DES ARTISTES APPELÉS EN RENFORT POUR PROPAGER LA « VÉRITABLE » HISTOIRE DE L’AFRIQUE

Chef de file d’une coalition d’artistes, le musicien Ray Lema propose d’organiser des concours de chansons et de pièces de théâtre pour sortir de l’ombre l’« Histoire générale de l’Afrique ». Ce projet scientifique est porté par l’Unesco depuis plus de quarante ans.
Statue du Congolais Patrice Lumumba, héros de la lutte contre le colonialisme.

Cette semaine à La Havane, l’entreprise monumentale lancée au lendemain des Indépendances pour donner aux Africains un récit de leur Histoire écrit par des Africains franchira un pas supplémentaire. Les scientifiques, réunis du lundi 23 au samedi 28 janvier par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) fixeront les derniers détails qui devraient permettre au neuvième volume de l’Histoire générale de l’Afrique (HGA) de voir le jour d’ici à la fin de l’année. Composé de trois tomes de 850 pages, il viendra s’ajouter aux 8 000 pages déjà produites depuis la parution du premier volume en 1980. Il y sera question de l’histoire récente du continent et du rôle des diasporas africaines. Une mise à jour des huit prédécents volumes est également annoncée.

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Parmi les éminents chercheurs qui œuvrent à la construction d’une représentation du continent « délestée des stéréotypes racistes » prendra place le musicien congolais Ray Lema. En octobre 2015, il a été désigné porte-parole de la Coalition internationale des artistes pour la promotion de l’HGA, créée pour offrir à cette somme sans précédent la notoriété dont elle n’a pas bénéficié jusqu’à présent. Car, très vite, le constat a dû être fait que les épais ouvrages auxquels ont contribué plus de 350 chercheurs dormaient dans les bibliothèques. Au risque d’enterrer le rêve des pères fondateurs du projet : redonner aux Africains la fierté de leur Histoire en montrant « leurs contributions au progrès général de l’humanité ».

Servir le panafricanisme

C’est bien aux Africains que Ray Lema veut d’ailleurs en priorité s’adresser :

« Le regard de l’extérieur est injuste, mais le regard des Africains sur les Africains me choque bien davantageComment les jeunes peuvent-ils se projeter dans l’avenir sans savoir d’où ils viennent, sans être conscients qu’ils sont porteurs d’une culture, d’une Histoire qui a sa dignité ? »

A Cuba, choisi pour le lien singulier qui l’unit au continent, l’artiste va suggérer aux représentants de l’Unesco que soient organisés des concours de pièces de théâtre, de chansons, de scénarios sur « quelques-uns des grands moments de l’Histoire africaine ». « Pour atteindre le peuple, nous devons passer par l’image et le son », plaide-t-ilLe musicien congolais ne sait pas dire quels seraient ces grands moments. Il s’avoue lui-même dépassé par la somme encyclopédique « à laquelle aucun artiste normal ne peut s’attaquer » sans être aidé.

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L’Unesco en est consciente. « Nous sommes en train de préparer un résumé d’une centaine de pages en version électronique, une sorte d’Histoire de l’Afrique pour les nuls », explique Ali Moussa Lye, responsable de l’utilisation pédagogique du projet. L’Histoire générale de l’Afrique a déjà donné matière à des livrets d’apprentissage pour les enseignants. Elle est officiellement considérée par l’Union africaine comme la référence pour l’enseignement de l’histoire du continent et, en 2015, les gouvernements se sont engagés à puiser dedans pour élaborer leurs programmes éducatifs. « Si nous réussissons à faire cela, l’Afrique sera le premier continent où l’Histoire s’enseigne de la même façon dans tous les pays », se réjouit Ali Moussa Iye, qui voit dans cette ambition un ferment prometteur pour le panafricanisme.

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Artistes membres de la Coalition internationale pour l’« Histoire générale de l’Afrique » lancée par l’Unesco en octobre 2015.

Pour devenir membre de la Coalition, les artistes doivent d’ailleurs s’engager à faire « la promotion d’une identité et d’une citoyenneté panafricaine ». Jusqu’à présent, près de deux cents dramaturges, cinéastes, musiciens, chanteurs… ont rejoint le mouvement parmi lesquels les Maliens Rokia Traoré, Cheihk Tidiane Seck ou de jeunes rappeurs français comme Mokobé.

LE BRÉSIL EST LE SEUL PAYS À AVOIR RENDU OBLIGATOIRE L’ENSEIGNEMENT DE L’HISTOIRE GÉNÉRALE DE L’AFRIQUE

Dans sa mission, Ray Lema doit aussi susciter l’éclosion d’alliances nationales en Afrique même, mais également parmi les diasporas, comme à Cuba. Fin février, la célébration annuelle du Mois de l’histoire des Noirs en Amérique du Nord devrait être l’occasion de rallier les Canadiens.

« Construire un partenariat apaisé »

Reste que l’ambitieuse entreprise butte sur le nerf de la guerre : l’argent. Si, depuis ses débuts, la rédaction de l’encyclopédie a été prise en charge bon an mal an par l’Unesco pour un montant qui avoisine au total 40 millions d’euros, il n’en est pas de même pour sa promotion. Ali Moussa Lye ne peut compter que sur des fonds extra-budgétaires. Le Brésil, qui est le seul pays à avoir traduit intégralement l’HGA en portugais et à avoir rendu obligatoire son enseignement, est l’un des plus importants contributeurs avec un don de 1,4 million de dollars (1,3 million d’euros).

Le Maroc, l’opérateur privé sud-africain MTN, l’Angola, le Burkina Faso et le Zimbabwe ont aussi répondu à l’appel. La Côte d’Ivoire a promis 100 000 dollars.

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En revanche, aucun pays européen n’a jusqu’à présent souhaité soutenir la diffusion de cette autre histoire qui corrige la vision dominée par le récit des puissances coloniales. « C’est dommage, regrette le fonctionnaire de l’Unesco. Si les Européens veulent construire un partenariat apaisé avec l’Afrique, il faudra accepter la narration africaine de l’Histoire ».

L’Histoire générale de l’Afrique est en accès libre sur le site de l’Unesco. Elle est traduite en treize langues, dont trois langues africaines (fulfulde, haoussa et kisw



MACKY SALL, «THIERNO MOUNTAGA TALL A JOUÉ UN RÔLE ÉMINENT DANS LE DIALOGUE INTER-RELIGIEUX ET ISLAMO-CHRÉTIEN »

Le président de la République Macky Sall a soutenu avoir personnellement pris l’engagement de présider la cérémonie marquant le 10e anniversaire du rappel à Dieu de Thierno Mountaga Tall. Pour le chef de l’Etat, l’homme multidimensionnel était une source d’inspiration pour tout le peuple sénégalais.


Macky Sall, «Thierno Mountaga Tall a joué un rôle éminent dans le dialogue inter-religieux et islamo-chrétien »
 
 
Organisée en prélude de la 37e édition de la Ziara annuelle de la famille omarienne dédiée aux illustres guides religieux, la cérémonie a enregistré la présence de nombreuses personnalités étatiques et religieuses. Le thème retenu pour cette année: « Thierno Mountaga Tall ou l’incarnation de l’héritage omarien, une contribution inestimable au rayonnement de l’islam". 

Dans son discours, le président Macky Sall n’a pas manqué de magnifier la grandeur de Thierno Mountaga Ahmed Tall, « il était un homme d’écoute, simple à toute épreuve et qui a toutes les vertus d’un homme de Dieu, il fut l’un des meilleurs hommes de son époque car il transmettait son savoir aux au musulmans et prêchait la bonne foi ». 

Selon toujours le chef de l’Etat, le défunt khalife de la famille omarienne a joué un rôle éminent dans le dialogue inter-religieux et islamo-chrétien, voilà pourquoi renseigne le président, « son rayonnement dépassait ses disciples ». 

A son tour, le représentant du khalife, Thierno Nourou Tall a montré la satisfaction du khalife général au président Macky Sall, qui a honoré toute la famille omarienne. « Chacune des familles religieuses a senti votre aide à leurs côtés, Nous les foulbés de Cheikh Omar, nous sommes à coté de vous et nous vous réitérons notre solidarité. Vous êtes une fierté pour nous », témoigne le représentant du khalife. 

Pour lever la séance, le roi du Mbalax Youssou Ndour a chanté en a capella la chanson qu’il a dédiée à Cheikh Omar Foutiyou Tall à la demande du fils du défunt khalife, Thierno Madani Tall. 

Cheikh Makhfou Diop

ENTRELACER LES MÉMOIRES DE L’ESCLAVAGE

Histoire d’un livre. Pour Yaa Gyasi, ghanéenne-américaine, il était essentiel d’écrire le roman de la traite négrière et de ses conséquences – des deux côtés de l’Atlantique.
Yaa Gyasi, vingt-sept ans, est née au Ghana avant d’émigrer aux États-Unis à l’âge de deux ans.

No Home (Homegoing), de Yaa Gyasi, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Damour, Calmann-Lévy, 450 p., 21,90 €.

Il y a deux manières de raconter l’histoire de No Home. La première, accrocheuse, est une success story. Elle commence à la Foire du livre de Londres, en 2015, quand le manuscrit d’une Américaine née au Ghana, âgée de 26 ans et inconnue du monde de l’édition, est vendu au prestigieux éditeur new-yorkais Knopf pour un million de dollars. L’autre version, moins spectaculaire mais plus riche, est celle de sa longue genèse.

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Elle débute en 2009 lorsque Yaa Gyasi s’assied devant son ordinateur et écrit : « Ce que cela signifie d’être noire aux Etats-Unis. » Etudiante à l’université Stanford (Californie), la jeune femme rentre d’un voyage au Ghana, pays qu’elle a quitté à l’âge de 2 ans. Elle y a visité Cape Coast Castle, important lieu de la traite négrière. Le guide a expliqué que les soldats britanniques épousaient les femmes locales. « Je l’ignorais complètement, se souvient-elle. Puis, nous sommes descendus dans les cachots. J’ai tenté d’imaginer ce qu’avaient vécu les gens enfermés dans cette pièce étroite, sans lumière et presque sans air. A ce moment-là, j’ai su que je voulais écrire un livre qui juxtaposerait deux expériences : celle d’une femme mariée au capitaine du fort et celle d’une femme détenue dans les cachots en tant qu’esclave. » Effia et Esi. L’une vivra au Ghana et l’autre partira dans un navire négrier pour l’Amérique.

Rareté des sources

Yaa Gyasi imagine ensuite deux personnages de notre époque, Marcus et Marjorie. Le premier est afro-américain, la seconde, qui ressemble beaucoup à l’auteure, est née au Ghana et a grandi en Alabama. Sur le mur de sa chambre, elle dessine un arbre généalogique, y place les noms et liens de parenté, l’époque et les lieux où ces femmes et hommes vivent. Elle écrit, chronologiquement, à partir de cet arbre. Pour chaque génération – sept en tout –, un personnage de chaque lignée est saisi dans un moment historique majeur.

En Afrique, Yaa Gyasi raconte la traite négrière, les guerres entre les royaumes ashanti et britannique, puis l’indépendance ; en Amérique, l’esclavage, l’évasion et la traque des chasseurs d’esclaves, le travail forcé dans les mines de l’Alabama, Harlem et les violences policières. Souvent, elle est ralentie par la rareté des sources, notamment pour la lignée africaine. « Le plus dur a été le chapitre sur Quey, le fils d’Effia et du capitaine britannique, explique-t-elle. Je voulais qu’il aille en Angleterre, car j’avais appris que les enfants nés d’un tel mariage étaient parfois envoyés en Grande-Bretagne pour leurs études. Mais je n’ai rien trouvé sur ce qu’avait pu être leur vie là-bas. »

Quatre ans plus tard, Yaa Gyasi obtient son diplôme et achève une première version du roman. Elle décroche un emploi dans une start-up, en Californie, qui lui laisse peu de temps pour écrire. Au bout de quelques mois, elle quitte tout et intègre pour deux ans le célèbre Iowa Writers’Workshop, l’« atelier des écrivains » de l’université de l’Iowa.

« L’esclavage est qu’il a déchiré des familles »

Boursière, elle peut enfin se consacrer entièrement à résoudre les difficultés d’écriture de son roman : comment relier les trajectoires de tous ces personnages quand eux-mêmes ont perdu de vue leurs origines ? Elle imagine un collier qui passe de génération en génération. Chaque lignée de la famille se distingue par un élément : le feu et l’eau. Dans la lignée d’Effia, née la nuit d’un incendie dévastateur, chaque personnage est soit attiré soit apeuré par le feu. Dans celle d’Esi, qui a connu la traversée de l’Atlantique, se transmet une peur de l’eau.

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« Une des tragédies de l’esclavage est qu’il a déchiré des familles, affirme Yaa Gyasi. Prenez Kojo, qui travaille sur le chantier naval de Baltimore, au XIXe siècle. Il ne sait même pas qu’Esi, sa grand-mère, vient du Ghana. Ce roman est une manière de recréer les liens qui ont été effacés, de réunir cette famille. Vous savez, beaucoup d’Africains qui vivent aux Etats-Unis veulent se démarquer des Afro-Américains. Ce que je voulais montrer avec ce livre, c’est que nous sommes bien plus proches que ce que l’on croit. »

Portée politique du roman

L’écriture de No Home durera sept ans. Plusieurs fois, Yaa Gyasi croit perdre courage, mais le désir de ce livre est plus fort. « J’ai commencé ce roman quand j’avais 20 ans, raconte-t-elle. J’ai grandi avec, j’ai pensé avec, donc beaucoup de mes interrogations et de mes doutes s’y retrouvent. Qu’est-ce ce que veut dire faire partie de la diaspora, être noire, être ghanéenne et vivre aux Etats-Unis ? Comment relier toutes ces identités ? Ces questions que je me pose depuis que je suis enfant ont fait leur chemin dans ce livre. Je ne sais pas si j’y ai répondu mais ce roman a été pour moi une forme de thérapie. » C’est un autre lien, plus intime celui-là, que crée No Home.

Cette fibre personnelle n’ôte rien à la portée politique du roman, loin s’en faut. « Je suis contente que mon livre soit paru aux Etats-Unis pendant l’élection présidentielle de 2016. Une des choses que peut le livre, c’est faire comprendre aux gens que ce que nous vivons aujourd’hui ne vient pas de nulle part mais appartient à une histoire que l’Amérique écrit depuis longtemps. J’aimerais que les choses avancent. »

Et elle, a-t-elle avancé ? « Quand j’étais jeune, je pensais qu’être noire, c’était être sûre de gâcher sa vie, avoue-t-elle. Aujourd’hui, je pense qu’il y a plusieurs manières d’être noire. » « Ghanéenne-amé­ricaine » serait le bon terme, affirme Yaa Gyasi. Une identité avec un trait d’union qui relie les deux parts d’elle-même.

Critique. De Cape Coast à Harlem, survivre à l’oubli

 


« SILENCE », LA DERNIÈRE TENTATION DE MARTIN SCORSESE

Il rêvait d’être prêtre, puis a frôlé la mort en plongeant dans la cocaïne. Aujourd’hui, le cinéaste a renoué avec le christianisme. Un dialogue avec Dieu qu’il reprend dans son dernier film

Martin Scorsese chez lui, à New York, le 12 décembre 2016.Pour son adaptation du roman, en salle le 8 février, Martin Scorsese recherchait un autre portrait du Christ. « Avec davantage de compassion », précise-t-il. Dans son film, c’est dans une source d’eau que le père Rodrigues, incarné par Andrew Garfield, découvre le reflet du visage du Christ peint par El Greco dans Véronique et la Sainte Face : les cheveux blonds roux, les yeux sombres, un regard hypnotique et stupéfait. Ce visage, souligne le metteur en scène, ne se contente pas de vous observer. Il vous implore de le regarder. Le cinéaste l’a scruté toute sa vie, il lui a apporté réconfort et joie. Silence raconte l’histoire de ce long dialogue.

Retour aux sources

Juste après le montage du film, Martin Scorsese est retourné dans l’église où il priait, enfant. L’ancienne cathédrale Saint Patrick est située sur Prince Street, dans le bas de Manhattan, dans ce qui s’appelait alors Little Italy, où il a grandi. La dernière fois qu’il s’y était recueilli, c’était en août 1993, après la mort de son père. Le cercueil était resté ouvert pour accueillir les visiteurs. En plein été, l’insupportable chaleur new-yorkaise rendait cette période de deuil assez particulière. Cinq ans plus tard, en janvier 1997, à la mort de sa mère, le cinéaste a demandé au prêtre qu’une chapelle ardente soit installée. Ce qui lui fut refusé. La cérémonie eut lieu ailleurs. « Je n’ai pas eu l’impression que l’on voulait de moi, je ne suis donc pas revenu. Mais un quart de siècle sans retourner ici, c’est long. Si long. Trop long. »

A 74 ans, Martin Scorsese présente son dernier film.

Scorsese a habité Elizabeth Street à partir de l’âge de 8 ans, avec ses parents, son frère aîné, et ses grands-parents paternels. À l’étage inférieur vivaient son oncle paternel, sa femme et ses enfants. Les grands-parents maternels, ses tantes et oncles, la branche Cappa de la famille, résidaient dans le Queens. Certains cousins vivaient dans le voisinage, entre Prince Street et Lafayette. Dans cet écosystème, comparable, selon le réalisateur, à un organisme vivant, l’église était encore le cœur du réacteur, un centre vers lequel tout convergeait. Où il se rendait chaque jour. Où il est resté durant toute son adolescence. Un lieu qu’il ne pensait jamais devoir quitter. 
L’église avait vieilli. Mais il a été soulagé de voir qu’elle avait été restaurée. Seule la table de communion était restée en l’état. L’autel avait été refait, comme la plupart des statues, dont il se souvenait avec exactitude : celle de saint Roch et de mère Seton, religieuse américaine canonisée en 1975… Sans oublier une pietà, extraordinaire à ses yeux. Scorsese a montré au prêtre des photos d’époque, soigneusement conservées. 
Déjà, en 1993, « le quartier », comme il se plaît à l’appeler, commençait à changer. Ce n’était pas encore ce qu’il est aujourd’hui – les hommes d’affaires occupent les bâtiments autrefois habités par des familles modestes italiennes ou juives. Pourtant, rien n’a bougé : l’immeuble où habitait le cinéaste, cette église où il s’est épanoui, l’école où lui ont été administrés les premiers rudiments de son éducation religieuse. Ils sont là, comme les artefacts d’une autre époque. L’existence de ce sanctuaire improbable mais tangible – et ce en plein New York, où la mémoire est pourtant si difficile à retenir – a rassuré le réalisateur.

Sur le tournage de « Silence », à Taïwan.

Il pouvait encore sentir sur les murs de l’église l’odeur des puissants désinfectants qu’enfant, lui et toute sa famille appliquaient sur le sol, les murs et les fenêtres pour éradiquer le choléra et toutes sortes de maladies. À l’époque, Elizabeth Street affichait l’un des taux de mortalité infantile les plus élevés du pays. Enfant de chœur, il officiait pour les enterrements et lors de la messe pour les morts, le samedi. Martin Scorsese a enterré dans cette église la génération partie de Sicile pour Ellis Island. Puis il a procédé aux funérailles de son père. Il a pensé qu’en s’éloignant d’Elizabeth Street, il laisserait ces morts derrière lui. Désormais, il se rapproche d’eux avec sérénité. « Demain, ou après-demain, ce sera mon tour. Je l’ai accepté. »

Tourné vers Dieu dès le plus jeune âge

Il avait déjà imaginé sa mort, après avoir terminé Raging Bull (1980). Scorsese pensait, au moment où il le mettait en scène, que ce film serait son dernier, en raison de sa forte addiction à la drogue. À la fin, Jake LaMotta, le boxeur incarné par Robert De Niro, ex-champion du monde, se regarde dans un miroir. C’est la coda d’une vie gâchée, la sienne, et aussi celle de ceux qui l’entourent. Cette image est longtemps restée énigmatique. Il l’avait tournée à l’instinct.

Récemment, Scorsese a compris ce que LaMotta voyait dans ce miroir : lui-même. Et, avec ce reflet, l’obligation de s’accepter et de marcher sur la trace de ses pères. À 74 ans, après avoir posé son regard sur d’autres religions, pensé, imaginé, testé, cru à tellement d’autres modes de pensée, il a compris qu’il devait retourner au christianisme. Là où, pour lui, tout a commencé. Où tout se terminera. Dans cette église sur Prince Street. 
La prêtrise a longtemps été le projet de son existence. Sa vocation. À 15 ans, le cinéma était un cadre, un modèle de vie, mais ne dessinait aucun horizon. Son mentor, entre 11 et 17 ans, tout au long des années 1950, était le père Principe.

« LE PÈRE PRINCIPE M’A FAIT COMPRENDRE QU’IL EXISTAIT UN AUTRE MONDE AU COIN DE NOTRE RUE, EN NOUS FAISANT LIRE GRAHAM GREENE, JAMES JOYCE, JAMES BALDWIN, EN NOUS EMMENANT AU CINÉMA. »

« Il était ce que j’appellerais un prêtre de la rue. Il m’a fait comprendre qu’il existait un autre monde au coin de notre rue, en nous faisant lire Graham Greene, James Joyce, James Baldwin, en nous emmenant au cinéma. Il avait toutes les qualités d’un guide, dans le contexte si difficile de Little Italy. » Dans ce quartier, il était compliqué de ne pas être un dur, et Martin Scorsese ne l’était pas. Surtout, il ne comprenait pas ce hiatus entre la sérénité à l’intérieur de l’église, et le chaos en vigueur dans la rue. « Comment la vie pouvait-elle se poursuivre quand la présence de Dieu se faisait aussi violemment sentir à l’intérieur de ses murs ? Pourquoi le monde ne se trouvait-il pas bouleversé par le corps et le sang du Christ ? Ces questions m’obsédaient. Je ne comprenais pas pourquoi ces secousses intimes restaient confinées à ma personne. »

Besoin de communion avec son public

Dans Silence, le cinéaste a essayé de restituer la simplicité du rituel et cette spiritualité innocente. Notamment dans cette scène où Sébastião Rodrigues et Francisco Garrupe (interprété par Adam Driver) posent pour la première fois le pied sur le sol du Japon. Ils trouvent une maison dans un village de pêcheurs où se réfugient des chrétiens japonais. Les deux jésuites leur donnent des crucifix.

Martin Scorsese entouré de deux des acteurs du film, Andrew Garfield et Adam Driver.

La nuit, devant une image sainte dressée subrepticement, est célébrée la messe. Quand il a tourné cette scène, Martin Scorsese savait qu’il touchait à l’essentiel. Aujourd’hui, à chaque projection de Silence à laquelle il assiste, devant des amis ou des distributeurs, son cœur bondit à ce moment précis. Il bat encore plus fort si son voisin maintient une attention comparable à la sienne. Le réalisateur perçoit cette concentration avec une sagacité imparable. Par une position rigide du buste, le plus possible en angle droit. « Si la personne glisse trop dans son fauteuil, c’est insupportable, c’est un signe de désinvestissement. Je pourrais me lever et l’étrangler. »

Les conséquences de sa maladie

Ce mélange de passivité et d’action – garder son calme ou frapper – reste un des effets secondaires de son asthme. Martin Scorsese souffrait de cette maladie depuis son plus jeune âge. Au point de questionner sa capacité à vivre, lors de ses crises les plus extrêmes. Jusqu’à ce que l’église lui indique une voie. « Je menais une vie en marge, coupée du reste du monde. Confiné dans mon appartement, le sport me restait interdit ; me rendre à la campagne était impossible en raison de mes allergies. Comme je pouvais rarement côtoyer des garçons de mon âge, je me suis mis au diapason du monde des adultes, habitué à leurs soucis, aux débats sur ce qui est juste et mauvais… Ma sensibilité s’est aiguisée, mon attention aux autres a gagné en précision. Chez moi, je ne pouvais pas ouvrir la bouche, j’étais le témoin muet des actes de mon père. La dynamique entre ce dernier et mon frère aîné était mauvaise. Mon père avait aussi la charge de mon oncle. Ce dernier avait toujours des problèmes avec la Mafia, il avait fait de la prison, devait régulièrement de l’argent – des dettes comblées par mon père. J’étais celui qui regarde, à qui personne ne demande son opinion. Alors oui, prêtre m’apparaissait comme un destin sublime. »

Tounage de « Silence » à Taïwan.

Au bout d’un an au séminaire, le futur réalisateur a compris que la prêtrise ne serait pas nécessairement sa voie. Ses notes se révélaient catastrophiques, son comportement était jugé immature. Il s’est mal conduit, mais n’a jamais laissé tomber, continuant de chercher, à sa manière. De renoncement en renoncement, abandonner les ordres fut un processus douloureux, acté à l’âge de 20 ans. Le cinéma allait devenir un autre engagement.

Entre ascétisme et excès

Il y eut la première tentation. « J’ai commencé à faire attention aux filles. J’étais très timide, complètement introverti. Je n’osais pas passer à l’acte, car l’idée de devenir prêtre me trottait encore dans la tête. Elle m’a poursuivi jusqu’en 1963, à plus de 20 ans, et la réalisation de mon premier court-métrage. D’autres types de mon voisinage adoptaient un comportement différent. Eux au moins passaient à l’acte, c’était plus sain. Mais que voulez-vous, dans ma culture, si vous touchiez à une fille, c’était pour l’épouser. »

« J’ÉTAIS TRÈS TIMIDE, COMPLÈTEMENT INTROVERTI. DANS MA CULTURE, SI VOUS TOUCHIEZ À UNE FILLE, C’ÉTAIT POUR L’ÉPOUSER. »

Quand il s’est marié, à 23 ans – la première de ses cinq unions –, son intention était d’aimer une seule femme dans sa vie, et de l’aimer une fois le mariage consommé. C’est au moment précis où l’adolescent hanté des années 1950 devenait un homme des années 1960 qu’il a saisi son mode de fonctionnement intime. Sa physique si particulière. La chimie organique du sujet Martin Scorsese obéit à un principe de compression et d’explosion. Un fonctionnement devenu celui des personnages emblématiques de son cinéma. Robert De Niro dans Taxi Driver (1976), dont la trajectoire se fige dans le bain de sang de l’appartement d’un maquereau new-yorkais. Plus récemment, le trader incarné par Leonardo Di Caprio dans Le Loup de Wall Street (2013), fraîchement marié, arrivant sur la pointe des pieds à New York, terminant son existence dans une orgie de sexe et de luxure. Comme ses futurs personnages, le réalisateur fonctionnait sur un mode fondé sur l’ascétisme ou l’excès, sans chemin médian. La mesure restait si difficile à saisir. 
Il y avait eu la période « compression » de la vie de Martin Scorsese. Est survenu le temps de l’« explosion » durant le tournage de Taxi Driver, quand, à 30 ans passés, il s’est enfin décidé à quitter pour de bon le domicile familial pour s’exposer à des tourments comparables à ceux du personnage fracassé incarné par De Niro. Jeune, Martin Scorsese se taisait. Adulte, il hurlait. Désormais, il cherche à dialoguer. « Je médite beaucoup depuis plusieurs années. » En l’absence de paroles, il veut instaurer une conversation. Le silence de Dieu lui pose un problème. Pas seulement à lui, d’ailleurs. Mais là, il est question de lui. Et Silence consiste précisément à définir cette équation, à inventer la formule où la conversation devient enfin possible. 
Le dialogue a eu lieu. Du moins, le pense-t-il. La première fois, en 1983 quand il devait tourner La Dernière Tentation du Christ en Israël – le film se fera finalement quatre ans plus tard au Maroc. Il s’est rendu à l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, où le corps du Christ aurait été déposé après sa crucifixion. Le réalisateur s’est agenouillé. A rapidement récité une prière. Jérusalem l’avait impressionné mais, dans l’instant, il n’avait rien ressenti de spécial. C’est plus tard, lors d’un vol entre Eilat, tout au sud, et Tel-Aviv, que quelque chose a eu lieu. Les petits avions le rendent toujours anxieux, il tripotait nerveusement les crucifix offerts par sa mère. Puis il a ressenti un immense sentiment de bien-être, une plénitude jamais atteinte, au moment où l’engin prenait de l’altitude. « J’ai eu l’impression d’être protégé, une sensation jusqu’alors inconnue pour moi. J’ai lâché mes crucifix. Ils n’avaient plus aucune utilité. »

La sensation profonde d’être protégé

Ce sentiment d’inintelligible s’est reproduit une fois encore, lors de la naissance, en 1999, de sa fille Francesca. « Elle est née avec cinq semaines d’avance. Ma femme a la maladie de Parkinson, ce qui ne facilitait pas les choses. Il y a eu un moment étrange durant l’accouchement. Le docteur m’a soudain demandé de quitter la pièce. Pendant trente secondes, j’ai regardé l’accouchement à travers une vitre. Il y avait du sang partout. Lorsque le bébé est arrivé, il semblait mort. Pendant ces trente secondes, le temps est resté suspendu. Ce qui se passait me dépassait. J’ai réalisé que mon épouse et ma fille pouvaient mourir sous mes yeux. J’ai pourtant ressenti une énorme confiance, j’étais suspendu à un fil, mais un fil vraiment solide. Au bout de ces trente secondes une infirmière est arrivée, en larmes, et m’a annoncé : “Elle va s’en sortir.” J’ai d’abord compris que j’avais une fille, puis qu’elle resterait en vie. Puis on a posé l’enfant sur ma main, il a ouvert les yeux, cela m’a marqué à jamais. »

Sur le tournage de « Silence », à Taïwan.

La scène de Silence qui a apporté à Scorsese le plus grand réconfort est celle où le père Rodrigues, pour épargner sa vie et celles d’autres fidèles, pose le pied sur un christ de bronze et apostasie. Une douleur sourde, écrasante, le pénètre. Le réalisateur a aimé la réaction de son acteur, si réconfortante, mais aussi les paroles du Christ qui lui dit, en voix off : « Piétinez ! C’est pour être foulé aux pieds par les hommes que Je suis venu en ce monde. C’est pour partager la souffrance des hommes que J’ai porté ma croix. » 
À ce moment, Scorsese s’est imaginé que ce Christ parlant possédait le visage de celui du Greco, cette image qui le réconfortait. Il s’est dit qu’il faisait le film qu’il devait faire. Un moment de bien-être incomparable. Derrière lequel le silence est possible et acceptable, justement parce qu’un dialogue est survenu.

« Silence », de Martin Scorsese, avec Andrew Garfield, Liam Neeson, Adam Driver. En salle le 8 février.Bande-annonce de « Silence »Lire aussi :   Martin Scorsese, l’homme qui respire le cinéma=

 



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