Mo Yan, nouveau Nobel de littérature, ou "Celui qui ne parle pas"

 
Mo Yan, en décembre 2005, à son domicile de Pékin.
Mo Yan, en décembre 2005, à son domicile de Pékin. | AP

Le prix Nobel de littérature 2012 a été décerné jeudi 11 octobre à l'écrivain chinois Mo Yan pour son "réalisme hallucinatoire", a annoncé l'Académie suédoise, qui relève qu'il "unit conte, histoire et le contemporain".

"Mo Yan, en associant imagination et réalité, perspective historique et sociale, a créé un univers qui, par sa complexité, rappelle celui d'écrivains tels William Faulkner et Gabriel García Márquez [deux illustres prédécesseurs qu'il a rejoints jeudi sur la liste des lauréats de cette distinction], tout en s'ancrant dans la littérature ancienne chinoise et la tradition populaire du conte", ajoute l'Académie.

"LA SOLITUDE ET LA FAIM ONT NOURRI MA CRÉATION"

Né en 1955 de parents cultivateurs dans la province du Shandong, dans l'est du pays, Mo Yan, de son vrai nom Guan Moye, est contraint en pleine Révolution culturelle de quitter l'école à 12 ans pour travailler dans les champs puis à l'usine. Cette enfance douloureuse va inspirer ses textes, qui traitent de la corruption, de la décadence de la société chinoise, de la politique de planification familiale et de la vie en milieu rural.

"La solitude et la faim ont nourri ma création", a-t-il expliqué un jour. En 1976, il est recruté par l'Armée populaire de libération, où il se met à étudier à l'Institut militaire des arts et de littérature avant d'entrer à l'université de Pékin. Il écrit parallèlement ses premiers récits. Une première nouvelle est publiée en 1981 dans une revue littéraire. Une vingtaine de romans suivront.

Mo Yan, un pseudonyme qui signifie "Celui qui ne parle pas", signe également de nombreux essais et nouvelles sur des sujets divers, et il "est considéré, malgré son jugement critique sur la société, comme un des écrivains les plus éminents de son pays", poursuit l'Académie. Parmi ses œuvres figure Fengru feitun (1996), en français Beaux seins, belles fesses (2004), qui est une vaste fresque historique décrivant la Chine du XXe siècle à partir du portrait d'une famille. En 2000 un prix Nobel de littérature avait récompensé Gao Xingjian, un écrivain d'origine chinoise naturalisé français en 1997.

UNE TRUCULENCE TOUTE RABELAISIENNE

Qu'il dépeigne dans ses livres une scène de sexe ou de supplice, les ravages d'une guerre ou d'une beuverie, Mo Yan le fait avec une truculence toute rabelaisienne. "Il prend le même plaisir à décrire, en long en large et en travers, aussi bien un grand banquet qu'un grand massacre", relate Sylvie Gentil, l'une des premières traductrices de l'écrivain.

Mo Yan, visage piriforme et chevelure clairsemée poivre et sel, est aujourd'hui l'un des auteurs chinois les plus réputés, dans son pays et à l'étranger. Il a atteint la notoriété avec Le Clan du sorgho, porté à l'écran sous le titre Le Sorgho rouge par le fameux réalisateur Zhang Yimou. Même si ses œuvres sont fréquemment des "pavés" dépassant les 500 pages après traduction, elles figurent régulièrement parmi les best-sellers en Chine, à côté notamment des romans de Yu Hua, l'auteur de Brothers.

L Monde

Maryse Condé se livre sans fards

La grande dame de la littérature, Maryse Condé, a rencontré les aficionados du jeune club de lecture afro, READ, dimanche 30 septembre 2012 à Paris. Après une heure et demie d'échanges, la sage qui a vécu mille et une vies a accepté d'être la marraine de cette assemblée, non sans insister sur la nécessité de ne pas se cantonner aux écrivains "afro". Rencontre.

Dans le décor de bois et de plantes du Comptoir Général, sur les quais de Jemmapes (Paris Xe), par une après-midi ensoleillée, Maryse Condé s'installe face à un parvis de regards tout autant lumineux, admiratifs, qu'intimidés. La démarche saccadée en raison de problèmes de santé, la vieille dame garde une allure élégante, charismatique. Une quarantaine de personnes attendaient cette grande femme de la littérature depuis une petite heure. En son absence, le public, dont la majorité avait lu en amont La Vie sans fards, grand succès de cette rentrée littéraire avait échangé ses impressions autour de la maîtresse de cérémonie, [Laurie Pezeron]. La jeune femme qui préside le club de lecture afro READ ! rappelle en introduction, "ce n'est pas un club de Noirs pour les Noirs, même si on est quand même beaucoup de Noirs aujourd'hui". Ce à quoi Maryse Condé, en fin de séance, ne manquera pas d'interpeller : "qu'est ce que ça veut dire au juste afro pour vous ? Pourquoi vous cantonner aux auteurs afro et non pas ouvrir aux Coréens, aux Chinois ou que sais-je encore ?". Laurie, mais aussi Maboula Soumahoro, insiste sur la volonté de "faire découvrir une littérature trop peu connue à l'heure actuelle" et avoue qu' "afro renvoie à un imaginaire compréhensible même si personne ne peut définir clairement qui il concerne ; les auteurs africains, la diaspora africaine, les immigrés africains…".

Maryse Condé connaît bien l'Afrique. La Vie sans fards est dédié à ce continent qu'elle a arpenté dans sa vie de jeune femme puis de mère. Un continent rêvé, dont elle dit, en reprenant les mots de Proust en avant-propos : "Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre". Un amour de l'Afrique qui interpelle nombre d' "Afrodescendants" présents dans la salle, à l'instar de cette jeune mère qui se présente comme "Brésilienne avec des origines africaines. J'ai eu ma crise de la vingtaine. Comme vous, je suis partie à la découverte de l'Afrique et je me suis rendu compte que ce n'était pas chez moi". Si crise de la vingtaine il y a eu chez Maryse Condé, c'est avant tout pour un homme que ses pas l'ont mené en Afrique, à la surprise semble-t-il de Georges, septuagénaire, habitué des sessions Read, "mais pourquoi avoir quitté le confort d'un lycée français, promise à un bel avenir que vous étiez ?". Et Maryse Condé de répondre, d'un air mi-exaspéré, mi-moqueur : "Cette question m'étonne de la part d'un homme avec des cheveux blancs qui connaît bien la vie. Ce qui m'est arrivé, c'est une histoire d'une banalité écœurante : c'est l'aventure de l'amour. On ne dit pas assez comment l'amour peut détruire. Une jeune femme peut avoir des milliards de rêves qui peuvent être anéantis et détruits par le simple fait de l'amour". L'amour pour des hommes qui n'en auront que trop peu pour cette jeune Guadeloupéenne, mère-fille d'un petit Denis, qui restera "le problème" de la famille. Né d'un père haïtien qui n'aime pas sa mère, il rappela sans cesse à celle-ci par sa simple existence une douleur qui ne cicatrisera jamais. Encore aujourd'hui. À l'âge de 75 ans et alors que Denis est mort depuis cinq ans, elle cache à peine son émotion aux lecteurs venus pour l'écouter : "Denis est sûrement l'enfant que j'ai le plus aimé mais il représentait tellement de souffrances. Et puis après, adulte, il m'a annoncé qu'il était homosexuel. C'est très dur à accepter pour une mère, comme moi, qui n'a qu'un seul fils. Nous nous sommes rapprochés et compris quand il était malade du sida". Les mots sont durs. La femme aussi. Elle se dévoile avec une âpreté propre aux personnes qui ont tant vécu, qu'elles n'ont plus peur.

"Vivre ou écrire, il faut choisir", répète-t-elle avec lourdeur comme une vérité assénée, en reprenant les mots de Sartre au début de son ouvrage. Celle qui a commencé à écrire avec Heremakhonon, explique, en regardant avec complicité son mari anglais tout proche, "on ne peut écrire que lorsqu'on n'a plus peur, qu'on est libéré de toute préoccupation matérielle. La vie ne m'est devenue vivable qu'à 42 ans. Avant je souffrais trop." Dans La Vie sans fards, elle retrace sans ambages ni fioritures, ses allers et venues sur un continent qui ne l'accepte pas : la Côte d'Ivoire, où naît sa première fille, puis la Guinée, où vit son premier mari dont elle gardera toujours le nom, Condé. De Conakry, elle dit que c'est la ville qui "demeure le plus chère à [son] cœur. Elle a été [sa] véritable porte d'entrée en Afrique. [Elle y a] compris le sens du mot "sous-développement". [Elle] a été témoin de l'arrogance des nantis et du dénuement des faibles".

Et puis tout le long du livre, se dessine le processus de construction du mouvement de la Négritude, des auteurs qu'elle voit devenir les écrivains à succès et politiques, de Césaire à Frantz Fanon. Elle préfère le premier au deuxième avant de devenir une véritable "fanonienne", vouant une admiration "presque excessive" selon ses mots, à l'œuvre du psychiatre martiniquais puis écrivain. C'est avec lui et son expérience de terrain qu'elle questionne à son tour sur la question de l'identité et des rapports de force. "La couleur est-elle donc un vernis invisible ?" s'interroge-t-elle dans La vie sans fards, quand elle et ses enfants subissent, dans différents pays africains de résidence, les railleries de leur entourage, malgré les années à leurs côtés, n'étant jamais considéré comme des leurs. Face à son public elle explicite : "N'ai-je pas trop rêvé l'Afrique sans être capable de la voir telle qu'elle est ? Peut-être. Le reproche que j'ai à lui faire c'est en tout cas qu'elle ne m'a jamais accepté telle que j'étais. Elle s'est toujours attachée à des particularismes apparents (la langue, les vêtements, la nourriture) sans regarder mon cœur. Or je ne crois pas aux identités collectives mais à l'identité individuelle. Je ne suis pas une entité par rapport à quelque chose d'autres mais une addition d'influences".

Finalement à celle qui lui reprochait un style "trop simple et peu travaillé par rapport à ses précédents ouvrages", Maryse Condé rétorque "l'histoire est tellement complexe et douloureuse qu'elle n'a pas besoin de style littéraire". A posteriori, elle n'a pourtant aucun regret ni amertume ; "Dans la vie le désordre est plus enrichissant que l'exemplarité et la linéarité. Les individus naissent dans le chaos."

Une rencontre littéraire tout autant qu'une leçon de vie.

Anne Bocandé

 source : Africultures

 

Théâtre : "Afropéennes", d'Eva Doumbia

 Eva Doumbia travaille sur les formes hybrides, au précipité chimique instable, des formes qui mêlent théâtre, chant et musique live selon un dispositif de cabaret où le spectateur est invité à partager le jeu et participe au spectacle. Moi et mon cheveu présenté l'an dernier au festival des Francophonies jouait déjà d'un dispositif équivalent mêlant également divers régimes de théâtralité, entre performances chorégraphiques et musicales, improvisation, stand-up, etc. Avec Afropéennes, présenté cette année au Théâtre Jean Gagnant pour la 29e édition des Francophonies, nous sommes dans la salle d'un restaurant (et le public peut goûter la cuisine…) où un petit groupe de copines toutes afro descendantes, au tournant de la trentaine, se retrouvent et parlent de leur vie, leurs rêves, leurs déceptions amoureuses, leurs désirs… Ce sont les textes de Léonora Miano qu'elles font entendre, une voix limpide sur le monde d'aujourd'hui, celle d'une femme camerounaise parisienne, auteur notamment de Blues pour Élise (éditions Plon)et de Femmes in the city (éditions l'Arche), deux des textes qui ont inspiré le spectacle. Et la question noire se lève dans la simplicité du quotidien de ces femmes qui ne se veulent ni militantes, ni révolutionnaires, ni résignées, ni soumises, mais qui se pensent avec leur beauté et leur déception, leurs récits intimes et familiaux. Elles convoquent avec lucidité ces regards que l'on pose sur elles, tous ces regards, ceux des hommes comme ceux des femmes et quelque soit l'origine de ces regards.

Eva Doumbia a choisi une brochette de comédiennes et d'artistes qui campent avec un talent sans pareil, drôlerie et émotion, la diversité de cette altérité que la société française voit pourtant (et à tort !) comme une unité chromatique et culturelle. L'esthétique du plateau chez Eva Doumbia est une esthétique du désordre de l'éclatement, une dispersion qui dit l'état diasporique des corps. Ces femmes noires sur un plateau qui échangent sur leur vécu, leurs expériences, ce n'est pas du communautarisme, mais le meilleur moyen d'amener les femmes européennes à tenter de comprendre l'autre, un autre vécu de femme, à enlever la robe-carcan de la femme noire pour voir LA femme, une femme à laquelle il ne s'agit pas de s'identifier, mais qu'il convient simplement d'envisager au sens fort du terme et non plus de fantasmer.

De cet effet d'instabilité qui peut donner l'illusion de l'improvisation et de l'inachevé naît une esthétique qui joue du réel comme la caméra de Cassavetes dans Shadows. Plus qu'une esthétique, il s'agit là d'une éthique ontologique directement issue du métissage. Et ce n'est pas un hasard si la question identitaire est aussi au cœur du cinéma de Cassavetes, si improvisation, identité et métissage représentent un point nodal dans son écriture filmique. C'est que le métissage induit une chimie identitaire au corps instable, toujours dans l'entre-deux et changeant selon le regard de l'autre et l'état intérieur qu'il surdétermine, que ce soit par l'environnement familial, scolaire ou professionnel. Pas de territoire métis auquel se raccrocher, mais un espace mental de représentation, un espace mouvant au fil de la construction identitaire et des apprentissages.

En choisissant l'espace d'un restaurant où la parole circule, les aliments comme les histoires, Eva Doumbia, n'a pas simplement fait le choix d'un dispositif dramaturgique qui convoque un décor et une scénographie, comme une dynamique des corps, elle convoque un espace cérémoniel, une scène où se joue un rituel eucharistique de partage du corps, ce corps sacrifié qui a besoin de nourriture ontologique. Les racines aériennes qui sont celles de ces femmes afro descendantes européennes, elles ont besoin de se nourrir pour ne pas être que de simples idées, de simples formes. Pour pouvoir transmettre à leur tour, elles ont besoin d'arrimer leur identité et d'en repérer la structure, le tressage et le motif qu'il dessine, la direction qu'il indique. L'improvisation qui est ce cœur névralgique du jazz appartient fondamentalement aux expressions métisses, elle est une réponse à l'impossible choix qui s'offre aux peuples issus de mélange et irrémédiablement déracinés. L'improvisation, c'est le pont suspendu toujours recommencé, toujours à tresser au-dessus du vide dans l'obscurité de la nuit et dont les lianes tissent les liens à venir. Ces femmes disent leur colère, leur amertume aussi, mais elles partagent et témoignent surtout, prenant en charge la mémoire de celles dont on ne raconte pas l'histoire.

Une fois tombés les clichés comme des écailles qui dissimulaient le réel, surgit un corps instable, inouï, non encore vraiment envisagé, ce corps de l'Autre, corps traversé, aux racines échevelé, corps d'entre-deux, un corps de femme qui n'est pas la liane sauvage des tropiques, la doudou des îles, ou la panthère à dompter. La femme européenne aux cheveux crépus et à la peau sombre a un autre corps, un corps mental chargé d'histoires tressées d'ici et d'ailleurs, un autre corps qu'il faut apprendre à regarder, apprendre à entendre. C'est ce corps inoui qu'Afropéennes nous donne à envisager avec simplicité, générosité et humour.

Sylvie Chalaye




LE GRAND ZIMBABWE

Pendant plusieurs siècles, le continent noir pourtant berceau de l’humanité a vécu en quasi-autarcie. Il fut coupé du reste du monde, du néolithique à l'âge de fer. Grecs et Romains n’avaient visité que les régions de la partie nord, sans pousser plus en avant leurs entreprises. Bien que les Romains n’eussent colonisé que la région septentrionale du Continent (notamment Carthage et en Numidie), ils connaissaient cependant les royaumes de Nubie et d'Éthiopie, quoique ce dernier se fût replié sur ses hautes terres après la ruine d'Axoum, au VIème siècle. Les Romains entretinrent des relations suivies avec les Afris, d’où découle le nom d’Afrique. Ces Afris étaient de fameux guerriers de la tribu des Awragas, qui occupaient le sud de la Tunisie. Ainsi, après avoir servi à désigner les habitants des possessions carthaginoises, le qualificatif d’Africains fut-il étendu (par les Romains) aux autres peuples du Continent noir. Pour ce qui est de son peuplement, après bien des mutations de erectus à sapiens, la fin du premier processus de migrations internes a fixé de façon presque définitive, des Homo sapiens dans divers espaces africains. Ces groupes de peuples sont qualifiés d’« autochtones », parce qu’ils ont toujours vécu, là où ils se trouvent encore aujourd'hui, en luttant pour maintenir leurs cultures, leurs langues et leurs modes de vie.

Ce sont entre autres, les peuples des forêts humides d'Afrique centrale comme les pygmées, qui pratiquent la chasse et la cueillette. D’autres comme les Masaï et les Samburu d’Afrique de l'Est, sont des nomades pastoraux. Quant aux San (ou Bochimans) d’Afrique australe, ils ont presque tous disparu, sous la pression d’un environnement humain et culturel moins ancien mais hostile. Pendant longtemps ces peuples « autochtones » ont occupé de vastes territoires, avec leurs propres organisations sociales, langues, croyances et histoire. Jusqu’à nos jours ils se reconnaissent et s’identifient encore à leurs clans, à leurs tribus, à leurs ethnies, à leurs chefs et à leur territoire. Malgré son isolement, l'Afrique a vu se développer de grandes civilisations ; mais elles sont longtemps restées méconnues de l’Europe et du monde en général. On pourrait trouver d’autant plus étrange cette méconnaissance, que nombre de découvertes quant au passé de ce continent, sont dues à des scientifiques européens. Mais de manière subjective voire arbitraire, tout ce qui touchait à son patrimoine culturel ou artistique, a longtemps été qualifié de « primitif. » Serait-ce parce que la plupart de ses peuples n'ont pas utilisé l'Écriture pour fixer leur histoire, ayant pratiqué la seule tradition orale ?

Qu’à cela ne tienne, l’usage de l’oralité n’a toutefois jamais empêché la pratique de bon nombre de disciplines scientifiques au sein des civilisations africaines. Pendant très longtemps, cette tradition orale a également servi de vecteur naturel dans la transmission des connaissances en Europe où, faut-il le rappeler, jusqu’au XIIIème siècle, seule une minorité d’aristocrates savait lire et écrire. À Tombouctou, haut lieu de culture, dès le XIIème siècle l’université de Sankoré soutenait avantageusement la comparaison avec les universités européennes. Là s’enseignait depuis bien longtemps la géométrie, l’astronomie et l’arithmétique. Les maîtres qu’ont été le Soninké Kati, le Manding Bagayogo ou le savant peul Ahmed Baba sont, il est vrai, fort peu connus. Un véritable brassage de populations s’est opéré sur l’ensemble du continent noir; un phénomène appelé « Grande dispersion des Bantous. » Ce mouvement intéressa toute l’Afrique, du golfe de Guinée jusqu’à l’extrême sud et aurait commencé bien avant l’aube de l’ère chrétienne. Il aurait commencé au début de la formation du Sahara.

A partir de 5000 ans avant notre ère, le climat devenu aride au Nord du continent, a entraîné l'abaissement de la nappe phréatique et la détérioration subséquente du milieu. Ce changement modifia le modèle économique de la région, précédemment fondé sur l’exploitation des ressources naturelles, surtout aquatiques, comme la chasse, la pêche et la cueillette. Les ancêtres des Bantous y vivaient dans la partie du Haut Nil, comprise entre les 17ème et 21ème parallèles. Ces lointains cousins des actuels Noirs soudanais, formaient même, une partie des populations nubiennes, puis des royaumes de Koush, de Napata et de Méroé vers le 7ème siècle avant notre ère. C’est après la perte de leurs terres fertiles, qu’ils exercèrent une pression progressive sur leurs voisins du sud, les contraignant à envisager à leur tour, un déménagement sur de longues distances. La paléontologie et l’anthropologie attestent en fait, que les sahariens mésolithiques d’Asselar étaient des « Noirs de type bantou. » On trouve donc leurs traces, dans toutes les régions faisant tampon, entre le Nord du continent et l’Afrique sub-saharienne.

Cette « Grande dispersion des Bantous » s’amorça d’abord dans le sens Nord-Sud depuis la cuvette du Tchad. Quant au vocable de Bantou, c’est un concept ethnique qui désigne un groupe de populations hétérogènes et qui parlent des langues assez proches. Les migrants bantous s’étaient d’abord arrêtés au pays de Louba, en bordure de la grande forêt congolaise, avant de reprendre la route, des siècles plus tard, en direction du sud, non sans avoir traversé le Zambèze et le Limpopo, ce que l’archéologie, la tradition orale et les données de la linguistique confirment. Dans leurs premiers déplacements, la plupart des groupes bantouphones prirent d’abord la direction du sud-ouest et du sud-est du continent. D’autres, furent contraints d’affronter la forêt tropicale, pour se fixer plus loin. Ils se seraient d’abord établis aux cours du 5ème siècle avant notre ère, aux confins du Cameroun et du Nigeria. Puis durant leur longue progression, des populations originaires de la région comprise entre le sud de la Bénoué (Nigeria) et l'actuel Cameroun, auraient migré par étapes vers le reste de l'Afrique centrale et vers l'Afrique orientale et australe. Elles s’installèrent dans un premier temps, autour du bassin du fleuve Congo et plus à l'est près des Grands Lacs.

Ces populations forment jusqu’à nos jours, les unes le «noyau bantou occidental » et les autres le «noyau bantou oriental.». C’est à partir du XIème siècle, qu’elles développèrent à l’Est, notamment au Kenya, l'élevage des bovins et de puissants royaumes. Ensuite une partie de ces Bantous marqua un temps d’arrêt dans une région, connue pour avoir été le territoire des Ouaklimis. Ceux-ci avaient bâti leur immense capitale essentiellement au cours d'une période se situant entre 400 avant notre ère et le XVème siècle. Ce sont avec celles de l’Egypte, les plus vieilles et les plus imposantes structures découvertes en Afrique. Les sujets de ce royaume, nous rapporte le chroniqueur arabe Al-Masoudi : « …chassent aussi l’éléphant, pour vendre ses défenses. Ils sont d’un noir de jais, avec des lèvres éversées. Ils se nourrissent surtout de sorgho et de tubercules. Ils sont friands de beaux discours, pieux et très attachés aux devoirs à l’égard des ancêtres. Ils adorent de nombreux dieux, qui sont des animaux ou des plantes, mais vénèrent un dieu suprême du ciel et de la terre. Ils considèrent leur roi comme un dieu, mais n’hésitent pas à le tuer dès qu’il s’écarte de la coutume et du droit. ». Selon la tradition orale bantoue, ce royaume que décrivait au Xème siècle Al-Masoudi, est le Monomotapa.

En fait avant la fondation du Monomotapa, ici dans cette région se tenait entre l’actuel Etat du Zimbabwe, l’Est du Botswana et le Sud-est du Mozambique, de 1100 à 1500 de notre ère, le Grand Zimbabwe (de Dzimba Zimbabwe) qui trônait sur une montagne située au Sud-est d’Harare. On y maîtrisait les techniques de construction des pyramides, probablement transmises par les populations bantouphones originaires du Nord (Nubie.) Le Grand Zimbabwe est le nom donné aux ruines d'une ancienne cité de la région et qui sont aujourd’hui symbolisées par d’immenses constructions de pierres en granite non cimentées. Ces édifices sont entourés de collines, sur lesquelles d'autres constructions ressemblantes ont été bâties et se trouvent à une quinzaine de Km au sud de la ville de Musvingo, dans le sud du Zimbabwe. Il fut autrefois, le centre d’un empire qui couvrait les territoires du Mozambique et de l’actuelle république du Zimbabwe qui en prit le nom. Cet ancien siège d’une importante formation économique et politique médiévale, fut bâti par le peuple « autochtone » shona, au cours d'une période se situant entre 400 avant notre ère et le XVème siècle. Zimbabwe (Dzimba dza mabwe) signifie « Grandes demeures de pierre » en langue shona, ou « Tombeaux de chefs » par extension. Des découvertes relativement récentes, nous apprennent que le Grand Zimbabwe connut son essor entre les IXème et le XVème siècle. Ses structures sont avec celles de l’Egypte et de la Nubie, les plus imposantes découvertes architecturales en Afrique. La cité trônait sur une montagne située au sud-est d’Harare.

Le site classé Patrimoine mondial par l’UNESCO, est un véritable Acropole africain, qui se compose de blocs de granit reliés les uns aux autres, ou raccordés par des murs formant de petits couloirs et de multiples enclos. Ses ruines dominent de quatre-vingts mètres la savane environnante. Elles sont entourées de collines sur lesquelles, d'autres constructions ressemblantes ont été bâties et se trouvent à une quinzaine de Km, au sud de la ville de Musvingo au Zimbabwe. Le capitaine de garnison portugaise Vicente Pegado, décrivait la cité en 1531 : « À proximité des mines d'or de l'intérieur, entre le Limpopo et le Zambèze, il existe une forteresse de pierre d'une taille extraordinaire, sans qu'il semble que du mortier ait été utilisé. Cette construction est entourée de collines, sur lesquelles se trouvent d'autres constructions similaires, n'utilisant pas de mortier, et l'une d'entre elles est une tour de plus de 12 brasses (22 mètres) de haut. Les habitants de la région appellent ces constructions Symbaoe, qui signifie en leur langage « cour. » En fait tous ceux qui l’ont visitée, étaient impressionnés. Les vestiges de la cité, témoignent qu’il existait au sein de ce peuple, l’équivalent d’astronomes avertis. L’édifice jouit d’une orientation astronomique précise. Leurs concepteurs avaient aussi des talents d’architectes doués, d’ingénieurs en construction en pierre et en génie civil, de mathématiciens, de maçons, d’urbanistes, etc. Quant à la cité, c'est le commerce de l'or, qui donna au Grand Zimbabwe les moyens de son développement et de sa puissance. Les origines de cette mystérieuse découverte au XIXème siècle, furent au centre de bien des polémiques.

De nombreux chercheurs refusaient de croire, qu’une civilisation aussi avancée, pouvait être l’œuvre de populations négro-africaines. Les théories les plus fantaisistes furent formulées et avaient toutes un élément en commun : le Grand Zimbabwe n’était pas l’œuvre des Africains. Les chercheurs européens refusaient de croire, qu’une civilisation aussi avancée, pouvait être l’œuvre de populations négro-africaines. En fait dans l’approche de l’histoire de l’Afrique, ce qui présidait à l’idéologie coloniale, voulait que toute civilisation avancée, toute construction massive en pierre soit systématiquement issue d’une hypothétique migration sémitique ou indo-européenne. Dès qu’un monument d’une certaine importance était trouvé en Afrique, on l’attribuait systématiquement à quelques Blancs ou Sémites égarés dans ce « monde de sauvages. » Le naturaliste et géologue allemand Carl Mauch, un des premiers chercheurs européens à visiter le site, écrivait en 1871 : « La cité n’a pas été construite par des Africains, car le style de construction est trop élaboré ; c’est l’œuvre de colons phéniciens ou juifs. » Les Portugais quant à eux, après avoir supplanté les négociants arabes, firent le rapprochement entre ces ruines et les mentions bibliques des mines du Roi Salomon ou de l'antique royaume de la Reine de Sabah.

Ceci inspira à un jeune officier colonial britannique, Henry Rider Haggard, un roman publié en 1895, sous le titre : «Les mines du roi Salomon. ». Bien entendu, dans toutes ces spéculations, un peuple du Sud de l’Afrique était dépossédé de son héritage, au profit de « visiteurs inconnus. » Elles allaient cependant être balayées par le travail de Gertrud Caton-Thompson. Envoyée en 1931 par l’Association britannique archéologique, l’éclairage de cette grande spécialiste, permit d’attester, que la cité était bien l’œuvre d’une civilisation négro-africaine et non de « visiteurs inconnus. » Il est maintenant établi et reconnu par tous, que le Grand Zimbabwe fut fondé par un peuple africain, dont les descendants vivent toujours en Afrique australe et sans doute au Zimbabwe même. Il s’agit du peuple Shona qui s’implanta ici vers 400 avant notre ère. Ils sont arrivés du Nord dans la région située entre le Zambèze et le Limpopo. 20 000 personnes peuplaient ce royaume, dont 5 000 vivaient dans le Grand Zimbabwe. Sa région ouest regorgeait d’or, ce qui permit de développer un commerce important avec les Arabes et les Portugais. La ville était au carrefour de plusieurs voies de communication. Elle était déjà un nœud commercial où s’échangeaient des tissus et de l’ivoire dès le VIIIème siècle.

Au Xème siècle, l’or partait de cette région en direction de l’Inde, après avoir transité par le port arabo-swahili de Kilwa. Cotonnades et verroterie faisaient le même trajet en sens inverse. Une industrie textile (filature d’écorces d’arbres et de coton) s'y est également développée. Le coton était en partie importé depuis l'Inde par les Portugais. L’emplacement stratégique de la cité contrôlant les routes commerciales du Nord au Sud et de l’Ouest à l’Est, donnait au roi un pouvoir considérable. Les pluies y étaient abondantes et la qualité de l’herbe très bonne. Le bétail qui se reproduisait à merveille, était symbole de richesse et de pouvoir. Ce peuple qui produisait aussi du mil, était autosuffisant sur le plan alimentaire. Tous ces facteurs expliquent la puissance de ce royaume pacifique. Le taux de mortalité était faible, dans cette région qui ne connaissait ni persécutions ni massacres ou servage. Leur civilisation était connue par les Européens, grâce aux premiers voyageurs arabes et aux navigateurs portugais. Les Shonas ont développé des échanges commerciaux avec l'intérieur des terres et vers la côte. Très tôt, l’or sera ainsi échangé contre des produits manufacturés avec les commerçants des villes arabo-swahilies de la côte orientale.

Le Grand Zimbabwe allait totalement se désintégrer à partir du XVème siècle. Le site fut progressivement abandonné à cause de la sécheresse et du tarissement des mines d’or de la région. Au Grand Zimbabwe, succédera le Monomotapa qui était organisé comme une monarchie négro-africaine classique. Paradoxalement sa période la plus faste est celle du début du XVème siècle. Le puissant monarque Nzatsimba - qui étendit sa domination sur toute la région -, régnait sous le titre de Mwene Moutoupa, qui veut dire roi Moutoupa. Ce nom est à l’origine du mot Monomotapa. Mais c’est son fils et successeur Matopé qui donnera à cet État une dimension d’empire. Par ses conquêtes, il englobera beaucoup de petits royaumes locaux en annexant leurs territoires. Le Monomotapa jouissait d’une organisation sociale stricte, reflet d’une société humaine bien administrée et hiérarchisée. Au sommet de cette hiérarchie sociale on trouve la Namwari (reine Mère) et le Mwene (empereur, maître des richesses) puis viennent les Chembere Mwari (prêtres), les Mashona (fonctionnaires), puis les Renge (artisans), les Limpo (agriculteurs), enfin les serviteurs.

Le Monomotapa fut plus étendu que son prédécesseur le Grand Zimbabwe. Il occupait tous les espaces situés entre le désert du Kalahari et la région de Sofala sur l’océan indien. Les sujets de cet empire, monopolisaient le commerce de poterie, de porcelaine et de perles avec la côte. Ce secteur florissant de leur économie a constitué le principal facteur d’épanouissement de l’empire Monomotapa au XVème siècle. Et jusqu’à sa mort en 1480, l’empereur Matopé maintiendra la plus puissante et stable structure étatique de l’Afrique australe.

                       
Monuments du Grand Zimbabwe

 

L'Afrique mutilée : face à la guerre, les femmes ne se tairont pas

Le 18 septembre 2012, Aminata Dramane Traoré a longuement parlé de son ouvrage L'Afrique mutilée avec notre collaborateur Raphaël Thierry. Son coauteur, Nathalie M'Dela-Mounier, revient sur [cet entretien] pour réitérer ses inquiétudes quant à l'avenir de l'Afrique.

Depuis cet entretien, plusieurs jours ont passé, des événements aussi. Lors de la réunion en marge de l'assemblée générale de l'ONU, François Hollande a demandé une réunion urgente du conseil de sécurité pour une intervention militaire africaine que la France soutiendrait politiquement. Les rumeurs de guerre se font insistantes et malgré la rhétorique politique, c'est à pas de moins en moins comptés que la France avance dans cette voie. J'écoute atterrée par ce qui se dessine autant que par ce qui se dit, par les explications données à mes compatriotes comme aux Maliens de l'extérieur pour valider ces choix : l'Afrique comme "nouvelle frontière" à conquérir ; le "Sahelistan", immense bourbier de sable et de cailloux à sauver ; les "graines de chaos" à ramasser avant qu'elles ne germent, fleurissent et forment un bouquet d'horreurs ; une opinion française qui serait "prête au sacrifice de ses otages" ; la prochaine "déferlante de réfugiés" non seulement sur les pays frères mais surtout sur l'Europe, cette belle enfermée grelottant derrière ses frontières visibles et invisibles.
Mais tous ne sont pas dupes. Beaucoup n'ignorent rien de ce que la France doit à l'Afrique, les intérêts stratégiques et économiques. On ne dira jamais assez comme la France a besoin d'Afrique… et de ce Mali dont certains feignent de découvrir l'instabilité septentrionale et la fragilité de l'apparence démocratique à la faveur de cette crise.
Dans L'étau, Aminata D. Traoré avait déjà tout écrit sans pour autant être suffisamment entendue. Chaque livre, manifeste, appel est une clé pour une meilleure compréhension des véritables enjeux, pas un passe-partout. C'est dans ce jeu de clés que se trouve L'Afrique mutilée, porte-voix de femmes qui ne se taisent pas. Là-bas, dans ce quartier populaire de Bamako, avant que le bruit des armes et des trépignements ne précèdent le grand abandon, écoutons leur cri. Elles ne se sont pas tues parce que L'Afrique mutilée est parue et leur livre choral à paraître (1) ! Elles continuent de se faire entendre malgré les difficultés qui s'accroissent, la vie quotidienne plus complexe, l'afflux de réfugiés du nord que l'on se doit d'accueillir même si l'on a moins, même si l'on n'a rien. Dans le livre, nous disons que leurs enfants meurent comme des chiens ; elles aussi. L'une d'entre elles vient juste de mourir d'un mal guérissable comme il y en a tant. Elle faisait partie de ces femmes à la conscience aiguisée qui en ont mobilisé bien d'autres toutes ces dernières années et savait, elle aussi, qu'en cas de guerre, le prix à payer serait encore plus lourd pour les femmes. Ce soir, je pense aussi à sa voix qui manquera à l'appel ; une de plus. Intolérables sont les images des victimes de la charia, battues et mutilées au nom d'un dieu qui a détourné les yeux ; intolérable est la souffrance inaudible de ces femmes que le silence enveloppe d'un suaire médiatique. Nos peuples, ici et Là-bas, forts d'une expérience commune qui les lie indéfectiblement, seront-ils capables d'innover en matière de solidarité et d'éviter le pire ?

Nathalie M'Dela-Mounier

1. Mille et Une femmes debout pour un autre Mali, Bamako, Taama éditions, parution en décembre 2012.