Rentrée littéraire : les 9 romans en lice pour le prix du « Monde »

 

Le logo du prix littéraire du "Monde".

Le Monde s'apprête à remettre son prix littéraire pour la deuxième fois. En 2013, il était revenu à Yellow Birds, de Kevin Powers (Stock), et à Heureux les heureux, de Yasmina Reza (Flammarion). Pour cette nouvelle édition, neuf des 607 romans de la rentrée littéraire font partie de notre sélection. Signés par des auteurs confirmés ou de jeunes talents, tous ont été écrits en langue française.

Outre l'équipe du « Monde des livres » (Jean Birnbaum, Raphaëlle Leyris, Florence Noiville, Macha Séry et Catherine Simon), le jury du prix est formé de journalistes qui travaillent aux quatre « coins » du Monde : François Bougon (International), Denis Cosnard (Economie), Clara Georges (à l'édition centrale), Vincent Giret (développement éditorial), Raphaëlle Rérolle (« Culture & idées ») et, bien sûr, Gilles van Kote, directeur du Monde et président du jury. A la mi-septembre, il remettra le prix dans les locaux du journal à son (ou sa) lauréat(e). Qui sera également l'un des invités du Festival du Monde, nouvelle manifestation qui se tiendra les 20 et 21 septembre.

  • Faux nègres de Thierry Beinstingel

« Pourquoi les gens d'ici votent à l'extrême droite ? » : muni de cet improbable bréviaire, Pierre, journaliste improvisé, de retour du Moyen-Orient, et Frédéric, preneur de son et aveugle, sont envoyés dans un ­village de l'est de la France, qui a donné au parti d'une « égérie à mèche raide » son meilleur score électoral. Quel rapport avec le roman ? Tout, bien sûr. Que « littérature et politique [fassent] rarement cause commune » n'empêche pas les liens de se tisser, assure Thierry Beinstingel, dans ce voyage subtil, d'une apparente simplicité, où se croisent les figures d'Arthur Rimbaud, de Jules Ferry ou du général Boulanger. Du « je » du romancier-reporter au « nous » de l'opinion, ce « grand collectif au sens de collecteur d'eau pluviale ou d'égout », l'auteur de Retour aux mots sauvages et Ils désertent (Fayard, 2010 et 2012) s'interroge, en même temps qu'il ­raconte une vraie et belle histoire de la France d'aujourd'hui. Epoustouflant.

Faux nègres de Thierry Beinstingel, Fayard, 422 p., 20 €.

Geneviève Brisac.
  • Dans les yeux des autres, de Geneviève Brisac

« Dans les yeux des autres », Anna n'est plus que celle qui a autrefois vécu avec Marek Meursault, activiste mort au Mexique ; celle, aussi, qui a trahi la Révolution en la racontant dans un livre, comme un écrivain, c'est-à-dire sans complaisance, connaissant le succès avant d'être oubliée. Plus de vingt ans après, elle se retrouve à vivre aux crochets de sa sœur, Molly, médecin et femme d'action, la compagne de Boris, inlassable militant pour les sans-papiers et les sans-logement. Anna relit ses carnets de l'époque. Doucement cruel, mélancolique avec vivacité, le roman de Geneviève Brisac ausculte la trajectoire des idéaux et des rêves, mesure la vitesse à laquelle passe l'existence, dit l'importance de la littérature dans la vie, et parle avec une justesse saisissante des relations entre sœurs et des rapports entre filles et mère – le portrait de la fantasque et toxique génitrice des héroïnes est l'une des belles réussites de ce roman qui en compte de nombreuses.

Dans les yeux des autres, de Geneviève Brisac, L'Olivier, 312 p., 18,50 €.

Lire la critique (édition abonnés) : La chronique des rendez-vous manqués

 

L'écrivain et réalisateur Emmanuel Carrère.
L'écrivain et réalisateur Emmanuel Carrère. | COLLECTION CHRISTOPHE L.
  • Le Royaume, d'Emmanuel Carrère

Au début des années 1990, Emmanuel Carrère a traversé une dépression à laquelle il fit face en se tournant vers la psychanalyse mais aussi, et d'abord, vers Jésus. De cette crise, il a gardé trace dans des cahiers qui forment le journal de bord de sa conversion. Littéraire et spirituelle, la nouvelle enquête de l'écrivain part de ce matériau autobiographique. Dans un jeu de miroirs avec sa propre vie quotidienne, Carrère épouse le ­destin de saint Luc pour essayer de comprendre « comment a pu s'écrire un évangile » et de quelle manière peut se vivre la foi. Mêlant exégèses ­savantes et souvenirs intimes, esprit d'examen et humour narquois, il explore magnifiquement l'espérance, les doutes, la honte. A l'horizon de ce texte aussi puissant que sensible, il y a non pas un quelconque au-delà, mais « la réalité de la réalité », le seul royaume auquel Carrère veut demeurer fidèle.

Le Royaume, d'Emmanuel Carrère, POL, 636 p., 23,90 €. En librairie le 28 août.

  • Viva, de Patrick Deville

L'écrivain voyageur boucle, en majesté, son cycle latino-américain et sa page mexicaine : c'est dans les pas de Malcolm Lowry, l'auteur d'Au-dessous du ­volcan (publié en 1947), devenu un livre culte, et dans ceux de Léon Trotski, l'ancien chef de la révo­lution russe, fuyant la terreur stalinienne et s'installant à Mexico (où il sera assassiné en août 1940), que Patrick Deville entraîne ses lecteurs. Lowry et Trotski ne se sont jamais rencontrés, mais Viva les fait se croiser. Dans ce tourbillon inouï, bruissant de rage et d'espérance, surgissent des figures connues, comme les peintres Frida Kahlo et Diego ­Rivera, ou moins connues, comme la photographe Tina Modotti. Tous, d'Antonin Artaud à l'énigmatique B. Traven, semblent s'animer d'une nouvelle vie. Jusqu'à la chute finale. Une fresque ­saisissante.

 Viva, de Patrick Deville, Seuil, « Fiction & Cie », 224 p., 17,50 €.

  • La Condition pavillonnaire, de Sophie Divry

En exergue de son roman, Sophie Divry cite Jean Guéhenno : « Le problème de la liberté intéresse tout le troupeau. Tout le troupeau sera libre ou pas une bête ne le sera. » L'écrivaine (remarquée, en 2010, pour La Cote 400) nous avertit ainsi : la vie de « M. A. », qu'elle va dérouler devant nous, est l'affaire de tous. L'existence que mène son héroïne, avec son carcan bourgeois, ses insatisfactions, qu'elle va chercher à combler en s'essayant à l'adultère, à l'humanitaire et au yoga, soulève des enjeux profondément politiques. La Condition pavillonnaire a beaucoup à voir avec la condition humaine. Et ce roman, qui retrace l'existence de M. A. à la deuxième personne, entre clins d'œil à la Bovary de Flaubert et ­influence d'Annie Ernaux, est l'une des excitantes ­découvertes de cette rentrée.

La Condition pavillonnaire de Sophie Divry, Noir sur Blanc, « Notabilia », 266 p., 17 €.

Couverture de l'ouvrage de Christophe Donner, "Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive".
  • Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner

Brillant, drôle et joueur, infiniment séduisant : tel fut le producteur de cinéma Jean-Pierre ­Rassam, mort en 1985, à 44 ans. Christophe ­Donner ( qui a tenu une chronique jusqu'en 2012 dans M, le magazine du Monde ) le fait revivre ainsi dans son nouveau roman. L'auteur se focalise sur ses années les plus flamboyantes, entre 1967 et 1974, et plus précisément sur ses relations avec Claude Berri – qui n'est pas encore le « parrain » du cinéma français, mais sera bientôt le beau-frère de Rassam – et Maurice Pialat – amant de la sœur du précédent. Affection, mépris, admiration et jalousie circulent entre les trois hommes, à mesure des films, grands ou moins grands, qu'ils tournent ou produisent. Ce formidable portrait d'un homme est aussi celui d'une époque, que Donner déroule sous nos yeux sans temps mort.

Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner, Grasset, 304 p., 19 €.

Lire la critique (édition abonnés): Christophe Donner derrière la caméra

 

  • Tram 83 de Fiston Mwanza Mujila

C'est à Lubumbashi, ville Far West de l'ex-Zaïre (aujourd'hui République démocratique du Congo), que Lucien, apprenti écrivain, et Requiem, copain d'enfance et loubard dessalé, se retrouvent un beau jour. Le Tram 83, l'un des « bars à traînées les plus achalandés », devient leur repaire. « Musiciens par inadvertance ou prostituées du troisième âge (…), boulangers autodidactes ou marabouts ou mercenaires se réclamant de Bob Denard (…) » : la « Ville-Pays » s'y rue, en quête d'un bonheur bon marché. Les cadres des concessions minières et autres « touristes à but lucratif » s'y précipitent aussi. Il y a du Jérôme Bosch dans ce huis clos citadin, frénétique, flamboyant. Mais un Jérôme Bosch insolent, globe-trotter, qui aurait lu Gabriel Garcia Marquez et Chimamanda Ngozi Adichie. Vivant en Autriche, le jeune Fiston Mwanza Mujila, né au Katanga en 1981, signe là son premier roman : l'une des plus enthousiasmantes découvertes de la rentrée.

Tram 83 de Fiston Mwanza Mujila, Métailié, 206 p., 16 €. 

  • Mécanismes de survie en milieu hostile d'Olivia Rosenthal

On ne sait dans quelles franges, quels limbes évolue la nouvelle héroïne d'Olivia Rosenthal : un monde apocalyptique où, la population ayant été décimée, ne demeurent que des hordes d'hommes ou d'animaux qui menacent sa survie et l'obligent sans cesse à fuir ? Le délire d'un cerveau paranoïaque ? Les espaces limoneux du coma, quand l'esprit fait l'expérience de la mort imminente ? La romancière maintient l'ambiguïté en entremêlant fiction et matériau documentaire, robinsonnade dans des terres dévastées et récits de malades ayant ­réchappé à la mort clinique. Il y a quelque chose de doublement fantastique dans Mécanismes de survie en milieu hostile : une sur-réalité, doublée du prodige de voir un grand écrivain imposer, de livre en livre, sa voix singulière et poursuivre sa réflexion sur l'identité des êtres.

Mécanismes de survie en milieu hostile d'Olivia Rosenthal, Verticales, 188 p., 16,90 €.

  • Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody, d'Eric Vuillard

Il a gagné en notoriété ce qu'il a perdu en identité. Depuis que sa vie a été travestie en légende dans des romans bon marché, William Cody, dit Buffalo Bill (1846-1917), ne s'appartient plus. A la tête d'un divertissement à grand spectacle, l'ex-éclaireur est devenu la coqueluche du public occidental. Le Buffalo Bill's Wild West se produit partout : en Amérique du Nord, bien sûr, mais aussi en Europe lors de tournées triomphales. Décrivant l'apogée de la gloire de ce chef de troupe et le crépuscule de l'idole, Eric Vuillard réduit, dans son septième livre, le Far West aux dimensions d'un chapiteau sous lequel ­Indiens et cow-boys cavalcadent, pétaradent et réécrivent l'histoire récente. C'est triste et flamboyant, ­grotesque et mélancolique.

Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody d'Eric Vuillard, Actes Sud, « Un endroit où aller », 164 p., 18 €.

La "une" du "Monde des livres" du 22 août.

Le « Monde des livres » daté vendredi 22 août, à paraître en kiosque jeudi 21 août, consacre 12 pages à la rentrée littéraire.

Fergusson: il était une fois "La porte de la Mort" (B. Joseph NDiaye)

 

 

 

 Pourtant, comme le montre l'exemple de Ferguson, le suréquipement accroît les violences et les risques, tant pour les policiers que pour les citoyens, en encourageant les policiers à adopter des comportements de militaires chargés de combattre un ennemi intérieur, au lieu de protéger et de servir la population. Par ailleurs, casqués et méconnaissables, les policiers sont déshumanisés et s'exposent à des réactions plus hostiles.

Un policier du département de police du comté de Saint-Louis pointe son arme en direction d'un groupe de manifestants, le 13 août 2013 à Ferguson. AP Photo/Jeff Roberson.

Les manifestations se poursuivent à Ferguson après la mort de Michael Brown, adolescent noir abattu par un policier le 9 août dernier, alors que la garde nationale vient d'être mobilisée pour les réprimer. L'opinion publique prend la mesure d'une réalité ancienne : celle d'une police aux méthodes souvent brutales et dont les principales victimes sont noires.

Trois éléments sont utiles pour comprendre l'indignation et l'émotion suscitées par la mort de cet adolescent. D'une part, loin d'être isolé, ce drame s'ajoute à une longue liste de violences policières. D'autre part, on assiste depuis une vingtaine d'années à une militarisation de plus en plus importante poussée par une puissante industrie de la défense. Enfin, tout cela a lieu dans une Amérique qui peine à éradiquer un racisme systémique et où les préjugés sont tenaces.

 Une longue histoire de brutalités policières

 La liste est longue. La mémoire collective se souvient évidemment de l'affaire Rodney King, cet homme noir passé à tabac en 1991 par des policiers dont l'acquittement avait déclenché de violentes émeutes. Lui n'en est pas mort. Mais, pour de nombreux autres Noirs aux Etats-Unis, innocents, non armés, l'usage excessif de la force tue.

2013

Jonathan Ferrell, Noir, 24 ans, Charlotte, Caroline du Nord 

Blessé dans un accident de voiture et ensanglanté, il sonne chez une dame pour demander de l’aide. Elle prend peur et appelle la police. L’agent Randall Kerrick lui tire dessus douze fois, dix balles l’atteignent. Il n’était pas armé.

2012

Ramarley Graham, Noir, 18 ans, New York

Suspecté de détenir de la marijuana, poursuivi jusqu’à l’appartement de sa grand-mère où les policiers pénètrent sans mandat et l’abattent d’une balle dans la poitrine devant son petit frère de 6 ans. Il n’était pas armé.

2008

Tarika Wilson, Noire, 26 ans, Lima, Ohio

A la recherche de son compagnon, une unité spéciale (SWAT) pénètre dans la maison de Tarika Wilson où elle est abattue. Son fils de 15 mois, qu'elle tenait dans les bras, est blessé. Elle n’était pas armée.

Aux quelques centaines d'homicides commis par des policiers chaque année, 497 rien qu'en 2009 selon les estimations de l'American Civil Liberties Union (ACLU), il faut opposer le fait que, très souvent, quel que soit le degré d'excès d'usage de la force, les responsables sont acquittés. Quand ils ont été mis en examen.

2013

Andy Lopez, 13 ans, Hispanique, Santa Rosa, Californie

L’adolescent a été surpris dans une allée avec une arme en plastique. L’officier Gelhaus a tiré huit balles en l’espace de six secondes, dont sept ont atteint Andy Lopez. Aucune charge n’a été retenue.

2006

Sean Bell, Noir, 23 ans, New York

Au petit matin de son mariage, Sean Bell et deux amis sortent d’un club. Leur voiture est poursuivie par la police est à l'arrêt lorsque les officiers déchargent cinquante balles. Quatre balles tuent Sean Bell. Ses amis survivent à dix-neuf et trois balles respectivement. Trois des cinq policiers ont été jugés pour homicide et mise en danger. Ils ont été reconnus non coupables.

1999

Amadou Diallo, Noir, 23 ans, New York City

Confondu avec un violeur recherché, Amadou Diallo est abattu devant chez lui par quatre policiers en civil alors qu’il leur tendait ses papiers d'identité pour s’identifier. Il est touché par dix-neuf des quarante-et-une balles tirées. Les quatre policiers sont acquittés.

Parfois, sous la pression de l’opinion publique ou d’un contexte politique particulier, les policiers sont condamnés. La lourdeur des peines est variable.

2009

Oscar Grant, 22 ans, Noir, Oakland, Californie

Arrêté avec plusieurs autres personnes sur le quai de la station Fruitvale, Oscar Grant était menotté et à plat ventre quand l’officier Mehserle lui a tiré dessus, dans le dos, expliquant plus tard qu’il a confondu son arme et son Taser. La scène a été filmée par de nombreux témoins. Mehserle a été reconnu coupable d’homicide involontaire et condamné à deux ans de prison.

2006

Kathryn Johnston, 92 ans, Noire, Atlanta, Géorgie

Probablement sur de fausses informations, une unité spéciale de police envahit la maison de Kathryn Johnston à la recherche de drogue. Effrayée, elle tire un coup de feu avec un vieux pistolet, ne blessant personne. Les policiers répliquent en déchargeant trente-neuf balles, dont six atteignent la vieille dame. Mourante, elle est menottée à son lit. Les policiers tentent plus tard de maquiller la scène, cachent de la drogue chez elle et demandent à un informateur un faux témoignage. Trois officiers ont été condamnés à dix, six et cinq ans de prison pour différents chefs d’accusation : homicide volontaire, faux témoignage, parjure.

1997

Abner Louima, 30 ans, Noir, New York

Après une bagarre entre deux femmes, dans laquelle lui et plusieurs hommes interviennent, la police arrive. Elle arrête Abner Louima sur la fausse accusation d’un coup porté à l’officier Volpe. Dans la voiture, les policiers le frappent avec leurs poings et leurs radios. Au commissariat, les violences se poursuivent, jusqu’au viol lors duquel Abner Louima a les mains menottées dans le dos. Il est resté hospitalisé deux mois. Justin Volpe a été condamné à trente ans de prison pour avoir enfreint les droits civiques de Louima, pour obstruction à la justice et faux témoignage. Charles Schwarz a été condamné à quinze ans de prison pour avoir aidé Volpe lors du viol.

 

 

La militarisation de la police et l'usage excessif de la force

 

4,3 milliards de dollars transférés par le ministère de la défense à la police, en équipements militaires et paramilitaires, entre 1990 et 2012, selon le rapport de l'ACLU sur la militarisation de la police

Que plus de 500 agences de police aient reçu un véhicule blindé au cours de l'année 2011-2012 pose question sur la nécessité de tels équipements conçus pour des zones de combats militaires, mais aussi sur les intérêts commerciaux et financiers de cette politique. Ainsi Lockheed Martin, fabricant d'armes, recevrait chaque année 29 milliards de dollars du Pentagone, selon William Hartung, expert en sécurité, et emploie près de 130 000 personnes. On peut aussi citer l'entreprise ATK, principal fournisseur de munitions de petit calibre, dont le chiffre d'affaires atteint 2,9 milliards de dollars et qui est basée dans le Missouri.

 

 

Depuis les années 1980, les unités spéciales d'intervention (SWAT), équivalent du GIGN en France, se sont développées à un point tel que Peter Kraska, professeur à l'université Eastern Kentucky estime que plus de 80 % des villes de plus de 25 000 habitants en possèdent une. Il estime aussi que ces unités, créées pour gérer des situations à haut risque telles que les prises d'otages, sont désormais déployées plus de 50 000 fois par an (contre 3 000 en 1980). Lourdement armées et dotées d'un véritable arsenal militaire, ces unités sont en fait largement utilisées dans le cadre d'opérations de faible intensité, comme l'exécution de mandats de perquisition. L'effet de terreur produit lors de leurs interventions touche de façon disproportionnée les minorités, au premier rang desquelles, les Noirs.

 

 

Pourtant, comme le montre l'exemple de Ferguson, le suréquipement accroît les violences et les risques, tant pour les policiers que pour les citoyens, en encourageant les policiers à adopter des comportements de militaires chargés de combattre un ennemi intérieur, au lieu de protéger et de servir la population. Par ailleurs, casqués et méconnaissables, les policiers sont déshumanisés et s'exposent à des réactions plus hostiles.

Un policier du département de police du comté de Saint-Louis pointe son arme en direction d'un groupe de manifestants, le 13 août 2013 à Ferguson. AP Photo/Jeff Roberson.

La question raciale en toile de fond

Les préjugés et stéréotypes raciaux permettent de comprendre comment un policier armé peut se sentir menacé par un adolescent innocent et non armé, en l'occurrence Michael Brown, au point de lui tirer dessus à six reprises, dont deux dans la tête. Un certain nombre de stigmates associés à la figure du délinquant structurent le travail des policiers. Ainsi, en 2008, les conducteurs noirs avaient trois fois plus de risques d'être fouillés lors d'un contrôle routier (12,3 %) que les Blancs (3,9 %) selon un rapport du département de la justice.

72 % des villes où la population noire représente au moins 5% de la population totale connaissent une sous-représentation des Noirs dans les effectifs de la police par rapport aux Blancs. Dans ce contexte, les contrôles au faciès effectués quotidiennement dans les quartiers où vivent les minorités – la ségrégation résidentielle reste largement dominante – entament les relations entre les policiers et les minorités, en particulier les jeunes hommes noirs et latinos.

 

 

La figure stéréotypée du jeune Noir menaçant a parfois des conséquences tragiques.

2012

Trayvon Martin, Noir, 17 ans, Sanford, Floride

Abattu dans la rue par un vigile qui le suspectait de vouloir commettre un cambriolage parce qu'il portait un pull à capuche. Il n'était pas armé. Un paquet de bonbons avait été retrouvé dans sa poche.

La « déshumanisation » des enfants et adolescents noirs, selon une étude récente publiée par l'Association américaine de psychologie, explique les disparités raciales dans les condamnations ainsi que l'usage disproportionné de la force à leur encontre. Ainsi, les enfants noirs sont systématiquement perçus comme plus âgés (4,5 ans en moyenne). Cela a pour conséquence que les enfants noirs ont dix-huit fois plus de risques d'être jugés comme des adultes que les enfants blancs. Une fois en prison, les enfants jugés comme des adultes ont deux fois plus de risques de subir des violences de la part d'un gardien, cinq fois plus de risques d'être agressés sexuellement et ont huit fois plus de risques de se suicider.

La politique d'incarcération massive menée depuis quatre décennies, principalement dans le cadre d'une guerre contre la drogue, a ainsi majoritairement affecté les Noirs qui connaissent des taux d'incarcération supérieurs et des peines plus longues. Ainsi, pour deux Américains blancs, onze Américains noirs sont incarcérés.

 

Les peines de prison des hommes noirs sont 20 % plus longues que celles des hommes blancs pour des crimes similaires

 Les conséquences sont aussi politiques et démocratiques. En 2010, 2,2 millions de Noirs américains ont perdu leur droit de vote lors de leur condamnation pénale.

 

 Sources

 

 

 

Ferguson, sombre miroir des fractures américaines

 
Manifestation à Ferguson, le 18 août.

Ferguson, cette banlieue de Saint-Louis dans le Missouri, apparaît depuis dix jours comme une cruelle métaphore de l'Amérique contemporaine, de ses tensions, de ses fractures et de ses vieux démons.

Ferguson, 22 000 habitants, aux trois quarts blanche il y a vingt ans, aux deux tiers noire aujourd'hui, middle class hier, pauvre aujourd'hui. Mais une ville dont le maire est blanc, dont le conseil municipal ne compte qu'un seul Afro-Américain et les forces de police 6 % de Noirs seulement. Ferguson, où, le 9 août en milieu de journée, sous les yeux d'un de ses amis, un jeune Afro-Américain de 18 ans, Michael Brown, a été abattu de six balles par un policier blanc de la ville, dans des circonstances encore imprécises.

Depuis dix jours, la tension ne faiblit pas à Ferguson. Toutes les nuits, des scènes d'émeutes et de pillage opposent une police de plus en plus militarisée à quelques centaines de manifestants en colère. Et l'escalade policière – utilisation de véhicules blindés, instauration de l'état d'urgence et, désormais, intervention de la Garde nationale –, n'a rien fait jusqu'à présent pour calmer les esprits. Au contraire.

Lire aussi le récit : Ferguson ou le malaise des Noirs américains

Comme l'assassinat de Trayvon Martin, un autre jeune Afro-Américain, en février 2012, et comme bien d'autres affaires similaires moins médiatisées, la drame de Ferguson ne peut que rappeler la persistance de la fracture raciale américaine, démultipliée par le décrochage social. Elle entretient et renforce l'intime et insupportable conviction de nombreux jeunes Noirs américains qu'ils restent la cible privilégiée d'une violence policière quotidienne, faite de contrôles incessants, quand ce n'est pas de coups de feu mortels.

LA PRUDENCE D'OBAMA

Il y a un peu plus de dix ans, un jeune sénateur noir de l'Illinois, Barack Obama, était parvenu à introduire des modifications significatives dans la législation de cet Etat pour limiter les abus de pouvoir de la police et mieux la former. Depuis six ans, M. Obama occupe la Maison Blanche. Son élection en 2008, sa réélection en 2012 ont démontré, de façon remarquable, l'évolution des mentalités dans un pays longtemps miné par la ségrégation raciale.

Mais l'affaire Michael Brown rappelle la longueur du chemin qui reste à parcourir pour abolir cette « frontière de la couleur » qui divise toujours l'Amérique. Le président américain l'a reconnu en intervenant, à nouveau, le 18 août. Appelant les forces de police à la « retenue » et les manifestants au calme, il a souligné que les jeunes de couleur ont « plus de chances de finir en prison ou devant un tribunal que d'accéder à l'université ou d'avoir un bon emploi ». « C'est un vaste projet. Notre pays y travaille depuis deux siècles », a conclu M. Obama.

Cette prudence face aux conservatismes et aux réflexes communautaires, ce refus de dramatiser et d'engager, sur la lancinante question raciale, un grand débat national, relèvent d'un choix politique rationnel et assumé par le président américain. Mais c'est un choix difficilement audible par les jeunes de Ferguson. Et, au-delà, par l'Amérique progressiste.

Le Monde

A L'Alhambra, musiciens et spectateurs dialoguent par djembés interposés (avec vidéo)

 

 

 

 
Dès les abords de L'Alhambra, salle parisienne près de la place de La République, le son des tambours ne laisse aucun doute. C'est bien ici qu'est présenté Do You Speak Djembe ?, spectacle musical auquel les spectateurs sont invités à être en partie les interprètes. Sur chaque siège, un djembé. Avec le didgeridoo, trompe en bois australienne, cet instrument de percussion mandingue de forme conique est l'un des plus répandus aux étals des boutiques d'« artisanats du monde » qui accompagnent les festivals de musique.

Partant du principe, régulièrement vérifié, que toute personne, du bambin au plus vénérable des ancêtres, sera mue par l'irrépressible envie de tapoter tout tambour à sa portée, les six cents spectateurs à peine installés s'en donnent à cœur joie.

Un capharnaüm sonore qui enfle à l'approche de l'heure annoncée du début du spectacle. Et fait office d'ovation à l'entrée de Doug Samuel, coconcepteur, avec Philippe Fournier, du spectacle, maître de cérémonie chargé de diriger tout au long de la soirée les apprentis musiciens.

Il sépare la salle en deux, fait jouer ceux de droite, puis ceux de gauche. Main droite, un coup, main gauche, un coup. Puis deux frappes, puis une formule un peu plus complexe, pour arriver jusqu'à un roulement. Il sait que lorsqu'il fait le signe d'arrêter, il y aura forcément des retardataires – ou des rétifs à la discipline – qui continueront quelques secondes. Gros yeux, puis sourire.

Affiche du spectacle "Do You Speak Djembe ?" à L'Alhambra à Paris, jusqu'au 27 septembre 2014.

PEAUX CLAQUANTES

Les peaux des instruments ne sont pas trop tendues. Ce qui étouffe un peu le son et évite des traumatismes aux articulations des phalanges. Doug Samuel et les percussionnistes qui le rejoindront sur scène jouent des modèles plus imposants, aux peaux claquantes. Ils ont aussi l'espace qui permet l'amplitude gestuelle, part importante du jeu de djembé, la tenue correcte de l'instrument, entre les jambes, la peau vers l'extérieur du corps. Ce que les sièges rapprochés ne permettent guère pour les spectateurs.

L'exercice de présentation et d'échauffement mène jusqu'à l'arrivée d'un quatuor de saxophones, des percussionnistes Adama Diarra et Fatoma Dembele, le reste de l'orchestre mené par le bassiste et arrangeur Davide Mantovani, le joueur de kora, la harpe-luth mandingue, et chanteur Seckou Keita et la chanteuse Kristel Adams. Car Do You Speak Djembe ? est aussi un concert. Le répertoire allie les percussions à des airs de musique classique (Haendel, Bizet…), se promène de chansons traditionnelles ou compositions en bambara et wolof jusqu'à des tubes estampillés musiques du monde (Yeke Yeke de Mory Kanté, Asimbonanga, composé par Johnny Clegg pour son groupe Savuka, Mas Que Nada, de Jorge Ben…), avec passages vers la pop (All by Myself, d'Eric Carmen, Black or White, de Michael Jackson et Bill Bottrell…). A l'occasion, le public est convié à accompagner les musiciens selon des indications de Doug Samuel.

De cet assemblage stylistique un peu disparate, le plus intéressant réside dans les arrangements des vents, la manière dont les percussions (djembé, balafon, conga…) s'insèrent, et plus particulièrement dans la part traditionnelle du spectacle. Ainsi, les chansons Miro et Hakko, de Seckou Keita, et les structures rythmiques issues des musiques rituelles ou liées à des événements de la vie sociale. Là, sur scène, c'est le jeu des questions-réponses instrumentales et des défis à démontrer son habileté. Celle acquise après des années de pratique, mais qui a débuté lorsqu'un maître a montré à l'élève sa première frappe.


Do You Speak Djembe ? à L'Alhambra, 21, rue Yves-Toudic, Paris 10e. Tél. : 01-40-20-40-25. Les 21, 22, 23, 29 et 30 août et 5, 6, 18, 19, 26 et 27 septembre, à 21 heures. De 29 € à 35 €. Alhambra-paris.com

 

 

 

La corde au cou ou le cou à la corde

Ibrofof dédicace l’Emblème à Conakry.

L’auteur guinéen Ibrofof a signé ce matin l’Emblème, sa première pièce de théâtre publiée à Paris chez Edilivre en juin 2014. Cette cérémonie de dédicace présidée par Amirou Conté, Secrétaire Général du Ministère de la Culture et du Patrimoine Historique, a réuni dans la salle Taïbou Diallo du Musée National de Sandervalia, des amoureux des lettres et du théâtre, des amis et proches de l’auteur, et bien entendu, des compagnons d’armes (il s’agit aussi d’un officier supérieur de l’armée guinéenne).

A l’ouverture du rideau, le maître de cérémonie, Idrissa Camara, plante le décor. Hadja Kadé Seck, Directrice Général du Musée National demande une minute de silence à la mémoire de Souleymane Koly, le baobab tombé récemment sur la terre natale. Un dialogue franc et intelligent s’engage entre l’auteur et le modérateur, devant un public attentif qui découvre les multiples casquettes de ce génie qui se cachait si longtemps derrière le soldat-fonctionnaire international. Et comme dans une scène éclatée, des comédiens de la Troupe Nationale de Théâtre de Guinée, dirigés par Ibrahima Sory Tounkara, se détachent du public et se regroupent sur le plancher pour engager une lecture d’une extraordinaire expressivité de ce texte dont la poétique témoigne d’une grande maturité artistique et intellectuelle. S’ensuit un bref débat avec des invités et la signature de quelques exemplaires de l’œuvre par l’auteur.

Ibrofof a un parcours atypique et diversifié. En 1990, il intègre l’armée guinéenne où il réussit à garder l’équilibre entre sa passion pour l’art et la culture, et ses obligations militaires. Rédacteur en chef du journal Sofa de l’armée guinéenne, il collabore également au quotidien national Horoya, dans lequel il signe plusieurs articles.
Son œuvre, L’Emblème, est une forme d’allégorie qui emprunte aux réalités vécues sans forcément les nommer ouvertement.

Pour lui, cette pièce présente « une boutique qui ne vend que des tissus. Il y a la possibilité d’y vendre toute sorte de couleur de tissus, mais parfois, on décide de n’y vendre qu’une seule couleur. Ce qui est curieux, c’est que ceux qui contribuent à imposer la couleur unique ont une qualité extraordinaire qui est celle de changer de couleur si facilement et si rapidement que le caméléon devient un amateur dans l’art des mues. Et chaque fois que ces personnages changent de couleur, ils sont dans l’obligation de prouver leur sincérité. L’on invente alors des concepts et l’on réfute les plus universels comme le mouvement de la terre. Et l’on peut même faire des prières pour augmenter l’âge du chef en réduisant ceux des sujets… 

La boutique compte deux types de clients, ceux qui s’accommodent des périodes de couleurs uniques et ceux qui ont une difficulté d’adaptation que l’on peut considérer comme victimes. Il y a aussi  ceux qui pensent être en communication directe avec le ciel : La corde au cou et Le cou à la corde. Vous aurez compris le jeu de mots. Chacun de ces deux personnages est convaincu d’avoir les secrets du chef-d’œuvre céleste. Mais est-il important pour un mouton tenu en laisse de savoir s’il a la corde au cou ou le cou à la corde ! La réponse est évidemment NON. Mais malheur à ceux qui comprennent et disent NON. C’est la descente aux enfers sous les yeux approbateurs de ceux qui proclament être en possession du chef-d’œuvre céleste ». 

L’histoire est ponctuée de chants et de danses comme seuls moments où la souffrance laisse place à la joie et à la liberté sans cesse perdues. Les chants et danses deviennent donc la pompe à refoulement de cette souffrance d’autant plus difficile à accepter qu’elle n’est pas méritée. Autant de codes et de symboles que la Troupe Nationale de Théâtre de Guinée a la lourde responsabilité de révéler au grand public, car c’est ainsi que l’a souhaité l’auteur dans sa communication. Mais d’où viendra le financement de la production, le véritable gros point d’interrogation.

Ousmane Koleya BANGOURA pour www.nouvellerepubliquedeguinee.net