Obama obtient un accord cadre avec l'Iran

L'Histoire a été invoquée à trois reprises dans le bref discours prononcé par Barack Obama, jeudi 2  avril, dans la roseraie de la Maison Blanche, à Washington, quelques minutes après l'annonce, à Lausanne, d'un accord-cadre entre les grandes puissances et la République islamique d'Iran. Pour donner, tout d'abord, sa mesure au résultat des discussions sur le programme nucléaire controversé de Téhéran. Pour rappeler, ensuite, l'ampleur du programme de sanctions internationales mis en œuvre par Washington qui a contraint l'Iran à négocier. Pour souligner, enfin, l'importance du dispositif d'inspections qui va constituer la ligne de vie de cet accord, restant à finaliser d'ici à la fin du mois de juin. " Cet accord n'est pas basé sur la confiance, mais sur des vérifications sans précédent, a précisé M. Obama, si l'Iran triche, le monde le saura. "

Le président des Etats-Unis s'est gardé de toute forme de triomphalisme, car la partie en cours dépend encore d'un certain nombre de " si " avant de parvenir à son terme. D'une part, la " totale application " par Téhéran du texte de jeudi. D'autre part, il dépend aussi de son acceptation par les ultraconservateurs iraniens, comme par les républicains du Congrès américain, prompts, jeudi, à dénoncer une répétition des accords de Munich. Mais un obstacle de taille a été levé pour que M. Obama en appelle à nouveau à l'Histoire, cette fois-ci pour être parvenu à une entente sans précédent depuis 1979 avec l'un des plus irréductibles ennemis des Etats-Unis.

Autant M. Obama est bousculé aujourd'hui au Proche-Orient et dans l'est de l'Europe par des résurgences qu'il n'avait pas anticipées (le djihadisme et le nationalisme russe), autant il s'en tient avec l'Iran à une ligne de conduite dont il n'a pas dévié depuis son arrivée à la Maison Blanche. Celle-ci repose sur la conviction que la diplomatie produit de meilleurs résultats que " l'endiguement " voire, pire, que l'intervention militaire pavlovienne, moquée dans un discours prononcé le 28  mai  2014 à West Point.

Constance dans la diplomatie

Cette conviction, il l'avait énoncée pour la première fois le 23  juillet  2007, avant même sa première élection, lors du quatrième débat organisé avec les autres candidats démocrates à l'investiture, dans la perspective de la présidentielle de 2008. " L'idée selon laquelle refuser de dialoguer avec certains pays équivaut à les punir est ridicule ", avait-il assuré. Jeudi, il a d'ailleurs repris l'exemple sur lequel il s'était appuyé alors, celui du président John F.  Kennedy, qui avait osé négocier avec un ennemi, l'Union soviétique, " qui n'avait pas seulement menacé de nous détruire, mais qui en avait aussi les moyens ".

Le dialogue avec les " Etats voyous ", régulièrement qualifié de " naïf " par ses détracteurs, n'a pas partout porté ses fruits, mais il est désormais prometteur avec l'Iran, après Cuba. Deux cas d'importances inégales. Les négociations avec le régime de Raul Castro pourront peut-être permettre de terminer une guerre froide tropicale devenue presque anachronique. L'accord recherché avec l'Iran concerne, en revanche, une région stratégique en proie à de profonds désordres. Au-delà de la très complexe relation bilatérale américano-iranienne, il pourrait éviter l'escalade que constituerait une intervention militaire contre les installations nucléaires iraniennes, l'une des deux seules alternatives aux négociations, avec l'endiguement, selon le président.

Cette constance dans la diplomatie, M.  Obama en a fait la preuve dès son arrivée à la Maison Blanche. Tout d'abord sans grand succès. Sa politique de la main tendue, inaugurée par un message " à l'attention du peuple iranien " diffusé en mars  2009 à l'occasion de Norouz, le Nouvel An persan, a été presque immédiatement parasitée par les -manifestations, en juin, contre la réélection controversée de son -homologue Mahmoud Ahmadinejad. Pris à contre-pied par la répression sanglante du " Mouvement  vert ", Barack Obama doit alors remiser son offre de -dialogue.

Un an plus tard, il se lance dans une tout autre stratégie visant à isoler l'Iran de ses alliés russes et chinois pour faciliter l'adoption de sanctions internationales de plus en plus contraignantes. Il parvient à son objectif avec le vote aux Nations unies de la résolution 1929, le 9  juin  2010, renforcée par d'autres textes, ainsi que par des mesures américaines et européennes. L'unité des grandes puissances rassemblées au sein du P5 + 1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et l'Allemagne) devient alors centrale, quelles que soient les interférences provoquées par d'autres sujets de contentieux, notamment avec la Russie. Elle vise à éviter toute médiation jugée intempestive, comme celle tentée un instant par le Brésil et la Turquie, en mai  2010.

Cette politique de pression constante, visant successivement le secteur du pétrole, puis celui des banques, finit par produire des effets, notamment après le remplacement de Mahmoud Ahmadinejad par Hassan Rohani, en juin  2013 (avec lequel Barack  Obama a un échange téléphonique historique trois mois plus tard). En novembre de la même année, au terme de négociations déjà compliquées, un plan d'action est enfin adopté avec pour date butoir le 30  juin  2015. Pour contenir la pression d'un Congrès particulièrement hostile à ces négociations,

Rassurer ses alliés arabes

M. Obama fixe un ultimatum intermédiaire, la date du 31  mars, pour parvenir à un accord politique général discuté dans le détail au cours des trois mois suivants. Il s'en affranchit mardi dès qu'il comprend, avec son secrétaire d'Etat John Kerry, constamment aux avant-postes, qu'un compromis devient possible.

Comme l'a prouvé son intervention presque instantanée de jeudi, destinée à convaincre les sceptiques, l'épilogue provisoire de Lausanne ne lève pas toutes les hypothèques qui pèsent, côté américain, sur le calendrier à venir. En congé jusqu'à la mi-avril, le Congrès, que dominent désormais entièrement les républicains, devrait en effet tenter de contrarier un résultat jugé trop favorable à l'Iran. Les murs du Capitole résonnent encore des standing ovations suscitées par le discours prononcé, le 3  mars, par le premier ministre sortant d'Israël, Benyamin Nétanyahou, adversaire irréductible de la politique suivie par M. Obama.

Pour bloquer cet accord, les républicains ont cependant besoin de voix démocrates qui sont loin de leur être acquises depuis qu'un accord-cadre a été atteint dont M. Obama a souligné combien il s'inscrivait dans la durée. " Ce qui est en jeu dépasse la politique " -politicienne, a assuré M. Obama, prêt à un débat " solide " avec son opposition, et qui a insisté sur le fait que les sanctions pesant sur l'Iran seraient levées en fonction de l'application de l'accord et que celles liées au soutien apporté par l'Iran au terrorisme ou à son programme balistique seraient maintenues.

Il n'en a pas moins agité une menace : " Si le Congrès tue cet accord sans offrir une alternative raisonnable - dont il a tenté de démontrer l'inexistence - , ce seront les Etats-Unis qui porteront le blâme de cet échec. L'unité internationale disparaîtra et le risque de guerre grandira. " M.  Obama s'est également employé, jeudi, à tenter de rassurer ses alliés dans la région, bien entendu M. Nétanyahou, sans le moindre résultat, mais aussi les pays arabes voisins de la République islamique. Ces derniers, les membres du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, Emirats arabes unis, Koweït, Qatar, Oman) ont été invités à Camp David pour un sommet destiné à mettre l'accent sur la solidité de leurs liens avec Washington et dissiper leur crainte d'un retournement d'alliance des Etats-Unis au profit de l'Iran, qui dépasserait le dossier nucléaire.

Dans l'épreuve qui va se jouer maintenant à Washington, M.  Obama sait qu'il peut s'appuyer, pour l'instant, sur l'opinion publique américaine. Selon plusieurs enquêtes concordantes, une nette majorité d'Américains soutient en effet la voie diplomatique choisie par leur président.

Gilles Paris

© Le Monde

 

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