Cheikh Hamidou Kane : “La crise en Côte d’Ivoire, une faillite des élites ivoiriennes”

Homme politique sénégalais et écrivain sénégalais, Cheikh Hamidou Kane est surtout l’auteur du best-seller « L’Aventure ambiguë ». Dans cet entretien, il raconte la formidable aventure de cette oeuvre culte de la littérature africaine. De même, en fin analyste politique, il jette un regard critique sur les pouvoirs politiques africains, impute ouvertement la crise en Côte d’Ivoire à la faillite des élites ivoiriennes. Aussi plaide t-il pour une Afrique plus unie afin de faire face aux défis de ce monde. Entretien.


Le Patriote : Vous avez publié en 1961 « L’Aventure ambiguë », qui reste, à ce jour, l’un des grands classiques de la littérature africaine. Comment a germé l’idée de cette oeuvre ? Cheikh Hamidou Kane : En vérité, je n’ai pas eu l’idée d’écrire ce livre. Ce que j’ai fait dans les années 1954-1955 pendant que j’étais étudiant à Paris, c’est de tenir un journal dans lequel, j’ai commencé à noter mes impressions sur ce qui m’était arrivé, depuis mon enfance : l’école coranique, le milieu familial dans lequel j’avais vécu, les questions qui avaient été posées à ce milieu familial peulh musulman depuis trois générations avant moi. Ce sont des questions posées par l’arrivée du colonisateur, la défaite face au colonisateur et surtout l’arrivée de l’école. Donc, j’ai tenu un journal pour noter mes impressions et mes pensées. En 1959, quand j’ai fini mes études en France et je suis revenu au Sénégal. Un ami français, qui était chercheur et islamologue, sachant que j’avais ce journal, m’a demandé de le lui faire lire. Ce que j’ai fait. Quand il l’a lu, il m’a dit que c’était intéressant et que je devais le publier. C’est ainsi que je l’ai transformé pour en faire « L’Aventure ambiguë ».


L.P : Et le livre fut un grand succès. Vous attendiez-vous à cela ? CHK : Non, pas du tout. C’était un journal de bord. Quand je l’ai transformé en un récit, tous ceux qui l’ont lu ont pensé que ce que je racontais était quelque chose de vrai pour eux tous. On a compris que ce que je racontais est la rencontre entre deux peuples, deux civilisations, deux cultures dont l’une avait été vaincue et dominée par l’autre. Et celle vaincue prenait conscience d’elle-même et essayait de voir quels rapports peut-elle entretenir avec les vainqueurs, autre que celle de la violence de la colonisation. Donc les Sénégalais qui ont lu le livre se sont reconnus dans ce que j’avais écrit. La plupart d’entre eux sont des musulmans et avait connu les mêmes problèmes que moi pour aller à l’école. Ce qui a été ma deuxième surprise, c’est que lorsque je suis parti du Sénégal en 1963 après les événements qui avaient abouti à la rupture entre Senghor et Mamadou Dia, j’ai réalisé que le livre était connu dans les pays que je visitais de part ma fonction à l’Unicef. Je recevais aussitôt des visites des professeurs des lycées qui me disaient : “C’est vous qui avez écrit l’aventure ambigüe ? On dirait que vous l’avez écrit pour nous”. Alors que je pensais l’écrire pour le peuple sénégalais, je trouvais des Congolais, des Nigérians, qui me disaient que ce que j’avais écrit les concernait aussi.


L.P : Sa renommée a même franchi les frontières du continent... CHK : Effectivement ! En 1982, je me suis retrouvé à Istanbul, en Turquie. J’étais ministre du Plan du Sénégal, j’étais allé représenter mon pays à une réunion de la Banque islamique du développement. Et lorsque la presse turque a su que j’étais là, elle est venue me demander si j’étais l’auteur de « L’Aventure ambiguë ». Le livre venait d’être traduit en allemand depuis 1967 et c’est les ouvriers turcs vivant en Allemagne qui en avaient parlé en Turquie. Des enseignants, des universitaires, me disaient être concernés par ce que dit le livre parce que je suis musulman sans être arabe comme les Turcs et aussi de la culture européenne comme les Turcs sans être Européen. Après le livre a été publié aux Etats-Unis et en Angleterre. Il est étudié dans toutes les universités en Europe et aux Etats-Unis. C’est en effet une renommée extraordinaire que « L’aventure ambiguë » a dans le monde entier.


L.P : Justement, il a été vendu à combien d’exemplaires ? CHK : C’est une question à laquelle je ne peux vraiment pas répondre parce que je n’ai pas beaucoup suivi ça. En revanche, ce que je sais, c’est qu’ il continue d’être réédité, et publié en français, portugais, italien, hébreu, pular ma langue maternelle. Il est vendu dans toutes les langues.


L.P : Votre second livre « Les Gardiens du Temple », paru 34 ans après « L’Aventure ambiguë » conte la rupture entre Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor. Qu’est-ce qui opposait ces deux personnalités ? CHK : Ce livre raconte ça en effet, mais pas seulement cela. La description que j’ai faite dans « Les Gardiens du Temple », dans le chapitre « Jour de colère, place de l’indépendance », c’est quelque chose qui s’était produite en Haute-Volta dans les années 60. C’est là trois ou quatre ans après les indépendances le peuple voltaïque était déçu que la prospérité et la liberté n’étaient pas venues. Les régimes qui se sont mis en place après le colonisateur sont des régimes à parti unique, où il n’y avait pas une liberté d’expression. Pour toutes ces raisons, il y a eu des révoltes. C’est exactement la même chose qui s’est produite au Sénégal lors des dernières élections quand on a vu des affrontements entre le pouvoir et les jeunes, les travailleurs et les partis politiques. C’est un peu cela que je décris dans « Les Gardiens du Temple », à savoir ces conflits nés des déceptions de l’indépendance. Effectivement vous avez raison, le conflit Mamadou Dia-Senghor est en arrière plan. Voila deux personnes qui se sont connues pendant 17 ans. Ils ont contribué ensemble à former le BDS, le Bloc Démocratique Sénégalais. C’était l’un des premiers partis avant et après l’indépendance. Et en 1955, lorsqu’on a voulu donner l’autonomie interne au Sénégal, Mamadou Dia a demandé à Senghor d’être le président du Conseil, comme Houphouët était président du Conseil en Côte d’Ivoire. Senghor a dit non, préférant rester député et il a laissé Mamadou Dia être président du Conseil. Donc, de 56 à 60, c’est Mamadou Dia qui dirigeait le gouvernement. Quand je suis revenu de France, j’ai travaillé dans l’équipe de Mamadou Dia et nous avons commencé à préparer l’avènement du Sénégal à l’indépendance, parce que nous, un certain nombre d’intellectuels sénégalais et moi, pensions que l’indépendance à 4 ou 5 années près, était devenue une échéance inéluctable. Depuis que les colonies anglaises avaient trouvé l’indépendance, notamment le Ghana devenu indépendant depuis 1957, nous savions que l’indépendance allait arriver. Par conséquent, plutôt que de détourner nos efforts pour savoir s’il fallait voter ou non au référendum De Gaulle, il fallait préparer l’indépendance, les structures administratives qui remplaceraient les structures coloniales, envisager la planification du développement économique du Sénégal. En 1960, le pays devient indépendant. La politique mise en place par Mamadou Dia a bien fonctionné, en particulier nous avons mis en place des coopératives pour libéraliser le commerce de l’arachide et au bout de la deuxième année, des coopératives ont acheté aux paysans l’essentiel de leurs récoltes. Tandis que les traitants sénégalais, libano-syriens ou blancs qui jusque-là achetaient cette arachide, ont été très mécontents et ont décidé qu’il fallait mettre un terme à cette expérience. Et ils ont commencé à opposer Mamadou Dia et Senghor. Et en 1962, le parti au pouvoir, les députés et le lobby des commerçants ont convaincu Senghor que Mamadou Dia voulait sa place. Ils voulaient déposer une motion de censure contre lui, et Mamadou Dia n’a pas accepté. L’assemblée nationale a voulu se réunir malgré tout et Mamadou Dia a commis l’imprudence d’envoyer la gendarmerie pour empêcher les députés de se réunir, et Senghor a dit que c’était un coup d’Etat qu’il avait tenté. Ce qui n’était pas vrai. Et il l’a arrêté, jugé et condamné à la détention à perpétuité, lui et son gouvernement, dans une enceinte fortifiée à Kédougou.


L.P : Comment expliquez-vous que 50 ans après les indépendances, l’Afrique soit encore à la traîne en matière de démocratie. Est-ce une faillite des élites du continent ? CHK : C’est vrai, il y a eu une faillite de l’élite qui est due effectivement à un défaut de démocratie. Parce que les élites ont prétendu, en tout cas dans les pays francophones, avoir mis en place des régimes républicains démocratiques, à l’image de la constitution de la 5ème République française. On a pris dans la démocratie à l’occidentale, ce qui arrangeait le pouvoir personnel et non ce qui ne l’arrangeait pas. On a triché avec le modèle de gouvernance africaine traditionnel, car ce n’était pas un pouvoir dictatorial, contrairement à ce qu’on a voulu faire croire. Il suffit de voir dans nos empires traditionnels, du Ghana et du Mali, il y avait un partage du pouvoir et une coexistence entre les groupes de la société. Nos présidents ne se sont en rien inspirés de ça. Alors, ils ont triché aussi bien avec le mode occidental que le mode africain. Ils ont mis en place un mode hybride, et ça n’a pas marché. C’est une des causes de la faillite des élites modernes dirigeantes africaines. Une deuxième cause, c’est que les espaces dans lesquels, ces pouvoirs se sont établis ne sont pas viables. On a retenu l’Afrique telle qu’elle a été dépecée par l’occident. Les 54 Etats africains d’aujourd’hui ne correspondent à aucune réalité autre que celle imposée par les colonisateurs pour leur intérêt. L’historien Joseph Ki-Zerbo a indiqué que le continent africain a été victime d’une triple dépossession. Il a été dépossédé de son initiative politique, à partir de la colonisation. Il a été aussi dépossédé de son identité, car la gouvernance de ces pays n’était plus la gouvernance traditionnelle africaine, mais une gouvernance occidentale dévoyée. Enfin, l’Afrique a été dépossédée de son espace optimal parce que les frontières qui subdivisent ces pays ont été définies en dépit du bon sens.


L.P : Que faut-il alors pour rectifier le tir ? CHK : Il faut que l’Afrique retrouve un espace optimal. Je ne dis pas qu’il faut effacer les frontières entre les différents pays, surtout pas par la violence. Mais, je dis qu’on doit dépasser cette logique des frontières coloniales et mettre en place des politiques d’intégration, qui pourrait réunir les 5 régions d’Afrique. On devrait mettre en place un état fédéral africain, un peu comme les Etats-Unis d’Amérique. Et on laisserait à chacun des pays, des pouvoirs locaux, à l’image des Etats qui composent les Etats-Unis. On laisserait certains pouvoirs à l’Etat fédéral, notamment la gestion des ressources, minières, diplomatie, défense. Il y a un certain nombre de prérogatives qui ne peuvent qu’être gérées par une instance fédérale. Si demain, les grands groupes français, anglais ou américains, à la recherche de matières premières africaines pouvaient avoir en face d’eux un gouvernement fédéral africain à la place des 54 pays qui existent aujourd’hui, il est probable qu’on pourrait négocier de manière plus profitable aux populations africaines, la vente de ces matières premières dont le monde a besoin. En 2040, l’Afrique aura un milliard 800 millions d’habitants. La population jeune de ce continent sera la plus jeune et la plus nombreuse au monde. Imaginez que si les jeunes Ivoiriens, Sénégalais pouvaient se déplacer et aller vendre leurs talents, aussi bien que les intellectuels formés aux meilleurs universitaires, que les marchands ambulants… Si la jeunesse africaine pouvait traverser toute ces frontières aller jusqu’en Afrique du Sud, l’Afrique deviendrait alors une nation très forte et puissante.


L.P : Etes-vous de l’avis de ceux qui pensent que la crise en Côte d’Ivoire résulte de la faillite des intellectuels ? CHK : Oui ! Les élites ivoiriennes ont une grande part de responsabilités dans la crise en Côte d’Ivoire, qui symbolise leur faillite. Ils ont voulu tricher avec les réalités ethniques, installer l’appartenance ethnique dans le jeu politique. Ce qui est une absurdité. La Côte d’Ivoire telle que façonnée regroupe les ethnies que la colonisation africaine a réunies sur son territoire. S’il est vrai que le pays jouit d’une grande richesse comme le cacao et le café, il est clair que la main d’oeuvre vient du Nord, du Burkina Faso et d’autres pays de la sous-région. Et Houphouët-Boigny s’est rendu vite compte qu’il avait besoin des autres. C’est pourquoi, il a créé le Conseil de l’Entente. Malheureusement, les élites qui lui ont succédé, ont galvaudé cet héritage en ayant recours au concept d’ethnie. Et ces politiques n’ont pas trouvé mieux que d’instrumentaliser les populations.


L.P : Croyez-vous vraiment à un changement de mentalités politiques sur le continent ? CHK : Oui. Et cela passe par les jeunes. Il faut que ceux qui ont moins de 30 ans, s’engagent dans les syndicats, les partis politiques pour obliger les pays à aller vers les Etats-Unis d’Afrique. Cela est possible, il suffit qu’on y croie et qu’on ait la volonté.

 

Réalisée par Y. Sangaré, à Dakar

source : le Patriote

 

Les larmes du salimafo

Jour de fête, jour de tristesse

Jour de fête, jour sombre de deuil

Tous ces innocents de Zogota dans leur linceul

Ensevelis à cause de cette incessante barbarie

Zogota a réclamé son dû, l’Armée l’a massacrée en ennemie

Jour de fête, jour de détresse

De l’exil, en rajoute à mon stress

La mort m’a détourné de l’effervescence du

salimafo

Les atours d’apparat se sont changés en costumes de deuil

Avec leur encens de fiel

Heyi ! Vois comme la vie ne m’a pas fait de cadeau

Requiem pour toutes ses âmes innocentes, prématurément parties là-haut

Siguiri, Kouroussa, Bembeto, Labé, Dalaba, interminable procession macabre de sang et de larmes

A peine qu’on s’alarme de ces crimes

Maintenant Zogota sans qu’on ne tire aucun holà

Demain nous enterrer vivants ? L’enfer, après moult galère ?

On n’est pas à l’abri du calvaire, ni de l’horreur

Et moi, si je mourrais, qu’on m’enterre là-bas au Fouta

Teuf en pleurs

Le coeur en berne, mon être en transe, déchainement de fureur qui me confronte aux heurts violents des malheurs

Jour de fête, jour de défaite

Les douleurs poignantes de mon pays enveniment ma mélancolie dépeinte

Aucune lucidité dans la mêlée

Obnubilée par l’inimitié

L’horizon bouché transmute la jovialité de la fête en neurasthénie

Jusqu’ la mortification, je recours à ma plume en amulette, pour conjurer la diablerie jetée sur mon pays

Ô chagrin mien, je me flagelle

Sauve ma Guinée, ô ciel !

Jour de fête, jour de nostalgie

Non ! N’y vois aucune apologie dans cette poésie

Hédih ! Foussaghui foussi leyidi

Sèyetanè foli

Poulo doguih

Sondjaa héwih

Jour de fête, jour de spleen

Démocratie assassine

Le pays qui vacille de courroux en déprime

Cette mythomanie même à la une, qu’on prime

Le pouvoir que pour des vilenies

L’amour, l’amitié sous le voile de la félonie

Le changement, plus d’emmerdements, d’embourbements, de détournements, de larmes et de sang

Divine miséricorde sauve enfin cette terre qui a souffert tant.

PS :

versification libre à l’improviste. Avis aux puritains.

Guinée, Miss monde, ce sera la prochaine fois ?

Prévu pour le 18 aout prochain le concours de la beauté mondiale se tiendra cette année en Chine. 116 candidates pour 17 places pour l’Afrique. Notre Miss, Salématou Keita suivra cette compétition à distance, faute d'un lobbyisme conséquent et diligent. Cette cérémonie très  importante qui pouvait « vendre » l'image de notre pays à l’échelle planétaire à cause de l'engouement qui l'entoure, sera une nouvelle occasion manquée par les structures culturelles en charge de l'organisation des compétitions de Miss en Guinée. Les couleurs rouge jaune vert ratent ainsi un événement qui mobilisera des centaines de cameras dont les images pouvaient faire la promotion de la beauté guinéenne. Élue Miss Guinée 2012, Salématou Keita n’était même pas au courant de cette grandiose manifestation, selon nos sources, alors que les dates de telles compétitions sont connues plusieurs mois avant.

Le Comité Miss Guinée COMIGUI ne s'est sûrement pas totalement pas remis de la gué guerre entre ses membres sur des questions de leadership, y a juste quelques mois. La Guinée, déjà très mal en point sur le plan diplomatique, n'est pas à sa première expérience des rendez vous manqués. L'on se rappelle que des étudiants et sportifs guinéens avaient fait les frais du défaut  de mesures d'anticipation des responsables, dont la plupart sont aveuglés par leur esprit de lucre et leur égo, cependant toujours  soucieux de leur promotion sociale économique. La Guinée qui na jamais concouru dans cette compétition planétaire aurait dû saisir au bond cette opportunité pour se faire pour faire son come back, au moins sur le plan de la beauté.

La Guinée, considérée comme un vivier de la beauté dans la sous région, n'arrive toujours pas a tirer profit de cet atout comme le font certains pays non loin de nos frontières, telles la Côte d'Ivoire qui, avant la tragique parenthèse des années 2000, offrait une image culturelle  qui avait des effets d'entraînement sur d'autres plans, notamment économique.

Au scandale géologique, faut-il ajouter le scandale de la Beauté, s'agissant de ce pays assis sur une mine d'or mais qui tel un aveugle, tend une main de mendiant aux passants ? (dixit l'ex Président malien, Konaré).

Aminata kouyate

Déconstruire la mythologie de l'unité nationale

Dans le carcan de l'unité nationale

En Guinée, la nébuleuse de l’unité nationale fonctionne comme une schizophrénie. La hargne de l’unité à tout prix est  à la mesure de la tribalisation de l’état qui elle-même s’accentue en crescendo avec la corruption économique. La course vers les prébendes  des factions de prédateurs se joue par tribus interposées.  Plus la machine politique est en porte-à-faux avec  les aspirations  à l’égalité des chances des citoyens, plus les tenants du pouvoir se proclament investis de la douteuse mission de défendre une unité qui n’existe que comme alibi de leur pouvoir.  La machine de l'unité nationale est une fin en soi stationnée  dans un garage infertile à la culture démocratique. La notion de citoyens  est incompatible avec la massification que la machine impose ainsi que de son  besoin de secréter des ennemis pour survivre. La  machine  vit  de la mobilisation des esprits dans des positionnements simplistes de «nous, les bons » contre les « autres, les méchants » qui sont tout ce que les pouvoirs jugent opportun de combattre. Elle sape la possibilité de penser différemment la notion de nation et  d’aider différemment le pays. Les adversaires politiques ne sont que des « traitres », des « apatrides » « complotant »  contre « l'intérêt supérieur de la nation». 

 

Le faux sacerdoce de  défense de l’intégrité nationale condamne les tenants du pouvoir  à des incohérences et à des décalages aberrants entre langage et pratiques politiques.  Exemple, le PDG.  Après avoir  jeté le masque et officialisé la tradition de division et de singularisation ethnique, le parti n’en continua pas moins, jusqu’à la fin fatidique, de se  proclamer  garant de l’intégrité de la nation et champion de  l’union africaine.  Les pouvoirs qui suivirent abritèrent leurs carences et leurs crimes sous la même férule de l’unité forcée et  la même bannière de cohésion absolue. Dans cette trame du   «nous» opaque, toute  dénonciation de la politique du gouvernement est une absurdité ou un crime.  Si elle vient de l’étranger, elle est sûrement un relent néo-colonialiste ou paternaliste envers l’Afrique.  La dignité  chatouilleuse et à fleur de peau de la « liberté dans la pauvreté » est enduite d’une ingratitude maladive ; celle de ceux qui tendent la main  à l’étranger  tout en refusant les leçons de démocratie qu’on leur donne.

 

Les  critiques venant de personnes appartenant à d'autres ethnies résonnent dans le vide; il n’en reste que  l’écho d’un contenu filtré par  le prisme de l’ethnie.  Quant les gouvernants refusent d’admettre que la diaspora grandissante  est la marque de leur faillite, ils lui appliquent la même  condamnation. Peu  importe qu’Alpha Condé en ait été un membre, la diaspora guinéenne est la cible privilégiée des gouvernants. Bien qu’étant le  dernier rempart contre la banqueroute économique du pays de par ces contributions financières, la diaspora est disqualifiée  d’emblée de toute compétence de juger des faits car elle est « déracinée », « opportuniste » et « apatride » ;  pour avoir préféré  les bonheurs suspects de l’étranger à l’enfer de la patrie.

 

Dans ce carcan, un drame se joue au sein de l’ethnie du président en exercice. Les rares personnes critiques  sont perçues comme des égarés souffrants d’une maladive incompréhension des « réalités ». Avec le  risque d’excommunication de la secte ethnique, les intellectuels  de l’ethnie du président en exercice en arrivent - quand ils ne s’embarquent  dans le train du clientélisme économique ou du  zèle criminel - à se terrer dans un silence complice. Comme par miracle, ils perdent subitement leur capacité de discernement  et leur  verve. Ils  ânonnent  des  prêchiprêchas  insipides invoquant tout sauf la justice : patience, amour,  fraternité et autres idioties de «réconciliation  nationale »

 

L’état ethno-fasciste profite de ces léthargies pour s’absoudre  de toute responsabilité. Les  crimes  par lui commis sont une affaire de châtiments de famille, contre des citoyens polissons.    Les moindres revendications de réaménagement ou de dissolution de l’étouffoir national, conduisent l’ethno-fascisme à monter au créneau pour agiter le spectre des pogroms ethniques et des guerres de sécession.  Il veut faire oublier commodément qu’à travers l’histoire, c’est l’unité forcée et son corollaire, l’exclusion, qui ont toujours entrainé les pogroms et les conflits ethniques. Les scissions  et les différends étant considérés comme une honte de famille, l’état   renonce à son devoir d’arbitre des conflits inhérents à toute société pour se draper dans le rôle de garde-chiourme  des geôles de l’unité. Conscient de son imposture et pour mieux s’agripper sur les rênes du pouvoir, il  est prompt à brandir la menace externe de «complot permanent » et de «sabotage »  pour refuser de prendre la responsabilité de l’échec.  Au nom de  l’unité,  le gouvernement piège le discours politique. L’opposition, en passe permanemment d’être accusée du péché suprême d’attentat à  la patrie, se croit tenue d’encenser la fictive unité. A la moindre crise, les tenants du pouvoir soufflent sur les braises du  nativisme et questionnent la légitimité de certaines populations. En plus des ethnies, l’état divise les citoyens en  plusieurs  autres sous-catégories : autochtones, envahisseurs, vrais propriétaires des terres, occupants,  spéculateurs, tricheurs, spoliateurs etc.   Cette insidieuse discrimination fait  fi de l’histoire, des courants migratoires et des brassages millénaires, de l’émergence et de l’extinction des empires ; elle crée et entretient une  psychose de xénophobie au point de  demander que l’on boute au dehors et vers un vague et mythique orient ceux qui « sont venus récemment ». 

 

Le malentendu de la nation conçue comme entité romantique et uniforme enlise les populations dans un carcan conflictuel où le citoyen ne peut intégrer ses appartenances multiples (lignagère, ethnique, régionale, nationale et  internationale etc.) sans être perçu comme un danger.  Ce malentendu est la source  des complexes identitaires refoulés des dirigeants guinéens ; il explique  largement leurs incohérences d’apôtres de l’unité de la nation durant le jour et de sorciers de la phobie ethnique et du complot durant la nuit. En dépit des préjugés favorables dont  tous les présidents  guinéens ont joui au début de leur règne, ils ne purent venir à bout de l’emprisonnement ethnique dû au refus d’admettre que la nation est diverse. Une telle admission aurait montré que  l’existence d’entités régionales puissantes et  autonomes est non seulement une garantie de progrès mais aussi le pilier de la démocratie.  La conséquence est un système fertile à la succession d’autocrates qui réécrivent  l’histoire de la coexistence  des groupes ethniques de la  Guinée  selon leurs besoins et embarquent dans leur aventure des  franges de la population  qui croient trouver en eux des porte-voix de leurs aspirations. Il serait erroné de croire que la dislocation de la nation tient au faible niveau d’éducation des dirigeants ou  de leur douteuse moralité. C’est plutôt  la nature concentrée du pouvoir politique et administratif qui rend la Guinée vulnérable au noyautage par des groupes de crapules ou d’opportunistes. S’il  suffit de prendre la radio pour se proclamer chef de la nation, une telle tare procède de  l’érosion des  contre-pouvoirs que sont les régionaux.  La correction de cette fragilité demande  un effort volontariste de réaménagement institutionnel avec comme premier pas, l’abolition de  la centralisation de l’administration et la concentration outrageuses des pouvoirs  qu’elle entraine.

 

Depuis l’indépendance, des commis de bas échelons  sont nommés par décrets ou arrêtés ministériels dans des régions dont ils sont étrangers aux coutumes et à l’histoire. La double erreur de l’ignorance et de l’arrogance du pouvoir les condamne à l’incurie. Les pouvoirs locaux qui devraient supporter  les projets des communautés  sont réduits  à  du symbolique et du protocolaire, incapables de résoudre les  problèmes réels des citoyens : écoles,  voiries,  santé publique. Les préfets, les gouverneurs et les inspecteurs  nommés par décret ont plus de privilèges que les élus. Ces derniers, tributaires des contributions fiscales centrales se sentent plus redevables à l’état qu’aux citoyens. Ils finissent par ce comporter comme des fonctionnaires avec pour souci principal de plaire à l’administration et, de ce fait, trahissent leur vocation de représentants  de leurs électeurs. 

Les autonomies régionales restent le remède contre  les sérieux risques de chaos que cette forme aberrante de centralisation impose en Guinée. Les autonomies  rendraient les instances locales responsables de leur  prospérité économique et de leur épanouissement culturel. La proximité des  gouvernants offrirait  aux administrés la possibilité de contrôler les pouvoirs locaux et de les influencer. En même temps, un pouvoir de type confédéral serait un recours contre les risques d’abus et de clientélismes locaux. La mise en place de ces mécanismes d’autonomie n’a pas besoin d’une refonte des frontières actuelles. Des mesures concrètes telles que l’embauche de fonctionnaires municipaux et régionaux payés par des impôts locaux, captés et retenus  à la source et orientés vers les investissements locaux représenteraient l’amorce d’affranchissement des régions du dictat du gouvernement central.

Toutefois, pour ne pas que ces mesures soient de  simples aménagements techniques et fiscaux, sources d’abus et de guéguerres politiciennes stériles, elles doivent faire partie  d’une stratégie plus large et à  plusieurs volets.  Cette stratégie commence bien entendu par la levée du tabou  sur  les questions d’autonomie, de séparation  régionale, de dissolution des frontières et  de leur recomposition.  Au minimum, la stratégie devra se fonder sur deux axes. Le premier des axes  est celui du renforcement des pouvoirs des organisations sous-régionales avec pour  projet, la recomposition graduelle des nations actuelles et la restauration des aires culturelles historiques comme fondement des  gouvernements confédéraux.  Le deuxième axe devra opérer à l’intérieur des frontières actuelles avec des dispositions constitutionnelles qui garantissent explicitement les prérogatives des pouvoirs régionaux et locaux. Pour  être viables, ces dispositions devront être plus que de simples découpages administratifs et territoriaux. Les colons et les régimes d’après l’indépendance se  sont adonnés à ces rapiéçages avec les résultats qu’on connait. Les garanties de succès sont de tenir compte des contextes culturels et des alliances historiques pour restaurer les fondations des régions. Il sera nécessaire de donner aux pouvoirs locaux l’option d’opter pour l’autonomie ou l’alliance avec d’autres régions à l’intérieur d’un ensemble confédéral. De telles dispositions devront être assorties de protocoles rigoureux de consultations démocratiques avec des mesures telles que les  référendums doubles, des super majorités, des périodes de rémission et les  auspices des  pouvoirs confédéraux et internationaux.  Des régions d’un pays donné devraient pouvoir se soustraire des  pratiques délinquantes  qui seraient instaurées par  un gouvernement. Exemples de telles pratiques sont  l’exclusion communautaire, la discrimination patente, le coup d’état électoral ou militaire, la violation ou l’abus de la constitution, la prévalence de la prévarication économique, la dévolution monarchique du pouvoir ou toutes menaces de pogroms ou de génocide contre une communauté donnée à l’intérieur de la nation.

                De telles perspectives soulèvent naturellement des questions de droit et de cadre de débat.  Elles demandent un réapprentissage de l’histoire et des cultures en vue de rectifier l’une  et contribuer à  la renaissance des autres.  La complexité de l’effort ne doit en rien  décourager la recherche de solutions de sortie des carcans actuels dont l’existence n’est pas seulement génératrice de misère mais, plus dangereusement, de chaos. Il aura fallu aux États-Unis  183 ans (entre l’union des 13 premières colonies et l’entrée dans la fédération du dernier état en 1959) ainsi qu’une guerre civile meurtrière pour se consolider dans sa forme actuelle. Les premiers mouvements de fédéralisme taxés d’utopiques se heurtèrent à des oppositions  véhémentes. Le tissu institutionnel américain, résultat de ce cheminement, est caractérisé par le constant tiraillement - soigneusement entretenu du reste- entre les prérogatives des états et ceux du gouvernement fédéral. A l’intérieur des états, les gouvernements locaux  avec les taxes d’habitation et du foncier, gèrent  les services  des citoyens : écoles, universités municipales, voiries, gestion de la flore, des  routes, des parcs, du cadastre  etc.  Le mécanisme repose sur un système d’imposition multiple, de subventions  des infrastructures interétatiques, de redistribution des revenus fédéraux pour corriger les disparités régionales. La  distinction entre les privilèges des états et du gouvernement fédéral est  un débat permanent avec la justice comme clef de voûte.  Ce sont là les piliers qui maintiennent la vitalité de la démocratie américaine et en corrige les excès mercantiles et militaristes.

 

L’exemple américain peut inspirer ou pas. Toutefois, les intellectuels et dirigeants du continent africain ne feront pas l’économie d’examiner en profondeur les fondements et les potentialités des fédérations africaines comme moyen  de sortie du marasme de plus de 5 siècles du continent.  Un tel examen doit faire l’objet de débats sans complaisance et sans tabous. Des études  rigoureuses des perspectives  et des  avantages à escompter ainsi que des analyses des risques encourus et des moyens de les gérer sont indispensables. On peut penser à des instituts spécialisés, dans ou en dehors des universités, pour initier et conduire de telles recherches. Ces cadres offriraient la sérénité nécessaire aux débats féconds et à l’examen critique des idées avant qu’elles ne soient  transposées sur les terrains politiques. 

                 Après une étude critique des avatars de la mythologie de l’unité nationale en Guinée, nous nous attacherons dans les dernières livraisons de cette série, à élaborer sur  quelques  paradigmes, notamment culturels, qui participent à une telle  exploration.

Ourouro Bah

A suivre – Partie 3 :   Les avatars de la mythologie de l’unité nationale

Mais qui sont les «Bana-Bana» de Paris?

Ils font partie du décor de la Tour Eiffel. La présence des vendeurs de rue sénégalais autour du réputé monument parisien est remise en question depuis un an. Reportage.

Vendeurs de rue devant la Tour Eiffel à Paris, 19 août 1998

En cette journée estivale, les abords de la Tour Eiffel, véritable tour de Babel linguistique, grouillent de monde.

Le spectacle est rehaussé par une séance photo d'un jeune couple de mariés chinois venu immortaliser son union au milieu du pont Alexandre III donnant sur le célèbre monument.

L'œil averti d’un habitué des lieux remarque une absence à cette carte postale: les vendeurs à la sauvette, principalement des Sénégalais, qui écoulent souvent discrètement des effigies de ce qu'ils appellent «wègne gui» (le fer, en wolof, Ndlr): la Tour Eiffel.

Renseignement pris, leur absence s’explique par le durcissement des contrôles de la police française, depuis l'été 2011 à l’occasion du 10e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001.

D’une pierre, la police envisage de faire deux coups en «luttant durablement»contre la présence des marchands ambulants sénégalais, indiens, pakistanais, qualifiée de «nuisible» par les autres commerces «légaux.»

Le rêve déçu d’un eldorado parisien

Forcés d’émigrer, les marchands sénégalais sont disséminés à la frontière entre le VIIe et XVe arrondissement de Paris (centre et sud-ouest), tout au long du musée du Quai Branly (consécré aux civilisation d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques).

Au détour d'une rue, ils sont postés à côté des feux de signalisation en train de proposer leurs marchandises aux touristes.

«Les prix varient entre 1 euro les trois plus petits modèles de reproduction de la Tour Eiffel et 10 voir 15 euros pour les plus grands», précise un jeune Sénégalais qui préfère garder l'anonymat tout en tenant à préciser qu'il est de Louga (ville située à plus de 200 km de Dakar, elle est réputée par son fort taux d’émigrés).

«Mais les prix ne sont pas fixes, on ne crache pas sur une bonne affaire, surtout en ce moment (de crise, NDLR)» poursuit-il.

Le jeune homme est à Paris depuis 15 mois après avoir passé un an à Gênes, en Italie. Il a dû se résoudre à s’en aller, car les conséquences de la crise financière puis économique se ressentaient directement sur ses affaires.

«Mais à Paris, ce n'est pas ce à quoi je m'attendais, nous sommes coursés toute la journée par les policiers.»

En revanche, le jeune homme de 22 ans ne regrette pas d'avoir quitté le commerce qu'il tenait dans sa région natale.

Une sirène de police interrompt ses explications et provoque chez lui l’effet d’un top départ. Le jeune Sénégalais entame un sprint digne des Jeux olympiques, sous les yeux éberlués de touristes dont Mercedes Maja Povsi, jeune trentenaire Slovène.

«Je trouve ça injuste, s'emporte t-elle. Cette exigence d'avoir des papiers pour pouvoir voyager voir vivre n’importe où n'est pas ce que je préfère dans les relations internationales, notamment entre l'Afrique et le reste du monde.

Mes copines et moi (elle est accompagnée par une demi-douzaine de jeunes femmes), nous faisons un petit tour d’Europe. Et pour cela nous n'avons eu besoin d'aucun visa pour nous déplacer en France et je pense que c'est le cas, en général, quand nous allons en Afrique. Alors que l'inverse n'est pas toujours possible, la preuve...»

Les gains de la discorde

Juste après le magistral bâtiment aux grandes baies vitrées de la Maison de la Culture du Japon, se trouve le magasin «Souvenirs de Paris», indexé par beaucoup nos interlocuteurs sénégalais comme la source de leurs récents problèmes.

Sur plusieurs dizaines de mètres carrés, le magasin commercialise des tee-shirts estampillés «I love Paris», des objets, des ballons, des cartes postales avec des reproductions symboliques de la capitale française.

«Les vendeurs à la sauvette nous causent un manque à gagner énorme»,nous glisse un employé avant de prendre la précaution d'avertir, au téléphone, son patron de notre présence.

Il nous signifie, juste après, qu'il n'est pas autorisé à nous parler avant toutefois d’ajouter:

«Nous payons des impôts et nous sommes en règle avec la législation française, ce qui n'est pas leur cas (les vendeurs sénégalais). Une étude montre qu'ils gagnent 300 euros par jour. C'est trop facile.»

Des propos que réfutent avec la dernière énergie Modou Fall, un vendeur rencontré à l'intérieur de la station métro de Bir-Hakeim, l'une des principales dessertes de la Tour Eiffel.

Il est debout devant son étal, à même posée au sol, où émergent des copies de la tour Eiffel de couleurs et de tailles différentes.

L’étal est fait d’une ingénieuse combinaison de tissus et de cartons reliés par une fine corde.

Ce qui favorise, en cas de descente de policiers, le rangement et le transport de toute la marchandise dans un laps de temps très court.

Le jeune homme de 24 ans a malicieusement installé son maigre emballage à la jonction entre les deux directions de la ligne 6 du métro.

«Ça permet d'augmenter mes chances de vente, tout le monde passe par là», explique-t-il. A Paris depuis 2004, il n’est pas encore «reparti voir la famille au Sénégal par défaut de papiers.» Une situation qui «n'est pas des plus aisées

En plus d’éviter les contrôles de police et de ceux qu'il appelle les «tatounènes» (personnes nues, dans le jargon wolof pour nommer les policiers en civil),le jeune homme indique devoir se battre pour gagner sa vie.

«Il m'arrive de ne vendre aucune effigie de la Tour Eiffel en cinq heures passées ici. J’ai une famille d’une dizaine de personnes à nourrir au pays. J'ai été en garde à vue suivies de réquisition de ma marchandise et de mon argent tellement de fois que je ne les compte plus», se désole-t-il entre deux marchandages avec des touristes italiens et américains.

Souvenirs dramatiques

Nous sommes rejoints par Lamine Diop, 41 ans, à qui le jeune homme cède respectivement, par droit d’aînesse, «la place tant enviée», pour aller installer ses affaires dans un coin moins «exposé commercialement» aux touristes déposés par le métro.

En France depuis 1995, Lamine Diop, dit n'avoir vécu qu'à Paris.

«J’ai des papiers… mais obtenus au Portugal. Ce qui fait que je suis moins en danger que les jeunes frères. Les policiers ont durci les contrôles et nous ne pouvons plus nous approcher ni du champ de Mars encore moins de la Tour Eiffel», constate t-il.

Personnellement, j'étais poursuivi à maintes reprises par les policiers. Une fois, j'ai dû me résoudre à traverser les rames du métro, afin de gagner l'autre côté des quais pour ne pas être arrêté (C’est dans de pareilles conditions qu'un jeune vendeur, Lamine Ndour, a trouvé la mort l’été 2011). Ça peut arriver à n’importe qui d’entre nous», continue d’expliquer le quadragénaire Sénégalais.

De l’approvisionnement de sa marchandise, qu’il sort de son gros sac à dos, il garde un mutisme juste violé par une allusion lointaine à la Chine.

Un laconisme gênant que vient rompre, sans convocation, la question du retour au pays.

«En Europe, nos conditions de vie et de travail sont difficiles, j'ai les mains qui enflent en hiver à cause du froid dès que je fais plus d'une heure à l'extérieur, soupire le jeune Modou Fall.

Mais je préfère ces difficultés, en plus de l'éloignement et la solitude, au chômage ou aux maigres ressources obtenues au Sénégal. Nous sommes juste à la recherche d'une vie meilleure pour nous et nos familles.» 

Moussa Diop

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