« Forever », l’album testament de Papa Wemba (Le Monde, avec vidéo)

Le label Cantos sort un disque posthume de l’icône de la rumba congolaise et de la « world music », six mois après sa mort brutale.

Chapeau melon haut de forme rouge, ample tunique blanche brodée de noir. C’est l’ultime tenue dans laquelle est apparu Papa Wemba, décédé à l’aube du 24 avril sur la scène du Festival des musiques urbaines d’Anoumaba, à Abidjan, en Côte d’Ivoire. C’est en toute logique qu’elle illustre la pochette de l’album posthume du ténor de la rumba congolaise qui sort ce vendredi 28 octobre. Elle montre un artiste qui irradie, au sommet de son art.

C’est cette dernière image que son entourage a voulu garder de lui, lui qui tenait tant à renouer avec les grandes scènes internationales et souhaitait présenter un album résolument tourné vers la jeunesse.

« Papa Wemba avait ce projet en cours, explique son manager Cornely Malongi. Il avait commencé à y réfléchir depuis Kinshasa et, quand il est parti, ça faisait plus d’un an qu’on y travaillait. On avait déjà enregistré tous les morceaux à Paris. Seule manquait la voix de MJ30, qu’on a rajoutée après coup. » De fait, rapporte la productrice Clémence de Bodinat, « il ne restait que le mastering à réaliser. Tout était prêt. Papa Wemba avait même déjà signé les documents pour la Sacem. Nous avons attendu que sa femme, son ayant droit, sorte de sa période de deuil pour lui soumettre l’idée de sortir cet album. » Mais, précise Cornely Malongi, « Papa n’avait aucun secret pour sa femme. Elle savait que ce disque lui tenait tant à cœur. Elle a, bien sûr, accepté. C’était pour elle une manière de réaliser le dernier rêve de Papa Wemba. »

« Un nouveau souffle »

Au départ, une envie : après le très congolais Maître d’école (2014), Papa Wemba voulait proposer un album différent, davantage tourné vers la world music. « Il était motivé comme jamais, rapporte Amadou Diallo de Cantos Music. L’idée de s’ouvrir à de nouveaux artistes et à de nouvelles influences musicales lui apportait un nouveau souffle. » Papa Wemba avait donc proposé aux Congolaises MJ30 et Nathalie Makoma, au Guinéen Sekouba Bambino, et au Tanzanien Diamond Platnumz de le rejoindre. Son featuring avec ce dernier, icône de la jeune génération en Afrique de l’Est (dont le titre « Nana » enregistré avec Mr Flavour a été visionné plus de 17 millions de fois sur YouTube), est une véritable réussite.

« Chacun pour soi » est un morceau rafraîchissant où la kora et la guitare résonnent avec les sons électro et urbains de cette machine à tubes qu’est Dany Synthé, compositeur entre autres de « Sapé comme jamais » de Maître Gim’s. « Dany Synthé avait composé un autre morceau, davantage club, qui aurait très bien fonctionné en boîte, mais Papa Wemba ne s’est pas retrouvé dessus. C’était pourtant celui que préférait Diamond, qui est sorti de sa zone de confort pour aller vers Papa Wemba. Tous les deux m’ont impressionné, car ils ont su se rencontrer en dehors de leurs univers respectifs. J’ai été fasciné par la capacité de Papa Wemba à s’adapter à tous ces styles de musique différents. Avec Forever – De génération en génération, on comprend vraiment ce que world music veut dire ! », défend Amadou Diallo.

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D’autres morceaux de facture plus classiques, voire empreints d’une profonde nostalgie, rythment l’album, sublimé par les guitares du Congolais Olivier Tshibanga et du Brésilien Toninho Ramos. Ces douze derniers titres – Cornely Malongi le jure, il n’y en aura pas d’autres –, chantés en lingala, swahili, bambara, français, espagnol et anglais, évoquent l’amour, les catastrophes naturelles, voulues par Dieu, et même Guillaume Soro ! « Le président de l’Assemblée nationale ivoirienne et lui étaient amis de longue date », confie Cornely Malongi.

Forever. De génération en génération, de Papa Wemba (Cantos).


A l’université de Dakar, bientôt des masters en grèves et des doctorats en émeutes

Les étudiants réclament le « master pour tous ». Les professeurs veulent être plus nombreux. Malgré les efforts du gouvernement, les grèves décalent les semestres.

Une pierre à la main, Ismaïla, un étudiant pourtant frêle d’une vingtaine d’années, avance vers les grilles de l’université de Dakar. Soudain, il accélère et lance son projectile, avant de déguerpir. C’est de justesse qu’il évite, à grandes enjambées, la bombe de gaz lacrymogène que lui a tiré, en retour, un policier de la brigade anti-émeutes.

Controverse autour du « master pour tous »

Nous sommes fin mai 2016, à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), la première du Sénégal, ouverte en 1959 à la veille de l’indépendance. Sur le fronton, on peut lire « Lux mea lex » (« la lumière est ma loi »), la devise du grand poète sénégalais Léopold Sédar Senghor (1906-2001), qui deviendra président quelques mois plus tard, pour vingt ans.

La devise des étudiants est un peu différente. C’est « le master pour tous » parce que, disent-ils, au Sénégal, on ne fait rien avec une licence. Le gouvernement, qui n’a pas les moyens d’engager des professeurs supplémentaires, ne veut pas en entendre parler : il n’existe aucun pays au monde, dit-il, où le master est ouvert à tous les étudiants.

Alors c’est la grève. Ou plutôt une émeute, pendant des jours et des jours, qui a ses rituels. Des pneus qui brûlent, des montagnes de déchets sur la rue pour obstruer le trafic, des réverbères arrachés, des abribus démontés, des vitrines cassées, des gaz lacrymogènes et des policiers qui poursuivent les étudiants sur le campus, jusque dans leurs chambres. Cela aussi est objet de controverse : au nom de la « franchise universitaire », les étudiants et le Syndicat autonome de l’enseignement supérieur du Sénégal (Saes) voudraient faire respecter l’interdiction à la police de pénétrer sur le campus.

Tué à balles réelles

Les étudiants des autres universités du monde vont à la cantine, à la bibliothèque ou dans les auditoriums. Les étudiants de Dakar, eux, vont « au front ». C’est le terme qu’ils utilisent pour leurs coups de force permanents. « Au front » avec ses camarades pour que sa bourse soit payée, un certain Bassirou Faye y est mort, en août 2014, tué à balles réelles par les policiers qui, en raison de la fréquence des grèves, ont installé une présence continue devant l’université depuis le début des années 2000.

Il faut dire que l’UCAD est un chaudron : construite pour moins de 10 000 étudiants, elle a vu sa capacité augmentée à plus de 20 000, mais elle est actuellement fréquentée par… 85 000 étudiants.

Construite pour moins de 10 000 étudiants, l’université en compte aujourd’hui 85 000

En ce mois de mai 2016, ce sont les étudiants en droit qui font grève pour « le master pour tous ». Les autres facultés ont mené le même combat en 2013 et en 2014 en réaction à l’alignement progressif du Sénégal sur les standards européens licence, master, doctorat (LMD). Les grèves marquent la vie de l’UCAD depuis des décennies, mais se sont emballées à la fin 2011, au moment où les mouvements citoyens comme Y en a marre se dressent contre le président Abdoulaye Wade qui veut briguer un nouveau mandat en mars 2012. Il sera finalement battu par Macky Sall, notamment grâce à la mobilisation étudiante.

Or malgré l’alternance, le génie de la grève n’est pas rentré dans sa bouteille. « Sans compter que les étudiants sont souvent ultra politisés, explique un connaisseur de l’UCAD. Beaucoup appartiennent à des partis et des organisations politiques qui, en retour, prennent en charge leurs frais de scolarité. »

Le plus déconcertant, c’est que ce mouvement de la Faculté des sciences juridiques et politiques du printemps 2016, qui aura duré quarante-cinq jours jusqu’au 10 juin, intervenait juste après une grève des professeurs, de janvier à mars.

Si bien qu’entre les grèves des uns et des autres, les semestres s’allongent et plus personne ne fait sa « rentrée » en même temps. En ce mois d’octobre 2016, les étudiants en droit entament le second semestre de l’année universitaire 2015-2016 au lieu de débuter l’année 2016-2017. Les étudiants en philosophie, eux, font leur rattrapage de fin d’année alors que le second semestre des étudiants d’écogestion, qui a repris début août, a été interrompu en septembre du fait des vacances scolaires.

Tout le monde accumule les retards, à part les sages et studieux étudiants en médecine. Ceux-là ont de quoi mener leurs travaux pratiques car, pendant les grèves des autres, l’infirmerie de l’université ne désemplit pas. « Nous recevons des blessés par cartouche de grenade ou des étudiants qui ont du mal à respirer parce qu’ils ont inhalé trop de gaz lacrymogènes », confie un infirmier.

Colère des professeurs

Les professeurs ne sont pas moins remontés que les étudiants. « Le taux d’encadrement est beaucoup trop faible, se plaint un professeur en droit public qui a souhaité garder l’anonymat. Il y a un enseignant pour plus de cent étudiants ici. » Et encore, ce professeur est optimiste. La faculté d’économie compte environ 150 professeurs pour 9 000 étudiants. Mais celle de droit, avec 18 000 étudiants, a moins de 100 professeurs.

« L’année dernière, j’ai dû encadrer quarante-cinq étudiants en master, en plus de mes cours de licence, poursuit notre interlocuteur. A l’UCAD, l’enseignant est un ouvrier, pas un chercheur ».

Et puis il y a les revendications sociales. Les professeurs sont parmi les mieux payés d’Afrique de l’Ouest, mais loin d’être satisfaits. « L’université doit prendre en charge les quatre cinquièmes des frais de santé des enseignants et de leur famille, gémit un autre, qui a aussi préféré rester anonyme. En réalité, quand on va à l’hôpital avec notre carte de l’UCAD, on doit payer la totalité des soins parce que l’université a trop d’arriérés de paiement vis-à-vis des hôpitaux. »

Efforts du gouvernement

Le gouvernement fait des efforts. Depuis cette grève, la prise en charge sanitaire est effective. Un enseignant de l’université Gaston-Berger de Saint-Louis a même pu envoyer son fils malade ainsi que sa femme au Maroc, aux frais de l’Etat. Cent postes ont été créés au sein de l’UCAD dont vingt à la faculté de droit et douze en économie et gestion. La réforme des titres des enseignants a été adoptée fin mars, donnant ainsi une base légale au statut des doctorants qui assurent désormais les travaux dirigés et les cours.

Les étudiants en droit, aussi, ont obtenu en partie gain de cause. Début juin, un comité de facilitation mandaté par le recteur s’est entretenu avec étudiants, administration et professeurs et a formulé des propositions visant à insérer 256 étudiants de licence dans des instituts universitaires pour leur permettre de faire des masters professionnels.

« Nous avons accepté cette proposition pour sauver l’année scolaire, déclare avec fermeté Mansour Ndiaye, président de l’Amicale des étudiants. Mais les autorités doivent comprendre qu’il n’est pas question que des étudiants titulaires d’une licence soient renvoyés du système universitaire », c’est-à-dire ne puissent pas continuer en master. »

L’Etat tente aussi d’aménager le campus. Deux grands amphithéâtres ont été rénovés récemment à la faculté de droit. Ils feront peut-être oublier que le chapiteau construit pour la durée des travaux était inadapté aux conditions d’enseignement. « Aucune ventilation n’a été aménagée. La chaleur était insupportable, aussi bien pour les professeurs que pour les étudiants. Certains tombaient même en syncope, se rappelle un professeur de droit. En plus, il n’y avait pas d’écritoire pour les étudiants, qui étaient obligés de prendre leurs notes cahier sur les genoux. » A la faculté de médecine, la construction d’un nouveau bâtiment a duré… huit ans. Il a été surnommé « l’ancien nouveau bâtiment ».

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La vraie solution s’appelle « décongestionnement ». Sylla Sow, enseignant en droit public à l’UCAD :

« L’université doit s’adapter en termes de contenus et d’effectifs. Les salles de classe sont en déficit, tout comme les professeurs. Il faut une sélection rigoureuse dès le baccalauréat pour amener à des formations adaptées. Les étudiants doivent comprendre que l’enseignement supérieur n’est pas fait pour tout le monde. »

Pour décongestionner l’UCAD, donc, le Sénégal a ouvert des centres universitaires à Bambey, au centre du pays, à Zinguinchor, au Sud, et à Thiès, près de Dakar, en plus de Gaston-Berger, la deuxième université du pays, au nord, à Saint-Louis.

Des partenariats ont également été noués entre l’Etat et les écoles de formation de plus en plus nombreux dans le pays pour satisfaire aux besoins de l’enseignement supérieur. Et puis il y a les nouvelles technologies. « Chez nous, personne n’est laissé sur le carreau, dit Abou Kane, professeur d’économie. Ceux qui ne sont pas sélectionnés en master poursuivent leur formation en e-learning. »

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La difficile adaptation sénégalaise à l’organisation LMD a tout de même des avantages. « Notre diplôme est reconnu à l’international, cela augmente le taux de réussite et, en plus, on peut faire des masters professionnels en parallèle à notre formation », explique Serigne Modou Babou, étudiant en cinquième année de médecine.

Reste que si terminer ses études au Sénégal est un combat, la vraie bataille commence juste après : trouver un emploi. Le taux de chômage, à Dakar, est de 14 % mais les diplômés représentent 60 % des chômeurs.

Le Monde Afrique organise les 27 et 28 octobre, à Dakar, la troisième édition de ses Débats avec pour thème, cette année, les défis de l’éducation supérieure en Afrique. L’entrée est libre, sur inscription. Cliquez ici pour consulter le programme et vous inscrire.

Deux sessions en particulier au Grand Théâtre national de Dakar aborderont la question des universités le jeudi 27 octobre : à 10h20 une discussion avec Ibrahima Thioub, le recteur de l’UCAD, et Sunita Pitamber, directrice du développement humain à la Banque africaine de développement. Puis à 11h10 un débat sur ce que les jeunes peuvent encore attendre des universités avec Dimitrios Noukakis, responsable du programme MOOC Afrique, Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, Amadou Diaw, président et fondateur du Groupe ISM, Didier Acouetey, président fondateur du cabinet de recrutement Africsearch, Jemaiel Ben Brahim, directeur régional de l’Agence universitaire de la Francophonie en Afrique de l’Ouest, et Florence Varescon, responsable éducation au sein du groupe Total. Cette table ronde sera animée par Emmanuelle Bastide, responsable de l’émission « 7 milliards de voisins », sur RFI.

 

Le Nobel de littérature ou le déni du génie de l’Afrique

Le chercheur Abdelkader Kherfouche fait le bilan de cent seize années d’attribution du prestigieux prix. Un résultat sans appel : le continent a trop souvent été oublié.

Cette année encore, l’écrivain kényan Ngugi wa Thiongʼo était pressenti pour remporter le prix Nobel de littérature. Et, cette année encore, il ne l’a pas obtenu. Ce romancier et essayiste qui s’exprime en anglais et en gikuyu aurait été le cinquième Africain à obtenir la prestigieuse distinction. Le cinquième seulement.

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Le premier Africain nobélisé fut le Nigérian Wole Soyinka, en 1986, suivi deux ans plus tard par l’Egyptien Naguib Mahfouz. En 1991, l’Anglo-Sud-Africaine Nadine Gordimer obtient le prix. En 2003, c’est le tour d’un autre Sud-Africain, l’Afrikaner John Maxwell Coetzee. Quatre écrivains, trois d’expression anglaise et un d’expression arabe, nobélisés pour tout un continent. A titre comparatif, la France a vu quinze de ses écrivains couronnés ; les Etats-Unis, douze ; le Royaume-Uni, dix ; l’Allemagne et la Suède, huit ; l’Espagne et l’Italie, six ; et l’Irlande, quatre.

Tant de lumières africaines

Le prix Nobel de littérature récompense depuis 1901 une contribution notable à l’humanité dans le domaine de la littérature, contribution tendant vers un « idéal », selon les vœux du scientifique philanthrope qui a donné son nom au prix.

Puisque si peu d’écrivains africains ont obtenu ce graal, la question se pose alors : est-ce que les littératures africaines sont en marge de l’humanité ou bien l’Afrique, ses écrivains, leurs esthétiques et leurs idéaux sont-ils marginalisés par l’académie suédoise ?

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Il ne s’agit pas là de remettre en cause la pertinence de l’œuvre et le talent du musicien Bob Dylan, qui a obtenu cette année le prix Nobel de littérature, ni même ceux de tous les écrivains occidentaux qui l’ont obtenu avant lui, mais bel et bien d’interroger les rapports qu’entretient l’académie Nobel avec les littératures africaines.

Quand on aborde cette question, il est impossible d’oublier tant de lumières africaines qui ont marqué par leur éclat la littérature mondiale et qui se sont éteintes sans Nobel. Citons le Nigérian Chinua Achebe, que Nadine Gordimer qualifie de « père de la littérature africaine moderne », l’Algérienne Assia Djebar, le Soudanais Tayeb Salih, le Somalien Nuruddin Farah…

Eurocentrisme assumé

La nobélisation de Ngugi wa Thiongʼo aurait été singulière dans l’histoire littéraire de l’Afrique. Le Kényan aurait été le premier nobélisé écrivant dans une langue africaine. Comme il l’explique dans son essai Decolonising the mind, les langues sont politiques et l’emploi d’une langue autochtone, dans le cas présent le gikuyu, n’est pas innocent : il s’agit là d’une décision anti-impérialiste. L’écriture en gikuyu, langue longtemps mise au banc par le pouvoir colonial britannique, s’inscrit dans un idéal de désaliénation des êtres. Sachant que près de 30 % des nobélisés écrivent en anglais, ce choix linguistique peut être perçu comme un sérieux obstacle sur la route de l’obtention du prix Nobel.

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Une marginalisation des littératures africaines donc ? Un eurocentrisme tout au moins. Celui-ci est assumé par l’académie suédoise si l’on se fie à la nationalité de la majorité des cent neuf lauréats du prix. Il est confirmé par Horace Engdahl, le secrétaire perpétuel de l’académie suédoise de 1999 à 2009 qui, en 2008, affirma à l’agence Associated Press : « L’Europe est toujours le centre de la littérature mondiale. » Cet eurocentrisme assumé résonne comme le déni du génie littéraire de tout un continent, l’Afrique.

Abdelkader Kherfouche est chercheur et journaliste littéraire.

Abdelkader Kherfouche
Le Monde

L’artiste Bili Bidjocka de retour au Cameroun

Avec « P.I.E.T.À. Le Plan prend forme », le plasticien Bili Bidjocka signe sa première exposition individuelle à Douala.

Si Bili Bidjocka est une âme solitaire, qui aime « pratiquer l’esthétique de la disparition » et s’envoler sur un coup de tête en Amazonie ou en Guyane française sans prévenir ses proches, il n’est pas pour autant un homme seul. Et l’histoire de P.I.E.T.À. Le Plan prend forme, proposée du 13 octobre au 13 décembre par la galerie MAM à Douala, le démontre. L’exposition est née de la rencontre de trois personnalités devenues amis intimes : le plasticien Bili Bidjocka, donc, le commissaire de l’événement et curateur désormais incontournable Simon Njami, et la fondatrice du lieu, Marème Malong. Plus que des acolytes, des frères et sœurs, sur qui la mère de l’artiste porte un regard bienveillant.

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« Maman », cinq lettres qui accueillent le public. Cinq lettres façonnées avec la terre que Bili Bidjocka est allé recueillir au pied de la bâtisse qui l’a vu naître à Bonanjo, à Douala, en 1962, et qu’il a soufflé, littéralement, sur le mur de la galerie que Marème Malong a fondée avec son héritage maternel. Cinq lettres qu’accompagne, entre autres, un texte que Simon Njami a écrit au retour des funérailles de sa mère à lui et qui salue celle qui a enfanté deux fois Bili Bidjocka. Lors du jour de sa naissance et lorsque une vingtaine d’années plus tard, elle lui envoie à Paris, où il vit, le dessin d’une pietà.

Retour aux racines

Quelques lignes accompagnent l’image : « Qu’est-ce que tu en penses ? Je trouve ça intéressant ». Rien de plus. Le croquis ne quittera plus l’artiste, qui le conservera indemne malgré l’incendie qui ravagea sa maison bruxelloise. Bili Bidjocka l’a fait sien et le présente sous différentes formes dans cette exposition. C’est alors que sa mère lui révèle qu’elle en est l’auteure. Il ne s’agit pas d’une reproduction. Elle l’a exécuté « dans un endroit particulier qui l’a inspiré ». Bili Bidjocka refuse d’en dire plus, pudique. Il souhaite conserver cette part d’intimité. « Je me suis toujours demandé d’où pouvait venir mon intérêt pour l’art. La réponse est là », confie celui qui apprend par la même occasion que son père, haut diplomate, énarque, avait été aussi musicien.

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Une salle de l’exposition « P.I.E.T.À. Le Plan prend forme », à la galerie MAM, à Douala.

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Cette exposition a été conçue comme un retour aux racines, à ce qui fonde l’œuvre poétique d’un plasticien que l’on peut voir aussi bien à Venise qu’à Dakar, New York ou Johannesburg. Bili Bidjocka dit avoir ressenti sa première expérience artistique, qui se confond avec celle du divin, lors d’une messe donnée à la cathédrale de Douala où, enfant, il se rendait avec sa mère. « Le soleil est venu irradier l’hostie que tendait au-dessus de sa tête le prêtre. De mes yeux de gosse, j’ai cru que c’était Dieu. J’essaie de retrouver cet instant. »

Aussi, fasciné par l’architecture de la galerie MAM, faite de courbes et de lignes droites, a-t-il entrepris de s’approprier le lieu, comme il aime le faire habituellement, et de le transformer en cathédrale, faisant de ses vitres des vitraux par un jeu de couleurs et jouant avec la hauteur de plafond en suspendant trois de ses robes immenses, qui reviennent immanquablement dans son travail.

Un « labyrinthe où il fait bon se perdre »

Des robes telles qu’un enfant pourrait se les représenter, conçues ici comme « trois maternités, pour Simon, Marème et moi », explique Bili Bidjocka, et confectionnées dans trois teintes différentes – rouge, or et noir. Trois teintes que l’on retrouve, à travers les essences de bois (padouk, bilinga, bété) utilisées pour ses différentes installations, tout au long de l’exposition, conçue comme une promenade au cœur d’un « labyrinthe où il fait bon se perdre ». On y découvre un pédiluve, qui oblige le visiteur à « être vigilant » et à sortir de sa passivité pour accueillir le travail artistique de celui qui s’est formé aux Beaux-Arts de Paris.

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Dans l’eau, se reflète l’image du « voyageur léger » que l’on peut également découvrir jusqu’au 24 décembre à la fondation Donwahi à Abidjan, à l’occasion de l’exposition Where is Bili ?. Un « voyageur léger », double de l’artiste, qui nous dit que « la peinture est morte, comme le latin est une langue morte. Nous sommes passés à autre chose », défend celui qui ne s’est jamais senti à l’aise au Louvre, musée qui a exclu de sa collection les artistes noirs.

P.I.E.T.À. Le Plan prend forme, jusqu’au 13 décembre à la galerie MAM, rue Tobie Kuoh, Bonanjo, Douala.

Where is Bili ?, jusqu’au 24 décembre à la fondation Donwahi, boulevard Latrille, face à l’église Saint-Jacques, Abidjan-II Plateaux.

 

La maison natale d’Hitler bientôt rasée : retour sur l’enfance d’un dictateur

Le ministre autrichien de l'Intérieur l'a annoncé lundi : la batîsse qui a vu naître Adolf Hitler en 1889 va être détruite. GEO Histoire revient sur les premières années d’un dictateur qui terrifia le monde. 

Chaque année, la paisible ville de Braunau-am-Inn faisait l’objet d’un pèlerinage morbide… Au 15, Salzburger Vorstadt, des néonazis et nostalgiques du IIIème Reich venaient célébrer, tous les 20 avril, l’anniversaire de la naissance d’Adolf Hitler. Une publicité dont se passerait bien la municipalité… Le gouvernement autrichien vient donc d’annoncer, par la voix de son ministre de l’Intérieur, que la maison à façade jaune serait bientôt détruite. "Les fondations pourront être conservées mais un nouveau bâtiment sera érigé" a-t-il déclaré lundi 17 octobre au quotidien autrichien Die Presse, évoquant un usage "caritatif ou administratif" pour la nouvelle bâtisse. Quelle influence l’enfance d’Hitler a t-elle eu sur sa personnalité ? Ses premières années à Braunau-am-Inn, à Passau, Lampach, puis Vienne, annoncent-elles l’horreur qui va suivre ? Retour sur l’enfance d’un "monstre"… 

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La bâtisse qui a vu naître Hitler en 1889, à Braunau-am-Inn, en Autriche. © Thomas Ledl / Wikimedia Austria

A Braunau-am-Inn, petite ville autrichienne à la frontière allemande, une grande bâtisse couleur crème embarrasse les autorités. C’est la maison natale d’Adolf Hitler. Le lieu est une propriété privée, mais est loué depuis les années 1950 par l’Etat et la ville, qui y ont installé tour à tour un centre de formation, un atelier pour handicapés… Vide depuis trois ans, la Hitler-Haus, est aujourd’hui au centre d’un imbroglio sur son futur usage. Fin 2014, le débat n’était toujours pas tranché. Les autorités se passeraient bien de ce fardeau, mais elles veulent garder le contrôle de la maison pour ne pas la livrer au pèlerinage des nostalgiques du Führer. On en a vu, ici, gratter du plâtre de la façade ou crier "Heil !" sur le trottoir. Comme si la maison du petit Adolf qui y naquit le 20 avril 1889 était déjà celle du terrible Hitler. Son enfance fascine et intrigue. Depuis que les historiens cherchent des explications à la folie nazie, elle a été souvent pointée du doigt. Les racines du crime, ont souligné historiens et psychanalystes, se cachent forcément là où le Führer en culottes courtes fomentait déjà son sinistre dessein. Certains événements de ses jeunes années sont relus comme des clés, d’où tout devait fatalement découler. Cette obsession à chercher "la genèse dans la jeunesse", selon l’historien du nazisme Johann Chapoutot (auteur de La Loi du sang. Penser et agir en nazi, éd. Gallimard, 2014) fut presque encouragée par Hitler lui-même, qui, dans son autobiographie Mein Kampf de 1924, démontre qu’il est né pour diriger l’Allemagne. "Ce livre est une pure construction de propagande, mais l’image qu’il véhicule d’un Hitler passionné de politique dès l’enfance a laissé des traces", note l’historien. Or, que sait-on vraiment de son existence, de sa naissance dans ce qui est encore l’Autriche-Hongrie jusqu’à son départ pour l’Allemagne en 1913 ? Les sources sont éparses et douteuses. Hormis les récits biaisés d’Hitler lui-même, elles se limitent à quelques témoignages livrés des décennies après les faits et à de rares documents. Au final, dominent les zones d’ombre, propices aux fantasmes et aux interprétations. "Pour ce qui est des années de formation, […] il n’est pas grand chose qui ne relève de la conjecture rétrospective ", rappelle l’historien Ian Kershaw dans sa biographie (Hitler, éd. Flammarion, 2014). Mais, même mal connue, cette jeunesse livre des bribes de réponse à la question : pourquoi Hitler ?

1889 - Une ascendance contrariée

"Mon père était un consciencieux fonctionnaire ; ma mère vaquait aux soins de son intérieur et entourait ses enfants de soins et d’amour." Dans Mein Kampf, Adolf Hitler évoque longuement ses parents. Il loue en particulier le parcours de son père Aloïs, né dans une famille paysanne pauvre du nord de l’Autriche, et devenu par la force de la volonté inspecteur des douanes. Mais il ne s’étend pas davantage sur son histoire familiale. Et pour cause : elle n’est guère reluisante. Lorsque Adolf vient au monde en 1889, son père en est à son troisième mariage. Il a déjà deux enfants, Aloïs junior et Angela, qui vivent sous son toit. Sa femme actuelle, Klara, de 23 ans sa cadette, est à l’origine sa femme de ménage, qu’il a fini par épouser. Les trois premiers enfants du couple sont morts en bas âge. Adolf est le premier à survivre. La généalogie d’Aloïs Hitler, le père d’Adolf, est floue. Né en 1837, il est l’enfant illégitime de Maria Anna Schicklgruber et d’un père… inconnu. L’hypothèse la plus courante prête cette paternité à un meunier, Johann Georg Hiedler, qui épousa Maria Anna après la naissance d’Aloïs. En 1877, bien après sa mort, il fut reconnu par l’état civil comme le père officiel d’Aloïs, qui demanda à prendre son nom – "Hiedler" devenant "Hitler". Mais une seconde théorie circule : le propre frère de Johann Georg, Johann Nepomuk, fermier aisé et marié par ailleurs, prit sous son aile Aloïs à ses 10 ans. Il existe une troisième hypothèse, bien plus sulfureuse : le père d’Aloïs Hitler, donc le grand-père d’Adolf, serait un membre d’une riche famille de Graz où sa mère officia comme servante, et qu’il était juif. Cette rumeur circula en Allemagne dès les années 1930, mais elle reste infondée. Enfin, pour corser le tableau, la mère d’Adolf Hitler, Klara Pölzl, est elle-même la petite-fille de Johann Nepomuk Hiedler ! Pour l’état civil, les parents d’Hitler sont donc cousins issus de germains. Ils durent même demander, pour leur mariage, une dispense ecclésiastique. Dans la société rurale de l’époque, cette généalogie chaotique n’est pas si surprenante. Mais on comprend que le leader nazi, tellement soucieux de "pureté" génétique, ne s’en soit jamais vanté. 

1889-1906 - Sous les coups du père

Dans les années 1890, le père d’Hitler déménage plusieurs fois avec sa famille. Le petit Adolf sillonne ainsi la Haute-Autriche, région frontalière de la Bavière allemande. Après Braunau-am-Inn, il grandit à Passau, Lambach, puis Leonding, près de la capitale régionale Linz. A l’école primaire, c’est un bon élève. Comme ses camarades, il joue à la guerre, aux cow-boys et aux Indiens, et dévore les livres d’aventures au Far West écrits par l’Allemand Karl May, qu’il lira encore devenu dictateur. Matériellement, Adolf n’est pas à plaindre. "Avec un père fonctionnaire, il est plutôt privilégié par rapport aux enfants de paysans", note l’historien Lionel Richard, auteur de D’où vient Adolf Hitler ? (éd. Autrement, 2000). Sur le plan psychologique, son sort est moins enviable. Aloïs est rigide et imbu de lui-même, autoritaire et violent avec sa famille. "Chaque jour, [Adolf] avait droit à une bonne dérouillée", racontera sa sœur Paula. Cette brutalité paternelle fut-elle un traumatisme fondateur ? La psychologue Alice Miller le soutient dans son livre C’est pour ton bien (éd. Aubier), en 1980, qui établit un lien direct entre la violence reçue par le petit Adolf et celle qu’il fera subir plus tard. Le journaliste allemand Volker Ullrich, dont la biographie d’Hitler paraîtra en France en 2015, nuance : "Le châtiment corporel est assez courant à l’époque, et ce schéma familial – un père autoritaire et répressif, une mère compensant par sa tendresse – est typique de la classe moyenne." Une certitude : Hitler n’a pas d’affection pour son père. Sa mort brutale en 1903, d’une crise cardiaque, le touche peu. Adolf Hitler a alors 14 ans et vit une adolescence difficile. En 1900, il a intégré le collège de Linz, à une heure à pied de chez lui. Ses résultats ont chuté, il a redoublé sa 6e et s’est renfermé socialement. En 1923, suite au putsch raté de Munich, un professeur se souviendra de lui comme d’un garçon "doué, quoique d’un caractère buté. Il avait du mal à se maîtriser ou passait au moins pour récalcitrant, autoritaire". Trouve-t-on alors chez lui un embryon de pensée politique ? Dans Mein Kampf, il se décrit dès l’adolescence comme un "national-allemand fanatique", partisan du rattachement de l’Autriche à l’Allemagne, ennemi des Habsbourg qui dirigent l’Autriche-Hongrie. "Le climat politique à Linz est peut-être la première source de l’idéologie d’Hitler, observe Lionel Richard. La ville est un centre du mouvement national-allemand. Le pangermanisme est la tendance majoritaire, et Hitler la suit certainement." Mais à l’époque, il n’est sans doute pas plus antisémite que la moyenne. La xénophobie ambiante cible alors les Slaves, surtout les Tchèques.

1907 - L’année terrible

Adolf Hitler fête ses 18 ans. Deux ans avant, il a quitté le collège sans diplôme. Il le justifie dans Mein Kampf par une maladie pulmonaire et un désintérêt pour l’école. Depuis, il végète à Linz, logé et financé (chichement) par sa mère, choyé par sa soeur Paula et sa tante Johanna. Il flâne, lit, va au théâtre, prend des leçons de piano… Sa seule perspective est de devenir peintre. Depuis l’adolescence, il se passionne pour le dessin et la peinture, et veut en faire son métier. Tant que son père était là, c’était difficile, le vieil Aloïs voulant que son fils soit fonctionnaire. Mais depuis sa mort, Hitler a le champ libre pour devenir le grand artiste qu’il s’imagine être. Sauf que, confronté à la réalité, ce rêve se change en cauchemar. A l’automne 1907, le jeune Adolf part à Vienne, à 180 kilomètres de Linz, pour passer l’examen d’entrée de la prestigieuse académie des Beaux-Arts. Sûr de son talent, il n’y voit qu’une formalité. En réalité, peu enclin au travail, il n’est pas prêt. L’examen pratique lui est fatal : sa copie est jugée "insuffisante", et il ne fait pas partie des 20 % d’admis, sur 113 candidats. La désillusion est brutale, comme il l’écrit dans Mein Kampf : "J’étais tellement persuadé du succès que l’annonce de mon échec me frappa comme un coup de foudre dans un ciel clair." Juste après, il apprend que sa mère, atteinte d’un cancer du sein, est condamnée. Elle s’éteint à Linz peu avant Noël 1907. Contrairement à celui de son père, le décès de sa mère le terrasse de douleur. Cette femme soumise et dévouée le couva durant son enfance, et fut sans doute la seule personne qu’il a aimée. Jusqu’au bout, en 1945, il aura sur lui une photo d’elle. Le docteur Bloch, qui traite Klara Hitler, témoignera plus tard de l’intense émotion du jeune homme au chevet de la mourante. Dans ses Mémoires publiées en 1941, il mentionne qu’Hitler était "l’homme le plus triste qu’il n’ait jamais vu". En raison de la situation économique de la famille, le médecin a travaillé en réduisant ses honoraires, parfois même gratuitement. Adolf Hitler le remercia pour ses soins et lui déclara : "Je vous accorde ma gratitude éternelle. " ("Ich werde Ihnen ewig dankbar sein"). Or Eduard Bloch, exerçant à Linz depuis 1901, était juif… En 1938, lors de l’invasion de l’Autriche par l’Allemagne, Hitler ordonnera, fait inédit, qu’il échappe aux persécutions, le laissant s’envoler pour les Etats-Unis. Certaines thèses ont paradoxalement vu chez ce médecin l’une des clés de l’antisémitisme d’Hitler : il l’aurait jugé responsable du décès de sa mère. Ebranlé, Adolf Hitler s’agrippe à son rêve d’artiste. Début 1908, le jeune homme s’installe à Vienne pour retenter son admission aux Beaux-Arts.

1908-1913 - La déchéance viennoise

Hitler loue une chambre dans le quartier pauvre de la gare de l’Ouest à Vienne. Son camarade August Kubizek, un fils de tapissier de Linz, l’y rejoint – ses Mémoires seront l’une des sources majeures sur la jeunesse d’Hitler. Le jeune Adolf a de quoi voir venir : l’héritage de sa mère et sa pension d’orphelin lui permettent de tenir un an. Il poursuit donc sa vie de dilettante. Le soir, habillé en dandy bas de gamme, il se rend avec Kubizek au théâtre ou à l’opéra, aux places debout, les moins chères. A Vienne, il assouvit son penchant pour Richard Wagner, découvert à Linz ; en 1908, il aurait vu dix fois l’opéra Lohengrin ! Une passion ni originale ni innocente, explique l’historien Johann Chapoutot : "Aimer Wagner est banal. Par sa musique héroïque et ses thèmes de la mythologie germanique, ce compositeur est alors la coqueluche des milieux conservateurs et nationalistes allemands." En art, Hitler est en fait réfractaire à la nouveauté. Il n’a aucun intérêt pour la modernité foisonnante de la Vienne de 1900, celle de Klimt et de l’Art nouveau. Fin 1908, il échoue à nouveau à l’examen des Beaux-Arts. Commence alors une sombre période d’errance, dont tous les détails ne sont pas connus. Il déménage plusieurs fois et, son argent épuisé, touche le fond. A l’hiver 1909-1910, il couche dans des asiles de sans-abri, voire dans la rue, se réchauffe dans des cafés et fréquente la soupe populaire. A partir de février 1910, il se retrouve au foyer pour hommes de Brigittenau, un établissement d’accueil social récent et confortable. Il y restera trois ans. Rien n’indique qu’il a, à l’époque, travaillé sur des chantiers comme il le dit dans Mein Kampf : il s’agit sans doute là d’une invention à des fins de propagande. Pour vivoter, l’homme de 21 ans compte plutôt sur ses petits talents d’artiste. Installé dans la salle de lecture de son foyer, il réalise des vues de Vienne à la peinture à l’huile ou à l’aquarelle, que ses "associés" partent ensuite vendre en ville. L’un d’eux, Reinhold Hanisch, sera le témoin principal, quoique controversé, de cette période. Dans cette même salle de lecture, le futur tribun se lance déjà à l’occasion dans des diatribes interminables, qui n’intéressent alors personne. A presque 24 ans, Hitler stagne toujours au foyer pour hommes de Vienne. Usé, sans grade et sans éclat, il a vu filer sa jeunesse, d’échecs en espoirs déçus. Il décide alors de partir pour Munich, la capitale bavaroise, dans son "vrai" pays, l’Allemagne. Deux éléments déclenchent sans doute ce départ. En avril, il peut toucher l’héritage de son père, bloqué jusque-là. De plus, il s’ingénie depuis trois ans à échapper au service militaire de l’Autriche- Hongrie, et estime qu’il peut maintenant franchir la frontière sans risque. Arrivé à Munich en mai 1913, il espère y lancer enfin sa carrière d’artiste, qu’il imagine désormais tournée vers l’architecture. Mais la vie indolente recommence. Jusqu’à la guerre, qui éclate quelques mois plus tard, en août 1914, et le voit s’engager dans l’armée allemande. Cet événement clôturera le chapitre de sa jeunesse ratée, pour ouvrir celui d’un destin qui allait changer le monde.

>>> Article tiré du GEO Histoire n°19 : "Hitler, le dictateur qui terrifia le monde" (février - mars 2015)

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