Sia Tolno s'épanouit dans l'afrobeat, genre fort en gueule

C'est une guerrière. Entourée par la guerre, ballottée par elle, jamais battue. Sia Tolno, Guinéenne ayant grandi dans l'anglophone Freetown, capitale de la Sierra Leone, a trouvé son salut dans l'afrobeat. " C'est une musique d'expression des colères, qui est à la hauteur de ce que je veux dire ",explique-t-elle. Sia Tolno vient de publier African Woman, son troisième album, abandonnant la variété soul à l'africaine pour un tapis polyrythmique de percussions yoruba, de funk, de jazz. Elle casse ainsi la suprématie masculine sur un style musclé hérité du high-life ghanéen. Grande, coiffure en prolongation, Sia Tolno y dénonce le machisme (Manu), l'imbécillité des chefs de guerre (Rebel Leader) et la corruption policière (African Police).

 

Chanteuse au coffre certain, elle milite pour l'éducation des femmes, forcément puissantes (Waka Waka Woman" qui doivent prendre leur place dans l'Afrique d'aujourd'hui ", dit-elle, citant l'exemple d'Ellen Johnson Sirleaf, Prix Nobel de la paix, qui gouverne le Liberia depuis 2006. Elle mène campagne contre l'excision (Kekeleh) et pour que les épouses " ne tolèrent plus les maris humiliants ". Elle raconte aussi l'histoire tragique de Yaguine Koïta et Fodé Tounkara, deux adolescents candidats à l'émigration trouvés morts dans le train d'atterrissage du vol 520 de la Sabena en 1999. Une autre chanson, Idjo Weh, décrit une jeunesse africaine coincée " par la peur de l'influence parentale et les structures sociales : tu ne peux pas être maître de toi, car il y a toujours quelqu'un de mieux placé que toi ; cela génère de la violence, de la révolte, du trafic de drogue ".

 

Pour les deux albums précédents, Eh Sanga et My Life, elle avait travaillé avec des Guinéens, le guitariste Kanté Manfila (un ancien des Ambassadeurs de Salif Kéïta, décédé en 2011), puis Mamadou Camara, guitariste vétéran de l'orchestre du Kaloum Star. L'arrangeur François Bréant avait ajouté une pincée d'afrobeat. Elle fut séduite. Aucune femme ne s'était frottée à cette musique rude et forte en gueule, créée au Nigeria à la fin des années 1960 par le prince des maquis résistants, Fela Anikulapo Kuti.

 

Pour défier les lois du genre, Sia Tolno s'est octroyé les services du batteur Tony Allen, directeur artistique de Fela de 1968 à 1979, avant que n'apparaissent entre les deux compères de graves divergences politiques. Tony Allen continue de prêcher la bonne parole rythmique, inimitable, de l'afrobeat, mélange d'Afrique transnationale, transocéanienne.

 

Sia Tolno en connaît un rayon en matière de flou dans les frontières. Elle est d'ethnie Kissi, un peuple d'agriculteurs à majorité chrétienne, qui vit au sud de la Guinée, à cheval entre la Sierra Leone et le Liberia. Née en 1975 à Guékédou, en Guinée, elle a subi les aléas géopolitiques de cette zone ravagée par les guerres civiles, de 1991 à 2002, parce qu'en étaient extraits les " diamants du sang ", dont profitaient des seigneurs de guerre. Sia Tolno a appris le pidgin, l'argot créole de Lagos, qu'utilisait Fela, à Freetown, où elle avait suivi son père qui enseignait le français. Elle a 20 ans quand les troupes du Libérien Charles Taylor mettent la région à feu et à sang. Elle s'enfuit vers la Guinée, exsangue, y connaît à peine sa famille, ne parle pas français.

 

" La guerre, dit-elle, ouvre les portes de l'obscur. " Le chant, celles de la lumière. Sia Tolno voulait faire du théâtre, la guerre l'en a empêchée. Elle monte à Conakry, chante dans les bars, les cabarets – cigarettes, drinks et fins de mois difficiles, qu'elle avait décrits dans Malaya, chanson de l'albumMy Life, très soul. Chez les Kissi, la tradition griotique (la caste des chanteurs, de règle chez les Mandingues) n'a pas cours. La famille de Sia Tolno ne peut " même pas imaginer " qu'elle chante. " En 1994, j'ai commencé à chanter aux Copains d'abord, fondé par un Libanais, Moustapha, qui m'a beaucoup aidée. A cette époque, on tenait les cabarets pour des lieux de mauvaise vie. "

 

Comme elle veut devenir star, elle s'empare " des grandes chansons " du répertoire occidental – Piaf, Whitney Houston, Nina Simone, Mariah Carey, Gloria Estefan. Sia Tolno a de la voix, et une sorte de black elegance dans le phrasé. Mais bientôt, la guerre enflamme à nouveau le Liberia et la Sierra Leone, entraînant une cohorte de réfugiés dans le Sud guinéen. Sia Tolno casse sa tirelire, enregistre un album, La Voix de la forêt, " en soutien à ceux qui vivaient une situation bien pire que celle qu' - elle - avai - t - vécue. - Elle - discutai - t - avec les rebelles sierra-léonais, des petits qui jouaient les caïds, buvaient de la bière et tiraient partout pour faire la fête ". Circulent des bols de riz " Sia Tolno " à son effigie.

 

La paix revient en 2002, le président guinéen autocrate Lansana Conté étire son pouvoir depuis 1984. En 2008, Sia Tolno représente son pays à la première édition d'" Africastar ", la " Star Ac " panafricaine, organisée au Gabon. Dans la salle, le musicien et compositeur Pierre Akendengué, séduit par la voix de la Guinéenne, insiste auprès de son producteur discographique, José Da Silva, celui de Cesaria Evora. En 2009, Sia Tolno sort son premier album international, Eh Sanga. Mais la Guinée est encore saisie par ses démons politiques : nouveau chef d'Etat, le capitaine Dadis Camara promet des élections démocratiques, mais fait tirer sur la foule. Des femmes sont violées. Depuis, le président Alpha Condé conduit, en " néodictateur " selon ses opposants, les affaires d'une Guinée attaquée par une épidémie de fièvre Ebola. Voudrait-elle se reposer, que l'African Woman ne le pourrait pas. p

 

Véronique Mortaigne

 

African Woman,

 

1 CD Lusafrica. En concert le 17 juillet au Havre.

 

© Le Monde

 

Sénégal : Touba hors la loi ?

 

 

 

 

Touba est considérée comme la propriété privée du khalife général. Touba est considérée comme la propriété privée du khalife général. © HENRI TABARANT / AFP

Ambiance de vendetta et relents d'impunité dans la ville sainte des mourides du Sénégal, Touba, après le saccage des biens du vice-président de l'Assemblée nationale.

Ses deux maisons, sa boulangerie et l'un de ses véhicules ont été incendiés par une foule en colère, le 20 juin, et pourtant c'est lui qui a présenté ses excuses. Pris pour cible par une horde de talibés furieux qui lui reprochaient d'avoir outragé un dignitaire religieux mouride lors d'une conversation privée enregistrée à son insu, le député Moustapha Cissé Lô, vice-­président de l'Assemblée nationale et mouride lui-même, a vu ses biens partir en fumée dans la ville sainte de Touba.

Deux jours plus tard, tout en contestant l'authenticité de l'enregistrement litigieux, l'intéressé se fendait d'excuses publiques : "Je demande pardon pour les propos venant de politiciens comme moi et qui me sont attribués pour me mettre en mal avec la famille de Serigne Touba."

Il faut dire qu'au lendemain de cette vendetta (dont la vidéo circule sur le web) personne, au sommet de l'État, ne s'était ému du sort réservéà ce turbulent député de l'Alliance pour la République (APR, parti présidentiel) coutumier des déclarations tonitruantes - ce qui lui vaut le surnom d'El Pistolero. Une délégation ministérielle conduite par le ministre de l'Intérieur s'est bien rendue à Touba pour remettre au khalife général des mourides un message du

chef

de l'État, mais rien n'a filtré de leur entretien.

La nonréaction officielle risque d'amplifier le sentiment que l'État sénégalais baisse le regard face à Touba la toute-puissante.

"Il n'y a pas eu de réaction officielle", confirme Souleymane Jules Diop, conseiller à la présidence, tout en relevant que, "si la colère des talibés est compréhensible, leur réaction est inadmissible". Selon lui, les faits relèveraient néanmoins d'"une affaire privée, dans un cadre privé".

Une interprétation qui risque d'amplifier le sentiment que l'État sénégalais baisse le regard face à Touba la toute-puissante. Que penser, en effet, de la remise en liberté le 22 juin, après une brève garde à vue, de dix-neuf personnes présumées impliquées dans les violences ? "Cette libération est le fait des enquêteurs", estime Souleymane Jules Diop, qui y voit une possible "volonté d'apaisement". À l'inverse, l'Union des magistrats sénégalais, qui y voit "un traitement inéquitable", a dénoncé dans un communiqué une "immixtion inacceptable de l'exécutif dans le fonctionnement de la justice".

Une liste composée exclusivement d'hommes

Touba hors la loi ? Considérée comme la "propriété privée" du khalife général, la ville bénéficie de facto d'un statut dérogatoire. Il y a peu, au mépris de la loi sur la parité, une liste composée exclusivement d'hommes y était déposée en vue des élections locales du 29 juin, sans pour autant risquer l'invalidation. "Ces manquements graves aux principes de l'État de droit posent un sérieux problème d'impunité et dénotent un manque de constance et d'autorité de l'État, estime Aboubacry Mbodji, le secrétaire général de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l'homme (Raddho). Les mourides inspirent une peur bleue au pouvoir politique."


Jeune Afrique

La planète foot, c'est "Le tout monde" d'Edouard Glissant

« Comme l’art et la littérature, le football-rhizome est la résultante de la créolisation, c’est l’opacité inextricable de la rencontre des cultures et des politiques. » L'écrivain Aliocha Wald Lasowski nous livre une lecture des équipes américaines à travers la pensée philosophique d’Édouard Glissant.


Le philosophe et écrivain Edouard Glissant, penseur de la mondialité et de la créolisation, avait-il pressenti le succès des sélections d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud et d’Amérique Centrale dans cette coupe du monde 2014 ?

Disparu en 2011, Edouard Glissant était lui-même un grand sportif. Amateur de basketball, il aimait défier sur le playground ses étudiants de la Louisiana State University, où il enseigna pendant plusieurs années. Comme en écho à l’unité-diversité des huit équipes des Amériques présentes en huitième de finale le 28 juin dernier (Brésil, Argentine, Mexique, Colombie, Uruguay, Costa Rica, Chili et Etats-Unis), l’œuvre de Glissant, grand admirateur de l’écrivain des plantations du Sud et du Mississippi, William Faulkner, auquel il consacra un livre en 1998 (grande année du football), manifeste une passion latino-américaine et inscrit la relation transatlantique au cœur du Tout-monde.

Des Sierras mexicaines aux plaines d’Argentine, où, pendant longtemps, rappelle Glissant, se sont effectués le débarquement, le partage et la distribution des esclaves par les puissances européennes du Vieux Continent, ces archipels de l’hispanité que sont les pays d’Amérique incarnent les audaces de la modernité, le bouillonnement volcanique d’un football du Tout-monde, comme un chaos-monde incertain de lui-même, dans ses convulsions et ses dérélictions.

Nations férocement rivales, mais fondatrices de beautés nouvelles, les pays des Amériques déploient un football marqué par la ferveur du peuple et la passion des supporters. Par-dessus le silence où se terrèrent les cultures et les langues andines, mayas, taïnos ou arawaks, se soulève aujourd’hui la clameur qui chante les exploits des Sud-Américains, dans toutes les rues de Rio de Janeiro, Belo Horizonte, Recife ou Brasilia, ces villes-monde où se jouent les matchs de la compétition. Quelle excitation pour l’imaginaire ! Dans les stades de football, véritables places avancées de la néo-America, s’expérimente la multiplicité, l’étincellement créole ou caraïbe, d’après les mots de Glissant, où se mêle l’art baroque et infini de la relation, où se croisent latinité, négritude et africanité. Comme l’art et la littérature, le football-rhizome est la résultante de la créolisation, c’est l’opacité inextricable de la rencontre des cultures et des politiques.

Face au voisin étasunien, ou devant la déroute de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal et de l’Angleterre, comment ne pas saluer la « Garra Charma », ce « fighting spirit » mobilisateur et créateur : même s’il verse dans l’excès à travers l’Uruguayen Luis Suarez, suspendu neuf matches pour avoir mordu l’Italien Giorgio Chiellini, ce style de jeu offensif, tourné vers l’avant, explose comme un volcan fou, avec une moyenne de presque trois buts par match, ce qui fait de ce Brésil 2014 le plus prolifique depuis Mexique 1970. C’est que le football devient lui-même le mouvement tempétueux et tremblant qui traverse, du nord au sud, le continent américain. Il est sa diversité, son errance et son unité. Il tisse des lianes et des trames de la relation. En un mot, la force du football, c’est qu’il s’archipélise et s’accorde parfaitement au mot du poète argentin Borges : « Il excellait dans l’art sagace auquel ne parvint pas l’impatient Ulysse : passer d’un pays à d’autres pays et rester tout entier dans chacun d’eux. »

Aliocha Wald Lasowski, philosophe, auteur d'une trilogie chez Pocket : Jean-Paul Sartre, une introduction, Philippe Sollers, l'art du sublime et Édouard Glissant, penseur des archipels

Médiapart

Les illusions perdues des droits civils

Le 2 juillet 1964, l'adoption du Civil Rights Act mit un terme à la ségrégation raciale et fit se lever un formidable espoir. Un demi-siècle plus tard, les progrès sont indéniables. Mais on reste loin du compte.

L'Amérique de Barack Obama a fêté sans triomphalisme aucun le 50e anniversaire du Civil Rights Act, la célèbre loi qui, le 2 juillet 1964, mit fin à la ségrégation en interdisant les discriminations fondées (notamment) sur la race et la couleur de la peau. Pour nombre d'habitants de ce pays - et les Noirs, bien sûr, en premier lieu -, cet anniversaire, endeuillé par la mort, en mai, de la grande poétesse Maya Angelou, ne saurait masquer de graves et persistants obstacles sur la route qui mène à l'égalité.

Au mois d'avril dernier, au Texas, lors d'une cérémonie d'hommage à l'ancien président Lyndon B. Johnson - l'homme qui promulgua le Civil Rights Act - Obama a ainsi concédé que "la question de la race continue de colorer [les] débats politiques". "Le président des États-Unis, a-t-il dit, ressemble à un nageur de relais pris dans les rapides de l'Histoire. En faisant adopter des lois, il peut réussir à modifier ces courants. Johnson avait ce génie-là."

Lui aussi invité à cette cérémonie, Jimmy Carter (autre ancien chef de l'exécutif) a estimé que, depuis le vote de cette loi, l'Amérique s'était quelque peu endormie. Quant à Bill Clinton, il a critiqué les lois récemment adoptées dans certains États dirigés par les républicains. Sous le prétexte de lutter contre la fraude électorale, c'est bel et bien d'une remise en question du droit de vote des minorités qu'il s'agit.

Un musée national sur l'histoire et la culture noire

Un avis que partageaient sans nul doute les personnes rassemblées en août 2013 à Washington à l'occasion de la célébration du 50e anniversaire de la Marche pour l'emploi et la liberté. Dans le New York Times, l'un des participants à cette marche avait expliqué qu'il était à l'époque convaincu que ladite marche ouvrirait une nouvelle ère dans laquelle "les Blancs respecteraient davantage les Noirs". Las, de son propre aveu, "le changement dans les mentalités a été très lent".

Reste que la lutte des Noirs qui culmina avec l'adoption du Civil Rights Act est désormais au coeur du grand roman américain. Un musée national sur l'histoire et la culture noire ouvrira ses portes en 2015 sur le National Mall, à Washington, tandis que la Bibliothèque du Congrès s'apprête à accueillir une abondante collection d'interviews vidéo d'Africains-Américains, célèbres et anonymes, sur le thème : qu'est-ce qu'être noir aujourd'hui aux États-Unis ?

L'enjeu est aussi économique. Pour l'universitaire William Jones, auteur d'un ouvrage sur l'histoire oubliée des droits civiques, on assiste actuellement à "une résurgence des disparités raciales en matière d'emploi, d'accès à la richesse et de réussite scolaire". "Pour préserver l'héritage du Civil Rights Act, il faudrait une politique beaucoup plus vigoureuse afin que tous les Américains puissent vivre dans la dignité", estime-t-il.

Quatre enfants noirs sur dix grandissent dans la pauvreté

On en est loin. L'autre grand combat du président Johnson, la guerre contre la pauvreté, a en effet été perdu. Et d'abord pour les Africains-Américains. Quatre enfants noirs sur dix continuent de grandir dans la pauvreté, ce qui n'est pas anormal puisque le taux de chômage des Noirs avoisine 12 %. C'est le double de celui des Blancs. Pas de quoi pavoiser.

Jeune Afrique

 

 

 

 

 

 

 

Le 2 juillet 1964, l'adoption du Civil Rights Act mit un terme à la ségrégation raciale et fit se lever un formidable espoir. Un demi-siècle plus tard, les progrès sont indéniables. Mais on reste loin du compte.

L'Amérique de Barack Obama a fêté sans triomphalisme aucun le 50e anniversaire du Civil Rights Act, la célèbre loi qui, le 2 juillet 1964, mit fin à la ségrégation en interdisant les discriminations fondées (notamment) sur la race et la couleur de la peau. Pour nombre d'habitants de ce pays - et les Noirs, bien sûr, en premier lieu -, cet anniversaire, endeuillé par la mort, en mai, de la grande poétesse Maya Angelou, ne saurait masquer de graves et persistants obstacles sur la route qui mène à l'égalité.

Au mois d'avril dernier, au Texas, lors d'une cérémonie d'hommage à l'ancien président Lyndon B. Johnson - l'homme qui promulgua le Civil Rights Act - Obama a ainsi concédé que "la question de la race continue de colorer [les] débats politiques". "Le président des États-Unis, a-t-il dit, ressemble à un nageur de relais pris dans les rapides de l'Histoire. En faisant adopter des lois, il peut réussir à modifier ces courants. Johnson avait ce génie-là."

Lui aussi invité à cette cérémonie, Jimmy Carter (autre ancien chef de l'exécutif) a estimé que, depuis le vote de cette loi, l'Amérique s'était quelque peu endormie. Quant à Bill Clinton, il a critiqué les lois récemment adoptées dans certains États dirigés par les républicains. Sous le prétexte de lutter contre la fraude électorale, c'est bel et bien d'une remise en question du droit de vote des minorités qu'il s'agit.

Un musée national sur l'histoire et la culture noire

Un avis que partageaient sans nul doute les personnes rassemblées en août 2013 à Washington à l'occasion de la célébration du 50e anniversaire de la Marche pour l'emploi et la liberté. Dans le New York Times, l'un des participants à cette marche avait expliqué qu'il était à l'époque convaincu que ladite marche ouvrirait une nouvelle ère dans laquelle "les Blancs respecteraient davantage les Noirs". Las, de son propre aveu, "le changement dans les mentalités a été très lent".

Reste que la lutte des Noirs qui culmina avec l'adoption du Civil Rights Act est désormais au coeur du grand roman américain. Un musée national sur l'histoire et la culture noire ouvrira ses portes en 2015 sur le National Mall, à Washington, tandis que la Bibliothèque du Congrès s'apprête à accueillir une abondante collection d'interviews vidéo d'Africains-Américains, célèbres et anonymes, sur le thème : qu'est-ce qu'être noir aujourd'hui aux États-Unis ?

L'enjeu est aussi économique. Pour l'universitaire William Jones, auteur d'un ouvrage sur l'histoire oubliée des droits civiques, on assiste actuellement à "une résurgence des disparités raciales en matière d'emploi, d'accès à la richesse et de réussite scolaire". "Pour préserver l'héritage du Civil Rights Act, il faudrait une politique beaucoup plus vigoureuse afin que tous les Américains puissent vivre dans la dignité", estime-t-il.

Quatre enfants noirs sur dix grandissent dans la pauvreté

On en est loin. L'autre grand combat du président Johnson, la guerre contre la pauvreté, a en effet été perdu. Et d'abord pour les Africains-Américains. Quatre enfants noirs sur dix continuent de grandir dans la pauvreté, ce qui n'est pas anormal puisque le taux de chômage des Noirs avoisine 12 %. C'est le double de celui des Blancs. Pas de quoi pavoiser.

Jeune Afrique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avignon en grève, intermittents en force

a décision de ne pas jouer les spectacles d'ouverture du 68e festival d'Avignon constitue un sérieux coup de semonce pour le gouvernement et la mission de concertation lancée par Manuel Valls.

Avignon, de notre envoyé spécial.   « Grève ensemble plutôt que crève seul(e) », disait une affiche brandie par une intermittente avignonnaise. L'appel lancé aux intermittents en début de semaine par la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, à mettre fin au mouvement, n'aura donc pas résonné à proximité du palais des Papes.

Au contraire des hourras et bravos lancés par l'AG des intermittents réunis en ce matin du vendredi 4 juillet devant le palais lorsqu'ils ont appris que les artistes et techniciens du In avaient voté la grève pour les représentations du soir. « Je n'annulerai pas le festival d'Avignon et je peux donc annoncer que même s'il y a grève, le festival est commencé et je m'en réjouis malgré tout », a déclaré Olivier Py, le directeur du festival, tout en précisant que ce ne serait « pas une édition du festival comme les autres ».

Avignon, vendredi 4 juilletAvignon, vendredi 4 juillet © Joseph Confavreux

Cette décision constitue un revers pour le gouvernement, dont plusieurs voix avaient jugé que la mission de concertation lancée par le premier ministre serait suffisante pour garantir le bon déroulement des festivals d'été en pariant sur les divisions internes au mouvement. Le collectif du In, qui n'est pas composé seulement d'intermittents mais aussi de vacataires et de salariés permanents ou non, s'était prononcé en début de semaine, à 80 %, pour que le festival ait lieu. Mais il avait aussi, jeudi 3 juillet, voté la grève pour le jour d'ouverture du festival, lors duquel deux spectacles devaient se tenir.

Une décision suivie ce matin par les artistes et techniciens du Prince du Hombourg, mis en scène par Giorgio Barberio Corsetti dans la cour d'honneur du palais des Papes et ceux de Coup fatal, signé par Serge Kakudji, Fabrizio Cassol et Alain Platel dans la cour du lycée Saint-Joseph. Pour Pierre Routin, ingénieur du son employé à la cour d'honneur, « il fallait faire quelque chose au-delà de la traditionnelle prise de parole d'avant spectacle ».

Avignon, vendredi 4 juilletAvignon, vendredi 4 juillet © JC

Le combat des intermittents continue ainsi à mettre la pression sur le gouvernement et le processus de concertation confié à l'ancienne directrice du festival d'Avignon, Hortense Archambault, au député PS Jean-Patrick Gille, et à l'ancien directeur du travail Jean-Denis Combrexelle. « C'est un moment très important, juge Marc Slyper de la CGT Spectacle. C'est une réponse cinglante aux pressions des directeurs de festivals, au premier ministre, à la ministre de la culture, à tous ceux qui ont agréé cet accord détestable négocié en toute déloyauté et n'ont cessé de répéter que les festivals devaient se tenir normalement parce qu'il n'y avait plus de problème maintenant qu'une pseudo-concertation était lancée. »

Le propos est sensiblement le même du côté du collectif du In, qui a adressé, à quelques heures du match France-Allemagne, un « carton rouge au gouvernement » et annoncé que les prochains spectacles du festival ne se tiendraient pas en présence de ministres de Manuel Valls, déclarés persona non grata à Avignon. Pour Xavier, l'un des porte-parole de ce collectif : « Il y aura d'autres actions. Pour le moment, nos appels aux médiateurs sont restés sans réponse, et nous les invitons à venir nous rencontrer ici. »

Devant l'opéra d'Avignon, vendredi 4 juilletDevant l'opéra d'Avignon, vendredi 4 juillet © JC

Lors d'un point tenu devant l'opéra d'Avignon, ce collectif a estimé que la grève entraînant l'annulation des deux spectacles d'ouverture « était une décision douloureuse mais symbolique et nécessaire », car « ce qui est en jeu ici, c'est la défense des droits sociaux de notre pays. Il n'y a pas que la voie libérale pour survivre dans le monde d'aujourd'hui ».

Cette convergence des luttes et des discours entre les différentes coordinations, la CGT Spectacle, le collectif du In et de nombreux représentants des compagnies du Off bat pour le moment en brèche les fractures annoncées au sein du spectacle vivant, relayées par de nombreux médias prompts à monter en épingle un clivage insurmontable entre une poignée « d'extrémistes » et une majorité d'artistes et de techniciens « raisonnables » empêchés de travailler.

Avignon, vendredi 4 juilletAvignon, vendredi 4 juillet © JC

« Le collectif du In a pris la décision de la grève à huis clos, même s'ils avaient les informations de la CGT spectacle et des coordinations et si nous avions pu communiquer avec eux, précise Marc Slyper. Et le vote s'est déroulé à bulletins secrets, ce qui est fondamental pour maintenir l'unité car personne ne se regarde ensuite en chien de faïence, même si on se demande qui a voté pour ou contre. » Le syndicaliste ne cache donc pas sa satisfaction : « L'unité de la profession est sauve malgré les pressions », se réjouit-il. 

« Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous »

« Il était important de renvoyer une autre image que la division qui s'était exprimée devant les médias lorsqu'un petit groupe avait envahi le plateau de la cour d'honneur où nous faisions la générale du Prince du Hombourg », précise Pierre Routin, en référence à un épisode qui s'est déroulé mercredi 2 juillet au soir.

La CGT Spectacle, au lendemain de cette interruption des répétitions de la cour d'honneur, s'était d'ailleurs fendue d'un communiqué se prononçant « fermement et clairement contre les blocages », tout en mettant en garde les membres du gouvernement « sur le caractère désinvolte de leurs déclarations publiques. Faire croire que nous avons obtenu satisfaction alors que la convention a été agréée et est entrée en application depuis le 1er juillet, va produire des effets dévastateurs pour tous les chômeurs, intérimaires, intermittents et précaires ».

Mairie d'Avignon, Jeudi 3 juilletMairie d'Avignon, Jeudi 3 juillet © JC

Même Olivier Py qui avait récemment, à l'occasion d'un reportage télévisé sur les blocages de représentations qui se sont produits à Montpellier, parlé de « casseurs » (regarder la vidéo à 6 min du début) avant de regretter ce terme, s'affiche aujourd'hui sur la même longueur d'ondes : « On me demande souvent si je soutiens ce mouvement. Mais je ne soutiens pas ce mouvement, j'en fais partie.  C'est un mauvais accord et il est important d'arriver à une situation juste. »

En dépit de dissensions persistantes sur les modalités d'action, plus que sur la nécessité de trouver un régime d'indeminisation chômage satisfaisant pour le monde du spectacle et l'ensemble des précaires, le maintien d'une dynamique unitaire constitue sans doute le principal combat des intermittents qui se poursuit désormais en Avignon.

Manifestation silencieuse remplaçant la traditionnelle paradeManifestation silencieuse remplaçant la traditionnelle parade © JC

La grève décrétée pour le soir d'ouverture ne paraît pas menacer le déroulement des prochaines représentations du festival, même si Olivier Py a jugé vendredi en fin de matinée que « nous ne savons pas ce qui va se passer dans les jours à venir », tout en estimant le manque à gagner de cette journée d'ouverture sans spectacles à 29 000 euros.

La CGT a certes déposé un préavis de grève qui court durant tout le mois de juillet, mais Marc Slyper explique qu'elle « n'appelle pas à la grève reconductible parce que le fait qu'un festival ne se tienne pas constitue une catastrophe à la fois culturelle, sociale et économique. » D'autres journées de grève sont cependant possibles, notamment le 12 juillet prochain.

Que va-t-il se passer désormais ? « Nous sommes contents de pouvoir rencontrer le Medef et de lui montrer nos propositions, même s'il s'agit d'une simple table ronde et pas de renégociation, explique Paul-Marie Plaideau, membre de la coordination des intermittents et des précaires du Languedoc-Roussillon. Mais nous réclamons toujours l'abrogation du protocole Unedic et la renégociation des annexes 8 et 10 sur la base des propositions du comité de suivi. »

Ce chargé de production, qui a été l'un des animateurs des 27 jours de grève qui ont, lors du Printemps des comédiens de Montpellier lancé la phase active de la contestation, l'assure : « Il a fallu la grève de Montpellier pour que la plate-forme de concertation soit lancée, et il faut donc continuer les actions si on veut obtenir de nouveaux droits sociaux. Mais ce mouvement peut aussi devenir l'occasion de réformer le Festival Off d'Avignon. »

A la mairie d'Avignon, jeudi 3 juilletA la mairie d'Avignon, jeudi 3 juillet © JC

Ce dernier est en effet aussi la cible des coordinations d'intermittents qui en contestent certaines logiques marchandes. La conférence de presse du Off, prévue jeudi 3 juillet en fin d'après-midi à la mairie d'Avignon, a ainsi été empêchée de se tenir par des manifestants brandissant une gigantesque banderole sur laquelle était inscrit : « Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous ».

En attendant de savoir comment va se dérouler ce «festival militant », la mairie annexe d'Avignon, située place des Carmes, à proximité du QG des coordinations, a été rebaptisée, « mairie annexe IV, VIII et X » en référence au protocole d'indemnisation chômage des précaires, intérimaires et intermittents, dont une partie de l'avenir se joue ici dans les prochains jours. 

Place des Carmes, à Avignon

Joseph Confavreux

Médiapart