Comment la Francophonie cherche à se réinventer

 dakar street by Jeff Attaway via Flickr CC
dakar street by Jeff Attaway via Flickr CC
Si la langue française veut rester levier du développement, elle ne peut s'appuyer que sur l'émergence de nouvelles formes de médias.

Dans 35 ans, 700 millions d’êtres humains auront un point commun: l’usage du français, estime l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Elle précise également que 85 % de ces usagers de la langue de Molière vivront sur le continent africain. Oui mais voilà, cette lame de fond pourrait bien faire pschitt.

Faute d’accès à l’enseignement, nombre d’Africains risquent de facto de se tourner vers leurs langues maternelles respectives, voire d’autres langues comme l’anglais. Des solutions? Oui, former davantage d’enseignants. Autre chose? Peut-être, oui: encourager et favoriser le déploiement de médias francophones sur le continent.

 Dans les rues de Dakar, le wolof a la cote. Nombre d’habitants de la capitale sénégalaise seraient bien en peine si on leur demandait quelques mots en français. Le phénomène est particulièrement marqué dans les quartiers populaires de la ville.

Cependant, même à la télévision et à la radio, le wolof domine. Idem dans les tribunaux. Les élites parlent wolof, les débats politiques, sociétaux ou culturels sont conduits dans cette langue véhiculaire.

Les premiers effets de cette prééminence du wolof ne se font pas attendre: «Le niveau de français à considérablement baissé au cours des dernières années», témoigne Oumar Sankharé, enseignant à l’Université de Dakar. Une situation d’autant plus délicate que vient s’y joindre le poids de l’histoire, puisque le Sénégal est considéré comme le berceau de la francophonie —Léopold Sédar Senghor oblige.

Que de nombreux Sénégalais parlent le wolof n’est évidemment pas une mauvaise chose. Qu’ils ne parlent que le wolof est en revanche un peu plus problématique, puisqu’ils font ainsi l’impasse sur une langue dont l’importance dans les échanges n’est plus à démontrer sur le continent africain.

Mais pour s’imposer en Afrique, le français doit irriguer un canal important de diffusion des langues: les médias. Des médias encore trop souvent réservés aux dialectes locaux, comme on l’a vu avec l’exemple du wolof à Dakar, ou à l’anglais, omniprésent.

Alors que les NTIC explosent en Afrique, entraînant par corolaire une densification de l’offre médiatique, la capacité du français à capter une large part de cette offre sera directement corrélée à son rayonnement futur sur le continent. Il n’est pas permis d’en douter.

Le tropisme africain des médias français

Du 8 au 10 octobre, Montréal, a accueilli une conférence internationale sur l’avenir des médias francophones, sous l’égide de l’OIF. L’événement s’est, bien entendu, intéressé à l’effort entrepris par la France pour augmenter sa présence en termes de médias en Afrique, et ces efforts sont importants.

Alléchés par les prévisions de l’OIF tablant sur la présence de plus d’un demi-milliard de francophones dans les prochaines années, les fleurons français de l’industrie médiatique sont en ordre de bataille. Après s’être longtemps fait damer le pion par les Chinois, ayant massivement investis dans les médias africains de langue française ou anglaise aux premières heures de la révolution 2.0, les mastodontes tricolores se sont réveillés.

Lagardère Active souhaite exporter Gulli, sa chaîne jeunesse, sur le continent africain. France 24 propose depuis la mi-2013 deux journaux consacrés à l’Afrique. TV5 vient de créer un magazine intitulé «Africanité»  portant sur les modes de vie du continent. Jeune Afrique, en cheville avec Canal+, a créé «Réussite», émission ayant vocation à présenter les entrepreneurs africains couronnés de succès.

La presse écrite et la presse en ligne ne sont pas en reste. Le Point a ainsi mis en orbite, il y a quelques mois, Le Point Afrique, Le Monde ne tardera pas à créer une section Afrique sur son site, le Figaro devrait lui aussi proposer une offre similaire. Et Slate Afrique, pour sa part, s’est imposé depuis 2011

«Une politique volontariste et la structuration de filières compétitives et exportatrices (…) nous semblent des enjeux déterminants pour la France. Elles lui permettraient d’assurer son rayonnement, de pérenniser sa langue (…)» soutiennent Jérôme Bodin et Pavel Govciyan, analystes médias chez Natixis, à propos de l’ambition tricolore de créer un véritable pôle médiatique africain.

 En prenant du recul, on remarque que la France se retrouve dans la position de partir à l’assaut d’un marché qui n’en deviendra un que si elle le façonne elle-même. Autrement dit, alléchés par les projections de l’OIF, les médias français prévoient un débarquement massif outre-Méditerranée, débarquement sans lequel ces prévisions ont de fortes chances de ne pas se réaliser.

Bastien Delvech

Elie Kamano sur ses relations avec le RPG et l’argent qu’il a reçu pour aller chanter à Kaleta

L’artiste reggaeman Elie Kamano est attaqué très souvent par les proches du pouvoir, surtout depuis qu’il a lancé son mouvement « Je n’en veux plus » où le chanteur énumère les tares de la société guinéenne, notamment de la gouvernance Alpha Condé. En marge de la conférence de presse du Conseil Supérieur de la Diaspora Forestière dont il est membre, l’artiste a été interpellé par des journalistes sur les critiques portées sur sa personne par certains responsables de la mouvance présidentielle. Guineematin.com vous propose, ci-dessous, les réponses de l’artiste, en écrit et en vidéo :

Si je dis aux gens les relations que le RPG veut entretenir avec moi, ils ne le croiront pas ! Aujourd’hui, ils (ndlr : ceux du RPG) me traitent d’artiste petit que veut se comparer à celui-ci ou à celui-là… Alpha Condé ne peut jamais m’appeler, un petit artiste qui est revenu en Guinée…

Mais, j’aimerai dire aux Guinéens que mon CV est plus riche que tous les artistes de la musique urbaine en Guinée, toute catégorie confondue. Il n’y a pas un qui a un CV comme le mien ! Il n’y a pas un ! Il n’y a pas un qui a fait une tournée africaine ! Il n’y a pas un qui a été pris en charge par RFI, par la francophonie pour passer des séminaires, logé à la cité internationale des arts…

Donc, je sais ce que je suis, je sais ce que je représente à l’étranger. Donc, je ne peux pas rentrer dans ce débat avec les gens quand ils disent que « Elie Kamano est un petit artiste ! Sa carrière est finie ! »

Si ma carrière était finie, le RPG et son président n’allait jamais chercher à me corrompre. Ils m’ont appelé par le billet de Sékouba Kandia Kouyaté. Je suis venu, ils m’ont remis de l’argent pour aller chanter à Kaleta. J’ai pris cet argent, j’ai refusé de partir. Je suppose et j’estime que cet argent appartient au peuple de Guinée. Je ne suis pas un bâtard pour retourner cet argent ! Non ! C’est mon argent ! C’est aussi mon argent ! Voilà !

Vous pouvez cliquez sur le lien ci-dessous pour voir la vidéo :

Propos recueillis par Abdoulaye Oumou pour Guineematin.com

 

 

 

  

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Le prix Nobel de littérature à Patrick Modiano

 

L'écrivain Patrick Modiano pose pour les photographes le 20 novembre 1978 à Paris après avoir reçu le Prix Goncourt pour son livre "Rue des boutiques obscures".

L'auteur français Patrick Modiano a été récompensé par le prix Nobel de littérature « pour son art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation », selon les jurés. 

Né en 1945, Modiano a publié son premier roman, « La place de l'étoile », en 1968, et reçu dix ans plus tard le prix Goncourt pour « Rue des boutiques obscures ». En 1996, ce sera le grand Prix National des Lettres pour l'ensemble de son oeuvre. Et maintenant, le Nobel pour définitivement consacrer une carrière littéraire d'une trentaine de romans

Son dernier livre, « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier », est sorti en librairie au début du mois d'octobre. Un roman de 160 pages qui emporte le lecteur dans l'univers de l'écrivain, détective du passé, voguant dans ses souvenirs. Ici, ceux d'un enfant perdu, dans les années 1950, environné de personnages louches.

Modiano explique ainsi l'une des motivations de son personnage écrivain :

« Ecrire un livre, c'était aussi, pour lui, lancer des appels de phares ou des signaux de morse à l'intention de certaines personnes dont il ignorait ce qu'elles étaient devenues ».

 Lire notre Rencontre avec Patrick Modiano datant de mai 2013

Le Monde

Rien ne justifie que seuls quatre Africains aient reçu le Nobel de littérature depuis 1901

Le romancier kényan N'gugi Wa Thiongo, cité parmi les favoris, n'a pas été couronné. Pourtant, plus que quiconque, il méritait le prix.

L'Académie suédoise a choisi. Patrick Modiano a remporté (sans très grande surprise) le prix Nobel de littérature. Pourtant, les pronostics ont fait figurer le romancier kényan N’gugi Wa Thiongo parmi les possibles lauréats.

Le moins que l’on puisse dire est que N’gugi Wa Thiongo avait ses chances. Il avait ses chances au même titre que tous ceux qui étaient cités par les bookmakers avant la désignation du prix Nobel de littérature. Il avait ses chances, pas simplement parce que son nom figurait dans la short-lit des «experts ès-Nobel»; il méritait de remporter le Nobel, pas simplement parce qu’il figure parmi les favoris depuis de nombreuses années. N’gugi Wa Thiongo AURAIT DÛ être couronné cette année. Pour plusieurs raisons.

D’abord, cela aurait permis un juste rééquilibrage des choses. Y a-t-il en effet une seule raison qui justifie que, depuis 1901, seuls quatre Africains aient reçu le Nobel de littérature? Le Nigérian Wole Soyinka, en 1986, l’Egyptien Naguib Mafouz, en 1988, les Sud-Africais Nadine Gordime en 1991 et JM Coetzee en 2003...

Depuis, plus rien. Juste l’espoir que soient reconnues, une fois pour toute, la diversité et la densité de la littérature venue d’Afrique. Depuis, plus rien. Juste un farouche sentiment d’injustice, la frustration de voir si peu d’écrivains du continent entrer dans le saint des saints. Depuis 2003, plus rien. Juste de timides paris de bookmakers londoniens, un peu comme pour se donner bonne conscience.

Primer un Africain, cette année, aurait donc contribué à faire taire les critiques de plus en plus grandissants au sujet de l’attribution des Nobels.

L’autre raison tient à la stature-même de N’gugi Wa Thiongo. Romancier talentueux, son écriture est pleine de fougue et de passion. Il raconte des Afriques qui bougent, des Afriques qui rêvent de liberté. Son œuvre est un long poème pour la prospérité des peuples qui ont souvent connu l’oppression et l’ostrascime.

En 1963, il débute avec une pièce de théâtre The Black Hermit. Opposant marxiste dans son pays, il rejette le christianisme et son nom de baptême, James Ngugi, pour prendre un nom kikuyu (son ethnie d’origine, d’où N’gugi Wa Thiongo) en 1967. La même année, il cesse d’écrire en anglais pour le faire dans sa langue maternelle. Son abondante production littéraire lui vaudra plusieurs fois la prison.

En 2013, lorsque N’gugi Wa Thiongo, installé aux Etats-Unis, avait une nouvelle fois été cité parmi les favoris au Nobel de la littérature, nous expliquions pourquoi le romancier kényan méritait le prix. Il est l’écho et le visage d’une Afrique émergente, car toute son œuvre porte sur l’importance des langues africaines dans l’éveil de la mémoire du continent.

Pétales de sang et La rivière de vie (romans publiés au tout début des années 1980 par Présence Africaine) sont des ouvrages qui l’ont révélé au public francophone. Même si l’auteur est depuis longtemps une star, une véritable sommité depuis le début des années 1960.

Nobéliser ce Kényan dont l’écriture se confond aussi avec une forme de militantisme politique aurait eu du panache. Car comme l’écrit le romancier Abdourahman Waberi, «l’écriture de N’gugi Wa Thiongo témoigne d’une œuvre d’art qui ne veut pas perdre sa qualité subversive et son aura».

En effet, toute l’œuvre de l’auteur, jusqu’au fameux Décoloniser l’esprit, se veut un pont entre les cultures africaines et la civilisation occidentale. Une œuvre rieuse, simple, claire endiablée. N’gugi Wa Thiongo écrit comme on chante une douce chanson d’amour et de fraternité. Par les temps qui courent, ce n’est pas rien. Mieux, ça ne peut que faire du bien. Et lui attribuer le Nobel aurait fait le bonheur de tout le monde.

Raoul Mbog

 

 

Jean Genet à l'Odéon : “Les Nègres” ravive l'ère du cruel simulacre

 

 

 

 

Magnétique, formaliste et inspiré, Bob Wilson propose une mise en scène radicalement ramassée d'une bombe à fragmentation : Les Nègres de Jean Genet. Et si cette sarabande théâtrale, qui joue avec les mots et les morts, présageait le temps des nouveaux simulacres horrifiques ?...

Mariant flétrissure et pureté, détestation globale du monde et amours particulières d’autrui, Jean Genet recherchait « le plaisir au fond de la chair martyrisée » (Sartre). Il revendiquait, avant la lettre, une fierté gay. L’homosexuel se pose, chez lui, en sujet libre. Échappe-t-il pour autant à sa condition d’objet : d’être réifié, jaugé aussi bien que jugé par les pouvoirs normatifs ? Même Sartre, quand il publie Saint Genet, comédien et martyr en 1952, bien qu’en avance sur son temps – Jacques Lacan imaginait alors encore guérir les invertis ! –, même Sartre se figure l’homosexualité tel un univers de vices souterrains.

Quelque trente ans plus tard, en 1980, au seuil du tombeau, Sartre est interrogé sur « l’adhésion à l’ordre mâle chez Genet » par Jean Le Bitoux, fondateur du Gai Pied : « L’homosexuel ne serait-il en politique qu’un traître virtuel ? » Réponse du philosophe de 75 ans : « Le traître c’est l’aspect noir de la chose ; mais l’aspect blanc, doré, c’est que l’homosexuel essaye d’être une réalité profonde, très profonde. Il essaye de trouver une profondeur que n’ont pas les hétérosexuels, mais cela même, cette profondeur qu’il essaye d’avoir avec simplicité, avec clarté, eh bien l’autre côté noir la reprend ; il y a dans l’homosexuel un aspect noir qui se fait sentir à lui et pas nécessairement aux autres. »

La polysémie de l’adjectif “noir” conduit aux filiations obscures et complexes de « l’homosexualité noire » (Guy Hocquenghem), à ces relations entre négritude et uranisme pensées par un James Baldwin. Faut-il inscrire dans une telle problématique Les Nègres de Jean Genet, que monte Bob Wilson, 66 ans après l’écriture de la pièce (1948) et 55 ans après sa création par Roger Blin (1959) ?

Toutes les réponses sont possibles, tant le texte et les situations offrent un réseau, à la fois intime et universel, de correspondances, de lignes de fuite, de non-dits parmi les vociférations. À l'Odéon, le spectacle somptueux et minutieux, enchanteur et féroce, pensé mais dansé, aussi musical qu’éloquent, adopte une ligne claire – presque transparente malgré les riches éclairages de tableaux charpentés –, qui aimante bien des interprétations. Avec une délicatesse féerique, le metteur en scène, considérable et considéré, refuse de jouer au poteau indicateur. Il a même taillé dans le texte, histoire de donner une consistance aérienne aux questions de poids que soulève la pièce.

La première touche au refus de s’en tenir à une définition des Noirs, qui les cadenasserait une fois de plus en fond de cale. L’affranchissement rimbaldien d’Une saison en enfer hurlait encore aux oreilles de Genet quand il prit la plume : « Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d’une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. »

Bob Wilson pendant une répétition des “Nègres”Bob Wilson pendant une répétition des “Nègres”

Il faut avoir en tête ce texte d’Arthur Rimbaud, précurseur du jazz en sa musique des mots, pour accueillir l’étonnant dispositif conçu pour Les Nègres par Jean Genet. Il s’agit, comme toujours, d’une cosmogonie furibarde et sacrée, mais cette fois sous la forme d’une clownerie, d’un simulacre rituel – devenu cabaret chez Bob Wilson. Archibald, maître de cérémonie, présente au public un étrange théâtre dans le théâtre : des nègres (re)jouent pour nous, pour eux et pour quatre juges juchés en position dominante, une scène cultuelle qui semble avoir eu lieu : le meurtre de la Blanche, dont le cercueil encombre les planches.

S’enclenche une célébration de convulsionnaires surchauffés. Les Blancs, jusqu’à plus soif, en prennent pour leur grade, accusés de semer la mort sans la moindre force vitale : « Et toi, race blafarde et inodore, toi, privée d’odeurs animales, privée des pestilences de nos marécages. » Archibald ne cache pas le programme : « Ce que nous aimions, c’était vous tuer, c’était faire crever jusqu’à la blancheur de votre farine. » C’est sans doute à ce moment-là qu’en 1959, Eugène Ionesco, se sentant insulté en tant que Blanc, quitta la salle du Théâtre de Lutèce (29, rue Jussieu, à Paris Ve).

(A suivre dans Médapart)

Antoine Perraud