes, qui dissimulent leur féminité face à la pression religieuse, culturelle et familiale, que renvoient les « roses noires » du titre.

CONSTAT SOCIOLOGIQUE

Dans Corps de banlieues, une enquête ethnologique menée pour une association de prévention spécialisée du Val-d’Oise (Journal des anthropologues, 2008),les anthropologues Véronique Duchesne et Francine Fourmaux font un constat similaire. « Les filles doivent jouer entre séduction/transgression et discrétion/dissimulation. Plusieurs étaient préoccupées par la question de “montrer ses formes” ou non, de porter des vêtements près du corps ou non. La norme serait de ne pas laisser voir la morphologie, en particulier dans ses différenciations sexuées, et en particulier aux garçons et aux hommes du quartier. Mais quelques-unes transgressent cet interdit en portant un pantalon moulant. (…) Là encore, il s’agit moins de se distinguer par le corps, de séduire, que de conformer son image de soi, montrer son appartenance au groupe. »

Ces paroles convergentes autour de la difficulté d’être une femme en banlieue stigmatisent une situation d’enfermement, qui répond à un confinement spatial. Mais certaines osent franchir le pas et finissent par quitter leur milieu d’origine pour que leurs corps ne soient plus contrôlés, comme on peut le voir dans Les Roses noires. C’est aussi la trajectoire de Vic dans Bande de filles. La fiction de Céline Sciamma reconduit donc un constat sociologique. Mais au lieu de filmer caméra à l’épaule et sans éclairage, la réalisatrice pare son film d’une dimension onirique qui rompt avec un pacte naturaliste tenace : « On me reproche de styliser la banlieue. Ce qui veut dire qu’il n’y aurait qu’une seule façon de la filmer pour ne pas la trahir. Mais filmer la banlieue, caméra à l’épaule avec une lumière morose, c’est la styliser. C’est une stylisation naturaliste, mais c’en est une quand même. Moi, je compose mon cadre et pose ma caméra. C’est un trajet émotif, assez fantasmatique, qui convoque des outils du cinéma et passe par la transfiguration de mes actrices. » L’ambition était de montrer des personnages féminins pluriels, là où les expériences cinématographiques précédentes les cantonnaient souvent à un archétype.

Sandrine Marques

À VOIR

« Bande de filles », film français de Céline Sciamma (1 h 52). En salles le 22 octobre.

Le Monde

 

GUINEE: Démocratie : le général Konaté sollicité par deux universités américaines

Dans le but d’expliquer le processus de transition démocratique (le passage d’un régime militaire à un régime civile, ndlr) aux jeunes étudiants américains qui ont du mal à comprendre l’évolution de la démocratie en Afrique, le haut représentant de la force africaine (FAA), l’ex président de la transition guinéenne, le général Sekouba Konaté est invité par deux universités américaines : l’université de la Californie-Los Angeles (le 13 novembre 2014) et l’université d’Iowa (le 19 novembre 2014).

 

« Le but de la visite du général Sekouba Konaté à l’université de la Californie (voir les détails :http://www.international.ucla.edu/institute/event/10668) et à l’université d’Iowa (voir les détails : http://www.lectures.iastate.edu/lecture/34170) sera d’informer les  étudiants, le corps professoral, le staff, la faculté et l’audience sur la transition d’un régime militaire à un régime civil et démocratique », nous déclare un des conseillers de l’ancien président de la transition guinéenne s’exprimant au téléphone de votre quotidien en ligne Guinéenews©. 

« Les perspectives de la démocratie en Afrique et le rôle du général Sekouba Konaté au sein  de la FAA », poursuit notre interlocuteur. 

« L’échange direct entre le général Konaté et les étudiants américains qui ont hâte de voir l’homme qui a rendu le pouvoir après avoir organisé des élections libres et transparentes dans son pays, bref un rendez-vous de donner et de recevoir de part et d’autre en vue bâtir un model référentiel de démocratie en Afrique », constituera entre autres points qui seront débattus lors de ces deux rencontres, martèle-t-il. 

Interrogé par Guinéenews© pour connaître le sentiment qui l’anime suite à ces deux invitations des étudiants américains, le général Konaté a déclaré : « C’est un sentiment de fierté et de satisfaction qui m’anime. Car, au delà de nos frontières, je me réjouis de savoir que des étudiants d’autres pays, à l’image des Etats-Unis, qui sont hautement démocratiques, s’intéressent aux débats concernant la démocratie en Afrique. Les échanges s’annoncent intéressants et je m’y prépare minutieusement. » 

Le général Konaté est responsable de la planification stratégique et l'opérationnalisation de la FAA. En tant que président de la transition guinéenne, il a joué un rôle vital dans le pays pour le retour à l'ordre constitutionnel suite à l’organisation des premières élections présidentielles qualifiées par les observateurs de libres, ouvertes et transparentes en 2010.

Omar Sy : "Je ne suis pas un acteur noir"

 

 

Avec Tahar Rahim, dans 'Samba'. Deux immigrés en quête d'avenir. Avec Tahar Rahim, dans "Samba". Deux immigrés en quête d'avenir. © David Koskas/Gaumont

Le comédien le plus populaire de France incarne un sans-papiers dans "Samba", le dernier film d'Éric Toledano et Olivier Nakache. Son dernier rôle, son aventure hollywoodienne, la place des comédiens noirs au cinéma... Omar Sy nous dit tout.

Le rendez-vous est donné à Paris, au bar de l'hôtel Meurice... C'est dans ce cadre luxueux, cerné par des colonnes corinthiennes, des meubles rococo et des miroirs géants, qu'apparaît l'acteur. Que de chemin parcouru depuis les sketchs du SAV diffusés sur Canal+. Aujourd'hui, Omar s'est fait un nom. Au sens propre. Tee-shirt blanc taille XXL, large sourire, Mister Sy courbe son mètre quatre-vingt-dix sur son téléphone mobile. L'entretien n'a pas commencé, et il en profite pour appeler ses enfants, à Los Angeles.

Lire aussi: la critique du film: Samba, "happy clandestin"

En 2012, il a traversé l'Atlantique avec sa famille pour tenter sa chance au pays de l'Oncle Sam. Et Hollywood a aussitôt ouvert les bras à ce Frenchie très bankable qui reste la deuxième star la plus populaire en France (après Jean-Jacques Goldman). Mais si nous le rencontrons aujourd'hui, c'est pour évoquer son dernier projet tricolore. Omar joue le rôle-titre dans Samba, un film dont la sortie est prévue le 15 octobre et qui raconte le parcours tumultueux d'un sans-papiers à Paris. Après Nos jours heureux, en 2006, et surtout Intouchables, en 2011 (plus de 52 millions d'entrées dans le monde dont 19 millions en France), l'acteur passe pour la troisième fois devant la caméra d'Éric Toledano et Olivier Nakache.Samba, d'Eric Toledano et Olivier Nakache, sortie le 15 octobre

Jeune Afrique : Qu'avez-vous pensé en recevant le scénario de Samba, adapté du livre de Delphine Coulin Samba pour la France ?

OMAR SY : J'ai trouvé ça très touchant. Mais c'était aussi un nouveau défi. D'abord pour les réalisateurs... Il s'agissait d'un sujet peut-être un peu plus grave que les précédents, mais qu'ils voulaient traiter comme ils savent le faire, en y mettant un peu de légèreté. Il ne fallait pas que ça devienne un film à charge ou une grosse comédie. Ça supposait pas mal de finesse. En plus, il y a de l'action, une histoire d'amour, un personnage féminin très développé : tout ça c'était des premières, pour eux. Mais ce film était aussi un challenge pour moi. J'interprète un personnage que je devais vraiment composer : parler avec un accent sénégalais en enlevant le sourire dans la voix. Samba a des fragilités, mais il émane quand même de lui de la force, du courage. C'est un homme grave, pas un amuseur, même s'il est parfois drôle. Bref, c'est un personnage plein de nuances.

Comment avez-vous préparé ce rôle ?

J'ai vu pas mal de documentaires ainsi que des fictions, comme par exemple La Pirogue [du Sénégalais Moussa Touré, qui évoque la traversée de migrants africains], film que j'ai trouvé essentiel pour imaginer l'arrivée en France de Samba. Et puis je me suis rendu dans des foyers de migrants. Il y en a un à Saint-Denis, où l'un de mes oncles habite. Je suis allé le voir et il m'a présenté des gens qui sont passés par la phase sans-papiers. Ils m'ont raconté leurs difficultés, ce qu'ils disaient à la famille restée au pays, la parano : la peur du facteur qu'on prend pour un flic... On est sortis ensemble dans la rue, je les ai observés : ils baissent la tête, ils ne regardent pas les gens dans les yeux. En comparaison, j'avais l'impression d'être arrogant lorsque je marchais à côté d'eux.

Mon père est arrivé ici en 1962. C'était une autre époque : la France encourageait l'immigration, le voyage était plutôt simple, du boulot, il y en avait des tonnes...

Avez-vous puisé dans des situations que vous avez vécues pour les réinjecter dans le film ?

Non, pas du tout. Mon seul rapport à l'immigration est lié à mes parents. Or l'histoire de mon père, qui est originaire de Bakel, au Sénégal, n'a rien à voir avec celle de Samba. Il est arrivé ici en 1962. C'était une autre époque : la France encourageait l'immigration, le voyage était plutôt simple, les frontières étaient ouvertes, du boulot, il y en avait des tonnes... Pour ma mère, mauritanienne, ça n'a pas été difficile non plus, elle a bénéficié du regroupement familial. Moi, avec ce film, j'ai dû me coltiner l'immigration telle qu'elle se vit aujourd'hui.

Les réalisateurs ont-ils aussi rencontré des sans-papiers ?

Oui, plus que moi. Ils se sont rendus à la Cimade [une association d'aide aux étrangers], ils ont rencontré des bénévoles et des clandestins. Ils préparent bien leurs films.

Vous avez expliqué dans plusieurs entretiens qu'après le succès d'Intouchables on vous proposait toujours le même type de rôles, souvent un peu clichés.

On me proposait des versions déclinées d'Intouchables. Il aurait fallu que je reproduise un cliché de moi-même. Mais j'avais envie de jouer autre chose. Aujourd'hui, j'ai évidemment plus de choix.

Avez-vous l'impression qu'en France on propose aux comédiens noirs une palette très limitée de rôles ?

Je pense qu'il faut arrêter de se mettre soi-même dans une catégorie d'acteurs. Moi, je ne suis pas un acteur noir. Je suis un acteur. Je ne vais pas refuser un rôle ou accepter un rôle parce que je suis noir.

Je ne me définis pas comme un Noir, je suis beaucoup plus que ça.

Régis Dubois, auteur de l'ouvrage Les Noirs dans le cinéma français, estime qu'il y a beaucoup d'archétypes liés à la couleur de peau dans la production cinématographique hexagonale. Il prend comme exemple Intouchables. Pour lui, on y retrouve à la fois le stéréotype du Noir qui est un voyou, mais aussi qui est un domestique et un comique, un rigolo qui a naturellement le rythme dans la peau. Que vous inspire cette critique ?

C'est sa vision, mais je ne suis pas du tout d'accord. Pour moi, c'est un rôle qui a fait progresser les choses et qui apportait de la nouveauté par rapport aux personnages qu'on nous proposait traditionnellement. Après Intouchables, on a vu beaucoup plus d'acteurs noirs dans les films. Et les préjugés dont il parle ne sont pas liés particulièrement au cinéma : je sais, moi, que je ne vais pas m'arrêter là et que je vais démonter tous ces archétypes pourris. Et puis quoi ? Je ne vais pas m'arrêter de danser parce que je suis noir uniquement pour casser les idées reçues ! Je ne vais pas m'arrêter de rire non plus ! Le cliché, ce serait de refuser ce qu'on est profondément. Moi, je me suis toujours tout autorisé. J'ai acheté une Harley-Davidson, alors qu'on me disait que c'était pour les Hells Angels, pour les Blancs. Rien à faire. Je monte dessus, et je bouge le sélecteur de vitesse avec mes baskets Air Jordan ! Je ne me définis pas comme un Noir, je suis beaucoup plus que ça.

Vous n'êtes pas parti aux États-Unis pour accéder à de nouveaux rôles ?

J'étais très bien servi en France : j'ai joué un médecin, un "keuf"... Dans Micmacs à tire-larigot, de Jeunet, et dans L'Écume des jours de Gondry, n'importe qui aurait pu jouer mon personnage. Bien sûr que la plupart du temps on écrit certains types de rôles pour les Noirs, mais je dis à ceux qui se plaignent : "Va chercher autre chose !" N'allons pas nous enfermer dans des rôles qu'on nous impose. On n'est pas obligés d'accepter ces règles du jeu, c'est à nous de provoquer les choses ! Être noir doit devenir aussi banal que de porter une moustache.

Il y a quand même une certaine stigmatisation. Les Oscars américains ont récompensé quinze Noirs américains alors que vous êtes le seul en France à avoir reçu un César...

C'est déjà un progrès ! Et puis, on n'a pas la même histoire. Les acteurs oscarisés sont des descendants d'esclaves... Il y a une forme de culpabilité qui a mené à la politique des quotas aux États-Unis. Nous, nous n'en sommes pas là. Et heureusement !

On vous a vu dans X-Men: Days of Future Past, vous apparaîtrez bientôt dans le prochain Jurassic Park... Comment avez-vous vécu vos premières expériences sur les plateaux américains ?

La grosse différence, ça peut paraître bête, mais c'est la langue. Comme je n'ai pas tous les mots, je suis plutôt timide. Je suis aussi impressionné par les moyens colossaux déployés pour ces grosses productions : des centaines de personnes présentes sur les plateaux, des décors énormes, des costumes, le temps entre les prises pour régler des questions matérielles... Ce qui ne change pas, en revanche, c'est le plaisir que j'ai à jouer.

Le représentant de la France dans les films ricains, c'est "ouam" ! Rien que pour ça, on progresse !

On vous demande souvent d'interpréter des gentils, ça n'est pas lassant ?

Ce n'est pas tout à fait vrai. J'ai joué un méchant dans Good People [un thriller américain de Henrik Ruben Genz]. Mon personnage dans X-Men est un gentil mais avec un très mauvais caractère... De toute façon, quand je me lasse, je passe à autre chose. Le SAV, par exemple, ça a duré sept ans. Quand j'en ai eu marre, j'ai arrêté. Aujourd'hui, j'ai cette chance de pouvoir zapper, je ne vais pas m'en priver. Être français à Los Angeles, c'est une carte intéressante à jouer ? En tout cas, je suis perçu comme le Français de X-Men ou le Français de Jurassic Park. Vous vous rendez compte ? Le représentant de la France dans les films ricains, c'est "ouam" ! Rien que pour ça, on progresse !

 

 

 



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Angélique Kidjo : « Moi, je crée des passerelles »

 

Angelique Kidjo en 2014.

Femme de scène, détentrice de deux Grammy Awards, la chanteuse franco-américano-béninoise Angélique Kidjo était de passage à Paris le 6 octobre, avant son concert à la Cigale le 14. Elle était en partance pour Milan afin d’y présenter, au côté du prince Albert, le projet de Pavillon monégasque pour l’exposition universelle de 2015, consacré au développement durable, et qui sera ensuite concédé au Burkina Faso. Dans les locaux du Monde, elle croise par hasard l’écrivain congolais Fiston Mwanza Mujila, 33 ans, auteur de Tram 83. « Madame Kidjo, je suis très honoré, je vous admire. »

La réaction de Fiston Mwanza Mujila vous étonne ?

Non, j’en suis heureuse. J’ai une voix, et, si je vis aux Etats-Unis depuis 1998, je n’ai jamais tourné le dos à l’Afrique, si vivante, si douée. Au contraire.

En 2014, le magazine Forbes vous a classée au premier rang des femmes célèbres en Afrique. Le New York Times a consacré une page à votre album Eve, sorti en janvier. Une autobiographie illustrée a paru chez Thames & Hudson, préfacée par Desmond Tutu et Alicia Keys. 2014, c’est aussi 101 concerts, du Hollywood Ball au Théâtre municipal de Rio en passant par Paris et Maputo. Tout va bien ?

Oui, oui. En Afrique, bien sûr, aux Amériques aussi, tout va bien… En France, c’est plus compliqué. Aux Etats-Unis, ils sont épatés par mon parcours et, moi-même, je le suis. Je suis francophone [née au Bénin, à Cotonou, le 14 juillet 1960], j’ai appris l’anglais avec James Brown, qui le parlait de travers. Au fil des années, j’ai réussi à entraîner un public assez large aux Etats-Unis, tout en chantant en fon, qui est une langue très compliquée. Mes amis artistes américains me disent souvent : « Tu nous rappelles toujours qu’être artiste, c’est être la voix de ceux qui n’en ont pas. »

Aux Etats-Unis, la ségrégation est très forte. Au début, j’avais du mal à me promener dans la rue avec Jean, mon mari, un Blanc. Le jour où Barack Obama a été élu président, ma fille, métisse, a pleuré, parce que pour elle, rien n’avait été simple. Mais en France, c’est pire d’une certaine manière. Nous vivons une situation postcoloniale. On demande encore aux enfants de la troisième génération d’où ils sont, on leur dit éventuellement de retourner chez eux ! Aux Etats-Unis, le talent est mis en avant. Ici, la colonisation se glisse au milieu de tout, et moi je suis une enfant de l’Indépendance, mes parents étaient des intellectuels. Je refuse les clichés.

 

Vos amis artistes sont nombreux. Vous avez travaillé avec Carlos Santana, Branford Marsalis, Quincy Jones, Diane Reeves, Alicia Keys, Questlove, Herbie Hancock, Dr. John, Vampire Weekend… Vous avez chanté avec Bono et l’on a pu découvrir sur le Net que vous aviez fait danser Barack Obama…

Oui, je suis fière : j’ai été invitée en août à la Maison Blanche à un dîner avec tous les chefs d’Etat africains. En réalité, j’avais rencontré auparavant Michelle Obama, à qui j’avais envoyé un mail de félicitations pour ses propos sur les lycéennes enlevées par Boko Haram au Nigeria en avril. C’étaient ceux d’une mère inquiète. J’avais été interviewée chez Amanpour [la chanteuse était également allée en février dans la célèbre émission politique de CNN International pour s’opposer à l’homophobie en Afrique]. Mon album, Eve, est une célébration de la femme africaine. J’ai une fondation, Batonga, au Bénin, qui permet à des jeunes filles de poursuivre des études secondaires. Tous les chefs d’Etat présents à l’African Summit me connaissaient, j’en ai rencontré beaucoup, et, évidemment, j’étais très fière, moi, la jeune fille de Cotonou, d’être à la Maison blanche, c’était une reconnaissance en tant qu’artiste, bien sûr, et en tant qu’activiste.

Il y avait un autre chanteur invité, Lionel Richie, et un DJ pour l’after. Le président des Etats-Unis était près de moi, ça sonnait funk, je me suis mise à danser et je lui ai lancé un défi : « Vous n’arriverez pas à descendre en rythme aussi bas que moi. » J’ai perdu. Il est classe. J’ai adoré ces instants.

Quant à mes amis artistes, pour casser les préjugés, ils ne sont pas tous représentatifs de la communauté afro-américaine, mais ils ont l’envie de rencontrer les artistes du continent noir. Moi, je crée des passerelles. Carlos Santana a repris une de mes chansons, Herbie Hancock aussi, je vais dans leur monde, ils savent qu’ils peuvent venir dans le mien.

Vous avez travaillé récemment avec le compositeur américain Philip Glass…

Nous avons créé en janvier à la Philharmonique de Luxembourg Africa, Ifè : Three Yoruba Songs pour Mezzo Soprano et Orchestra. Il m’avait demandé d’écrire trois poèmes en yoruba, dédiés à des divinités du vaudou, qu’il a mis en musique. Nous allons recréer ce programme à, Linz et à Vienne en mars 2015 avec un quatrième chant, pour Oya, une antilope qui se transforme en femme. Xango, le dieu de la foudre et du tonnerre, l’oblige à l’épouser.

Malgré tout, elle part, laisse l’enfant qu’elle a eu avec lui, et, pour moi, c’est une réflexion sur la polygamie et la force des femmes. Le travail avec Philip Glass m’a obligée à écouter la musique autrement – là, ce n’était ni du blues, ni du jazz, ni de la musique traditionnelle – peu mélodique, très rythmique au Bénin. Il m’a fallu beaucoup de technique. J’ai répété avec des fichiers MIDI (sur ordinateur), quand j’ai dû chanter avec un orchestre symphonique, j’étais paumée ! L’espace est autre.

 

Vous êtes vice-présidente de la CISAC, la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs...

A la mort de Robin Gibb (ex Bee Gees) qui présidait la Cisac, la SAMRO, l’équivalent de la Sacem en Afrique du Sud, a présenté ma candidature à sa succession. Ils imaginaient bien une femme africaine qui parte en croisade pour faire respecter le droit à la propriété intellectuelle. Finalement, Jean-Michel Jarre a assumé la fonction, et à ses côtés, la Cisac a placé deux Africains, le plasticien Ousman Sow et moi-même, ainsi que le compositeur indien Javed Akhtar, et le réalisateur argentin Marcelo Piñeyro. La propriété intellectuelle n’est pas vendable, une œuvre et un jus d’ananas ne sont pas de même nature. La culture africaine s’est transmise oralement, mais elle meurt. Pendant des siècles, nous l’avons considérée comme un acquis, un dû, mais elle ne résiste pas à la perte d’identité. Par ailleurs, la musique est démocratique par essence. L’économie présente, basée sur les concerts, crée une sorte de classe sociale supérieure avec des ultra riches, laissant des miettes aux autres.


En concert à La Cigale, le 14 octobre à 20 h 30, 120, bd de Rochechouart, Tél. :
01-49-25-89-99. 35 €. Eve,1 CD Savoy Records/Caroline/Universal Music.