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Mis à jour le dimanche 15 juin 2014 19:52
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Publié le dimanche 15 juin 2014 19:38
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Écrit par webpulaaku
Biographie
Cette nécrologie est inspirée d'une biographie : « Comment peut-on lire l'oeuvre d'Eldridge Mohammadou (…)
Personnage paradoxal, Eldridge Mohammadou est devenu une référence incontournable dans l'historiographie du Cameroun 1. Son oeuvre particulièrement féconde paraît, au premier regard, inattendue. On ne relève pas moins d'une vingtaine d'ouvrages pour seulement une trentaine d'articles, Eldridge estimant que seul le livre fondait le savoir. Son oeuvre est celle d'un solitaire. Il n'a jamais eu « d'équipier », jamais de co-signataire de ses travaux 2. Il laisse chez ceux qui l'ont côtoyé l'image d'un moine soldat de la recherche.
Eldridge Mohammadou est né à Garoua le 15 janvier 1934 d'un père anglais, Georges William Eldridge, et d'une mère peule, Mayrhama, Yillaga du lamidat de Mayo-Luwe. Elle le déclare sous le nom de Mohammadou, mais son père l'appellera Maurice. G.W. Eldridge, qui ne supporte de vivre ni en Angleterre, ni dans ses colonies, est un homme violent et fantasque. Il gifle un administrateur à Garoua et doit quitter le Cameroun. En 1941, il s'engage à Fort Lamy dans la colonne Leclerc. Il laisse Mohammadou à Fort Lamy avec sa marâtre car, entre temps, il a divorcé de Mayrhama. La guerre du Fezzan terminée, il reprend Mohammadou et descend à Brazzaville. Il va créer au Congo Léopoldville la « société allumettière du Congo ». Il ne sait que faire de son rejeton et le laisse en pension à Brazza. A partir de 1945, Mohammadou suit une scolarité à peu près régulière chez les pères spiritains, qui le remarquent. Il a, au passage, appris le sango et le kikongo. Les pères l'envoient chez les Maristes de Cannes, dès la classe de quatrième, mais il passera son bac philo à Strasbourg en 1954. Hors système scolaire il apprend l'allemand. De là, il part à Bordeaux faire son droit, mais le droit ne l'intéresse pas. Il voyage et apprend l'espagnol, se met à l'anglais – qu'il connaît mal – pour retrouver ses racines britanniques. La famille Eldridge, anglicane de stricte obédience et qui a déjà coupé les ponts avec son père, refuse de le recevoir ; seule une tante fait exception.
De l'UPC, Union du peuple camerounais, parti d'obédience marxisante
Au Cameroun, ce sont déjà les bouillonnements de la pré indépendance. Il monte à Paris et s'inscrit à l'IHEOM (Institut des hautes études d'outre-mer). Il s'affilie à la FEAN (Fédération des étudiants d'Afrique noire) et intègre la serre chaude des étudiants upécistes3. Ils sont pris en mains par le Parti Communiste et des tiers-mondistes de tous horizons pour préparer au Cameroun la guerre psychologique et s'initier à la clandestinité. Eldridge devient le représentant des étudiants du Nord-Cameroun. Il écrit un article sur une feuille upéciste : « L'expectative de la jeunesse du Nord-Cameroun ». Le gouvernement camerounais s'en émeut et lui intime l'ordre de rentrer immédiatement. Il ne passera pas ses examens, pourtant proches, et rentrera sans diplôme au Cameroun.
Au moment de son séjour à Paris, il avait tenté de retrouver, dix-sept ans plus tard, ses racines peules. Il recherche sa mère et y parvient. Mayrhama est mariée à un notable du lamido de Garoua.
A Yaoundé, le gouvernement affiche un impérieux besoin de Camerounais bilingues.
Il sera affecté en 1961 aux Affaires Etrangères. Remarqué par John Ngu Foncha, vice-président et premier ministre du Cameroun occidental, il devient, à 28 ans, son chef de cabinet (1962-1963). Foncha milite pour faire entrer l'ex Cameroun britannique dans une entité fédérale camerounaise. Mohammadou sera à ses côtés durant toutes ses campagnes qui, parfois, tournent au drame, comme dans l'Ouest où ils échappent miraculeusement à un guet-apens.
Il sera donc l'interpète de Foncha, mais aussi du président Ahidjo en Europe, au Moyen-Orient, auprès du groupe de Monrovia… Foncha étant délaissé par Ahidjo, Mohammadou perd son protecteur. Le président se défie d'Eldridge, qu'il juge peu fiable, son passé upéciste ne jouant pas en sa faveur. Ahidjo lui propose, pour l'éloigner, d'intégrer le corps des ambassadeurs. Eldridge démissionne alors de l'administration centrale, en 1964.
En renonçant à toute ambition dans le domaine politique, Mohammadou fera le choix de la culture et des traditions orales, puis passera insensiblement à l'histoire. Il participe à la mise en place des bases de la recherche en sciences humaines au Cameroun et sera le fondateur le plus actif de la revue Abbia . L'UNESCO engage, à ce moment-là, un vaste programme à travers « le Centre fédéral Linguistique et culturel » de Yaoundé, que Mohammadou intègre. Il sera de 1964 à 1970, consultant de l'UNESCO sur les langues et traditions orales.
De 1972 à 1975, il travaillera à la direction de la recherche au ministère de l'éducation et de la culture et enchaînera, de 1975 à 1980, à l'ONAREST (Office national de la recherche scientifique et technique). Eldridge sera le plus souvent sur le terrain. Il va utiliser son atout majeur : sa connaissance du fulfulde, qu'il ne cessera de perfectionner. Il commence à moissonner les traditions orales à travers la cinquantaine de lamidats peuls de l'Adamawa, tout en écumant les archives des sous-préfectures, dont il abritera certaines dans ses placards métalliques, son « trésor de guerre ».
En mal de publications homologuées et de reconnaissance, il soutient, en 1973 auprès de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes à Paris, un travail sur Rey-Bouba. Le CNRS lui publiera deux ouvrages. Toutefois, de 1976 à 2002, l'ILCAA (Institute for studies of languages and culture of Asia and Africa) de Tokyo va reprendre et publier un à un la plupart de ses travaux, en particulier sa série « Traditions historiques des Foulbé de l'Adamawa ».
A Yaoundé, les relations entre Eldridge et ses responsables administratifs sont exécrables. Son départ à Garoua, avec la création au sein de l'ISH (Institut des Sciences Humaines) en 1974 d'une unité de muséologie, va être pour Eldridge une libération. Il devient, de 1976 à 1981, le coordonnateur du Musée Dynamique de Garoua qui, malheureusement, ne verra pas le jour. Eldridge avoue avoir fait pendant cette période le gros de ses découvertes, celles qui vont l'entraîner hors du monde peul. Par la suite, de 1981 à 1991, il acquiert, en tant que chef de la station ISH, l'image antithétique d'un « chercheur mbororo », comme il aimait à se définir, mais il est aussi le parfait gestionnaire d'un dispositif où se croisent de nombreuses équipes de chercheurs.
Lorsqu'en 1991, l'ISH est supprimé par le gouvernement Biya, qui le considère comme un « nid d'opposants », Eldridge vit un traumatisme. L'Université de Yaoundé refuse de l'incorporer et celle de Ngaoundéré, récemment créée (1992) fait de même. C'est le Nigeria qui l'accueille à l'Université de Maiduguri comme visiting
professor
au Centre for trans-saharan studies (1992-2004). Appelé à être cofondateur d'une association norvégienne de l'université de TromsØ, « Anthropos », basée à Ngaoundéré, il aura par ce biais l'occasion de revenir au Cameroun.
Les clercs ont toujours tenu Eldridge pour suspect en ce qu'il n'avait pas suivi un cursus universitaire, son travail était-il celui d'un mémorialiste ou d'un ethnohistorien ? Cet ostracisme n'a fait que renforcer son aura victimaire et le conforter dans sa posture de seul contre tous4. Mohammadou, qui n'eut ni vie sociale, ni véritable vie familiale, n'a cessé de puiser dans son mal-être la force de construire son oeuvre.
Toutefois, les critiques de ses contempteurs ne sont pas sans fondement. Eldridge donne à lire directement de l'histoire à partir de sources premières retravaillées sans que l'on puisse distinguer ni l'origine, ni l'assemblage. Il y a là, pour certains, de quoi décrédibiliser l'oeuvre. Cette façon d'hybrider les sources peut toucher aux textes primaires donnés en fulfulde. Eldridge s'interroge assez peu sur l'articulation des divers outils de la reconstitution du passé. Il est également accusé de ne jamais s'éloigner d'un parti pris pro-Peul et d'avoir quasi ignoré certains sujets, comme l'esclavage au fondement même des principautés musulmanes prédatrices.
Autodidacte très éclairé, plus polyglotte que linguiste, Eldridge se révèle un « passeur » de savoirs historiques. On lui doit la remise à jour du catalogue des archives coloniales allemandes du Cameroun (1970) et des traductions en français de textes allemands fondamentaux : Frobenius, Struempell, Dominik, Bauer, Passarge…
Eldridge a toujours refusé d'entrer dans le « champ batailleur de l'historiographie », mais il s'exonère par là, à peu de frais, d'une technicisation qu'il estime prétendument scientifique. A ceux qui l'accusent de s'être limité aux histoires dynastiques, il répond que leur recensement est un préalable à tout autre entreprise d'historien car elles impriment un premier cadre chronologique indispensable.
Cet énorme corpus accumulé sur quarante ans confère une indéniable unité et une originalité certaine à l'oeuvre d'Eldridge. Et ses chroniques de lamidats comme celles des ethnogenèses créent, mises bout à bout, plus qu'une histoire, un contexte qui donne à penser. Sans doute Eldridge aurait-il pu en tirer plus de sens par quelques synthèses, mais il dit en laisser le soin à d'autres. Sa genèse tâtonnante a continué à infléchir la pratique de sa recherche jusqu'à la fin de sa vie. Toutefois, pendant sa dernière décennie, travaillant enfin dans un milieu universitaire, apaisé par une forme de reconnaissance, il a abordé des thèmes d'études plus théoriques, plus contemporains.
Lorsqu'on entre dans l'oeuvre de Mohammadou Eldridge, il est utile de garder constamment une clef de lecture, donnée en partie par le personnage lui-même et par les linéaments d'une vie hors du commun.
Bibliographie
Ouvrages
- 1970. Les Feroɓɓe du Diamare : Maroua et Pette, Niamey.
- 1975. Le Royaume du Wandala ou Mandara au XIXe siècle, Bamenda, Onarest.
- 1976. L'Histoire des Peul feroɓɓe au Diamaré, Maroua et Petté, Tokyo, Ilcaa.
- 1978. Les royaumes du plateau de l'Adamaoua au XIXe siècle, Tokyo, Ilcaa.
- 1978. Catalogue des Archives coloniales allemandes du Cameroun, Archives nationales de Yaoundé, Tokyo, Ilcaa.
- 1979. Ray ou Rey-Bouba. Traditions historiques des Foulbé de l'Adamaoua, Musée dynamique du Nord-Cameroun, Onarest, Paris, Éditions du CNRS.
- 1980. Garoua. Tradition historique d'une cité peul du Nord-Cameroun (avec la collaboration de Modibbo A. Massoro), Paris, Éditions du CNRS.
- 1983. Peuples et États du Foumbina et de l'Adamaoua (traduction d'études par K. Struempell & von Briesen), Yaoundé, ISH.
- 1983. Idriss Alaoma, Bornou, XVIe siècle, Dakar-Abidjan, Les Nouvelles Éditions africaines (« Les Grandes figures africaines »), sous la direction de Baba Ibrahima Kaké.
- 1986. Traditions d'origines des peuples du Centre et de l'Ouest du Cameroun, Tokyo, Ilcaa.
- 1987. Peuples et sociétés traditionnelles du Nord-Cameroun, études de Léo Frobenius (traduit de l'allemand), Wiesbaden, F. Sterner Verlag.
- 1990. Traditions historiques des peuples du Cameroun central, vol. 1, Mbere et Mboum Tikar, Tokyo, Ilcaa.
- 1991. Traditions historiques des peuples du Cameroun central, vol. 2, Ni-Zoo, Vouté et Kondja, Tokyo, Ilcaa, Ouvrage recensé par Jean-Louis Siran en 1994, Cahiers d'Études africaines, XXXIV (1-3), 133-135 : 508-510.
Articles
- 1963. « Pour servir à l'histoire du Cameroun : la chronique de Bouba Njidda Rey », Abbia, 4.
- 1964. « Histoire des Lamidats peul de Chamba et Tibati », Abbia, 6.
- 1965. « Un manuscrit peul sur l'histoire de Garoua », par Mal Hammadou Bassoro, Abbia, 8.
- 1967. « Pour une histoire du Cameroun central : les traditions historiques des Vouté ou “Sapouté” », Abbia, 16.
- 1969. « Yeerwa, une épopée des Peul Yillaga de l'Adamawa », Camelang, 1 : 73-111, Université de Yaoundé I.
- 1969. « Les Peul du Niger oriental : groupes ethniques et dialectes », Camelang, 2.
- 1971. « Un nouveau manuscrit arabe sur l'histoire du Mandara » (en collaboration avec M. Abbo), Revue camerounaise d'Histoire, 1, Yaoundé.
- 1972. « Notes sur les Tikar et les Mambila », Société camerounaise d'histoire, 1, Yaoundé.
- 1975. « Kalfu ou l'émirat peul de Baguirmi et les Toorobbé de Sokoto », Afrika Zamani, 4 : 67-113, Yaoundé.
- 1978. « Introduction à l'histoire des Yillaga de Bindir », in C. Seignobos & H. Tourneux, Chronique des Peul de Bindir, Ndjamena, Université de Ndjamena.
- 1978. « La Région de la Haute Bénoué avant le XIXe siècle », Communication au Séminaire L'Histoire du Soudan central avant 1804, Zaria, ABU.
- 1979. « Kalfu or the Fulbe Emirate of Baguirmi and the Toorobbe of Sokoto », The Sokoto Seminar Papers, ed. Y. B. Usman, ABU, Zaria.
- 1981. « L'implantation des Peul dans l'Adamawa : approche chronologique », in C. Tardits (dir.), La Contribution de la recherche ethnologique à l'histoire des civilisations du Cameroun, Paris, Éditions du CNRS.
- 1984. « Approche historique du peuplement des Monts Mandara », Tokyo, Sudan Sahel Studies.
- 1986. « Envahisseurs du Nord et Grassfields camerounais aux XVIIIe-XIXe siècles : le cas du Bamoum », Sudan-Sahel, I : 237-273.
- 1989. « Islam et urbanisation dans le Soudan central au XIXe siècle : la cité de Maroua (Nord-Cameroun) », Tokyo, The Proceedings or International Conference on Urbanism in Islam, vol. 4.
- 1992. « Le soulèvement mahdiste de Goni Waday dans la Haute-Bénoué (juillet 1907)», Africa, 4, Ethnological Studies, 31, Osaka, Japon.
- 1994 « Les sources de l'exploration de l'Adamawa et du Bornou allemands (1893-1903) : Passage, Dominik, Baeur », Paideuma, 40.
- 1996. « L'empreinte du Borno sur les Foulbe de l'Adamawa et leur langue », Ngaoundéré. Anthropos, vol. 1 : 90-113.
- 1997. « A Kanuri Imprint on Adamawa Fulbe and Fulfulde », in N. Cyffer & T. Geider (ed.), Advances in Kanuri scholarship, Köln.
- 1997. « Chronique royale vs histoire. Le facteur Baare et le Bamoum au XIXe siècle », in D. Ibriszimow & R. Leger (eds.), Festschrift zum 65 Geburtstag Prof. H. Jungrainthmayr, Köln.
- 1999. « Le poney conquérant des savanes du Cameroun central (c. 1750-1850) », in C. Baroin & J. Boutrais (dir.), L'homme et l'animal dans le bassin du lac Tchad, Paris, IRD : 81-106.
- 1999. « Nouvelles perspectives de recherche sur l'histoire du Cameroun central au tournant du XVIIIe siècle, l'invasion Baare-Tchamba », Ngaoundéré-Anthropos, vol. 4.
- « From Lake Tchad to Bauchi along the Northern Migratory Corridor : The Zaar Case », in C. Baroin, K. Tijani & G. Seidensticker (eds.), Man and the Lake. Proceedings of the 12th Mega-Chad Conference, Maiduguri (Nigeria) 2nd-10th December 2003.
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Mis à jour le samedi 14 juin 2014 23:40
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Publié le samedi 14 juin 2014 23:40
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Écrit par Le Monde
Le directeur du Festival évoque les conséquences possibles de la grève des intermittents
Vendredi 13 juin, à 17 heures, Olivier Py est arrivé au rendez-vous les traits tirés. En pleine grève des intermittents, le directeur du Festival d'Avignon sortait du ministère de la culture, où il avait rencontré Aurélie Filippetti, en compagnie de Bernard Foccroulle, le directeur du festival d'Aix-en-Provence. Il s'apprêtait à repartir pour Avignon, où la situation se tend de jour en jour. Il a pris un café, et n'a pas mâché ses mots.
Cette rencontre, était-ce à votre demande ou à celle de la ministre ?
A la sienne. Nous sommes régulièrement en contact, mais ce rendez-vous était lié à l'urgence de la situation.
Avait-elle un message particulier à faire passer ?
Non, je crois qu'elle tenait d'abord à nous écouter. Nous lui avons confirmé que la détermination des intermittents à la grève est totale. Nous avons réaffirmé que, à ce jour, il n'y a aucune autre possibilité, pour sauver les festivals, que le non-agrément de l'accord du 22 mars. Et nous lui avons dit que si les festivals d'Avignon et d'Aix-en-Provence devaient être annulés en 2014, ceux de 2015 et 2016 seraient mis en péril. Et par là, les festivals mêmes en tant qu'institutions.
Pourquoi ?
Parce que la situation n'est pas du tout la même qu'en 2003. Elle est bien plus grave. En 2003, le Festival d'Avignon avait une assurance qui le protégeait en cas de grève. Elle n'existe plus. Par ailleurs, Bernard Faivre d'Arcier, qui dirigeait le festival, avait vérifié, avant de déclarer l'annulation, que les collectivités locales et l'Etat pouvaient rembourser le déficit. Nous, nous avons la confirmation du contraire. L'addition s'élèverait à 4 ou 5 millions d'euros. Nous mettrions plusieurs années à remonter la pente. Bernard Foccroulle est exactement dans la même situation.
Que vous a répondu la ministre ?
Je suis convaincu qu'elle a toujours pensé que l'accord n'était pas bon, mais elle ne peut pas le dire comme ça. La question, c'est sa marge de manœuvre. Elle attend de Jean-Patrick Gille qu'il fasse non pas une médiation, mais des propositions qui remettraient en cause la signature de l'accord du 22 mars, dont le ministère de la culture n'est pas responsable. Jusqu'à la veille de la signature, Aurélie Filippetti avait travaillé avec des commissions à cet accord, de façon à le rendre acceptable. Dans la nuit, tout s'est effondré, à cause de propositions comme celles du différé, qui sont venues du syndicat Force ouvrière. Aujourd'hui, il n'y a absolument pas d'autre solution, pour le gouvernement, que d'affirmer qu'il n'y aura pas de signature, quelles que soient les difficultés que cela suscite. Il ne faut pas oublier que préserver l'intermittence, c'est une promesse de la gauche. Si cette promesse n'est pas tenue, la gauche ne s'en remettra pas plus que le Festival d'Avignon. Nous sommes tous sur un bateau qui coule.
Si l'accord est signé, le 28 juin, que se passera-t-il ?
Il y aura une grève générale au festival, et elle sera reconduite tous les jours. La détermination est unanime, et inébranlable.
Que ferez-vous ?
Je n'ai pas de pouvoir sur la grève, qui est un droit inaliénable. Mais j'ai peur qu'au-delà de la grève, il y ait de la violence, tant il y a de colère et de désespoir. Je verrai combien de temps on pourra tenir, avant de prendre la décision d'annuler, s'il le faut.
En 2003, vous n'étiez pas favorable à la grève. Avez-vous changé de position ?
Pas du tout. Je ne suis pas allé à Avignon, en 2003. C'est le seul festival que je n'ai pas fait. On m'a demandé de descendre, dans les deux camps, si j'ose dire : pour convaincre d'arrêter la grève, et pour convaincre à la poursuivre. Je ne voulais et ne pouvais faire ni l'un ni l'autre. Là, je ne parle plus en tant que directeur du festival, mais en tant qu'homme. Personnellement, je ne pourrai jamais arrêter un spectacle. La question s'est posée, très violemment, en 1995, pendant les massacres de Srebrenica. Je me suis demandé s'il fallait annuler les spectacles, pour témoigner. Je ne l'ai pas fait. Pour moi, la légitimité d'un lever de rideau est supérieure à toutes les autres, mêmes les plus tragiques. Encore une fois, c'est un avis personnel. Je n'accuse personne de faire grève. Au contraire. Mais je ne peux pas utiliser l'annulation d'un spectacle comme arme : cela va contre le sens de ma vie, et le sens de ma vie, c'est l'art. Vilar a été dans la même situation, même si le contexte était très différent. En 1968, on lui a demandé d'annuler le festival. Il a dit : non, on joue.
Comment concilier cette position personnelle et la nécessité d'agir dans un collectif ?
Comme je l'ai toujours fait : manifestations, prise de paroles, interventions… Il y a de nombreuses façons de mener des actions en collectif. Aujourd'hui, il faut se battre contre l'accord, et aussi convaincre les Français qu'ils se trompent quand ils pensent que les intermittents sont des privilégiés, des nantis. Leur dire qu'ils se laissent enfumer quand on leur raconte que le déficit de l'Unédic est dû à des intermittents, dont les salaires sont souvent très bas, et qui représentent vraiment un prolétariat de la culture. Le déficit de l'Unédic est dû à la montée du chômage, tout simplement.
Vous avez demandé un rendez-vous à Manuel Valls, le premier ministre. Avez-vous une date ?
Non, pas encore. Mais nous sommes en contact avec ses services, et j'ai eu Manuel Valls au téléphone. J'ai essayé de lui faire entendre qu'il n'y avait aucune autre solution que le non-agrément de l'accord, et que, sinon, ce serait une catastrophe symbolique.
Vous a-t-il entendu ?
Comment savoir ? Je l'espère. En tout cas, je l'ai trouvé tout à fait conscient de la gravité de la situation.
© Le Monde