Entretien avec Tzvetan Todorov : les ennemis de la démocratie
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- Mis à jour le jeudi 5 avril 2012 23:36
- Publié le jeudi 5 avril 2012 17:55
- Écrit par DANIEL SALVATORE SCHIFFER
Ce n’est plus de l’extérieur, avec ces totalitarismes idéologiques que sont le fascisme, le communisme ou le terrorisme, que proviennent aujourd’hui, pour la démocratie, les plus grands dangers. Mais de l’intérieur : ceux que la démocratie génère, sans le savoir, en son sein, jusqu’à menacer, paradoxalement, son existence. Telle est la thèse que développe l’historien Tzvetan Todorov dans son essai : « Les ennemis intimes de la démocratie »*.
Daniel Salvatore Schiffer : Nombreux sont les ouvrages qui dénoncent les ennemis externes et ouvertement déclarés, tels le fascisme, le communisme, le terrorisme ou le fondamentalisme islamiste, de la démocratie. Vous, plus subtilement, mais aussi de manière plus complexe, vous en analysez, dans votre dernier livre, ceux que vous y qualifiez d’ « ennemis intimes », et donc souvent secrets, de cette même démocratie. Pouvez-vous expliquer cette importante nuance?
Tzvetan Todorov : Tout d’abord, pour moi, homme né au XXe siècle, avantla Seconde Guerre mondiale, et en Bulgarie, pays qui vivait alors sous la dictature soviétique, les ennemis de la démocratie étaient, avant tout, des ennemis extérieurs : ceux qui refusaient le principe même de la démocratie et prétendaient la remplacer par quelque chose qu’ils réputaient « supérieur ». Dans les pays d’Europe occidentale, il s’agissait, dans l’entre-deux-guerres, du fascisme. Bon nombre de ses meilleurs esprits pensaient d’ailleurs, à cette époque-là, que la démocratie était fatiguée ou affaiblie, que ce régime ne correspondait pas aux aspirations populaires et qu’il fallait donc en trouver un autre. C’est cette vision des choses qui a assuré en grande partie la montée, dans plusieurs de ces pays (l’Italie,la Croatie, l’Espagne, le Portugal…), des dictatures fascistes. Mais même dans les pays où il n’y avait pas, sur le plan politico-idéologique, ce genre de totalitarisme, comme en France ou en Belgique, il y avait néanmoins d’importants partis d’extrême droite, et même un vaste courant d’opinion, qui allaient en ce sens : songeons, par exemple, àla France de Pétain ou àla Belgique de Degrelle. Au lendemain dela Seconde Guerre mondiale, c’est une autre variante dictatoriale qui a vu le jour : une menace qui venait alors des pays d’Europe de l’Est, des totalitarismes communistes, incarnés par le bloc soviétique. C’était le stalinisme !
D.S.S. : La Bulgarie, pays où vous êtes né et avez grandi, avant que de la quitter pour venir vous établir en Occident et y trouver cette liberté qui vous manquait tant dans votre jeunesse, était, précisément, un de ces pays vivant sous la dictature stalinienne !
T .T. : Exactement ! On nous y décrivait alors l’Occident, les Etats-Unis d’Amérique en particulier, comme impérialiste et agresseur, prêt à bondir sur nous à tout instant, dont il fallait donc se méfier et combattre de toutes nos forces. Jai moi-même été éduqué, effectivement, dans cet état d’esprit. Mais je suis heureux de constater qu’avec la chute du Mur de Berlin en 1989, il y a maintenant plus de vingt ans, la menace totalitaire y a vraiment été mise à mal, à l’instar des régimes fascistes aprèsla Seconde Guerre mondiale et qui, suite à ce coup fatal, se sont, heureusement, éteints. Depuis l’effondrement de l’Empire Soviétique est donc né également, dans l’Europe de l’Est, un certain espoir, que beaucoup d’entre nous ont partagé, en y voyant cette sorte de triomphe tranquille de la démocratie dans la mesure où celle-ci n’avait plus, alors, d’ennemis extérieurs et déclarés.
FASCISME, COMMUNISME ET TERRORISME : TROIS TYPES DE DICTATURE
D.S.S. : A cette différence près, cependant, c’est que ces deux types de dictature que sont, d’une part, le fascisme, et, d’autre part, le communisme, ont été remplacé, à présent, par un troisième type de dictature : l’extrémisme religieux, avec son corollaire qu’est le terrorisme islamiste, même si vous dites, par ailleurs, que ce genre de dictature, tout en étant grave et dangereux, n’a aucune comparaison, au vu de l’ampleur des massacres, des victimes et des morts, avec les deux autres !
T.T. : Oui : la comparaison ne tient pas. On peut certes condamner tel ou tel régime islamiste, mais aucun d’eux n’a jamais représenté un péril comparable à celui, sous le stalinisme, de l’Armée Rouge. C’est sans commune mesure ! On pourrait même dire, d’une certaine manière, que les terroristes islamistes, pour condamnables qu’ils soient, ressemblent davantage, aujourd’hui, à ces groupuscules armés qu’étaient autrefois, en Allemagne, la « Fraction Armée Rouge », ou, en Italie, les « Brigades Rouges ». Car il s’agit là d’actions terroristes ponctuelles, qui peuvent certes tuer et causer beaucoup de dégâts, mais qui s’avèrent néanmoins incapables de menacer les fondements mêmes de l’Etat. De même, les régimes théocratiques qui existent aujourd’hui en dehors de l’Europe, comme en Iran ou en Arabie Saoudite, ou les dictatures politico-militaires, comme en Chine ou, pire encore, en Corée du Nord, ne peuvent-ils être considérés, pour les démocraties occidentales, comme des rivaux.
D.S.S. : Pourquoi ?
T.T. : Parce qu’ils ne représentent pas d’alternative crédible, ni sérieuse, aux yeux des peuples européens ! Cependant, cet apaisement auquel on pouvait s’attendre, après la chute du Mur de Berlin et la fin de ce que l’on appelait la « guerre froide », ne s’est pas tout à fait produit. Car on s’est aperçu que la démocratie secrète des ennemis qui lui sont propres, qui proviennent de son sein même. Ce sont, en quelque sorte, ses enfants illégitimes : une dérive liée aux principes démocratiques eux-mêmes.
LES TROIS EFFETS PERVERS DELA DEMOCRATIE
D.S.S. : La démocratie générerait donc en elle-même, paradoxalement, ses propres effets pervers, lesquels la menacent, ainsi, de l’intérieur, et non plus simplement, comme c’était le cas auparavant, de l’extérieur : l’idéal démocratique perverti et comme trahi par lui-même, à son insu et, si l’on peut dire, de bonne foi !
T.T. : En effet : des effets pervers d’exigence profondément démocratique ! Dans mon dernier livre, intitulé donc « Les ennemis intimes de la démocratie », je m’arrête sur trois grands exemples, que j’y analyse en détail.
D.S.S. : Quel en est, précisément, ce premier exemple ?
T.T. : C‘est ce que j’y appelle « l’exigence de progrès », inhérent au projet démocratique lui-même. Car la démocratie n’est pas un état qui se satisfait, par principe, de la situation déjà existante. Elle n’obéit pas à une philosophie conservatrice, à une pensée fataliste, au maintien de ce qui a toujours existé ou au respect inconditionnel des traditions. Elle ne se réfère pas, non plus, à quelque ancien livre sacré, une sorte de code qu’il faudrait toujours appliquer de manière parfaite. Certes ce facteur de progrès est-il louable en soi, mais ce qui se passe néanmoins, à certaines périodes de la démocratie, c’est qu’elle se voit animée d’une conviction particulièrement forte : celle de se croire porteuse d’un bien supérieur et de considérer dès lors légitime de l’imposer par la force, et y compris par les armes, aux autres. C’est ce qui s’est malheureusement passé, ces derniers mois, en Libye, mais aussi, il y a quelques années, en Irak ou en Afghanistan. C’est bien évidemment là un paradoxe, et non des moindres, puisque cette aspiration au progrès, qui est une des principales caractéristiques de la démocratie, devient, ainsi, une source de destruction pour les pays qui ne la partagent pas. En d’autres termes : le mal surgit ici, par le plus grand des paradoxes en effet, du bien ! C’était d’ailleurs là le titre de l’un de mes ouvrages précédents, publié en 2000 déjà et chez le même éditeur (Robert Laffont) : « Mémoire du mal, tentation du bien ».
D.S.S. : Quel est, pour suivre logiquement votre raisonnement, ce deuxième danger que la démocratie secrète, le plus souvent à son insu, en elle ?
T.T. : Ce deuxième danger provient, là aussi paradoxalement, de l’un des plus beaux traits, de l’un des acquits majeurs, de la démocratie, libérale par définition : la défense de la liberté individuelle. Car la démocratie ne se contente pas de défendre la souveraineté du peuple ; elle protège, aussi, la liberté de l’individu, y compris d’une intervention abusive de ce peuple. C’est en cela que la démocratie libérale est différente de ce que l’on appelait autrefois, sous les régimes staliniens, les « démocraties populaires », lesquelles niaient toute autonomie à l’individu. Mais le problème, c’est que, dans nos démocraties libérales, l’économie, qui est le fruit de la libre entreprise des individus, y a à ce point supplanté le politique, que finit par y régner - c’est là un des effets pervers de l’initiative individuelle non contrôlée - l’obsession du profit, et donc, inévitablement, l’emprise des plus riches sur les plus pauvres. Bref, ce type de libéralisme devient ainsi là, lui aussi, une autre forme de pouvoir dictatorial : la tyrannie du capitalisme au détriment de la protection, par l’Etat, du peuple. Cet appât du gain individuel menace le bien-être du corps social.
D.S.S. : Quel est le troisième péril interne, enfin, de la démocratie ?
T.T. : C’est le populisme, qui est l’envers pervers de la démocratie puisqu’il s’agit là de consulter le peuple, et que, bien évidement, la démocratie sans le peuple, n’est plus, par définition, la démocratie. Car le populisme, dont l’inconvénient majeur est de chercher une adhésion immédiate et totale des masses populaires, se prête souvent à la manipulation médiatique la plus outrancière et facile, avec, comme but, une prise de décision, de la part de ces mêmes masses, sous le seul coup de l’émotion et donc en dehors de toute rationalité. Ce risque de manquer ainsi du discernement nécessaire aux décisions importantes, pour la communauté, constitue un réel danger pour le bon fonctionnement, à travers la juste et adéquate séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), de toute démocratie digne de ce nom.
D.S.S. : Tout ce que vous venez de dire là se trouve par ailleurs parfaitement résumé dès les premières pages de votre livre : chapitre que vous avez très opportunément intitulé « malaise dans la démocratie ». Vous y écrivez en effet, textuellement : « La démocratie secrète en elle-même des forces qui la menacent, et la nouveauté de notre temps est que ces forces sont supérieures à celles qui l’attaquent du dehors. Les combattre et les neutraliser est d’autant plus difficile qu’elles se réclament à leur tour de l’esprit démocratique et possèdent donc les apparences de la légitimité. »
T.T. : C’est là, en effet, une excellente synthèse du propos majeur et central de mon livre !
*Publié chez Robert Laffont/Versilio (Paris).
source : médiapart
Mariam Makéba forever
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- Mis à jour le lundi 2 avril 2012 23:47
- Publié le lundi 2 avril 2012 23:45
- Écrit par Asamaou Barry avec SNB
Le 31 mars s’est tenue à Conakry un concert en hommage à la Mama Africa, Mariam Makeba pour symbolyser la sortie du nouvel album d’Aicha Koné la nouvelle Mama Africa. Avant le concert le Président Alpaha Condé a procédé à la décoration à titre posthume au rang d’Officier de l’Ordre national du mérite pour son engagement pour l’émancipation de la femme et de la culture africaines à à la Présidence, en présence des nombreuses icones africaines comme Djély Saranba Kouyaté du Mali, d’Aicha Koné de la Côte d’Ivoire, de Pape Diouf du Sénégal et biens d’autres artistes.
Tidiane Soumah, PDG des productions de Tidiane Word music, a fait une brève biographie de Miriam Makéba, ancienne citoyenne d’honneur de la Guinée.
« Zenzilee Makéba alias Miriam Makéba est née en 1932 à Johannesburg en Afrique du Sud. Son nom Zenzi est le diminutif de Zenzilee, qui signifie : « Tu t’en prendras qu’à toi-même ». A l’âge de 20 ans, Makéba a commencé à chanter avant de rencontrer le groupe Manager Brother’s. C’est de là qu’elle adopte son nom de scène, Miriam. En 1966, elle sort son premier album « Patapata » qui a fait le tour du monde. En 1959, contrainte à l’exil, Miriam Makéba est accueillie par la Guinée. Durant son séjour en Guinée, Miriam Makéba a contribué de façon significative à la consolidation de la paix. Miriam Makéba est décorée au titre de Commandeur des arts et lettres en 1985 en France, et y est devienne citoyenne d’honneur en 1990. Elle se etourne dans son pays après la libération de Nelson Mandela et à l’appel de celui-ci. Miriam Makéba est décédée en 2009 à l’âge de 76 ans en Italie, suite à un malaise ».
Cette courte biographie serait tout simplement une impasse historique, qui friserait l’escamotage si l’on ne rappelait son séjour et sa rencontre sans lesquels Makéba ne serait pas Miriam Makéba. En effet c’est aux USA, précisément à New que la fragile « gamine » surdouée, rencontrera Harry Belafonte, mais aussi et surtout, le groupe qui a été pour beaucoup, à la base de la fulgurante lancée de ce jamaïcain d’origine. A savoir son « compatriote » de racines, la star de cinéma, Sidney Potier, et aussi, Marlon Brando au sommet de sa gloire hollywoodienne, et enfin bien évidemment, Stockley Carmichael qui fut son compagnon. C’est donc déjà mondialement connue, et pour ses convictions politiques d’alors qui recoupaient celles de son compagnon Black panther, qu’elle a séjourné en Guinée.
M. Antonio Souaré, PDG de Guinée Games et défenseur des intérêts de la famille Makéba, a remercié tous ceux qui ont permis à la Mama Africa Miriam Makéba de vivre éternellement à travers les œuvres dans son combat pour une Afrique unie.
« La culture est ce qui reste lorsqu’on a tout oublié. Au nom de la famille Makéba et sa petite-fille et tous ceux qui continuent de porter son porte-flambeau, nous vous disons merci. Vous nous faites l’insigne honneur de lui décerner un prix. Et ses héritiers de sang et de cœur mesurent humblement la portée de ce geste ».
En ce moment plein d’émotion certains n’ont pas pu retenir leurs larmes, et d’autres leurs sourires. Zenzilee Makeba a dédié un morceau à toutes les femmes au nom et à la mémoire de sa grande mère Mariam Makéba. Madame Tshala Muana, la célèbre chanteuse congolaise, l’irrésistible spécialiste du mutuashi au nom des artistes étrangers, a salué l’acte du gouvernement guinéen avant d’encourager la nouvelle génération de la musique africaine à suivre les pas de cette grande légende. Elle a sollicité l’appui du Président Alpha Condé pour venir à bout de la piraterie qui appauvrit tous les artistes africains.
Asmaou Barry en collaborations avec SNB
Koumathio et le Musée du Foutah
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- Mis à jour le jeudi 22 mars 2012 11:28
- Publié le mercredi 21 mars 2012 13:12
- Écrit par Asmaou Barry
NRGuin.com: Comment l’idée de créer le musée de Foutah vous est venue?
Koumanthio: L’idée de créer le musée de Foutah nous est venue à partir de certains constats. D’abord nous nous sommes rendue compte que les jeunes s’éloignent de plus en plus de leur culture et il n y avait pas une maison de la culture qui permettrait aux jeunes de se ressourcer. On s’est dit qu’il faut absolument que les jeunes qui sont appelés à s’ouvrir aux autres jeunes du monde, puissent retrouver les éléments de leur culture qui allait certainement les aider à garder par dévers eux ces éléments avant de s’ouvrir aux autres cultures. Donc pour cela nous avons dit qu’il faut une maison qui va se charger d’être ou de permettre la construction de la mémoire pour permettre à ces jeunes de se ressourcer d’être imbibés de leur propre culture. L’autre constat est que nous nous sommes rendus compte que la région de Foutah n’avait pas de musée or c’est une grande région qui a sa culture, son histoire, qui a ses problèmes de conservation de son patrimoine. Donc là aussi on s’est dit qu’il faut une maison qui va garder la mémoire, qui va aider à collecter, et à conserver le patrimoine local. C’est autant de raisons qui nous ont poussés à mettre en place ce musée.
Tout récemment vous aviez amené les pièces du musé à Conakry, pourquoi ce déplacement du Conakry? Et quels objectifs visez-vous?
Il faut dire que le déplacement du musée vers Conakry a été souhaité par beaucoup de personnes ; nous savons tous que Conakry regorge de ressortissants de cette région du Foutah Djallon, des curieux, des hommes de culture qui sont au-dessus de la mêlée, c’est à dire qui pensent tout simplement à la promotion de la culture en Guinée. Il y a des gens qui sont à Conakry qui ne connaissaient pas le musée, qui entendaient parler du musée, qui avaient une envie folle de voir le musée mais qui n’avaient pas jusque là pu aller le voir. Donc amener le musée aux portes de Kaloum c’était donc un rêve pour tous ceux-ci. Nous avons réalisé cela avec le concours du Centre culturel franco-guinéen, parce que l’exposition c’est le CCFG qui l’a organisée qui s’est déployé, qui s’est décarcassé pour tenir cette exposition et ils l’ont tenue et ils l’ont réussie.
Ensuite c’est parce qu’il faut le faire sortir, le rendre mobile pour que ceux que je viens de citer et d’autres qui étaient de passage en Guinée, qui sont des touristes endurcis, qui font toutes les régions, qu’eux tous ils puissent voir le musée et apprécier et comprendre ce que le musée est en train de faire. Voilà pourquoi nous avons déplacé l’exposition du musée pour la capitale.
Comment faites-vous pour avoir les objets du musée ? Avez vous gardé des relations avec les détenteurs de ces objets ?
Il y a une confiance absolue entre les détenteurs des objets et le musée. Ces détenteurs sont simplement les communautés de la région du Foutah Djallon. Je dois vous dire que tout a commencé par une série de sensibilisation parfois même avec la radio rurale de Labé ou alors à travers les grandes familles, les responsables de ces communautés-là ou des ressortissants de ces villages qui résident à Labé et ailleurs. Ces sensibilisations ont été appréciables parce qu’ au-delà des petites frontières entre les villages périphériques de Labé c’est toute la communauté qui a compris mais aussi toute la Guinée, parce qu’il y a des pièces qui nous sont venues de N’Zérékoré, amenées par des gens dont les familles étaient alliées à la région du Fouta qui ont réagi à notre appel et nous ont fait parvenir des pièces depuis la Haute Guinée même. Une fois que les communautés ont commencé à passer à la radio, les gens ont déferlé pour nous inviter à aller de plus en profondeur dans ces communauté-là pour pouvoir mieux expliquer et convaincre, parce que c’est ça aussi. Si quelqu’un détient une pièce, si vous n’arrivez pas à convaincre ces personnes pour lui retirer cette pièce, l’amener vivre sa seconde vie dans un musée, vous n’aurez tout simplement pas la pièce. Et l’on ne peut pas forcer les gens, il faut passer par une sensibilisation dont l’essentiel c’est de leur dire que nous sommes en train de mettre en place une maison qui va se charger de conserver notre patrimoine, notre mémoire, mais une maison qui sera la maison de tous, nous tous : la maison pour tous, parce que c’est une maison qui va ouvrir ses portes à tout le monde. C’est comme ça que nous avons fait et heureusement nous avons été entendus et beaucoup ont réagi. Nous connaissons des grandes familles qui aujourd’hui regrettent, ils veulent venir au musée pour nous donner des pièces, mais qui n’ont rien par dévers eux aujourd’hui. Il y en a qui ont tout détruit et c’est l’occasion d’ailleurs de lancer un appel à tout le monde pour qu’on cesse de détruire le patrimoine familial. Il y a des gens dès qu’ils ont de l’argent, ils rentrent au village, ils veulent tout raser même les arbres que les parents avaient plantés, même les orangers sous lesquels les parents aimaient se mettre pour lire le coran. Ils rasent tout au profit des bâtiments, parfois des maisons à trois étages dans des campagnes qui n’en ont pas tellement besoin. C’est très dommage. Nous avons vu comme ça des petites cases qui renfermaient des trésors du patrimoine culturel de nos familles passer comme ça sous les pelles avec le ciment des nantis. Mais moi je me dis certes, on doit construire, mais laissez s’il vous plaît ces cases qui renferment notre patrimoine et entretenez-les et sauvez ce qu’il y a dedans parce que souvent ce qu’il y a dedans c’est un trésor inestimable, donc ne les détruisez pas pardon, à coup de pioches et de pelles.
Quelles sont vos relations avec le musée national et le ministère de la culture ?
Oui évidemment le ministère de la culture c’est le ministère de tutelle. Nous avons des rapports sérieux avec eux parce que le musée national est une institution qui coiffe tous les musées en Guinée et j’avoue que les responsables de cette institution jouent leur rôle et ils connaissent leur mission. Un exemple. Dès la naissance du musée de Fouta, pour l’inauguration, le musée national nous a dépêché des techniciens qui ont pris l’équipe du muée pendant trois semaines, pour des formations en matière d’exposition, comment poser les cartels, disposer les pièces, comment ranger les pièces et comment les étiqueter. Tout ça on a l’a appris grâce à cette collaboration avec le musée national et le musée du Fouta. Nous avons aussi toujours été appuyés par le ministère en charge de la culture qui de son côté aussi a cherché à encourager la jeune équipe du musée ; soit le ministre lui-même vient à nos rencontres soiou il envoie son adjoint. Ils nous ont jamais laissés seuls, ils ont toujours soutenu, défendu et vraiment je crois que ça été à l’origine de tout ce que vous voyez aujourd’hui. Tout le monde parle du musée de Fouta et de sa promotion mais c’est dû aussi en partie à ces autorités aussi bien du ministère en charge de la culture que du musée national qui ont voulu se donner la main pour permettre au jeune musée de grandir vite.
Avez-vous des partenaires?
Nous avons assez de partenaires aujourd’hui dans la mesure où signer des contrats de collaboration pour travailler ensemble c’est un partenariat, je commencerais par la direction préfectorale de l’éducation de Labé qui avait un éminent Directeur qui malheureusement vient d’être changé, M Camara le Floche qui est un grand homme de culture qui nous a aidés à travailler notre programme de bibliothèque mobile et qui a mis à notre disposition des animateurs pédagogiques qui appuient le musée dans le cadre des animations dans les écoles. Je rappelle que le musée travaille avec trente écoles dans lesquelles le musée a déposé des livres, ce qui a suscité la mise en place d’un comité de lecture. C’est évidemment une idée du musée, mais dans le développement, il a fallu un partenariat entre le musée et la direction de l’éducation. Le centre culturel franco guinéen aussi est entrain de rédiger un partenariat avec le musée pour permettre au musée d’être beaucoup plus connu et pour permettre également au CCFG de décentraliser ses activités vers l’intérieur du pays. Et d’ailleurs c’est ça que le Centre culturel a décidé, que le musée le représente c’est-à-dire que désormais le Centre culturel va vivre à travers le programme que nous allons établir en partenariat, vivre à l’intérieur du pays en tout cas au Fouta. J’espère que nous allons être les dignes représentants du Centre culturel à Labé.
Nous avons aussi d’autres partenaires comme l’Ecole du patrimoine africain qui nous a formés, qui a aussi formé le conservateur actuel du musée qui est Ousmane Tounkara et qui de temps en temps nous envoie des dossiers à étudier et cette Ecole nous permet également d’être plus performant, de passer à un renforcement de capacité des membres de l’équipe du musée.
Vous vivez de votre musée où vous le faites vivre, et comment ?
Pour le moment nous faisons vivre le musée, parce que le musée bien que nous ayons pris sur nous de développer de petites activités génératrices de revenu, il ne nous fait pas encore vivre, ce que nous tirons de ces activités, c’est pour permettre au musée de fonctionner. Nous avons besoin de maintenir le conservateur, de l’équipe d’entretien, le personnel domestique, l’administration. Tout ce que nous faisons c’est pour faire exister le musée, il nous fera certainement vivre certainement dans un avenir très proche, mais pour le moment c’est nous qui le faisons vivre.
Quelles sont vos impressions sur cette première expérience à Conakry ?
D’abord nous pensons que notre mission qui consiste à collecter, à préserver, à promouvoir le patrimoine, notre mission est bien comprise par les uns et les autres. Nous estimons que l’exposition au Centre culturel aura permis à la communauté de Fouta Djallon de se retrouver non autour de la politique, mas autour de sa propre culture. Nous regrettons que beaucoup de ressortissants n’aient pas pu visiter encore le musée, mais nous espérons que d’ici le 28 janvier ils se rattraperont et ils viendront voir. Pour beaucoup, c’est le musée de tel ou de tel mais c’est le musée du Fouta il n’y a pas un nom à coller à ce musée sauf le Fouta. Quand c’est comme ça, moi je me dis que ceux qui ont les moyens et qui disent on ne participe pas parce que le musée est dirigé par telle ou telle personne, ils ont tort. Moi je pense qu’au-delà des personnes qu’ils n’aimeraient pas peut être vues pour des raisons qu’eux seuls connaissent, il y a toute la région qui est là, donc je me dis dès qu’il s’agit de nos biens communs, il faut participer. Notre Guinée c’est notre bien commun, notre région et notre famille sont nos biens communs. Il faut se donner la main pour sauver ces biens communs. Je me dis aussi que l’argent qui rentre dans une institution pour sauver une valeur culturelle n’est pas de l’argent perdu, On ne doit pas se taper la poitrine pour dire que je suis tel quand tu piétines ce qui défend votre langue, votre façon de faire, votre culture. Il faut respecter des gens qui font ça, même si tu ne donnes rien, il ne faut pas créer le vide autour de soi c’est-à-dire que donner les moyens c’est une chose mais respecter ce qui se fait, la chose pour laquelle ce qui se fait se fait c’est autre chose. Je demande à tous de comprendre cela et de faire un signe pour dire à partir de maintenant je vais réagir et je dois tout faire pour soutenir le patrimoine afin qu’il ne disparaisse pas comme ça, afin que les jeunes se l’approprient et comprennent les enjeux de sa promotion.
L’exposition à Conakry aura permis d’abord à mon humble avis, que l’équipe du musée se rende compte de la dimension des problèmes liés à une exposition et que l’équipe arrive à se surpasser pour que si elle est appelée quelque part pour une autre exposition qu’on puise réaliser l’exposition sans trop de peine, et là nous avons réussi, on comprend mieux comment mener une exposition. Un autre intérêt est que beaucoup ont compris la mission du musée, ils ont admiré la beauté des pièces que nous avons exposées là, mais aussi la beauté de Foutah. N’oublions pas que le jour du vernissage il y avait eu la participation de beaucoup de personnes dont des femmes et des jeunes filles tressée à la manière traditionnelle qu’on appelle Djoubadhè (Cimier), cette coiffure est notre patrimoine aussi donc l’exposition aura permis de livrer beaucoup de secrets qui n’appartiennent qu’au Foutah.
Comptez-vous continuer cette exposition dans les autres régions de la Guinée ?
Bien sûr ça va continuer, nous avons eu des contacts au niveau de Kamsar pour que l’exposition continue sa route et qu’elle soit présentée à ces communautés. Nous disons que l’autre expérience de cette exposition est que nous devons aller vers d’autres communautés de la Guinée pour permettre à ces communautés de s’imprégner de la réalité culturelle de la région du Foutah et à la région du Foutah de prendre quelque chose de ces communautés-là. Cela entre dans le cadre l’intégration et de l’interprétation de l’échange mais aussi de faire revivre cette fraternité qu’avaient ces communautés pour vivre ensemble dans cette belle Guinée. D’ailleurs ça rentre dans le cadre de la reconfection du tissu social qui est déchiré. Parce qu’en Guinée nous savons tous que lorsqu’on rend visite à quelqu’un on lui doit respect et hospitalité et donc on va se servir de ces valeurs pour aller vers les autres avec le musée et demander à ce qu’il y ait la paix, la fraternité pour permettre à la Guinée de se sauver de tout ce que nous avons vu se créer depuis un certain temps par des hommes assoiffés de pouvoir. Je le dis encore que cette déchirure est due aux hommes politiques et non aux hommes de culture que nous somme.
Avec tout ce que vous faites pour le musée, avez-vous le temps de vous consacrer à la poésie ou à votre famille ?
Le musé c’est de la poésie c’est un peu la continuité de tout ce que nous avons commencé il y a des années, c’est pourquoi d’ailleurs je me retrouve tellement bien dedans. Une belle pièce bien rangée c’est comme une fleur, c’est aussi comme un poème. Il n’y a aucune contradition, il faut juste bien s’organiser pour permettre non seulement au musée d’exister mais aussi à la poésie de continuer son petit chemin. La famille y est impliquée donc elle n’est pas loin. Il n’y a pas à dire demain la famille et aujourd’hui le musée. Le musée et la famille sont devenus tellement amis et liés qu’il n y a pas de place pour une quelconque séparation.
La Guinée est une famille, qu’est ce que vous en pensez ?
La Guinée c’est un ensemble de beaucoup d’ethnies qui doivent cohabiter ensemble ; moi c’est ce que je dis, il n y a pas à dire qu’il faut oublier ton ethnie ou ta provenance, mais on doit faire en sorte que les ethnies vivent ensemble en paix dans la fraternité et que l’on se dise que nous devons tous contribuer à édifier la grande maison qui est la nation Guinéenne. Lorsque nous serons dans cette maison, nous oublierons le passé.
Interview réalisée par
Asmaou Barry
source : La Lance
Guinée : La dissidence hubbhu dans le Timbi
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- Mis à jour le samedi 24 mars 2012 19:23
- Publié le samedi 24 mars 2012 19:23
- Écrit par Diallo Boubacar Doumba
Après avoir présenté les foyers de dissidence hubbhu dans le Gomba et le Baïlo, nous allons nous intéresser à présent à celle de Thierno Iliassa de Ninguélandé dans le diwal de Timbi Madina. Après la retentissante victoire des musulmans à Talansan en bordure de la rivière Bafing non loin de Timbo, et l’élection à Timbi Tounni de Karamoko Alpha Mo Timbo à la tête de Confédération théocratique du Fouta Djallon, c’est à Ninguélandé que fut édifiée la première mosquée du Fouta après Talansan .C’est sous la présidence effective de l’Almamy et des huit autres marabouts que la première pierre fut posée.
Ainsi vers 1856,un autre mouvement hubbhu naquit à Timbi Madina sous la direction de Thierno Iliassa.C’est un arrière petit fils de Mama Maliki ,celui là même qui vainquit Djibéri , un grand chef animiste résidant alors à Bamikouré Ranghamé et qui régnait sur un vaste royaume couvrant tout le Timbi et s’étendant de Fétèré Forgo près de Kindia, sur la route de Télimélé à Gniré Dâli,aux confins de Kédougou situé au Sénégal actuel.
Le prétexte qui est à l’origine dette dissidence dans le Timbi est une affaire de Collier en or de très grande valeur, nous rappelant la célèbre affaire du collier de la reine de France Marie Antoinette, scandale qui aura indirectement sa part de responsabilité dans le déclenchement de la Révolution française de 1989 .Une autre histoire semblable de collier est celui de notre mère Aïcha , épouse du Prophète Mohamed ,une affaire dont se saisirent les hypocrites de Médine. Mais revenons après ces digressions à Ninguélandé.
On rapporte qu’un puissant chef animiste du nom de Boukary Tambarinya avait envahi Koyin vers 1817 sous le règne de Almamy Abdoul Gadiri. Il y avait incendié et saccagé un grand nombre de mosquées et avait contraint plusieurs musulmans à apostasier. Il se proposait d’en faire autant dans le reste du Fouta.Il confectionna une chaîne en or de grande valeur qu’il offrirait à la plus belle femme du Fouta , et qu’il se promit d’épouser lors de son accession au trône du Fouta. Il remit la chaîne à des émissaires avec pour mission de parcourir le Fouta à la recherche de la plus belle femme. Arrivés à Ninguélandé, ils offrirent la chaîne à Koultoumi Héra épouse de Bappa Alhassana chef du village, et père du futur Thierno Iliassa. Entre temps les provinces de Labé et Koyin se coalisèrent et finirent par liquider le tyran Boukary.
Dès que la nouvelle de la mort du tyran fut connue, un conseil de sages se réunit à Ninguélandé pour statuer sur le sort de la chaîne en or. Le conseil l’attribua à parts égales à Koultoumi Héra et à son mari qui mourut avant le partage, laissant des enfants en bas âge. Alpha Mamadou Diouhé cousin des orphelins candidat à la tète du diwal de Timbi Madina s’accapara de la fameuse chaîne qu’il offrit en cadeau à l’Almamy de Timbo lequel le fit couronner chef du diwal de Timbi Madina.
Devenus grands les enfants de Bappa Alhassana apprirent ce qui s’était passé et réclamèrent leur héritage. Alpha Mamadou Diouhé ne voulut rien entendre malgré les tentatives de conciliation. Plus déterminé que ses autres frères, Thierno Iliassa regroupa une armée de mécontents et installa son quartier général à Dâka Hubbhu près de Sarékali tout près de la ville actuelle de Télimélé. Son influence et sa renommée ne tardèrent pas à se manifester. Il déclara avoir reçu le feu vert de « Hatifou » (le Ciel) pour lancer la guerre sainte contre l’ordre établi dont les chefs sont corrompus et se seraient éloignés de la loi coranique. Après plusieurs embuscades Thierno Iliassa et ses partisans finirent par assassiner Alpha Mamadou Diouhé vers 1858 à Tiankoy, près de Kériwel (Koussi).Il réussit à assassiner 70 dignitaires de Timbi Madina à NDenda.Puis il se tourna du côté de Kinsi (diwal de Labé).Là il décapita Modi Cellou Sérima qu’il rencontra en brousse, avec le propre sabre de ce dernier :tragédie que Elhadj Omar avait prédit lors de son passage à Labé.
En 1860, les chefs de Labé et de Timbi se liguèrent contre lui. Le choc des troupes eut lieu dans le Kinsi (région de Gaoual) et à l’issu des combats, un certain Modi Sounounou Diountou parvint à mettre fin aux jours du fanatique marabout en lui fracassant la tête à coups de crosse de son fusil. Ainsi se termina l’histoire de Thierno Iliassa de Ninguélandé qui avait semé la terreur dans le Timbi et ses environs pendant plusieurs années.
Guinée: l’insurrection Hubbhu dans le Baïlo
- Détails
- Catégorie : Culture
- Mis à jour le jeudi 15 mars 2012 00:08
- Publié le mercredi 14 mars 2012 23:54
- Écrit par Boubacar Doumba Diallo
Dans la 2nd moitié du 19ème siècle, plusieurs mouvements dissidents, connus sous le nom de Hubbhu, virent le jour dans la Confédération du Fouta Djallon. Ces révoltes quasi insurrectionnelles résultaient de la dégénérescence despotique du pouvoir central, des injustices, des pillages infligés au bétail des pasteurs, etc. C’est ainsi que se formèrent de petits Etats dans le Baïlo, au N’dama dans le Labé et à Gomba sur le flanc sud-ouest du Fouta Djallon. Dans un article précédent, j’ai relaté la dissidence du Gomba, dernier foyer Hubbhu. Dans cette présente communication, j’évoque le mouvement Hubbhu dans le Baïlo. D’emblée, je précise que ce n’est pas un travail d’historien. Mon objectif est de revisiter l’histoire en vue de montrer qu’au Fouta Djallon, des hommes se sont toujours levés pour lutter contre la tyrannie et l’injustice sous la direction d’éminents et pieux marabouts. Une caractéristique me semble-t-il, des mouvements Hubbhu dans le Baïlo, le N’dama et le Gomba, est le réformisme religieux irrigué et nourri de la sève d’une voie soufi, la Chadliya. Concernant les mouvements dissidents dans le Kébou et à Ninguélandé dans le Timbi, mes sources ne m’ont pas permis d’établir une connexion avec la Chadliya. C’est un sujet de recherche intéressant. Les réflexions des internautes à ce sujet seront les bienvenues.
Mais revenons au sujet qui nous préoccupe : la dissidence du Baïlo, zone située entre Timbo, Dinguiraye, Dabola et Faranah. C’est le premier et le plus célèbre mouvement Hubbhu qui fut initié et dirigé par Alpha Mamadou Diouhé, de Laminiya. Il est né à Kompanya, près de Labé de la famille Ndouyédio. Très tôt, il se rendit au près de Karamoko Koutoubou de Touba pour parfaire sa formation spirituelle. Il effectua ensuite un séjour de plusieurs années auprès d’un grand marabout, Cheikh Sidia de Podor pour revenir ensuite s’installer auprès de sa famille à Kompanya. Très instruit tant en arabe que dans les sciences islamiques, il fut vénéré et respecté par tous ceux qui l’approchaient.
A la mort de sa mère, Thierno Mamadou Diouhé se rendit à la capitale Timbo où il se fit remarquer par sa vaste érudition et sa grande compétence dans l’enseignement de l’arabe. C’est l’époque du règne de l’Almamy Abdoul Gadiri qui fit de lui le grand précepteur de la Cour pour dispenser des enseignements, notamment à ses enfants, les princes héritiers. C’est ainsi que Alpha Mamadou Diouhé eut comme élèves les futurs almamys Oumarou et Ibrahima Sory Doghol Féla. Il s’acquitta merveilleusement de la mission et tous ses étudiants firent des études couronnées de succès.
Les choses commencèrent à se gâter à la mort de l’Almamy Abdoul Gadiri lorsque l’Almamy Oumarou accéda au trône. Alpha Mamadou Diouhé fidèle à la tradition prophétique fustigea énergiquement ses actes d’injustice commis dans la Cour et à travers tout le pays. Ecœuré par le comportement ignoble des chefs du Fouta, il décida de s’éloigner de la Cour et de Timbo et alla s’établir non loin à Laminiya dans le Fodé –Hadji, une des neuf provinces de la Confédération du Fouta Djallon (« Diwanou Kononto »). Bientôt dans ce village, affluèrent les mécontents du Fouta et Alpha Mamadou Diouhé devint non seulement un professeur et un maître éminent, mais il fut aussi un chef politique de premier ordre. Les habitants des localités environnantes, excédés par les exactions du régime des almamys, déferlèrent de toutes parts pour se placer sous sa protection. Un nombre fort important d’exaltés vinrent à ses côtés et grossirent les rangs de sa troupe de Talibés .Une grande zaouïa d’obédience Chadliya voit le jour et s’organise. Animant de grandes réunions théologiques, Alpha Mamadou Diouhé organise dans les nuits du jeudi au vendredi des veillées au cours desquelles ses talibés entonnent des chants pour célébrer les hauts faits du Prophète et leur vénération pour sa personne. Ces séances de « Diaaroré » avaient une puissante force d’exaltation des esprits .Ils répétaient sans cesse le refrain :
« Uhibbhu Rasula’lahi hubba mun wahidi ».
La prononciation du mot « Uhibbhu » en chœur se déformait et devenait « houbbhou », dont la signification pour les chefs du Fouta était « rébellion » ou « révolte ».La région de Laminiya et celle s’étendant plus au Sud connue sous le nom de Fitaba formèrent ainsi un fief contrôlé par Alpha Mamadou Diouhé .C’est ainsi que des incidents ne tardèrent pas éclater entre des talibés d’Alpha Mamadou Diouhé et des protégés de l’Almamy Oumarou suivis de mort d’homme. La conciliation entre les deux parties échoua. Suite à la déclaration prêtée à Alpha Mamadou Diouhé qui auraient dit face à une délégation de l’Almamy :
« Mes talibés et moi appartenons à Dieu, nous ne devons rien à l’Almamy ».
Le souverain prit cette déclaration pour une insulte à son endroit. Très irrité, l’Almamy convoqua immédiatement le Conseil des Anciens à Fougoumba où la conclusion du discours d’ouverture de cette Auguste Assemblée fut :
« Les Hubbhu sont devenus puissants et nient l’autorité de l’Almamy, il faut les combattre et les exterminer ».
Après délibération et à l’unanimité, les Anciens refusèrent à l’Almamy l’autorisation de faire la guerre contre les hubbhus, considérés comme des parents musulmans. Ils dirent en conclusion :
« Il ne s’agit pas de rebelles, dirent-ils à l’Almamy. C’est ta politique qui les a rendus puissants et les a faits hubbhus (rebelles) ».
Almamy Oumarou n’accepta pas ce verdict et décida de passer outre. Il décida de manière solitaire de combattre les Hubbhus qui pour lui devaient être rayés de la scène politique du Fouta Djallon. Dès son retour à Timbo, il se concerta avec son collègue Alfaya, Alpha Ibrahima Sory Dara sur la question hubbhu. A cette occasion les deux partis rivaux, Soriya et Alphaya se réconcilièrent pour tenter de tenir tête à la dissidence Hubbhu. Ils se donnèrent donc la main et marchèrent à la rencontre des insurgés. Le choc eut lieu à Hérico, non loin de Timbo. Les armées Soriya et Alphaya furent défaites et dispersées. Les deux almamys durent même s’exiler. Les Hubbhus victorieux pillèrent Timbo, mais épargnèrent femmes, enfants et vieillards. Ils s’emparèrent d’un grand butin en bétail et récoltes.
A la mort d’Alpha Mamadou Diouhé, son fils Karamoko Abal prit la relève. Plusieurs batailles furent livrées par les deux protagonistes, et nous ne rentrerons pas dans les détails et péripéties de ces affrontements qui durèrent plusieurs décennies avec des hauts et des bas pour les uns et les autres. Ce qui est certain, c’est que cette guerre contre les Hubbhus du Baïlo qui n’avait ni l’approbation du Fouta, ni l’aval de l’Assemblée Fédérale, contribua à amoindrir sérieusement le prestige et l’influence de Almamy Oumarou, qui pour se racheter, entreprit une autre expédition dans le Gabou Accompagné de ses fils Mamadou Pathé et Bocar Biro, il put vaincre le chef païen Dianké Waly vers 1868. Au retour de cette expédition, Almamy Oumarou mourut à Dombiadji. Son frère Ibrahima Doghol Féla (12ème almamy) le remplaça à la tête du Parti Soriya. Ce dernier dans un premier temps refusa de s’engager dans la lutte contre les Hubbhus sous prétexte qu’il était un ancien élève d’Alpha Mamadou Diouhé.
Vers 1881, Almamy Ibrahima Sory Dara du Parti Alphaya remonta sur le trône du Fouta et engagea une marche sur Bokéto, la capitale du Baïlo que Karamoko Abal venait d’évacuer. A ses côtés progressait une colonne Soriya commandée par Bocar Biro. Les armées de Timbo furent attaquées à revers et anéanties aux abords du ruisseau Mongodi. De braves guerriers périrent dans cette bataille et l’Almamy lui-même y fut lynché et décapité par les insurgés de Karamoko Abal qui laissa faire. Deux fils de l’Almamy venus à la rescousse de leur père furent massacrés ainsi que deux de ses frères. Farba Bahi, fidèle compagnon de l’Almamy fut décapité.
Après avoir vaincu les hommes de Timbo, les hommes de Karamoko Abal semèrent la terreur dans la région. En outre Karamoko Abal depuis l’assassinat de l’Almamy ne cessa d’amplifier sa rébellion .Il fortifia Bokéto et tissa des liens de bon voisinage avec les petits états djallonkés et malinkés situés à l’ouest du Fouta qui se plaignaient continuellement des razzias des partisans des almamys.
C’est dans ces conditions que les deux Almamys Soriya et Alphaya, en l’occurrence Ibrahima Doghol Féla et Amadou Dara, envoyèrent une forte délégation auprès de l’Almamy Samory pour demander une aide afin d’en finir avec Karamoko Abal. C’est ainsi que l’Almamy Samory mit sur pied une armée de répression qu’il plaça sous le commandement de ses meilleurs chefs militaires. Cette armée marcha sur Bokéto qui se rendit après un long siège. Karamoko Abal qui avait pu sortir de la forteresse de Bokéto se réfugia en brousse. Sa cachette fut dévoilée par un de ses talibés, un traitre attiré par la promesse d’une grande quantité d’or. L’armée de Samory lui retira l’or, l’abattit avant d’assassiner horriblement Karamoko Abal. Son corps fut littéralement mutilé : sa tête fut envoyée à Sanankoro et sa main droite à Timbo. Ses atrocités ne présageaient rien de bon. Ainsi la sainte alliance des despotes du Fouta et du Manden était venue à bout de la résistance hubbhu du Baïlo, dressée contre les injustices des Almamys. Le futur Wali de Gomba réussit à s’extraire du piège de Bokéto pour fonder une principauté Chadliya dans la région actuelle de Kindia. Ce sont les colons en 1911 qui mettront fin à cette dernière résistance hubbhu. Tous les centres de la confrérie chadlya furent dispersés. Ses adeptes durent se cacher ou se convertirent à la tidjanya. Un grand traumatisme né de cette terrible répression de la chadlya et du mouvement hubbhu perdurerait encore de nos jours au Fouta Djallon.
Mes remerciements vont à Mamadou Saliou Bah pour ses multiples éclairages qui émaillent cet article.
Diallo Boubacar Doumba
Sources
Histoire du Fouta Djallon par El hadj Maladhu Diallo
Histoire du Fouta Djallon par Thierno Mamadou Bah
