BERNARD DADIÉ, CENT ANS DE NÉGRITUDE

 

Notre chroniqueur rend hommage à l’auteur ivoirien d’« Un Nègre à Paris », toujours bien vivant, et qui vient de fêter son siècle de combats littéraires et politiques.

Au Japon, il serait sans doute un trésor vivant. En Côte d’ivoire, son nom vient d’être donné à une rue d’Abidjan. Le poète, conteur, romancier et dramaturge ivoirien Bernard Dadié a eu cent ans.

Né en 1916 à Assinie, au sud-est de la Côte d’Ivoire, sa carrière littéraire a commencé très tôt. Sa première pièce, Les Villes, jouée par les élèves de l’Ecole primaire supérieure lors de la Fête de l’enfance à Abidjan en 1934, permet de considérer le jeune étudiant de 18 ans comme le premier dramaturge africain d’expression française. Ecrite à l’occasion du transfert de la capitale de Bingerville à Abidjan, Les Villes est un dialogue entre les deux anciennes capitales et la nouvelle. En 1937, sa deuxième pièce, Assémien Dehylé, roi du Sanwi est jouée à Paris au Théâtre des Champs-Elysées. On pourrait imaginer débuts plus obscurs et plus laborieux.

Vagabondages d’un faux naïf

Il faudra pourtant attendre trois décennies pour une nouvelle reconnaissance internationale et non des moindres. Quatre de ses pièces, Monsieur Thogo-Gnini, Béatrice du Congo, Les Voix dans le vent, Iles de tempête seront jouées à l’occasion de manifestations culturelles de grande envergure, au Théâtre des nations à Paris (aujourd’hui Théâtre de la Ville), au Festival panafricain d’Alger en 1969, au Festival d’Avignon en 1971 ou encore au Festival de la jeunesse francophone à Montréal en 1974.

Entre-temps, présent lors de la création de la revue Présence africaine en 1947, il a collaboré au premier numéro et privilégié la poésie avec un premier recueil, Afrique debout !, publié en 1950 par Pierre Seghers, dans lequel il dénonce l’oppression coloniale et suggère des lendemains plus… indépendants ; puis un deuxième recueil La Ronde des jours avec son poème demeuré célèbre, « Je vous remercie mon Dieu de m’avoir créé Noir ».

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En 1956, Climbié voit le jourun roman en large partie autobiographique, trois ans après son alter ego romanesque guinéen, L’Enfant noir, de Camara Laye. Il y retrace son enfance aux côtés de son père planteur et de son oncle, sa découverte de l’école, de la langue française et des méthodes brutales des enseignants, mais n’en oublie pas pour autant le plaisir des premières lectures. Puis la nouvelle retient son attention avec Les Jambes du fils de Dieu et Commandant Taureault et ses nègres… Autant de livres dont les extraits n’ont cessé depuis de figurer en bonne place dans les anthologies et manuels d’enseignement des collèges et lycées du continent africain.

Poète, romancier, nouvelliste, dramaturge, Bernard Dadié est aussi l’auteur d’une savoureuse trilogie (Un Nègre à Paris, Patron de New York, La Ville où nul ne meurt), des chroniques pleines d’humour rapportant les observations faussement naïves d’un jeune Africain confronté aux métropoles occidentales. Trois vagabondages et trois regards à la manière d’un ancestral « touriste persan ».

Avec « les mots de tous les jours »

Sans doute l’œuvre littéraire de Bernard Dadié aurait-elle été plus abondante encore s’il ne s’était aussi pleinement engagé dans le militantisme syndical et politique. Ses responsabilités au sein du Rassemblement démocratique africain (RDA) et du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) créé par Houphouët-Boigny, et ses articles et prises de position lui valant d’être condamné à la prison. Publiés sans retouche en 1981, ses Carnets de prison sont un témoignage brut sur les seize mois de son incarcération et les conditions réservées aux prisonniers par l’administration coloniale.

L’indépendance venue, il poursuit sa route politique et militante en occupant des fonctions administratives et politiques dans divers cabinets et ministères, en particulier celle de directeur des services de l’information, puis des affaires culturelles et, de 1977 à 1986, celle de ministre de la culture.

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Si, plus récemment, certaines de ses prises de position en faveur de l’« ivoirité » ont légitimement suscité le débat, il convient de retenir de l’homme son combat pour les libertés, son enracinement local, lui qui n’a jamais quitté son pays, et la simplicité de l’œuvre de ce pionnier des lettres, récemment salué par l’Unesco pour « son action en faveur de la culture africaine ». Diffusés et disponibles pour l’essentiel en format de poche, étudiés et lus dans les pays francophones, ses livres constituent une œuvre accessible à tous, traduite dans de nombreuses langues, écrite « avec les mots amis, mots de tous les jours, mots de tous les hommes, mots intimes, mots fraternels ».

Bernard Magnier dirige la collection « Lettres africaines » aux éditions Actes Sud. Il est aussi conseiller littéraire au Tarmac, scène internationale francophone, à Paris, et programmateur du festival Littératures métisses d’Angoulême.

Bernard Magnier (chroniqueur Le Monde Afrique)

 


Isabelle Huppert, « La La Land » : le palmarès des Golden Globes 2017

Isabelle Huppert a reçu le prix de la meilleure actrice dramatique pour « Elle », sacré meilleur film étranger.

La comédie musicale La La Land, grande favorite de l’édition 2017 des Golden Globes, a réalisé un sans-faute lors de la cérémonie qui s’est déroulée dimanche 8 janvier à Beverly Hills, en Californie.

Fort de sept nominations, le film, qui relate la romance entre une aspirante actrice et un musicien de jazz, est reparti avec sept sacres dont celui de meilleur film de comédie. Jimmy Fallon avait d’ailleurs démarré les festivités du jour par un « remake » de sa scène d’ouverture. Cette ode au Los Angeles en Technicolor est un succès inattendu en salle.

Ryan Gosling, qui a été sacré meilleur acteur de comédie, a dû travailler d’arrache-pied pour jouer lui-même les scènes au piano du long-métrage dont la bande son a été récompensée de deux Globes (meilleure musique originale pour Justin Hurwitz et meilleure chanson originale pour City of stars). Damien Chazelle a, quant à lui, été primé pour son scénario et obtient en outre le Globe du meilleur réalisateur. Emma Stone repart, elle, avec le prix de la meilleure actrice de comédie.

« Elle » et Isabelle Huppert sacrés

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Meilleur acteur dans une comédie ou comédie musicale : Ryan Gosling pour « La La Land ».

DALE ROBINETTE / LIONSGATE / AP

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Le long-métrage français Elle, avec Isabelle Huppert, a été sacré meilleur film étranger. Son réalisateur, le néérlandais Paul Verhoeven, a chaudement remercié son actrice principale, qui incarne une femme violée cherchant à démasquer son agresseur. La comédienne française a reçu, un peu plus tard, le prix de meilleure actrice dramatique.

C’est Casey Affleck qui repart avec ce prix, dans la catégorie masculine, pour son rôle dans Manchester by the Sea. Le long-métrage Moonlight deBarry Jenkins obtient pour sa part le Globe de meilleur drame cinématographique.

C’est Zootopie, de Disney, qui a remporté le prix du meilleur film d’animation, face notamment au franco-suisse Ma vie de courgette. Aaron Taylor-Johnson pour Nocturnal Animals et Viola Davis pour Fences, adaptation d’une pièce de théâtre, ont été sacrés meilleurs seconds rôles de cinéma.

Côté télévision, la série acclamée sur l’affaire O.J. Simpson, American Crime Story : The People vs O.J. Simpson, avait déjà reçu le Globe de la meilleure mini-série, son actrice Sarah Paulson a aussi été primée. Mais, c’est l’équipe de The Night Manager qui rafle la mise avec trois récompenses : meilleur acteur dans un second rôle pour Hugh Laurie, meilleure actrice dans un second rôle pour Olivia Colman et meilleur acteur dans une mini-série ou un téléfilm pour Tom Hiddleston.

« Hollywood est rempli d’étrangers »

La cérémonie aura en outre été marquée par les références à l’élection présidentielle de 2016 et par les critiques, plus ou moins voilées, à l’encontre du président élu Donald Trump. Jimmy Fallon a ainsi ouvert le bal. Ces prix sont « l’un des quelques endroits qui restent en Amérique où le vote populaire est encore honoré », a-t-il plaisanté, référence au plus grand nombre de suffrages obtenus lors du scrutin par la démocrate Hillary Clinton.

Le Britannique Hugh Laurie y est aussi allé de son commentaire. Pince-sans-rire, il a remarqué que cette cérémonie des Golden Globes serait sans doute « l’une des dernières » car elle est organisée par l’association de la presse étrangère de Hollywood. Une allusion à peine voilée au fort accent anti-étrangers de la campagne de M. Trump.

Récompensée pour l’ensemble de sa carrière par un Cecil B. DeMille Award, l’actrice Meryl Streep a ainsi saisi l’occasion pour rappeler les moqueries du milliardaire envers un journaliste handicapé durant la campagne, qui lui ont fait « honte ». Elle a également appelé à défendre la liberté de la presse. Et de souligner :

« Hollywood est rempli d’étrangers, donc si vous les mettez tous dehors, vous n’aurez plus rien à regarder à part du football et des arts martiaux mixtes [MMA], qui ne sont pas vraiment de l’art. »

Le palmarès :

  • Pour le cinéma

Meilleur acteur dans un second rôle : Aaron Taylor-Johnson pour Nocturnal Animals.

Meilleure musique originale : Justin Hurwitz pour La La Land.

Meilleure chanson originale : « City of Stars », La La Land.

Meilleure actrice dans un second rôle : Viola Davis pour Fences.

Meilleur acteur dans une comédie ou une comédie musicale : Ryan Gosling pour La La Land.

Meilleur scénario : Damien Chazelle pour La La Land.

Meilleur film d’animation : Zootopie.

Meilleur film étranger :Elle de Paul Verhoeven.

Meilleur réalisateur : Damien Chazelle pour La La Land.

Meilleure actrice dans une comédie ou une comédie musicale : Emma Stone pour La La Land.

Meilleur film – comédie ou comédie musicale :La La Land, de Damien Chazelle.

Meilleur acteur dans un drame : Casey Affleck pour Manchester by the Sea.

Meilleure actrice dans un drame : Isabelle Huppert dans Elle.

Meilleur film dramatique :Moonlight de Barry Jenkins.

  • Pour la télévision

Meilleur acteur dans une série dramatique : Billy Bob Thornton pour Goliath.

Meilleure actrice dans une série télévisée comique ou une comédie musicale : Tracee Ellis Ross pour Black-ish.

Meilleure série télévisée comique ou comédie musicale :Atlanta.

Meilleure actrice dans une mini-série ou téléfilm : Sarah Paulson pour The People vs. O.J. Simpson.

Meilleure mini-série ou téléfilm : The People vs. O.J. Simpson.

Meilleur acteur dans un second rôle à la télévision : Hugh Laurie pour The Night Manager.

Meilleure actrice dans un second rôle à la télévision : Olivia Colman pour The Night Manager.

Meilleur acteur dans une mini-série ou un téléfilm : Tom Hiddleston pour The Night Manager.

Meilleure actrice dans une série dramatique : Claire Foy pour The Crown.

Meilleure série dramatique : The Crown.

Meilleur acteur dans une série télévisée comique ou une comédie musicale : Donald Glover pour Atlanta.

Le Monde/AFP

MARA FANTA, ou la tragédie d’une héroïne méconnue, martyrisée par le P.D.G.

J’arrive à la fin de la publication des extraits de différents auteurs concernés directement par le régime de Sékou TOURÉ. Ce régime a été brièvement nationaliste à ses débuts. Très rapidement, sous des prétextes divers et variés, il est d’abord devenu dictatorial, puis totalitaire, pour finalement se muer en régime sanguinaire, rien que sanguinaire. Le dernier texte de cette trilogie d’extraits n’épuise pas, ni n’embrasse la totalité de la tragédie vécue par les Guinéens de toute condition sociale, et de toutes les régions du pays en vingt-six ans de règne absolu de Sékou TOURÉ.

Des Ministres au banal citoyen de la rue, tous n’étaient que des prisonniers, ou des pendus en sursis. Encore que les premiers sont moins victimes que les seconds, car ils avaient eux-mêmes contribué à bâtir ce système concentrationnaire mortifère, et donné le pouvoir absolu au tyran. Or semble-t-il, dès le commencement de leur « lutte», Sékou TOURÉ a laissé percevoir son penchant pour un pouvoir personnel tyrannique. L’immense Koumandian KEITA en avait très tôt pris conscience, et voulu avec d’autres arrêter la machine infernale. Mais Saifoulaye DIALLO et son ami Sékou TOURÉ avaient compris qu’il avait compris, et qu’avec sa détermination, il pourrait créer un contexte social susceptible de mettre fin à la dérive sanguinaire dans laquelle le pays a fini par sombrer. D’où l’invention du « complot des Enseignants », Koumandian était Instituteur, suivi aussitôt d’un « procès » organisé par un « tribunal » révolutionnaire présidé par Saifoulaye DIALLO, dans l’unique but d’emprisonner, et peut-être liquider physiquement celui qui avait compris avant les autres, et qui pour moi, devrait être revendiqué et célébré par tous les Guinéens, à savoir, l’immense Koumandian KEITA.

Devrais-je justifier devant les lecteurs pourquoi avoir choisi des extraits de ces deux auteurs occasionnels ? Ce ne sont pas des écrivains professionnels. Ensuite ils ont en commun d’avoir été à des positions de responsabilité, certes à des niveaux différents, mais tout de même des responsables. Enfin, dans les extraits publiés, ils ne parlent pas de leur situation personnelle, mais plutôt celle de simples citoyens et citoyennes, tout d’un coup happés par un système concentrationnaire sanglant auquel ils avaient pourtant cru, jusqu’au moment fatidique où ils réalisent combien de fois ils avaient été trompés, abusés, roulés dans la farine par un IMPOSTEUR OBSCENE qu’était Sékou TOURÉ. C’est le cas de cette innocente dame, Fanta MARA, torturée, vraisemblablement violée quotidiennement en prison, puis assassinée. Dans tous les cas, personne ne la reverra plus jamais, ni ses proches, ni ses parents. Son cas n’est pas exceptionnel. C’était le sort réservé à des milliers de GUINÉENS et GUINÉENNES par le sinistre Sékou TOURÉ, et son P.D.G.

Après cette brève présentation, je souhaite une bonne lecture et une bonne et heureuse année à tous les compatriotes, sans exclusive.

Dr. Abdoul BALDÉ (pharmacien).

« …….

Bientôt les interrogatoires reprennent.

C'est Ismaël qui préside la commission. La cabine technique fonctionne de nouveau avec toutes ses méthodes habituelles. Mais Ismaël en invente de nouvelles. Dans un souci de rapidité, le feu et le fouet viennent seconder efficacement la corde et l'électricité : on allume un feu qu'on oblige les victimes à éteindre avec leurs mains et leurs pieds… nus. Nous voyons ainsi arriver des êtres affreusement brûlés, le dos en sang, lacéré de coups de lanière. Mais nul n'en parlera jamais, ce sont de « petites gens ».
Bientôt, la cabine technique se transporte au bloc. Le chef de poste central, Fadama, en prend le relais et l'interrogatoire se poursuit. Nous « assistons » alors, souvent, à un dialogue que nous connaissons bien :
— « Avoue et tu vas cesser de souffrir. » C'est la voix de Fadama parlant en malinké. Pourquoi veux-tu protéger ces gens-là ? Eux, ils sont dans leurs villas, dans leurs Mercedes, tandis que toi, tu es là à souffrir pour rien. Dès que tu avoueras, on va te libérer, tu sais que le patron est humain, c'est un homme…
— Je ne sais rien… », répond en un gémissement, en une plainte, une voix que nous ne connaissons pas. Plus tard, nous saurons que c'est celle de Barry Sory (à ne pas confondre avec le ministre qu'on « a suicidé » six ans plus tôt), et nous apprendrons qu'il est chef percepteur au marché.
— « Je ne sais rien, poursuit-il, je n'ai participé à aucun complot. Je ne suis pas contre-révolutionnaire… »
Nous saisissons qu'il faut qu'il dénonce un certain nombre de ministres. Les noms qui reviennent le plus souvent sont ceux de Thiam Saïkou, ministre des Transports et de Chérif Nabahaniou, ministre des Affaires islamiques, dont l'arrestation à ce que nous révélera un ami d'Ismaël qui avait passé quelques mois avec nous, était prévue depuis longtemps.
Une nuit encore, nous entendons une voix de femme, énergique et ferme, s'exprimant en un soussou imagé :

— « Allez dire à votre maître qu'il se rappelle que c'est nous, les femmes de Guinée, qui l'avons mis là où il se vautre. A ce moment-là, il y avait en face de nous les fusils des colons que nous n'avons pas hésité à braver… Nous l'avions fait, car il nous demandait de l'aider pour l'amour de Dieu et de son Prophète.
— « Aujourd'hui, il a trahi toutes ses promesses et nous ne voulons plus de lui. Ses fusils ne pourront rien contre nous. Allez le lui dire. Mais je sais que vous n'avez pas ce courage…
— … il faut reconnaître la vérité, on vous a poussées vous les femmes… », hasarde une voix. Elle s'attire aussitôt un flot d'invectives de la part de son interlocutrice qui poursuit :
— « Qui peut nous pousser? C'est Sékou Touré seul qui nous a poussées, avec ses mensonges. Wule falà nara. Mikhi fakhè nara 7. Il a affamé tout le peuple, nous n'avons rien à mettre dans nos marmites pour nos maris, nos fils… mais nous ne voulons plus de lui… lui, il sait ce que cela veut dire, il nous connaît. Ce qu'on m'a fait là-haut 8… la façon dont les jeunes militaires m'ont vue nue, jamais mon mari lui-même ne m'a vue comme ça. Le courant passé sur tout mon corps m'a laissée toute en sang, comme si le courant pouvait m'amener à avouer les grossiers mensonges qu'ils veulent me faire dire. Je comprends bien maintenant la façon dont ils procèdent pour faire mentir et tuer les gens. »

Nous saurons, plus tard, que cette maîtresse femme, symbole de la femme de Guinée, de son courage et de sa détermination, s'appelle Mara Fanta. C'est un nom que je n'oublierai jamais. Malgré le traitement brutal, sauvage qu'on lui infligea, elle ne céda jamais ni aux brutalités ni à la torture. Les gardes, Fadama lui-même, avaient peur de l'affronter. Et plus d'un parmi nous, se sera senti petit devant sa résistance et sa détermination. Et, personnellement, du fond de l'obscurité de ma cellule, elle me fera me reposer cette question qui gît toujours enfouie quelque part dans le tréfonds de mon cœur, depuis ce jour, lointain et pourtant si proche, où j'ai enregistré ma déposition : pourquoi ai-je cédé ?
Mara Fanta disparaîtra du bloc, comme elle y était apparue, c'est-à-dire, une nuit comme un feu follet. Libérée ? Exécutée ? Je n'en saurai rien. A ma libération j'essayerai de la retrouver. Vains efforts. Peine perdue. Autant rechercher, par une nuit noire, une aiguille dans une botte de foin !


A la suite des interrogatoires, trois personnalités de premier plan feront leur entrée au bloc. El hadj Chérif Nabahaniou, ministre des Affaires islamiques, président du Conseil national islamique, arrêté à l'issue d'une séance du comité central.
Thiam Saïkou, ministre des Transports qui, d'après ce qu'on nous en dira, avait des problèmes personnels avec un grand commerçant, El hadj Kebé, beau-neveu du président, beau-frère du ministre Moussa Diakité et à qui il refusait d'accorder un certain nombre de privilèges relevant de son autorité.
El hadj Himi Touré, secrétaire fédéral de Forécariah 9 que des problèmes personnels persistants opposaient à son gouverneur Chérif Ibrahima et qui, jusqu'à sa libération et dans sa naïveté, exprimera la conviction qu'il « a été arrêté à l'insu du président Sékou Touré et du ministre de l'intérieur Moussa Diakité ».
Il faut citer, à côté d'eux, un garagiste de la place, Sankoumba Diaby, brillant et ingénieux mécanicien, dont les cars avaient pratiquement pris le relais de l'entreprise officielle T.U.C. 10 C'était dangereux pour la ligne prétendument socialiste du parti. C'était dangereux pour Sankoumba : il sera arrêté et passera plus de quatre ans en prison, le temps de démanteler tous ses garages !
Par la même occasion, on arrêtera aussi Molota Camara, un oncle du ministre N'Famara Keïta, membre du B.P.N. C'est une constante de la politique de Sékou Touré de toujours humilier ses collaborateurs les plus proches et qui ont une certaine influence sur les masses populaires, comme pour les déconsidérer aux yeux de celles-ci. …. ».

Alpha Abdoulaye Diallo ‘Portos’
La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré
Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.

 

Au Fespaco 2017, une sélection très francophone

Véro Tshanda Beya dans « Félicité », d’Alain Gomis, sélectionné à la Berlinale et au Fespaco 2017.

La Côte d’Ivoire étant le pays mis à l’honneur pour la 25e édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), organisé dans la capitale burkinabée du 25 février au 5 mars, c’est au palais de la culture de Treichville, à Abidjan, que les premiers éléments du programme ont été dévoilés mercredi 5 janvier. Plus que le thème de la manifestation – « Formation et métiers du cinéma et de l’audiovisuel », autour duquel seront organisés rencontres et colloques –, c’est la liste de vingt longs-métrages en compétition pour l’Etalon de Yennenga, la récompense suprême du Fespaco, qui a retenu l’attention.

Le Burkina Faso sera le pays le mieux représenté avec trois films de jeunes cinéastes : La Forêt du Niolo (rien à voir avec la région corse), d’Adama Roamba, Thom de Tahirou Tasséré Ouedraogo et Frontières d’Appolline Woye Traoré, qui évoquent respectivement les exploitations minières illégales, le mal de vivre dans les grandes villes et le commerce transfrontalier.

La Côte d’Ivoire envoie deux films à Ouagadougou, Innocent malgré tout, de Kouamé Jean de Dieu Konan et Kouamé Mathurin Samuel Codjovi, qui se présente, à en croire sa bande-annonce, comme un thriller politique violent, et L’Interprète, d’Olivier Melche Koné. Deux pays du Maghreb font concourir deux films chacun : A Mile in My Shoes de Saïd Khallaf et A la recherche du pouvoir perdu, de Mohammed Ahe Bensougat pour le Maroc ; Le Puits, de Lotfi Bouchouchi et Les Tourments, de Sid Ali Fettar, qui évoque la guerre civile, pendant que la Tunisie est représentée par Lilia une fille tunisienne, du vétéran Mohamed Zran.

Le géant nigérian absent

Pour le reste du continent, le ratio est d’un film par pays. Certains auront déjà été présentés dans d’autres festivals. Ce sera le cas du très attendu Félicité, d’Alain Gomis. L’auteur sénégalais de L’Afrance a tourné à Kinshasa ce drame interprété par la chanteuse congolaise Véro Tshanda Béya, et le film concourra pour l’Ours d’or début février à la Berlinale. Quant à Wulu, film de gangsters du Malien Daouda Coulibaly et Zin’naariya, conte amoureux de la Nigérienne Rahmatou Keïta, ils ont été présentés au festival de Toronto en septembre 2016.

Puisque le Fespaco est aussi le festival de la diaspora, on y verra Le Gang des Antillais, du Guadeloupéen Jean-Claude Barny. L’Afrique non francophone est chichement représentée. Le géant nigérian est absent, et l’on retrouvera le cinéaste ghanéen septuagénaire Kwaw Ansah (Etalon de Yennenga 1989 pour Heritage Africa) avec Praise the Lord Plus One, un film tanzanien, Aisha de Chande Omar, Fre, de la jeune Ethiophienne Kinfe Banbu et The Lucky Specials, long-métrage sud-africain produit par une ONG dans le cadre de la lutte contre la tuberculose.

Enfin le Béninois Sylvestre Amoussou renoue avec la politique-fiction d’Africa Paradis pour L’Orage africain, pendant que le Camerounais Brice Achille a la lourde tâche de défendre toute l’Afrique centrale avec Life Point. Le reste de la programmation du 25e Fespaco sera dévoilé à la mi-janvier.

 

Sorties littéraires : un hiver africain

La rentrée de janvier est marquée par des traductions attendues et des premiers romans.

Délestée de la frénésie des prix littéraires mais presque aussi fournie que la rentrée de septembre – 517 romans attendus cet hiver contre 559 en automne –, la « petite rentrée » de janvier sera l’occasion de découvrir de nouvelles plumes issues du continent africain et des Caraïbes.

Une autre histoire américaine

En septembre, Imbolo Mbue, écrivaine camerounaise installée à New York, publiait en France son premier roman, Voici venir les rêveurs (Belfond). Au cœur d’une intense bataille entre groupes éditoriaux, le manuscrit de cette jeune femme, qui n’avait jamais rien publié, a été acheté un million de dollars à la foire du livre de Francfort en 2014.Romancière d’origine ghanéenne, Yaa Gyasi, 27 ans, a connu le même succès avec son premier roman. Evénement de la foire du livre de Londres en 2015, Homegoing a été acheté à trois millions de dollars par l’éditeur new-yorkais Knopf. Encensée par la critique outre-Atlantique, présentée par le magazine Vogue comme un écrivain qui renouvelle le grand roman américain, Yaa Gyasi fait preuve d’un talent de conteuse et d’une ambition indéniable dans cette saga entêtante. Sur trois siècles, de Cape Coast à Baltimore, en passant par les plantations du Sud et Harlem, elle nous raconte l’histoire d’une famille emportée par la traite négrière, qui connaîtra la colonisation puis l’indépendance en Afrique, l’esclavage, la ségrégation et le racisme aux Etats-Unis. Traduit en France sous le titre No Home (éditions Calmann-lévy), le livre sera en librairie le 4 janvier.
Sur les ruines du régime de KadhafiEgalement très attendu en janvier, le récit d’Hisham Matar, La terre qui les sépare (Gallimard). Il y revient sur le destin de son père, opposant au régime de Kadhafi. Né à New York, où son père était venu travailler pour la délégation libyenne aux Nations unies, Hisham Matar a vécu quelques années à Tripoli avant de devoir s’exiler en Egypte en 1979 quand son père est persécuté par le régime de Kadhafi. En 1990, alors qu’Hisham Matar fait ses études à Londres, son père est enlevé au Caire. Il ne le reverra plus jamais. Vingt-et-un ans plus tard, lors de la chute de Kadhafi, les prisons du régime sont vidées par le peuple mais son père est introuvable. Que lui est-il arrivé ? L’écrivain rentre au pays après trente ans d’exil et mène l’enquête. Hisham Matar signe un récit poignant, sur la perte et le coût de l’engagement politique, ainsi qu’un portrait très documenté sur la Libye contemporaine.

Ta-Nehisi Coates retourne en enfance

L’auteur d’Une colère noire (National Book Award 2015) Ta-Nehisi Coates raconte dans Le Grand Combat (Autrement) son enfance dans les années 1980 et les quartiers pauvres de West Baltimore et comment il a échappé à un destin tout tracé grâce à la littérature.
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Autre titre fort venu des Etats-Unis, les Confessions de Nat Turner (Allia). A la tête d’une sanglante révolte d’esclaves en Virginie, en 1831, Nat Turner en raconte la genèse à un avocat venu lui rendre visite dans le couloir de la mort. Publiées après son exécution, en novembre 1831, ses Confessions n’avaient jamais été traduites en français. L’histoire de Nat Turner a inspiré un film, The Birth of a Nation, qui sortira en salles en 2017.

Le grand retour d’Emmanuel Dongala

La petite rentrée d’hiver sera aussi l’occasion de retrouver Emmanuel Dongala avec La Sonate à Bridgetower (Actes sud). Dans ce roman d’apprentissage, itinéraire d’un jeune violoniste prodige et de son père, un Noir de la Barbade, de Vienne à Paris en passant par Londres, à la fin du XVIIe siècle, l’écrivain congolais révèle la condition méconnue des Noirs dans l’Europe des Lumières.Enfin, on notera en janvier un nouveau livre d’Abdellah Taïa, Celui qui est digne d’être aimé (Seuil), L’appel de la lune (Gallimard), le premier roman du chercheur et écrivain sénégalais Tidiane N’Diaye, auteur du Génocide voilé (Gallimard, 2008), brillant essai sur la traite arabo-négrière ainsi que Rapatriés, le premier roman prometteur du jeune écrivain Néhémy Pierre-Dahomey sur le destin des boat people de Haïti.
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