Nohoré Gbodiallo Guikou Bilet Zafla.

 

Pardonnons mon omission volontaire. Non, ce weekend, je n’ai pas le temps de nous saluer avant de commencer. Mais attention, je ne le fais pas pour exprimer le « time is money » de certains de nos maîtres, dont nous portons plus les prénoms que les nôtres propres. Pourquoi tiendrais-je compte du temps qui est de l’argent ? Je ne reçois aucun sou quand j’écris ! Oh ! Pardon, le sou n’existe plus, même si nous en subissons encore les mauvais effets, comme vient de le découvrir, enfin, quelqu’un qui, pendant des années, n’était ni borgne ni aveugle ni dénué de tout jugement pertinent. Remplaçons donc « sou » par l’une des deux monnaies de nos maîtres. C’est-à-dire celles qui dominent nos économies et nos esprits, jusque dans nos pauvres villages physiques. Donc aussi  notre vie quotidienne, comme le font leurs prénoms, quoi ! Ou bien, ai-je menti ? Bon, j’espère que nous avons compris ma pensée ici, nous pouvons donc avancer.

 Je voudrais nous raconter mon aventure dans un village de noirs créé sur FACEBOOK. Par sa longueur kilométrique, son nom a créé en moi les deux sentiments d’attraction et de répulsion. Mais le premier sentiment l’a emporté, renforcé par l’idée de ne juger qu’après avoir vu ou vécu. Ainsi, je suis entré dans le village, muni de mon nom aussi kilométrique de noir, et surtout de membre de cette communauté. Oh ! Concernant mon nom, j’ai une précision à refaire. Des gens le trouvent long. D’autres le trouvent trop africain. Des gens vont jusqu’à avoir le culot d’y exposer leur trouble de vision, venant plus de leur amour des noms des blancs que de la vraie maladie. Ainsi ils le lisent Honoré au lieu de Nohoré. Moi, je leur dis que c’est une preuve de la beauté des noms africains, même si les blancs avaient voulu les déformer par ignorance ou par méchanceté. Alors, et puis y a quoi ?

Pour les autres parties de mon nom, je montre aux noirs qui en alignent plusieurs de blancs devant celui de leur père, que nous pouvons ainsi aligner nos propres noms de noirs afin de les faire connaître au monde entier. C’est en les utilisant nous-mêmes qu’ils sortiront du trou où nous les mettons au profit des prénoms des autres. Bon, continuons, nous sommes nombreux qui, par manque de culture et de formation, ne savons même pas de quoi je parle...  

Au portail du village des noirs, je suis renseigné par des mises en garde bien précises, gage de leur sérieux. Je suis alors convaincu de rencontrer des villageois exhibant fièrement leurs jolis prénoms de noirs. Et rien qu’à partir de cette attitude louable, je me sentais rassuré de les voir discuter des sujets très sérieux concernant la force et la beauté de leur culture. Encore et surtout, le retour en force de leurs prénoms de noirs, parce que les prénoms des blancs ne sont pas les leurs et ne le seront jamais.

Mais hélas ! Illusion des illusions ! Ma découverte n’en est pas une. Le village « Tu sais que tu es Bété…» n’est pas celui que le visiteur, surtout un comme moi, rêve de découvrir. C’est un vrai fourre-tout caractérisé par l’acculturation. Ainsi par les noms de ses habitants, tu te sens déjà moralement étranger et rejeté si tu ne portes pas un, deux, trois ou quatre prénoms de nos maîtres blancs. Ces noms-là, ils en ont de toutes les couleurs et de tous les sons. Tant pis s’ils en ignorent le vrai sens et l’histoire. C’est juste : « pourvu que mon prénom vienne du blanc dont je suis l’esclave ». Pourtant, ça devrait être : «  je veux me retrouver en redevenant moi-même à travers mon vrai prénom de noir, ma culture et mes valeurs de noir ».

Les Séri, Tapé, Koré, Groguhé, Téty, Gnahoré, etc. y apparaissent uniquement pour le père et  non pour l’habitant de ce village lui-même. C’est comme si chacun avait dit : « Je dévoile seulement le nom de mon père parce qu’il est un c… Au lieu de me nommer en mettant Joseph, son propre prénom de blanc, il a sali mon identité d’esclave avec son Séri ».

Nous suivons tous bien, non ? Ainsi les habitants de ce village auraient eu des noms de blancs du genre : John Marie Madeleine Aïssata, Pierre Félix Justin de la Montagne, etc. C’est-à-dire des Bété, des noirs blancs. Parce que, malgré leur soi-disant liberté, leur prétendue indépendance, ils continuent d’être colonisés sur leur propre sol, par leurs maîtres d’antan. On ne  leur impose plus des prénoms de blancs, mais ils se les imposent. C’est un refus de cesser d’être des esclaves. Ils aident leurs maîtres à éliminer les prénoms de noirs de la surface de la terre. Comme leurs maîtres, ils ne voient pas l’importance et la richesse des prénoms de noirs. Pitié ! Pitié ! Pitié pour des gens égarés. Pitié pour des gens sans repères !

Quant aux sujets qu’ils débattent dans ce village, il faut avoir un cœur résistant à la nausée pour les découvrir sans la crainte de vomir. Chacun soulève le point qu’il veut. Personne ne s’intéresse au sujet de l’autre. Aucun débat structuré n’y est organisé. Aucun raisonnement n’y est observé. Aucune conclusion n’y est portée nulle part. Aucun apprentissage individuel ni collectif n’y est noté ou exprimé. Non, c’est une place de jeux divers. On y voit que les blancs ont détourné l’attention du noir vers leurs religions, afin de le voler en toute tranquillité. Alors tout tourne autour de Dieu, d’Allah, de Jésus, des mots et expressions juifs, arabes, etc. Tout tourne autour des relations intimes, des drames, des décès, des… des… et des… Bon, des choses vraiment sans importance par rapport à l’élévation intellectuelle, économique, industrielle, intelligente, culturelle, artistique, positive du noir qu’est le Bété. C’est une ouverture géante prête à le transformer en…bête. Ca me rappelle une moquerie, dans les décennies écoulées.

Quand le noir cessera-t-il donc de faire la publicité des noms des blancs, pour en faire celle de ses propres noms ? Les blancs vont sur Facebook pour faire connaître leurs activités qui sont sources de leurs revenus en argent. Les noirs y vont pour s’amuser, rien que s’amuser. Le Dieu qu’ils adorent les voit-ils ? Qu’ont-ils fait de si mauvais, qui ne leur donne pas le droit à l’intelligence ?

Le sentiment de répulsion a chassé celui d’attraction, et je suis vite sorti de ce village maudit à mon sens. Je n’y apprendrai rien de positif. Il ne met pas en valeur la riche culture Bété, ses noms, ses traditions, le maintien de ses valeurs… Il n’enseigne à ses habitants que les cultures étrangères. C’est un village de noirs blancs sur FACEBOOK dont le créateur, pourtant juif, ne croit pas en Dieu. Pourtant, Mark Zuckerberg est devenu un milliardaire avant de fêter ses trente ans. Pourtant, il est l’un des cent personnages les plus influents de son pays. Hum ! Dieu ne l’a pas béni ô ! Quant à nous, amusons-nous bien et laissons Dieu se battre pour nous. Bonne chance au village de noirs blancs sur FACEBOOK.

Pardon, au revoir et à nous retrouver le weekend prochain.

 Nohoré Gbodiallo Guikou Bilet Zafla.

Les guides spirituels africains les plus influents

 

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Les 15 leaders religieux sélectionnés par J.A. © DR/Montage J.A.

Qu'ils soient animistes, chrétiens ou musulmans, les leaders religieux du continent possèdent souvent une influence considérable sur les plans politique et économique. Connaissez vous les plus importants d'entre eux ?

En Égypte, le grand mufti d'Al-Azhar dénonce les exactions de l’État islamique ; en RDC, les évêques catholiques réaffirment leur opposition à toute modification de la Constitution qui permettrait à Joseph Kabila de se représenter en 2016 ; en Afrique du Sud, Desmond Tutu dénonce la pénalisation de l'homosexualité, soutient la Cour pénale internationale et s'oppose aux dérives du président sud-africain Jacob Zuma. Des prises de position qui portent souvent bien au-delà du continent et qui témoignent qu'en Afrique, les leaders religieux sont des acteurs fondamentaux de la société, non seulement sur le plan spirituel, mais aussi dans les domaines politique et économique.

Sans volonté de classification, nous avons établi une liste non exhaustive de 15 de ces personnalités hors du commun, qui sont souvent courtisées, craintes ou vénérées par les puissants du continent. Un choix guidé par plusieurs critères comme le nombre de fidèles à un même culte, la dimension internationale de ceux qui les représentent ou les encadrent, ou encore tout simplement le poids moral, politique et économique de ces derniers.

Certains regretteront la sous-représentation dans cette liste des animistes. Une faiblesse qui s'explique par la diversité des cultes par rapport aux "poids lourds" que sont le christianisme, l'islam et les églises évangéliques ou syncrétiques. Mais il nous a paru important de mentionner, à travers l'un de ses prêtres les plus célèbres, une religion ancestrale qui a essaimé bien au-delà du continent : le vaudou.

Jeune Afrique

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George Benson. Une autobiographie

 

Pour la rentrée 2014, les librairies américaines ont accueilli dans leurs rayons l’autobiographie du musicien George Benson. Co-écrit avec Alan Goldsher, le texte retrace le parcours étonnant du guitariste/chanteur, depuis les ghettos de Pittsburg jusqu’aux salles de concert blindées de Los Angeles ou du Cap. Entre les lignes, le livre évoque également certaines des tensions fondatrices de l’œuvre de Benson, entre jazz et R&B, entre doo-wop et bebop, entre voix et guitare, et revient sur son obsession : « être un vrai musicien ».

Tout commence le 22 mars 1943, à Pittsburgh, ville industrielle de Pennsylvanie. George est fils unique. Sa mère a 15 ans. Comme nombre d’artistes afro-américains, le jeune garçon découvre la musique à l'église. « Aller à l’église, raconte-t-il, présentait un avantage certain. Si on voulait y chanter, on pouvait le faire. Et en public ! ». Enfant prodige, il associe à sa pratique du chant, celle de divers instruments, le piano, le violon, la guitare, empruntée à son beau-père, et un ukulélé déniché dans une poubelle. A 7 ans, il profite d’un boulot de vendeur ambulant pour jouer à l’entrée des bars. Il est repéré par un producteur qui l’emmène à New York et lui fait enregistrer son premier album. Little Georgie Benson. The Kid From Gilmore Alley est pressé alors que son interprète n'a que 10 ans.

De retour à Pittsburg, adolescent, le petit Benson est sur une mauvaise pente. Il rejoint un des gangs de la ville, se bat et se retrouve en maison d’arrêt. Il sera d’une certaine manière sauvé par la musique et par un style qui fait fureur à l’époque : le doo-wop. Les harmonies et les onomatopées chantées du doo-wop lui permettront de travailler davantage sa voix et de se familiariser avec la guitare qu’il adopte au sein de son groupe, les Altairs. Alors que l’ensemble vocal devient célèbre, « un des groupes de doo-wop les plus demandés dans la région », le jeune homme se passionne pour l’instrument, « La guitare prenait tellement de place dans ma tête et dans mon cœur, elle m’a éloigné des Altairs ». Pour la première fois dans sa carrière, certainement pas la dernière, l’artiste choisit entre sa voix et sa guitare et décide de devenir instrumentiste.

A cette époque, George Benson se familiarise également avec le jazz. Il découvre Lester Young et surtout Charlie Parker, Just Friends sur l’album Bird with Strings. « En écoutant Parker jouer la mélodie, j’ai compris ce que devait être la musique. Des arrangements superbes, des harmonies complexes, des vibrations sincères, et des émotions tangibles combinés pour créer quelque chose que même mon oreille non entraînée reconnaissait non seulement comme une chanson mais aussi comme une œuvre d’art ». Kenny Burrell, Grant Green et Wes Montgomery viendront compléter la liste des découvertes et épauler le jeune homme dans son apprentissage de la guitare.

La carrière de guitariste professionnel de George Benson débutera officiellement à 20 ans, lorsqu’il part en tournée avec le groupe de Jack McDuff. L’expérience sera rude. Le musicien ne se sent pas à la hauteur. « J’étais un guitariste de R&B qui s’y connaissait un peu en jazz. Pas un jazzman ». A la fin du premier concert, il manque d’être renvoyé. Il répète, il travaille inlassablement et puis progressivement il se sent à l’aise. « Les gens commençaient à me considérer. J’étais George Benson, guitariste et non plus George Benson, guitariste de Jack McDuff ». Profitant de cette célébrité naissante, il parvient à enregistrer son premier album en tant que leader instrumentiste : The New Boss Guitar of George Benson.

Nous sommes en 1964. Benson veut développer un nouveau son. Il forme son groupe et décroche des engagements dans des clubs new-yorkais. Il obtient également un contrat chez Columbia duquel résultera, l’année suivante, l’album It’s Uptown, with the George Benson Quartet. Ouvertement et consciemment, l’artiste décide d’y allier ses talents de guitariste et de chanteur en enregistrant des versions très personnelles de deux standards de Gershwin : Summertime et A Foggy Day.

1968. George Benson reçoit le coup de fil. Celui qu’ont raconté tant d’autres musiciens avant lui. Une voix rauque. « Je veux faire un album avec toi. » Miles in the Sky. Dans son livre, Benson raconte plusieurs sessions. Miles Davis arrive en retard, n’adresse la parole à personne, joue trois notes et repart. « On répète le morceau le plus fou qu’il ne m’ait jamais été donné d’entendre, un morceau de Wayne Shorter qui n’avait aucun sens pour moi ». Paraphernalia. Miles proteste : « Wayne, qu’est-ce que c’est que ce morceau ? Je crois que tu écris ces morceaux juste pour voir si j'arrive à les jouer ! » Quelques mois plus tard, des rumeurs courent. Miles va demander à Benson de rejoindre son groupe. « J’étais aux anges. J’allais jouer partout dans le monde pour des audiences captives. J’allais être payé régulièrement. Et surtout, j’allais partager l’affiche avec Miles, Wayne, Herbie, Ron et Tony. J’allais devenir un vrai musicien ! »

George Benson ne tournera finalement jamais avec Miles Davis. Il rejoindra CTI Records et enregistrera plusieurs albums dont Bad Benson, Ron Carter à la basse, Kenny Baron au piano, pour ce qu’il décrira comme sa session « la plus jazzy ». En 1976, Il décroche un contrat inattendu avec Warner Bros Records et enregistre Breezin’, peut-êtreson album le plus connu à ce jour, un album adulé et critiqué, qui deviendra un succès planétaire. L’album contient certains des morceaux « hymnes » de l’artiste : Breezin’, Affirmation et surtout This Masquerade. En termes de popularité, il marque le passage d'un Benson musicien/chanteur populaire à star internationale.

A partir des années 1980, Benson se trouve au cœur de nombreuses polémiques. On l'accuse d'être un artiste commercial, qui a oublié ses racines jazz, qui ne joue plus de guitare (à quelques exceptions près, comme sa miraculeuse collaboration avec McCoy Tyner en 1989), et qui donne des prestations de rock star, toujours identiques. En 2013, lors d’un entretien accordé pour le festival de jazz de Montreux, Benson lui-même reconnaîtra que cette période reste la plus « controversée » de sa carrière. « Je commençais à avoir beaucoup de tubes, des albums romantiques, des albums festifs ». Certains n’arrivent plus à le suivre. Pourtant, dans son autobiographie, Benson explique que c’est à cette époque qu’il pense avoir « réellement trouvé son groove ». « J’avais développé une telle confiance en moi, dans ma voix, dans ma manière de jouer de la guitare, que je pouvais tout jouer. Vous voulez que je joue avec le Count Basie Orchestra, Pas de problème ! Vous voulez que je tourne avec ma guitare sur le dos ? Volontiers ! ». Benson était prêt à tout et s’était techniquement affranchi de toutes les contraintes. Il avait atteint l’âge de la liberté, sans compte à rendre, sans avoir à satisfaire les catégories imposées par le marché de la musique.

Alors, Benson grand guitariste ? Benson, chanteur commercial vendu aux Majors ? Le débat est toujours d'actualité. A chacun de juger. Une chose est néanmoins sûre. La rupture, qu'on décrit souvent dans la carrière de l'artiste, celle qui l'aurait fait passer brusquement du jazz à une musique plus commerciale, semble bien moins franche qu’il n’y paraît. La carrière de Benson est plus complexe et l'autobiographie de l'artiste est là pour en attester. Dés le début de sa carrière, George Benson s'est joué des styles les plus variés, s'est laissé traverser par de nombreuses influences. Comme presque tous les artistes, il est multiple et c'est sans doute sa versatilité qui fait tout son intérêt. « Je ne suis ni Andrés Segovia, ni Grant Green, ni Chuck Berry, ni Kenny Burrell et certainement pas Wes Montgomery, nous rappelle-t-il. Je suis juste George Benson et George Benson a absorbé toutes sortes de musique. Cette diversité apparaît dans mes solos, que je le veuille ou non, parce que quand vous improvisez, vous jouez ce qui est dans votre tête et dans votre cœur ».

Pauline Guedj

Médiapart

 

Pat Masioni, réfugié congolais et dessinateur de super-héros

 

Une planche extraite de la BD "The Unknown Soldier", de Pat Masioni et Joshua Dysart.
Une planche extraite de la BD "The Unknown Soldier", de Pat Masioni et Joshua Dysart. | DR

Au Festival international de la bande dessinée d'Alger, l'invité spécial, cette année, est... le cosmopolitisme. Plus de cent dessinateurs et scénaristes originaires d'une trentaine de pays participent à la 7e édition de cet événement faisant la part belle aux auteurs des régions émergentes. Entre expositions, débats et ateliers, des rencontres insolites s'y déroulent. Parfois poignantes comme celle ayant eu lieu entre le Congolais Pat Masioni, 53 ans, et l'Américain Joshua Dysart, 43 ans. Une histoire de création à distance sur fond d'Internet, d'asile politique et de super-héros.

Tout commence en 2001 à Kinshasa, juste après l'accession au pouvoir de Joseph Kabila. Celui-ci a succédé à son père, Laurent-Désiré Kabila, dans les heures ayant suivi son assassinat. Pat Masioni est à l'époque un des piliers de la bande dessinée congolaise. Il a réalisé une grosse vingtaine d'albums didactiques dont plus de la moitié étaient consacrés à des saints ou à des béatifiés, suite à des commandes de paroisses catholiques. Il fournit également en dessins satiriques le quotidien généraliste L'Avenir.

Le dessinateur Pat Masioni, à Alger en septembre 2014.
Le dessinateur Pat Masioni, à Alger en septembre 2014. | DR

MENACES DE MORT À KINSHASA

L'un d'eux, représentant Kabila fils en monarque « élu » par les liens du sang, va alors mettre le feu aux poudres. « D'autres dessins m'avaient occasionné des problèmes dans le passé avec la famille Kabila. Celui-ci fut le dessin de trop », raconte l'illustrateur. Des menaces de mort répétées arrivent à son domicile pendant ses absences. Pas le choix : Masoni décide de fuir son pays et de laisser derrière lui sa femme et ses quatre enfants. Il arrive peu de temps après en France via une filière clandestine. Huit mois plus tard, l'asile politique lui est accordé en tant que réfugié.

Masioni n'est pas pour autant sorti d'affaire. Ne connaissant personne à Paris, il est devenu un SDF parmi d'autres, dormant le soir dans les foyers d'hébergement d'urgence et errant dans les rues de la capitale pendant la journée. Cachant la précarité de sa situation, le dessinateur a néanmoins pris contact avec Albin Michel qui lui propose bientôt de mettre en image un projet d'album sur le génocide rwandais (sur un scénario de Cécile Grenier et Ralph). Deux tomes sont prévus. Le premier, Pat Masioni le dessinera dans la rue. « Sur mes genoux, assis sur les bancs du parc Kellerman, dans le 13e arrondissement », se souvient-il.

Couverture de l'album de Pat Masioni sur le Rwanda.
Couverture de l'album de Pat Masioni sur le Rwanda. | DR

CONTACTÉ PAR INTERNET

Sa situation va sensiblement s'améliorer au fil des années. En 2006, la mairie de Paris lui attribue une chambre. Puis un logement en HLM quelques années plus tard. Il travaille désormais régulièrement pour le site satirique d'information Backchich et pour Le Gri-Gri international, un bimensuel panafricain édité à Paris. Ses enfants (âgés de 13 à 21 ans aujourd'hui) le rejoignent à cette période.

Un dessin de presse de Pat Masioni
Un dessin de presse de Pat Masioni | DR

Un e-mail sur son blog, un matin, va tout chambouler. Il est signé d'un scénariste américain du nom de Joshua Dysart. Celui-ci a repris il y a quelques années le personnage de The Unknown Soldier (Le Soldat inconnu). Créé en 1966 par Joe Kubert (dessin) et Robert Kanigher (scénario) pour le compte de DC Comics, ce combattant de la Deuxième guerre mondiale au visage recouvert de bandelettes est un mixte de soldat, d'espion et de super-héros prêt à tous les exploits. En 2008, Dysart a transposé la série en Ouganda où une guerre civile a été déclenchée par des évangélistes extrémistes. The Unknown Soldier est devenu un médecin humanitaire.

Le dessinateur de départ, l'italien Alberto Ponticelli, ayant besoin de faire un break, Dysart se met alors en quête d'un illustrateur originaire d'Afrique de l'ouest : « L'idée était d'éviter tout risque de représentation erronée. Je voulais quelqu'un qui ait connu ce dont il était question dans le récit : une guerre civile, des massacres, des coups d'état, des enfants-soldats... », raconte Dysart, en expliquant avoir découvert le travail de Masioni par Internet. La direction de DC Comics mettra un certain temps avant de valider le contrat du dessinateur congolais : « Le service juridique s'est juste demandé s'il n'y avait pas un risque, légalement, de payer quelqu'un qui était réfugié. Mais tout a fini par rentrer dans l'ordre », pousuit Dysart.

Couverture de l'album de la série The Unknown Soldier dessiné par Pat Masioni.
Couverture de l'album de la série The Unknown Soldier dessiné par Pat Masioni. | DR

COLLABORATION AMÉRICANO-CONGOLAISE

Cette collaboration avec DC Comics (et sa branche Vertigo) a fait de Pat Masioni le premier bédéiste africain à travailler pour un éditeur majeur de comic books américain. Le plus étonnant dans l'histoire est que jamais le Congolais n'avait rencontré son scénariste. Les deux auteurs ne communiquaient jusque-là que par e-mail. Ils se sont tombés dans les bras à l'occasion du Festival international de bande dessinée d'Alger.

Joshua Dysart a arrêté The Unknown Soldier en 2011. Pat Masioni s'est remis, lui, à la BD didactique pour le compte d'organisations internationales (Unesco, Croix Rouge Internationale). Il vit également de sa peinture et d'illustrations pour la littérature de jeunesse. Jamais il n'est retourné au Congo : « Je suis amputé d'une partie de moi-même », dit-il en reconnaissant qu'il aimerait bien, un jour, raconter en album son destin d'artiste réfugié politique. « Je pense que cela prendra plutôt la forme d'une fiction qu'un récit autobiographique car je ne suis pas le seul à être dans ce cas-là, confie-t-il. Ce qui est sûr, c'est qu'il me faudra de la force pour me lancer là-dedans. »

Une planche de l'album de la série The Unknown Soldier dessiné par Pat Massioni.
Une planche de l'album de la série The Unknown Soldier dessiné par Pat Massioni. | DR
 
 

Le Monde

Design : Ousmane Mbaye, l'homme de fer

  

 

 

Ousmane Mbaye au milieu de ses Fauteuils Organik (fer et métal brut). Ousmane Mbaye au milieu de ses Fauteuils Organik (fer et métal brut). © Vincent Fournier pour J.A.

Son matériau de prédilection ? Le métal, sous toutes ses formes. Le Sénégalais fête ses dix ans de création. L'occasion de revenir sur cette figure de la création contemporaine du continent.

C'est un garçon déterminé, au physique imposant avec une tête bien faite sur des épaules carrées, prêt à foncer là où on ne l'attend pas, à frapper le métal sans relâche et à abattre un travail titanesque. Quitte aussi à devoir encaisser les coups durs parce que, justement, il s'est aventuré sur des chemins qui ne lui étaient pas destinés. À bientôt 39 ans, Ousmane Mbaye peut se retourner, non sans une certaine fierté, sur la décennie qui vient de s'écouler.

Jusqu'au 6 octobre, il fête ses dix ans de création au Centquatre, un événement lancé lors de la Paris Design Week. Pour l'occasion, celui qui se qualifie facilement de "sale gosse" ne s'est pas plié à l'exercice rituel - et parfois lénifiant - de l'exposition. Ou plutôt, il en a profité pour proposer quelque chose de vivant. Il y a bien quelques chaises enfermées derrière de magnifiques vitrines aseptisées comme les affectionnent les musées.

Mais il y a surtout un mobilier haut en couleurs qui s'est installé un peu partout dans les locaux de cette énorme bâtisse du XIXe siècle rénovée de manière très contemporaine pour devenir un lieu culturel qui soit aussi un lieu de vie. Un mobilier en métal qui se fond et se confond si bien avec la verrière qui relie les différents bâtiments et les poutres en métal apparentes que l'on se plairait à voir ces bancs à l'esthétique ronde et épurée demeurer à terme dans la cour, où les passants et les enfants du quartier ont pris leurs aises, qui se reposant, qui tentant de nouveaux pas de deux, qui déambulant...

>> Lire aussi : ces objets colorés du désir

Des fûts d'essence aux couleurs vives

De larges fauteuils carrés offrent ici ou là une confortable assise à qui veut, avant les spectacles. Tables, chaises et commodes façonnées à partir de fûts d'essence aux couleurs vives ont envahi le Café caché, presque sans que le consommateur n'y prenne garde. Et lorsqu'il s'en aperçoit, ce dernier ne peut s'empêcher d'aller ouvrir les portes, regarder à l'intérieur, caresser de la main la surface du meuble repéré en s'interrogeant sur le matériau employé.

Car c'est là toute la force du designer sénégalais : travailler le métal tant et si bien que l'on ne sait plus à quel matériau l'on a affaire. "Certaines patines de métal ressemblent à de la céramique, reconnaît Ousmane Mbaye. Je joue avec la matière et les couleurs."

Je n'ai pas envie que la récup soit un ghetto artistique dans lequel on enferme les pays en voie de développement, dit-il.

Longtemps présenté comme un designer africain autodidacte spécialiste de la récup, Ousmane Mbaye profite de cet anniversaire pour rectifier, et répète inlassablement que son travail ne se résume pas à la récup. Qu'on se le dise ! En effet, celui qui fut frigoriste pendant plus de quinze ans explique : "Cela a joué contre moi, car on ne parlait que de cet aspect de mes créations et l'on ne regardait pas les formes. Je n'ai pas envie que la récup soit un ghetto artistique dans lequel on enferme les pays en voie de développement. Si j'ai commencé par ça, c'est parce que cela me fournissait un matériau disponible et accessible facilement." Un créneau vanté par les Occidentaux - tendance bobos en mal d'exotisme. Et qui fit connaître Ousmane Mbaye sur la scène internationale du design, de New York à Tokyo en passant par Paris.

Une clientèle occidentale

Du coup : sa clientèle est avant tout occidentale ; ce qui n'a pas manqué d'interroger le designer sénégalais. Pourquoi les Africains, notamment ceux qui dépensent des fortunes pour de rutilants bolides ou de luxueux 4×4 tape-à-l'oeil, n'achètent-ils pas local lorsqu'il s'agit de meubler leurs résidences cossues ? Il est vrai qu'entre les Ivoiriens Issa Diabaté et Vincent Niamien, le Malien Cheick Diallo, les Sénégalais Bibi Seck et Ousmane Mbaye, ou encore le Marocain Hicham Lahlou, les talents ne manquent pas.

"En réfléchissant, j'ai réalisé que le problème ne venait pas des Africains, mais de moi. Sur le continent, la clientèle est très exigeante : elle regarde le confort, les lignes. Alors que la clientèle occidentale l'est beaucoup moins puisque pour elle c'est de la récup. Pour vendre en Afrique, il m'a fallu mener beaucoup de recherches et m'améliorer." Résultat : sur le continent, ses créations s'achètent davantage qu'auparavant.

>> Lire aussi : design : les petits génies de l'African touch

"Vingt à trente pour cent de mes clients sont aujourd'hui africains, contre 5 % il y a encore deux ans. Auparavant, l'art africain était inaccessible sur le continent. Ce n'est pas parce que les Africains n'ont pas les moyens de l'acheter, mais parce que nous manquons de visibilité. C'est à nous artistes de changer ça. Et de parvenir à toucher d'autres personnes que celles qui viennent aux vernissages. Nous devons apprendre à connaître notre marché et à nous faire connaître aussi. Au début, je pensais que tout passait par l'Europe, et j'ai dépensé beaucoup d'argent et d'énergie pour participer à des événements dédiés comme le salon parisien Maison & Objet. Mais si j'avais fait le quart de ces efforts en Afrique, je serais beaucoup plus connu. Aujourd'hui, je veux me développer au Sénégal, dans la sous-région. Je prépare une grande exposition pour la fin de l'année à la galerie Arts pluriels d'Abidjan, où l'on peut déjà acheter mes articles dans une boutique de la Zone 4, Lueurs et Matières. Et ce sera bientôt le cas également à Dakar."

Pas de "design africain", mais des "designers africains"

Pas besoin non plus de s'inventer un style africain pour séduire sur le continent : "Mon influence ? On va dire que je suis mégalo : c'est moi ! affirme-t-il dans un grand éclat de rire. Si je savais ce qui m'inspire, je le regarderais et ne ferais plus rien. Ce qui est important, ce sont les rencontres que nous réalisons, ce que la vie nous donne. On n'est plus dans la confrontation Afrique-Occident. Aujourd'hui, avec la mondialisation, on est cosmopolites."

Inutile donc de parler d'un design africain : "Il y a des designers africains. C'est tout ce qui compte. Je peux poser mes objets ici ou là, personne ne peut savoir d'où ils proviennent. Et qu'importent les catégories, les définitions que certains avancent. Artisanat ? Design ? L'un ne va pas sans l'autre. Les chaises que vous voyez autour de nous, explique-t-il assis sur l'un de ses bancs autour d'une table basse illuminée par un frais soleil inondant la cour extérieure du Centquatre, ont toutes exactement les mêmes dimensions. Tous les produits que je réalise peuvent être reproduits en milliers d'exemplaires."

Toujours installé dans l'atelier dakarois de son père, là où ce dernier le forma aux métiers manuels quand, adolescent, il décida de quitter les bancs de l'école, et où il fit ses débuts, le designer emploie aujourd'hui près de quinze personnes à qui il transmet ce qu'il appelle son "savoir-fer". "Je n'ai pas reçu de formation artistique ou de design, mais je ne suis pas pour autant un autodidacte, martèle-t-il. J'ai appris différentes techniques auprès de divers artisans. Je les ai transformées."

"Le bonheur ce n'est pas ce que tu cherches, mais ce que tu as"

Ce qui anime aujourd'hui comme hier ce fort caractère : se réaliser à travers ses créations et surtout ne pas se laisser dicter par d'autres ce qu'il doit accomplir. "Tout ce que je fais vient du coeur. Je n'ai pas besoin de tracer un plan sur un papier, et encore moins en 3D grâce à un ordinateur. J'aime travailler la matière : tôle, acier galvanisé, bois également... La conjuguer avec la couleur pour aller vers le beau. J'affectionne particulièrement le métal, car c'est un matériau qui ne triche pas. La moindre maladresse se repère tout de suite. Mais il n'y a pas de difficultés spécifiques. Je le maîtrise de A à Z parce que les contraintes, j'en fais mes alliées. Le plus dur pour moi reste les petites pièces, mais ça va venir. Le plus important, c'est de me faire plaisir : le bonheur, ce n'est pas ce que tu cherches mais ce que tu as", philosophe cet hédoniste enjoué.

Jeune Afrique