Qui compose l’« Émirat islamique » ?

Alors que l’opinion publique occidentale est abreuvée d’informations sur la constitution d’une prétendue coalition internationale pour lutter contre l’« Émirat islamique », celui-ci change discrètement de forme. Ses principaux officiers ne sont déjà plus des arabes, mais des Géorgiens et des Chinois. Pour Thierry Meyssan, cette mutation montre qu’à terme l’Otan entend utiliser l’« Émirat islamique » en Russie et en Chine. Dès lors, ces deux pays doivent intervenir maintenant contre les jihadistes, avant qu’ils ne retournent semer le chaos dans leur pays d’origine. 

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L’« Émirat islamique » a d’abord affiché son origine arabe. Cette organisation est issue d’« Al-Qaïda en Irak » qui combattait non pas les envahisseurs états-uniens, mais les chiites irakiens. Elle est devenue « Émirat islamique en Irak », puis « Émirat islamique en Irak et au Levant ». En octobre 2007, l’armée de terre US saisit à Sinjar près 606 fiches des membres étrangers de cette organisation. Elles furent dépouillées et étudiées par des experts de l’Académie militaire de West Point.

Pourtant, quelques jours après cette saisie, l’émir al-Baghdadi déclara que son organisation ne comprenait que 200 combattants et qu’ils étaient tous Irakiens. Ce mensonge est comparable à celui des autres organisations terroristes en Syrie qui déclarent ne compter qu’incidemment des étrangers, alors que l’Armée arabe syrienne estime à au moins 250 000 le nombre de jihadistes étrangers ayant combattu en Syrie au cours des trois dernières années. Au demeurant, le calife Ibrahim (nouveau nom de l’émir al-Baghdadi) prétend désormais que son organisation est composée largement d’étrangers, que le territoire syrien n’est plus pour les Syriens et le territoire irakien n’est plus pour les Irakiens, mais ils sont pour ses djihadistes.

Selon les fiches saisies à Sinjar, 41 % des terroristes étrangers membres de l’« Émirat islamique en Irak » étaient de nationalité saoudienne, 18,8 % étaient Libyens, et 8,2 % seulement étaient Syriens. Si l’on rapporte ces chiffres à la population de chacun des pays concernés, la population libyenne a fourni proportionnellement 2 fois plus de combattants que celle d’Arabie saoudite et 5 fois plus que celle de Syrie.

Concernant les jihadistes syriens, leur origine était dispersée dans le pays, mais 34, 3 % venaient de la ville de Deir ez-Zor qui, depuis le retrait de l’« Émirat islamique » de Raqqa, est devenue la capitale du Califat.

En Syrie, Deir ez-Zor a la particularité d’être peuplée majoritairement d’arabes sunnites organisés en tribus, et de minorités kurde et arménienne. Or, jusqu’à présent, les États-Unis n’ont été capables de détruire les États qu’en Afghanistan, en Irak, et en Libye, c’est-à-dire des pays où la population est organisée en tribus. Ils ont par contre échoué partout ailleurs. De ce point de vue, Deir ez-Zor en particulier et le Nord-Est de la Syrie en général peuvent donc être potentiellement conquis, mais pas le reste du pays, comme on le voit depuis trois ans.

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Tarkhan Batirashvili, sergent du renseignement militaire géorgien, est devenu l’un des principaux chefs de l’« Émirat islamique » sous le nom d’Abou Omar al-Shishani.

Depuis deux semaines, une purge affecte les officiers maghrébins. Ainsi, les Tunisiens qui ont pris l’aéroport militaire de Raqqa, le 25 août, ont-ils été arrêtés pour désobéissance, jugés et exécutés par leurs supérieurs. L’« Émirat islamique » entend remettre à leur place ses combattants arabes et promouvoir des officiers tchétchènes aimablement fournis par les services secrets géorgiens.

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Abou Anisah al-Khazakhi, premier jihadiste chinois de l’« Émirat islamique » mort au combat (au centre de la photo) n’était pas Ouïghour, mais Kazakh.

Une autre catégorie de jihadiste fait son apparition : les Chinois. Depuis juin, les États-Unis et la Turquie ont transporté des centaines de combattants chinois et leurs familles au Nord-Est de la Syrie. Certains d’entre eux deviennent immédiatement des officiers. Ce sont principalement des Ouïghours, des Chinois de Chine populaire, mais musulmans sunnites et turcophones.

Dès lors, il est évident que, à terme, l’« Émirat islamique » étendra ses activités en Russie et en Chine, que ces deux pays sont ses cibles finales.

Nous allons certainement assister à une nouvelle opération de communication de l’Otan : son aviation repoussera les jihadistes hors d’Irak et les laissera s’installer à Deir ez-Zor. La CIA fournira de l’argent, des armes, des munitions et des renseignements aux « révolutionnaires syriens modérés » (sic) de l’ASL, qui changeront alors de casquette et les utiliseront sous le drapeau de l’« Émirat islamique », comme c’est le cas depuis mai 2013.

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John McCain et l’état-major de l’Armée syrienne libre. Au premier plan à gauche, Ibrahim al-Badri, avec lequel le sénateur est en train de discuter. Juste après, le brigadier général Salim Idriss (avec des lunettes).

À l’époque, le sénateur John McCain était venu illégalement en Syrie rencontrer l’état-major de l’ASL. Selon la photographie diffusée alors pour attester de la rencontre, cet état-major comprenait un certain Abou Youssef, officiellement recherché par le département d’État US sous le nom d’Abou Du’a, en réalité l’actuel calife Ibrahim. Ainsi, le même homme était —à la fois et en même temps— un chef modéré au sein de l’ASL et un chef extrémiste au sein de l’« Émirat islamique ».

Muni de cette information, on appréciera à sa juste valeur le document présenté au Conseil de sécurité, le 14 juillet, par l’ambassadeur syrien Bachar al-Jaafari. Il s’agit d’une lettre du commandant-en-chef de l’ASL, Salim Idriss, datée du 17 janvier 2014. On y lit : « Je vous informe par la présente que les munitions envoyées par l’état-major aux dirigeants des conseils militaires révolutionnaires de la région Est doivent être distribuées, conformément à ce qui a été convenu, pour deux tiers aux chefs de guerre du Front el-Nosra, le tiers restant devant être réparti entre les militaires et les éléments révolutionnaires pour la lutte contre les bandes de l’ÉIIL. Nous vous remercions de nous envoyer les justificatifs de livraison de l’ensemble des munitions, en précisant les quantités et qualités, dûment signés par les dirigeants et chefs de guerre en personne, afin que nous puissions les transmettre aux partenaires turcs et français ». En d’autres termes, deux puissances de l’Otan (la Turquie et la France) ont acheminé des munitions pour deux tiers au Front Al-Nosra (classé comme membre d’Al-Qaïda par le Conseil de sécurité) et pour un tiers à ASL afin qu’il lutte contre l’« Émirat islamique », dont le chef est un de ses officiers supérieurs. En réalité, l’ASL a disparue sur le terrain et les munitions étaient donc destinées pour deux tiers à Al-Qaïda et pour un tiers à l’« Émirat islamique ».

Grâce à ce dispositif à double casquette, l’Otan pourra continuer à lancer ses hordes de jihadistes contre la Syrie tout en prétendant les combattre.

Cependant, lorsque l’Otan aura installé le chaos partout dans le monde arabe, y compris chez son allié saoudien, il retournera l’« Émirat islamique » contre les deux grandes puissances en développement, la Russie et la Chine. C’est pourquoi ces deux puissances devraient intervenir dès à présent et tuer dans l’œuf l’armée privée que l’Otan est en train de constituer et d’entraîner dans le monde arabe. Faute de quoi, Moscou et Pékin devront l’affronter bientôt sur leur propre sol.

Alors que l'opinion publique occidentale est abreuvée d'informations sur la constitution d'une prétendue coalition internationale pour lutter contre l'« Émirat islamique », celui-ci change discrètement de forme. Ses principaux officiers ne sont déjà plus des arabes, mais des Géorgiens et des Chinois. Pour Thierry Meyssan, cette mutation montre qu'à terme l'Otan entend utiliser l'« Émirat islamique » en Russie et en Chine. Dès lors, ces deux pays doivent intervenir maintenant contre les jihadistes, avant qu'ils ne retournent semer le chaos dans leur pays d'origine.Fédération de Russie République populaire de Chine. Guerre globale au « terrorisme ».
par Thierry Meyssan
 

Scolarité des enfants d'immigrés: «Eux» et «Nous»

Comment s'est constitué le « problème » de la scolarisation des enfants d'immigrés, devenu un lieu commun politique ? La publication de textes inédits du sociologue Abdelmalek Sayad, aujourd'hui décédé, offre une réflexion radicale sur les non-dits qui entourent ce sujet. Entretien avec le sociologue Smaïn Laacher qui a participé à l'édition de ces textes.

« Les deux tiers des échecs scolaires, c'est l'échec d'enfants d'immigrés. » Cette phrase de Claude Guéant, alors ministre de l’intérieur,  lancée en 2011 à l’aube d’une campagne présidentielle, réactivait au fond, au-delà de l’instrumentalisation grossière de chiffres par ailleurs farfelus, une idée ancienne devenue un poncif : celle d’une scolarité en soi problématique des enfants d’immigrés. Depuis près de trente ans, cette question est devenue un quasi-lieu commun du discours politique. Elle a engendré une abondante littérature sans que les cadres conceptuels et historiques de ce « problème » ne soient jamais analysés.

Le recueil de textes inédits du grand sociologue de l’immigration Abdelmalek Sayad, L’École et les enfants de l’immigration, vient apporter une réflexion à la fois neuve et puissante sur la manière dont l’école accueille ces nouveaux publics. Datant d’une trentaine d’années (beaucoup sont issus des travaux de la commission Jacques Berque, travaux commandés par Jean-Pierre Chevènement sur la scolarisation des enfants d’immigrés), les textes de Sayad décédé en 1998 sont d’une saisissante acuité.

Le sociologue, proche de Pierre Bourdieu, avait fini par claquer la porte de cette commission, pressentant qu’il ne serait pas écouté. Dans ces textes, il prend soin de dénoncer avec vigueur une commande politique qui instaure un « Eux » et un « Nous », qui ethnicise les problèmes scolaires en occultant la dimension sociale, ou qui célèbre naïvement les « cultures d’origine » sans jamais s’interroger sur les processus discriminatoires au sein de l’institution scolaire.

Entretien avec le sociologue Smaïn Laacher qui a, au côté de Benoît Falaize, travaillé à l’édition commentée de ces textes inédits.

L'École et les enfants de l'immigration
Abdelmalek Sayad
édité et préfacé par Smaïn Laacher et Benoît Falaize


Le Seuil, 236 pages, 19,50 euros. 

Par Lucie Delaporte

Médiapart

Quel Islam pour l’Algérie ?

Depuis son entrée au gouvernement en avril 2014, Mohamed Aissa, Ministre des affaires religieuses, porte un discours novateur.

Il prône un islam de tolérance, ouvert sur l’acceptation et le respect de l’autre. Un islam modéré qui bannit les appels à la haine souvent lancés dans les mosquées. L’Algérie a payé cher (plus de 200 000 morts et 20 000 disparus durant dix années de terrorisme) l’extrémisme religieux qu’elle a laissé se propager dans la société. L’instrumentalisation de l’islam a pris une telle tournure que la menace continue de planer.

Dans un entretien accordé à Hacen Ouali, journaliste politique à El Watan, le ministre revient sur les affres du terrorisme, le glissement dangereux vers l’extrémisme et dit vouloir « dépoussiérer l’islam ancestral de l’Algérie ». Il répond, sans tergiverser, aux questions audacieuses du journaliste.

Entretien

Vous arrivez à la tête du ministère des Affaires religieuses avec un discours de rupture…

Ce n’est pas un nouveau discours ou une rupture, mais simplement une démarche qui vise à dépoussiérer notre islam ancestral. Retrouver une pratique modérée de l’islam qui prend ses sources dans le texte de la Révélation, dans le texte du Saint Coran et de la sunna, mais aussi qui prend en considération les paramètres du temps et de l’espace. C’est ce qui a fait l’histoire de cette religion. Et chaque fois qu’il y a eu égarement, cela a donné lieu à l’extrémisme.

Or l’Algérie s’est égarée, a perdu ses repères, ses référents en la matière. Et dans un contexte de «révolution» au nom d’un islamisme radical, nous avons perdu nos repères et nos référents authentiques. Nous avons oublié que nous appartenons à une civilisation qui a jailli de Cordoue et nous nous sommes retrouvés dans une pratique bédouine de la religion. Cela n’amoindrit en rien la vie bédouine, mais seulement, l’Algérie appartient à la Méditerranée, très proche de l’Europe, elle a été fortement influencée par  l’Andalousie. L’Algérie avait accueilli ceux qui ont été harcelés par l’Inquisition en Espagne et qui sont venus avec leurs arts leur savoir-faire, leur réflexion et leur philosophie. C’est ça l’Algérie qui a été contrainte à oublier ses jalons et ses repères. Comment faire en sorte de renouer  avec  l’islam de Cordoue ?

Ce que je fais, aujourd’hui, entre d’abord dans l’esprit de la lettre de mission qui j’ai reçue et dans une démarche gouvernementale qui poursuit l’objectif de développer et de promouvoir le référent religieux national. C’est une préoccupation qui concerne directement mon département qui doit dépoussiérer et déblayer ces référents. Pour que la nation dans laquelle est inscrit «l’islam religion de l’Etat», comprenne que cet islam a de tout temps accepté l’autre, est modéré et a toujours uni les Algériens ; comme étant  le catalyseur qui a pu réunir les Arabes et les non-Arabes, les gens de différentes couleurs et qui a uni le Sud et le Nord.

C’est cet islam que nous devons recouvrer. Nous devons retrouver ce que nous appelons dans notre jargon au ministère «l’Islam  référent national». Il ne s’agit pas du malékisme, je le dis et le redis.  La malékité de la société est une réalité, mais c’est celle qui permettait d’accepter l’ibadité, le hanafisme durant la période ottomane et permet aujourd’hui de puiser dans l’effort de jurisprudence hanbalite, ce qui est bénéfique pour la société algérienne. Mon discours s’axe sur tout cela pour promouvoir ce référent religieux national, il faut bien sûr parfois attirer l’attention sur des mouvements qui veulent le détruire. Au final, nous voulons réconcilier les Algériens avec l’islam authentique.

-Pensez-vous que les ingrédients qui ont conduit à un terrorisme massif durant la décennie noire sont encore là ? L’Etat a-t-il tiré la leçon de cette période tragique ?

Selon l’analyse, fournie par notre ministère depuis des années, est que l’interprétation de la religion est liée au temps et à l’espace.  Ce qui est propre au Pakistan ne l’est pas en Algérie, et vice versa. Ce qui s’est passé avant la décennie noire, c’est-à-dire le background et la philosophie qui a présidé à la décennie noire, est que nous avons importé une façon de pratiquer l’islam qui est propre à un autre pays. Je vous donne des exemples concrets, parce que nous avons oublié ce qui s’est passé, nous sommes amnésiques. Allez voir le Nigeria, c’est un pays musulman de rite malékite, il a importé le wahhabisme de l’Arabie Saoudite et cela a donné Boko Haram. L’Irak qui a toujours été hanafite et qui a importé une façon de pratiquer la religion propre aux pays du Golfe, cela a donné Daech. C’est exactement ce qui s’est passé en Algérie. En tout cas, les Algériens, les institutions et les imams se sont ressaisis et la mosquée, qui était le pupitre à partir duquel jaillissait la discorde, a été récupérée pour en faire un outil de réconciliation nationale, qui veut dire réconciliation des Algériens avec leur pratique ancestrale de la religion.

-Cette pratique importée est due justement à l’envoi des imams et des enseignants des instituts islamiques se former en Arabie Saoudite qui, au retour, diffusent le wahhabisme. Vous continuez encore à envoyer des imams en Arabie pour formation ?

Je ne me souviens pas que l’Algérie ait envoyé de jeunes Algériens pour se former en imama en Arabie Saoudite ou dans n’importe quel autre pays. L’Algérie a toujours formé ses imams, ils sont le fruits de l’Enseignement supérieur qui a en son sein des doctorants, qui sont formés dans des pays orientaux. Il se n’agit pas du wahhabisme qui est unificateur pour son pays d’origine, seulement lorsqu’on le greffe à un autre pays, il devient un danger. Nous avons des doctorants qui se sont ressourcés ailleurs que dans le wahhabisme, dans des contrées chiites et chez les confréries des Frères musulmans. Cela existe à l’université et forme actuellement des étudiants qui détiennent des licences en sciences islamiques et qui veulent devenir imams.

Le ministre des Affaires religieuses, vous le dit d’emblée, s’immunise contre ces courants en imposant un concours pour recruter des imams, mais également pour la formation. Tout détenteur d’un diplôme supérieur en sciences islamiques ne peut prêcher dans nos mosquées qu’après avoir suivi une formation qui dure un semestre suivi d’un examen. Nous avons exclu tous ceux qui veulent renouer avec la faute que nous avons commise avant 1990. Ce dispositif existe, conjugué avec les autres partenaires, les services de sécurité et le ministère de l’Enseignement supérieur avec lequel il a été convenu, à l’occasion de la prochaine rentrée universitaire, de créer un institut à double tutelle qui formera des imams.

Ces départements seront démultipliés avec le temps dans d’autres wilayas et nous pourrons parvenir ainsi à avoir un diplômé propre à l’Algérie,  engagé patriotiquement et authentique dans sa réflexion et dans sa démarche. L’Algérie n’a pas envoyé des imams pour des formations à l’étranger et ne le fera pas ; elle ne veut surtout pas renouer avec l’aventure.

-Il subsiste encore des mosquées et des lieux de culte qui sont sous le contrôle des imams radicaux, voire takfiriste. Votre département arrive-t-il à neutraliser ces fiefs ?

Aucune mosquée n’échappe au contrôle du ministère des Affaires religieuses et de l’Etat algérien. Elles exercent sous l’égide du ministère, les imams sont installés sous autorité, ce sont des fonctionnaires de l’Etat  qui perçoivent un salaire et ils sont assistés et accompagnés par des inspecteurs du ministère sur le terrain, ils sont sanctionnés positivement ou négativement. Certains établissements sont sous l’égide d’autres départements qui disposent de salles de prière. Et je vous assure que mon ministère ne cautionne pas le discours développé dans ces lieux.

C’est pourquoi nous avons avancé une alternative dans le cadre du décret présidentiel régissant les associations à caractère religieux pour convertir toutes les salles de prière civiles en des mosquées de quartier et de demander aux autres départements ministériels et à des établissements, publics ou privés, qui disposent de salles de prière une aide et une assistance pour gérer ces lieux de culte. J’ai adressé récemment une correspondance au ministère de l’Enseignement supérieur pour ouvrir un champ de concertation concernant l’invitation de certains «savants» – des prêcheurs – qui viennent de l’étranger pour une visite parfois touristique et que subitement se transforment en prêcheurs dans les salles de prière  des universités et ailleurs. J’ai déjà l’engagement de mon collègue de l’Enseignement supérieur et nous allons arriver à contrôler l’ensemble des lieux de culte en Algérie, non pas dans un but de restriction, mais d’assistance et d’accompagnement et surtout d’immunisation contre les dérives qui ont déjà mené l’Algérie vers la décennie noire.

-Votre ministère dispose-t-il d’un encadrement suffisamment qualifié pour  pouvoir porter votre réforme ?

Nous avons quelque 23 000 cadres pour 17 000 mosquées, seulement la formation n’est pas la même pour tous. J’ai des imams, des muezzins et des gardiens de mosquée, mais l’élite manque. C’est pour cela que  je prône la concertation avec d’autres départements ministériels. Nous interpellons les universitaires, les hommes de culture, les journalistes à s’impliquer non pas pour combattre les autres idéologies, mais pour mettre en relief une appartenance ancestrale, historique qui a fait l’honneur du bassin méditerranéen à l’époque de Cordoue et que nous voulons partager avec tous les Algériens.

Ce n’est pas seulement un travail de prêche, mais de sensibilisation permanente et d’interpellation dans lequel doit s’impliquer tout homme de culture sinon tout intellectuel.  Et ce n’est pas  en nombre qu’il faut parler, mais en efficacité et compétence. Si Malek Bennabi était unique dans sa génération, il a marqué son époque parce qu’il était cartésien dans son analyse et je peux citer d’autres savants. L’Algérie a besoin que son élite intellectuelle savante s’implique  dans la société avec une volonté de sauvegarde et d’immunisation et surtout de patriotisme, sans laquelle aucun département ou institution  ne peut nous sauver. Et c’est pourquoi  je multiplie les appels et reviens à la charge à chaque fois pour mieux expliquer ma démarche.

-Vous vous revendiquez cartésien…

Je suis un matheux. Descartes est venu bien après l’islam. Le concept de raison qu’il a développé recoupe celui développé par l’islam. La raison est le quintessence de ce que Le Tout-Puissant a créé en nous. Et c’est pour cela qu’il n’incombe aucune responsabilité à la personne qui perd sa raison. La raison doit primer.

-Nous assistons à une montée de la violence et de l’intolérance due essentiellement à un discours religieux haineux diffusé dans certaines mosquées ?

Je partage complètement avec vous ce point de vue. Nous avons perdu nos jalons que j’ai énumérés plus haut. Le discours religieux actuel s’axe sur l’attaque. Nous avons perdu ce prêche qui vous serre le cœur, qui pousse à aller demander pardon à une personne que nous avons blessée, à nos mamans insultées. Nous avons perdu cette con science qui responsabilise et vous incite à revenir au droit chemin.
L’imam, actuellement, succombe, j’allais dire subi, à une pression sociétale un peu marginale et une pression qui est de plus en plus amorale mais surtout  violente.

Au lieu de guider la société, l’imam est plutôt guidé par  cette société, j’en sais des choses, j’ai été inspecteur général dans ce ministère. Je découvre à chaque fois que l’imam qui fuse radicalement, lorsque il s’attaque à un commerce, aux mères, à son voisin, et à l’autorité publique, généralement cela vient d’un petit lobbying autour de lui qui le pousse à le faire. Je m’engage, dès aujourd’hui, à lancer une campagne de civisme et de combat contre la violence dans les mosquées, les zaouïas et les centres culturels islamiques, dans les médias pour combattre ce fléau avec l’objectif de parvenir à une société de tolérance religieuse, civique et sociétale.  Ce sont des mots  que nos  mosquées ont perdus, nous interpellons nos imams à y revenir.

La propreté pour ne parler que de ça nous l’avons perdue, alors qu’il est dit dans le texte sacré que «La propreté tient de la foi». Le prophète de l’islam instruit tout un chacun à balayer devant chez soi. La période du terrorisme est révolue, maintenant nous devons mener à bon port notre société vers le civisme et donner l’exemple à autrui. Cette bataille, on l’engagera et se fera en collaboration étroite avec les départements en charge de l’école, de la communication, de la jeunesse et tous les acteurs qui ont un impact direct sur la société.

-En parlant justement de l’école, faut-il revoir le contenu des programmes de l’éducation islamique ?

Il y énormément de choses à revoir et je suis conforté dans cette démarche par ma collègue de l’Education nationale, Mme Nouria Benghebrit. Nous avons été instruits par le Premier ministre de revoir ensemble le contenu des programmes. Jusque-là,  enseigner l’éducation islamique formait un pseudo mufti et non un musulman civil, bon modéré, patriote. Les éducateurs renflouaient  les élèves de connaissances avec des références discutables, car ne venant pas du référent national en raison de la période durant laquelle ces programmes ont été établis.  Nous conjuguons nos efforts dans l’école publique, privée, coranique et privée pour parvenir à une culture civique et contre la manifestation de l’intolérance.

-Existent-ils des enseignants s’érigeant en apprentis muftis ?

C’est une réalité, mais je laisse le soin à la ministre de l’Education nationale de vérifier cela. Dans mon secteur en tout cas, je le constate. Dans les écoles coraniques, nous avons des enseignants s’érigeant en muftis autoproclamés, parce que cela a été rendu possible en l’absence d’un vrai mufti. Mon souci majeur est de dépoussiérer la proposition déjà avancée au niveau de la Présidence, qui consiste à ériger une institution de fatwas. Je la conçois comme une académie et à ce moment-là ces muftis autoproclamés découvriront qu’ils sont dépourvus de connaissances et de savoir et qu’ils sont uniquement des charlatans qui utilisent la religion à des fins mercantiles et politiciennes. Ils sont facteurs de blocage contre toutes les solutions que développe l’Algérie en matière de prise en charge de la société. Ils décrètent telle ou telle loi illicite (Ansej, prêt  sans intérêts à partir de la Zakat…).

Paradoxalement, ils justifient les fausses déclarations aux impôts,  ils trouvent licites des pots-de-vin pour faire passer des valises. Nous observons que ces gens-là sont les plus proches des barons de l’informel en Algérie. Je dois souligner que dans cette académie siègeront toutes les compétences nationales dans divers domaines et tous les rites confondus. Elle sera un espace de concertation et de débat ouvert et c’est le meilleur moyen pour neutraliser ces apprentis muftis.

-Nous avons observé depuis l’apparition des chaînes satellitaires et nombreux sont les Algériens qui sollicitent l’avis des prédicateurs étrangers, dont les fatwas sont à la limite de la haine, voire des appels au meurtre. Pourquoi ces Algériens se tournent-ils vers ces prédicateurs ?

J’ai constaté, quand j’étais directeur de l’orientation dans ce ministère, que ces charlatans venus d’ailleurs n’étaient pas reconnus comme muftis dans leur pays d’origine et qu’ils sont à la recherche de la notoriété et surtout le gain rapide et facile en prêchant sur des chaînes satellitaires privées à la recherche d’audience. Nous avons effectivement constaté leur influence dangereuse. Dès 2002, nous avons lancé sur la télévision nationale l’émission «fatwas en live», certes qui n’est pas parfaite, mais nous avons constaté que les Algériens reviennent de plus en plus vers nos imams.

La raison pour laquelle des Algériens se tournent vers ces «prédicateurs» est due à une gestion bureaucratique du culte chez nous, ce qui a poussé les Algériens à croire qu’il existe deux islams en Algérie. L’un officiel, celui du président de la République qu’il instrumentalise à des fins politiques et pour demeurer au pouvoir, et l’autre de la résistance  défendue malheureusement par ces charlatans. La réforme que j’avais engagée, et que je concrétise maintenant que j’ai des prérogatives en tant que ministre, est de bannir cette distinction. Nous n’avons qu’un seul islam celui pratiquét par nos ancêtres.L’imam n’a pas à autoriser ou à interdire, sa mission est de donner des conseils, d’être un exemple de rectitude.

-Dans ce chantier de réformes que vous avez engagé, le soufisme aura-t-il sa place ?

Surtout le soufisme. Nous sommes un pays de révolution et de révolte nous sommes des Amazighs, c’est une réalité, nous refusons d’être matraqués comme nous refusons d’être contraints à des choix que nous refusons. Les Algériens ont épousé l’islam à l’époque de Omar Ben Abdelaziz, lorsque qu’il avait envoyé dix érudits savants qui représentaient l’islam authentique et modéré de Médine. Ce sont ceux-là qui ont marqué le Maghreb qui à une époque avait épousé le soufisme.

Les livres d’histoire nous apprennent que  tous les exégètes et narrateurs pendant cinq siècles étaient des cheikhs soufis. Ils sont exégètes, jurisconsultes, narrateur de la tradition du prophète. Ce sont des choix non pas politiques mais ceux de la société elle-même. C’est pourquoi, lorsque est intervenu l’islam ottoman en Algérie, qui était nakchabandi dans un contexte soufi, il n’a laissé aucune trace en Algérie et c’est la même chose qui est intervenu dans le champ juridique avec son rite hanafite. Malgré la prédominance du rite malékite, les ibadites existent toujours. Le soufisme, la spiritualité qui est le ton dominant de notre référent religieux, le dogme d’El Achaâri qui utilisait la philosophie, sont les trois piliers de notre islam national qui sont soumis à la jurisprudence pour s’adapter au temps et à une diversité synonyme de richesse nationale.

-Parlons justement de cette diversité. Comment retrouver cette cohabitation sereine entre les religions qui a de tout temps marqué l’Afrique du Nord  ?

Elle existe au niveau des institutions. Je reçois des correspondances, les chefs d’église et nous engageons une concertation concernant l’impact positif des religions monothéistes sur notre société. Les musulmans ne veulent  pas convertir les autres qui ne le font pas non plus, ce qui a valu à monseigneur Duval d’avoir le surnom «Mohamed Duval», un homme qui avait soutenu la Révolution algérienne. Cela ne peut être oublié ou nié par la société algérienne, qui a la vision un peu parasitée. L’Algérien d’aujourd’hui n’accepte pas l’autre, son voisin, son coreligionnaire. Il faut insuffler le civisme dans la société, de sorte à renouer avec la civilisation moderne qui consiste en l’acceptation de l’autre. La mosquée doit bannir l’insulte contre les autres religions, il y a une évolution, mais des choses reste à faire.

-Est-ce que, aujourd’hui, les autres religions ont une place en Algérie ?

Tout à fait. Elles ont toutes leur place en Algérie, parce que d’abord ce sont des Algériens. Monseigneur Teissier a été consulté comme personnalité nationale pour la révision de la Constitution, le président de la République convie les chefs d’église aux fêtes nationales.
Le texte que nous avons soumis au gouvernement, qui j’espère va être validé en conseil du gouvernement, prend dans ses dispositions en charge l’organisation du culte autre que musulman à travers un mouvement associatif à caractère religieux. La République garantie la liberté de conscience interpelle les musulmans, les chrétiens et les juifs à s’organiser dans le cadre des lois de la République. C’est de cette façon que l’Etat défendra les églises, les synagogues s’il y lieu de les assister, de les sécuriser et d’insuffler dans la société le sentiment d’accepter l’autre et de pas avoir peur de cet autre.

-Nous avons vu à Ghardaïa un conflit qui a pris une ampleur confessionnelle jusqu’à voir des individus profaner des tombes ibadites. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Le différend n’est pas religieux, il est d’ordre sociétal. C’est le refus de l’autre. Les problèmes du foncier, du travail, des arouchs et de l’appartenance se superposent avec une instrumentalisation malveillante dans une ambiance de haine. Quand on  est figé dans une appartenance, on harcèle l’autre sur cette base. Sans citer les noms, il y a ceux qui se ressourcent au Yémen qui font une projection dans ce qui se passe à Ghardaïa, cela devient dangereux. Le malékite qui habite à Ghardaïa est un Algérien, qui doit éprouver ce sentiment d’appartenance au pays. Et c’est pareil pour le Mozabite, qui lui aussi, avec son propre rite est une communauté algérienne qui a réussi à vivre, à commercer dans toutes les régions du pays.

-Le mouvement salafiste qui se fait de plus en plus conquérant, représente-t-il un danger pour la société ?

Je dirais qu’il représente un égarement de la société. Cette dernière croit que l’islam rigoriste développé par le salafisme est l’islam réel, et que celui prêché par des imams rémunérés par l’Etat est faux. Et c’est pour cela que j’insiste sur la nécessité de revenir à notre islam ancestral au référent national avec une formation solide des imams. Je ne voudrais pas citer un pays spécifiquement, mais nous remarquons que des prédicateurs qui suivent la politique de leurs gouvernements, qui considèrent l’illicite d’hier comme étant licite aujourd’hui, parce que leur politique a changé, qui hier ont poussé vers Daech et qui aujourd’hui le condamnent…

-L’Arabie Saoudite, via sa représentation diplomatique, diffuse gratuitement le Coran accompagné des «tafassir» (interprétations) qui n’ont rien à voir  avec la pratique religieuse dans notre pays ?

Je n’ai pas cette information, ni par mon inspection ni par les rapports de sécurité, mais si cela s’avère vrai, je vais officiellement interpeller, par le voie diplomatique, l’ambassade qui se prête à cet exercice. C’est strictement interdit. Il est interdit aux Algériens de se faire accompagner par des manuels de pratique religieuse de certains pays. L’Etat sait se défendre et défendra la société. L’Algérie imprime son Coran, diffuse gratuitement des manuels qui nous sont propres. J’ai connaissance que certaines chancelleries d’obédiences autres que celle que vous citiez ont été interpellées et que certains diplomates ont été invités à quitter l’Algérie parce qu’ils ont usé de manuel de prosélytisme d’un rite banni dans notre pays.

Spike Lee fait lourdement condamner TF1

Une filiale du groupe TF1 a été condamnée à 32 millions d'euros pour avoir empêché la sortie en France d'un film de Spike Lee.

Spike Lee a obtenu 32 millions d'euros de TF1 Droits audiovisuels qui n'avait pas tenu ses engagements.
Spike Lee a obtenu 32 millions d'euros de TF1 Droits audiovisuels qui n'avait pas tenu ses engagements. Peter Kramer / NBC / AP / Sipa

Le public français n'a pas pu voir le dernier film de Spike Lee, Miracle à Santa Anna. TF1 Droits audiovisuels (D.A), la filiale du groupe TF1, qui devait le distribuer n'a pas tenu ses engagements. Le TGI de Paris, saisi par le cinéaste, condamne cette société à 32 millions d'euros, selon un jugement datant du 21 juin consulté mercredi par l'AFP. À l'époque, le distributeur s'était ravisé, expliquant que le film achevé ne correspondait pas au scénario approuvé...

TF1 D.A. ne "pouvait valablement refuser la livraison du film". Dans Miracle à Santa Anna, Spike Lee raconte l'histoire de quatre soldats afro-américains durant la Seconde Guerre mondiale. L'un d'eux prend le risque de sauver la vie d'un enfant italien tandis qu'ils sont piégés derrière les lignes ennemies. On retrouvera ici la conférence de presse de Spike Lee au Festival de Deauville en septembre 2008. Des artistes français s'étaient mobilisés contre une censure de Spike Lee en France. TF1 annonce faire appel "tant en raison des fondements de cette décision que du niveau des dommages et intérêts alloués, le préjudice retenu apparaissant manifestement disproportionné au regard des performances du film, notamment sur le marché américain dont les entrées salles n'ont généré que 5,5 millions d'euros de recettes".

En tout cas, la somme astronomique de la condamnation semble indiquer que les juges ne tolèrent pas qu'un distributeur décide de bloquer un film au prétexte que le long-métrage ne réalisera pas les objectifs commerciaux du contrat. D'autant plus qu'un film n'est pas seulement un objet commercial, il participe de la liberté d'expression, un principe constitutionnel.

« Mère Courage », retour sur un coup de théâtre

 

 

Le 30 juin 1954. Tremblement de terre dans le théâtre français. Un « éclair », une « illumination », un « éblouissement ». La soirée qui « a changé ma vision du théâtre », dira le grand critique dramatique de l'après-guerre Bernard Dort.

« Il n'est plus rien resté devant mes yeux du théâtre français : entre le Berliner et les autres théâtres, je n'ai pas eu conscience d'une différence de degré mais de nature et presque d'histoire », affirmera quant à lui Roland Barthes.

Helene Weigel dans « Mère Courage », lors de la reprise, triomphale, en 1957.

Ce soir-là, Bertolt Brecht et son Berliner Ensemble présentent, au Théâtre Sarah-Bernhardt – qui ne deviendra le Théâtre de la Ville qu'après sa rénovation, en 1968 –, Mère Courage et ses enfants, avec Helene Weigel, la femme de Brecht, dans le rôle de la cantinière Anna Fierling. Et ce fut bien un séisme, une révolution qui a changé la face du théâtre français, radicalement et pour plusieurs décennies.

LA RÉFÉRENCE EST BIEN LÀ

Soixante ans plus tard, le Théâtre de la Ville a voulu rendre hommage à cet événement, en présentant la pièce écrite par Brecht, alors en exil, dans les premiers mois de la seconde guerre mondiale, telle qu'elle est aujourd'hui jouée par le Berliner Ensemble.

Il s'agit d'une tout autre Mère Courage qu'a mise en scène le directeur actuel du théâtre fondé par Brecht à Berlin en 1949, Claus Peymann. Mais la référence est bien là, que n'a pas voulu gommer le patron du Berliner.

Michel Bataillon n'était pas dans la salle, ce soir de juin 1954. Ce grand germaniste, traducteur et dramaturge, qui a travaillé avec Gabriel Garran au Théâtre de la Commune à Aubervilliers, puis au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne avec Roger Planchon, a vu le spectacle un peu plus tard, lors de la reprise – triomphale – de 1957.

« UNE ESTHÉTIQUE EN RUPTURE AVEC CELLE DE VILAR »

Brecht était mort (en août 1956). Michel Bataillon avait 18 ans, il était élève au lycée parisien Louis-le-Grand, où s'était formé un groupe théâtral que rejoindront peu après Jean-Pierre Vincent et Patrice Chéreau. « Si le théâtre que nous commencions à essayer de fabriquer est tout à coup entré dans la modernité, c'est grâce à Brecht, raconte-t-il. Ce qui s'est passé avec la Mère Courage du Berliner Ensemble, ce n'est pas la découverte d'un auteur dramatique et d'une œuvre : Brecht était déjà – un peu – connu en France, et Jean Vilar avait monté la pièce, en 1951, avec Germaine Montero et Gérard Philipe. Ce qui a provoqué une telle secousse, c'est la découverte de Brecht comme metteur en scène, comme homme de théâtre dont l'esthétique rompait complètement avec celle de Vilar. »

« Il faut saluer, dans Mère Courage, l'avènement d'un spectacle d'un type radicalement neuf. Spectacle “totalitaireque fonderaient, à parts égales, le texte et la représentation, la musique, les matériaux scéniques et le jeu des acteurs », écrit alors Bernard Dort.

« FASCINANT, RÉVOLUTIONNAIRE »

Michel Bataillon confirme : « Ce qui était fascinant, révolutionnaire, c'était la manière d'inventer une écriture scénique où tout – son, musique, architecture, lumières, costumes… – concourait à la construction du récit dramatique. Rien n'était décoratif. C'est à partir de ce spectacle que la cohérence dramaturgique d'un spectacle est devenue une exigence. »

Et donc le spectacle est entré dans la légende, notamment grâce aux photos de Roger Pic, qui ont fait rêver plusieurs générations de spectateurs. Il y avait ce plateau tournant – totalement nouveau en France, lui aussi – sur lequel la Mère Courage, tentant de survivre dans la guerre avec son petit commerce, tirait sa charrette à contresens. Il y avait ces costumes, de jute et de toile matelassée, semblables à ceux des « femmes des ruines » dans le Berlin de l'après-guerre, qui se râpaient au fur et à mesure de la représentation. Il y avait les songs de Paul Dessau.

HELENE WEIGEL, ACTRICE-MONSTRE

Et puis, bien sûr, il y avait Helene Weigel, actrice-monstre, haute comme trois pommes et géniale, dont le visage, lui aussi, vieillissait de trente ans au fil des quelque quatre heures que durait le spectacle. La légende dit qu'elle eut droit à vingt-six rappels, lors de la quatrième et dernière représentation de cette série de juin 1954 à Paris…

« La fameuse “distanciation” n'existait pas dans le jeu brechtien, explique Michel Bataillon. Elle était opérée par l'écriture et la mise en scène, mais Brecht demandait à ses acteurs d'être tout à fait concrets. Et “la” Weigel jouait chaque émotion jusqu'au bout, avec une puissance et une vérité impressionnantes, et cet humour typiquement viennois qui était le sien » (l'actrice était autrichienne).

Ainsi fut-elle, cette Mère Courage au « réalisme épuré, stylisé », qui a changé le cours du théâtre français, et dont les ondes de choc se propagent encore aujourd'hui. Helene Weigel a eu bien raison de penser qu'elle savait faire autre chose que le kouglof.


Mère Courage et ses enfants, de Bertolt Brecht. Mise en scène : Claus Peymann. Théâtre de la Ville, 2, place du Châtelet, Paris 4e. Mo Châtelet. Tél. : 01-42-74-22-77. Du 17 au 26 septembre à 20 h 30. De 26 € à 35 €. Durée : 3 h 20. En allemand surtitré.